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sur le droit d en user comme il plait : et quand vous auriez efface tout ce qui vous gene, quand vous auriez dresse en 1 845 ces tables de proscrip tion, vous n anriez rien fait. II y aura toujours quelque chose desuperieur a quoi vous n aurez pas touche, qui dornine I opinion et votre pouvoir : c est le droit imprescriptible de la reli gion, de la liberte et de la vertu! Ces saintes choses peuvent etfe opprimees,jamais vain cues. Decidez-vous done plutot a respecter cequiest licite dans la conscience libre: il y a la un principe sacre, line idee tutelaire et inviolable; il y a la uri intermediaire essentiel entre ce que la loi defend et ce qu elle autorise, a savoir, ce qui est licite et que la loi ignore.
Une association religieuse sera eternellement un fait de conscience dont on ne pourra jamais denaturer le caractere.
Vous pouvez dire : Toute association non autorisee ne jouira, comme association, d aucun droit civil on politique, d aucun bienfait , d aucune protection exterieure : cela se concoit; mais faire de cette automation la condition meme de la vie et de i existence spirituelle, la condition des voeux, la condition des vertus, la condition necessaire de la perfection evangelique, ce serait line deraisori. Y ajouter une penalite , ce serait la plus violente des tyrannies. L autorisation de 1 Eglise elle-meme n estpas ne-
cessaire : il y a des associations religieuses uon approuvees par elle , dont [ existence est parfaitement legitime, quoiqu elles ne soient pas canoniqueraent erigees.
Aux membres des associations non autorisees vous ne pouvez demander qu une chose : s il est mi seul devoir d homine et de citoven au-
quel ils manquent. Au. dela, vous ne pouvez rien.
Certes, le rapporteur de la loi de 1837, dont jesuis heureux de retrouver ici le langage, avait d autres pensees lorsqu il disait : La loi n est faite ni pour les pretres, ni centre les pretres; nous n avons voulu creer ni privileges, ni incapacites. Le monopole, 1 exclusion, serait un funeste anachronisme. Dans le pretre, nous ne voyons que le citoyen, et nous lui accordons les droits que la loi donne aux citoyens. Rien de plus, mais rien de moms. Nous n avons point affaire dans notre loi a des congregations.
Et M. Dubois , de la Loire-Inferieure, ajoutait, en defendant le projetde loi de la Commission et du Gouvernement : Nous n avons paspense qu il convint d aller chercher les principes de notre loi dans des lois temporaires , d exception, et pour la plupart du temps de ven ts, geance, qui n attestent que des fours fie cole re.
II ne faut pas , disait encore un honorable
magistrat ? M. cle Golbery, que dans une loi nous venions etablir Fintolerance ni creer des persecutions dans un sens contraire a celles dont nous nous sommes plaints si longtemps; il ne faut pas que la loi descende dans la conscience du citoyen ; elle ne pent s attacherqu a ses actes exterieurs , elle ne peut saisir que ses actions , et jamais sa pensee.
On est ainsi ramene a dire que, sous quelque face qu on Fenvisage, cette disposition n est autre chose que Fetablissement d urie tyrannic politique et religieuse. C est, comme on Fa tresjustement observe, Todieuse loi du test recueillie dans le naufrage de 1 intolerance anglaise. Le test anglais est Fimage exacte, Foriginal , le type de la declaration qu on veut exiger des religieux parmi nous : oui,ce sermentodieux quele bon sens anglais lui-meme et la justice du parlementbritannique ont fletri et supprime; ce serrnent, qui interdisait les fonctions civiles et les benefices de la patrie a quiconque declarait qu il avait le inalheur d etre catholique , est le modele de cette loi qui frappe parmi nous d interdiction et d incapacite quiconque declare qu il est religieux.
L effet des deux declarations est identique, ^ Tetendue pres de 1 interdiction; mais Finterdiction a dans les deux cas le meme principe et des consequences semblables.
Jurez que vous n etes pas catholique, et la loi vons reconnait tons les clroits du citoven an-
glais. Declarez, affirmez, jurez que vous n etes pas religieux , benedictin, jcstiite , dominicain, capucin ou autre , et la loi vous reconnait sans restriction tons les clroits du citoyen francais.
Qu on me montre done une difference. Pour moi, je n en vois qu une, c est que 1 Angleterre a glorieusement desavoue son antique et fatale intolerance, et que Ton pretend la restaurer en France, en plein dix-neuvieme siecle.
Mais an moins, avouez-le de bonne foi, ayez le courage et la franchise de vos actes, et ne venez pas dissimuler sous des formes adoucies les exigences les plus tyranniques. Certes, je ne veux pas faire ici une comparaison odieuse; mais enfiri, aux jours des anciennes persecutions, vainement les chretiens repondaient-ils comme anjourd hui:Jesuis chretien, mais jerespecte Cesar, je respecte les institutions de mon pays, j obeis aux lois, je paye a ma patrie le tribut de mes ser vices et de rnon sang; vous n avez pas de soldats plus devoues que nous et les notres, pas de magistrats plus integres ni de sujets plus fideles. Quand ils avaient ainsi repondu, Trajan luimeme les chassait de leurs maisons, les envoyait a 1 exil on a la mort, et Julien leur interdisait 1 entree des ecoles.
C est assez, j ai trop raison; oui, 1 exigence
de cette declaration annule le citoyeu flans Texercice de ses droits , en meme temps qu elle blesse 1 homme dans la libertede sa conscience.
3 Elle blesse le chretien dans la (lignite de sa foi.
J ai besoin ici de rappeler les grands principes du christianisme. De sa nature, la foi en Dieu est, comme Dieu iui-meme, sans limites , et PEvangile a donne une juste et noble carriere au cceur humain , quand , an dela des preceptes imposes a tons, il a place les conseils de la per fection religieuse, dont 1 horizon plus etendu appelle les plus genereux et les plus devoues.
Or, tant que cette perfection religieuse est ma regie de conduite personnelle; tant qu elle n affecte que ma vie spirituelle et intime, laissant en rnoi tout entier a lui-meme et a ses devoirs rhornme et le citoyeti, nul pouvoir humain n a droit d enquete, de revision, de critique, et , a plus forte raison , de repression et d intimidation sur ce droit naturel et divin : par cet invin cible motif, que nul ri a le droit de se placer entre Dieu et moi, et qu il n est pas plus perrnis ni possible de depouiller 1 bomme de sa liberte interieure que de son ame. La contradiction de ces principes serait la contradiction meme dans les idees, etVabsurdite dans les termes.
Eh bien, voila ce que vous faites quand vous venez interroger ma conscience religieuse, juger
ma situation spirituelle, la constater, la critiquer, pour modifier et diminuer ma silnatioii civile.
Ou il n y a pas d idee claire an monde , on il est clair ici que la societe temporelle envahit la societe spirituelle.
Et quelles en sont pour moi les consequences, s il vous plait? G est que ma liberte exterieure diminue en proportion de Pusage licite et honnete que je fais de ma liberte interieure. Yous me punissez par une suspicion, par une defiance, par des restrictions civiles odieuses. Eh bien , je le declare encore avec toute Penergie dont je suis capable, c est la une intolerable injustice. Je n ai ni Phonneur, ni le bonbeur d etre membre d une congregation religieuse; mais comme chretien, comme pretre, je suis profondement blesse de Petrange humiliation, et par suite de la grave atteinte que vous faites subir a ma re ligion et a ma foi.
Pour attenuer Podieux d une comparaisou trop juste, jefaisais tout a Pheure une vaine dis tinction entre le chretien et le religieux.
Qu est-ce qu un religieux? Au fond et dans le vrai, un religieux est chretien au meme tilre que vous et moi, ni plus ni rnoins. Ses vceux ne font qu ajouter pour lui des obligations volontaires personnelles, mais toujours, remarquezle bien , dans les limites de notre commune
croyance : obligations qu il est libre de s im po ser, corn me je suis, comnie vous etes libre de vous en abstenir.
Vous vous en tenez aux devoirs imperieux du christianisme : libre a vous ; il y ajoute des voeux de religion : libre a lui. Cela ne change rien a la foi, ni a la loi; ni pour vous, ni pour lui. Que lui voulez-vous done? et pourquoi le poursuivez-vous?
Certes, dans la religion qui est le devouement a Dieu, 1 horizon est infini : ii y a place pour tous; et il doit etre permis aux plus vaillants de courir an lieu de marcher; et mil n a droit, pas meme un pouvoir absolu, de venir etouffer dans les ames, les genereuses et saintes inspirations qui les portent a la perfection du christianisme.
Et je prie qtie Ton fasse encore cette remarque: la difference entre le chretien et lereligieux n estque devant Dieu;au dehors il n y en a pas; nul ne la sait, et surtout la loi humaine 1 ignore profondement. Elle n est pasconsultee; elle n est pas invoquee, elle ne peut pas 1 etre; elle ne protege pas, elle ne punit pas , elle ne connait pas, elle ignore.
Quand done on propose par une loi d exclure les religieux, en tant que religieux, d un droit qui leur appartient en tant que citoyens, et qu on ne leur refuse pas, dit-on, en tant que chretiens, que fait-on? Ce qu on fait! une chose ridicule
d abord , puis odieuse et impie : on scincie le chreticn en deux, PEvangile en deux.
Pour 1 un , lorsque les limites de sa reli gion sont bien eonstatees, lorsqu il est bien avere qu il ne s est lie par aucun engagement intime envers Dieu et les conseils evangeliques, i[ est admis a tons les droits du citoyen, il pent vivre en paix dans sa maison : sa conscience est reconnue en regie devant Dieu et devant FEtat.
Pour le second, pour celui qui se sent porte a la pratique des conseils evangeliques, c est-a-dire a qui Dieu inspire la pensee d ajouteraux enga gements communs a tons les chretiens les vceux de perfection religieuse; pour celm-la, la loi 1 arrete sur le seuil de sa demeure et lui dit : Declarez-moi qui vous etes an fond de votre conscience. Si vous etes plus qu un simple chretien, qu un simple pretre ; si vous etes un religieux, retirez-vous, je vous bannis de votre propre maison. Je veux bien qu on soit chretien, qu on soit pretre, mais jusqu a un cer tain degre de perfection seulemerit : quiconque le depasse, cesse a mes yeux d etre un citoyen ; puisqu au mepris de toutes les choses de la terre, il ne se propose qu une patrie celeste , il est juste qu il ne jouisse pas de la sienne dans ce monde; ou ce sera sous toutes les condi tions, et avec toutes les restrictions que je jugerai bori de lui imposer : on pourra lui faire
grace, mais de Fair seulement qu il respire; il pourra pratiquer la contemplation a loisir, et encore tant que la loi le trouvera a propos : en un mot, la patrie sera pour lui un pied-a-terre, mais non plus le sol natal, la famille, le droit de la cite, le droit du domicile, le droit de la nature; la patrie n est pas faite pour les chretiens parfaits, ils en ont une autre.
G est ainsi que la loi se declare le niveau de la perfection evangelique, et devient une echelle obligee de proportion entre le chretien et le citoven. La ioi divine et la loi hu-
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maine sont en presence, et de meme taille. Qui que vous soyez, n importe : le niveau de la loi humaine saura bien vous atteindre et vous mesurer : sous ce niveau, quand le chretien monte, le citoyen baisse; il faut choisir entre la foi on la ioi. Si vous preferez la foi et ses per fections, la ioi ne vous fait pas grace de ses exclusions. Elle vous pardonne d avoir pris les engagements du bapteme; elle tolere les enga gements du sacerdoce seculier; mais les vceux de religion, de pauvrete, et d obeissance devarit Dieu , elle ne vous les pardonne pas; vous ne pouvez plus habiter ni avec vos amis, ni dans votre maison.
Mais, nous dit-on :
Peut-on se poser en victime quand on est frappe d une incapacile par sa propre volonte ? Celui qui se fait naturaliser en pays etranger perd la qualite de Francais , et il est a
cet egard danslameme situation que ceux qui ont etc prives de 1 exercice et de la jouissance des droits civils, pour des crimes ou des delits.
Ces paroles ont ete prononcees a la Chambre des Pairs; et malgre le respect que je professe pour Thomme venerable de la bouche duquel elles sont sorties, je ne puis m empecher de gerair en voyant sa religion surprise a ce point par la preoccupation politique. Certes, quand je me fais naturaliser quelque part sur la terre, je renonce a ma premiere palrie; j en aclopte line seconde; j acquiers des droits; je contracte des obligations qui entrainent la renonciation essentielle aux droits et aux obligations de la patrie. Quand je me fais naturaliser Anglais, Italien, Russe ou Prussien , il est evident que je cesse et que je veux cesser d etre Francais. Mais quand je me fais religieux catholique, il n y a rien de semblable; je ne renonce pas a ma patrie; je n abdique ni mes droits, ni mes devoirs de citoyen : il n y a pas une des obligations de la patrie que je ne puisse , que je ne veuille accomplir.
Montrez-moi une obligation civile quelconque, montrez-moi une charge publique, montrez-moi un devoir de citoyen qui, aux yeux de la loi, soil incompatible avec les vceu.r interieurs de reli gion : je vous en defie.
Eh bien, tant qu on ne 1 aura pas fait, je suis
en droit de declarer non-seulement qu une telle exclusion blesse 1 homme dans la liberte de sa conscience, annule, ou au moms diminue le citoyen dans 1 exercice de ses dr6its, mais hninilie le chretien dans sa foi, et n est qu urie grossiere injure faite a la perfection evangelique.
Mais, nous dit-on, vous vous associez, vous obcissez a un chef etranger coritrairemeiit a la loi franc aise.
Voila la grande objection, celle dont on pretend nous accabier : eh bien , je Faccepte dans toute sa force. Je me felicite meme qu on m ait donne occasion d y repondre. II est bon d aborderlefantome, et d en dissiper le prestige. Je rnassocie, dites-vous, a un chef etranger. Qu entendez-vous par la, et que pretendez-vous en conclure?
Quant a moi , mes pretentious sont simples, et mes droits certains ici coin me mes devoirs. J obeis a un chef etranger dans toutes les choses ou je ne dois d obeissance a nul autre; de quoi se plaint-on ? Je m associe a un chef etranger dans toutes les choses ou toutes les lois divines et humaines me laissent le droit de m associer a qui je veux sur la terre; qu a-t-on a me dire?
Mais, en verite , ou en sommes-nous? Estce qu il n y a pas evideinment dans Fame humaine, dans 1 intelligence, dans le coeur, dans la
conscience, un ordre de choses, de pensees, de sentiments, d opinions absolument libres, dans lesquelles je puis m associer a qui rne convient, sans que personne ait rien a y voir : an pape ou a Mahomet, au general des Jesuites ou au patriarche de Moscou; a qui me plait, en un mot, sans que mil ait le droit iii de s en informer, ni de s en plaindre?
Mais il y a ici quelque chose de plus grave , et je vais droit au fait. J ai dit que Ton portait atteinte a la foi ; cela n est-il pas manifeste ici? Quand vous me defendez, comme contraire aux his irancaises , de demeurer associe et d obeir a
un chef etranger, ne mecondaumez-vous pas au schisme? ne me defendez-vous pas d etre catholique ? Avez-vous done oublie que le pontife de cette sage et profonde Eglise romaine est un chef etranger, que je lui suis associe, que je lui obeis d esprit et de coeur?
Avez-vous oublie que Henri VIII nefaisait pas d autres reproches aux catholiques anglais, en les envoyant a rechafaud, siuon qu ils obeissaient a un chef etranger ? Je le repete , il est temps d en finir avec les mots effrayants. Y aura-t-il un jour ou , au mepris de cette grande et belle unite catholique, a laquelle je me plais a reconnaitre que M. Thiers a plusieurs fois, clans son rapport, rendu un eclatant hommage, vous nous demanderez de declarer simplement
oui ou non , si nous sommes associes au chej etranger qui reside a Rome?
Qu on ne me repoiide pas : Le pape n exige pas de vous une obeissance absolue. Le pape commande meme a mon intelligence ; rien n est plus fort. Le general des Jesuites ne va pas le moins du monde jusque-la. 11 me suffit de rappeler ici le glorieux souvenir de Fenelon, le souvenir douloureux de 1 abbe de la Mennais, et la genereuse obeissance de ses disciples, pour proclamer assez haut jusqu ou doit aller notre soumission envers le saint-siege.
Mais Ton ira plus loin, et Ton me dira : Le pape ne dispose pas de vous comme on fait d un mort , perinde ac cadaver; il ne vous arrache pas a votre patrie ; il ne vous envoie pas d un mot , comme fait le general des Jesuites, aux Grandes Indes.
Les imaginations franchises se sont, il le faut dire, troublees de tout ceci plus que le bon sens ne le permettait; mais, independamment des terreurs fantastiques, ii y a eu erreur : tous ces courageux missionnaires qui vont , au gre d une impulsion sublime, porter les lumieres et la ci vilisation de 1 Evangilejusqu aux extremitesdela terre , c est le souverain Pontife qui les envoie. Saris doute il les demande au general des Je suites comme au general des f)otninicains y comme au general des Franciscains , comme au superieur des Missions etrangeres de France; et ce
u est qu apres avoir consulte leur vocation, que le pape el leurs superieurs immediats les envoient. Qu y a-t-il cle plus simple an monde que tout ceci?
Comment ne voit-on pas que tout ce dont on s effraye tient an choix libre que chacun pent iaire de Tetat et des destinees qui lui conviennent? Comment ne voit-on pas que tout ceci tient a la liberte intime de disposer de soi a son gre en tout ce qui ne unit pas aux autres? Chose etrange! on pent se mettre entre les mains d un homme pour son service, et on ne pourrait pas tout aussi bien s y mettre pour le service de Dieu ! ! Je quitte la France et je pars pour les Grandes Indes;je vais passer quinze on vingt annees au Mexique on au Perou; vous ne vous informez ni des motifs qui m ont decide, ui des ordres que j ai recus : vous faites bien ; vous respectez les droits de ma liberte. Pourquoi ne respecteriez-vous pas egalement les droits de ma liberte religieuse?
Allons au fond des choses. Quels sont ici vos droits? quels sont les notres? Quels sont les droits, les lois et les devoirs pour tons? ISPest-il pas manifeste que vous ne pouvez rien en tout ceci? Rien, sinon des persecutions odieuses ; car, enfin, y a-t-il des ames libres, ou n y en at-il pas? Y a-t-il encore des consciences, ou n y en a-t-il plus? En un rnot, y a-t-il qnelque chose
de libre en moi, en nous, en nos semblables?
Y a-t-il ? oid on non, nne societe spirituelle? Eh bien , le plus grand malheur des nations, connne le plus grand crime des legislateurs, c est de la mepriser, c est de lapersecuter, parce que, quand il n y a plus rien de libre parini les peuples, pas meme ia conscience, il s y prepare des explo sions terribles.
Mais c est asse-z sur ce point; et disons enfin que cette exigence si illegitirne clans son principe, si indigne dans ses consequences,
4 Est en meme temps si etrange dans ses moyens , si absurde dans ses resultats, que toutes les opinions libres en out ete revoltees , et que les legislateurs eux-memes en sont comme Iionteux et embarrasses.
Quand nosprejuges se seront evanouis, quand nous aurons adopte toutes les raisonnables con sequences de la Charte , nous aurons peine a croire a la verite de ce qui se passe sous nos yeux. En pleine liberte de conscience, en face du principe qui declare tons les Franrais egaux devant la loi, et egalement adinissibles a tons les emplois, il ne s agit de rien moins que de creer une exclusion contre une categoric de Francais, auxquels on n a pas d autre reproche a faire, siuori qu on a arrache a leur conscience ce se cret, qui Is sont religieux catkoliques ! !
Chose vraiment bizarre ! pour tons les autres,
on ne s inquiete pas de leur croyance , de leur culte, de leur secte, du plus on moins de per fection avec laquelle ils en suivent les pratiques, ni de leur situation hierarchique. Voici les pa roles de M. Thiers :
Si nous demandions aux homines : Croyez-vons telie on telle chose? Avez-vous telle foi ou telle autre? nous blesserions les consciences , nous meriterions les plus graves reproches. Aussi voila ce que nous nous gardens bien de faire.
Ainsi done, je suis Israelite, je suis protestant, je suis templier, je suis franc-macon , puis-je profiter de la liberte de conscience pvoclamee en France?
Sans doute, si vons etes Francais; car tous les Francais sont egaux devant la loi. Soyez ce qu il vous plaira.
Mais de plus, sans vousrien cacher, j appartiens a line secte particuliere dans ma religion ; je suis Israelite, et aussi, je 1 avoue, cabaliste , talmudiste ; je suis protestant, et, parmi les protestants, je suis pietiste ou methodiste, anabaptiste, quaker, etc. Puis-je vivre, eriseigner en France ?
La loi rie s y oppose pas.
Je suis fourieriste, saint-simonien, joannite; j appartiens a la societe des francs-macons ; je ne crois ni a Jesus-Christ ni a son Evanglle : suis-je libre?
Nous n aimons pas les societes secretes, mats nous sommes heureux de vous dire que dans tons ces cas la loi rie vous exclut pas des bienfaits de la liberte.
Maisj ai sur 1 existence et la nature de Dieu , j ai sur la creation et sur la liberte humaine des opinions a moi : apres avoir bien examine la question , je doute de 1 immbrtalite des ames.
Je vous plains; mais la loi n exigeant pour les fonctions de 1 enseignement aucune profes sion de foi religieuse, vous n etes pas exclu de Fenseignement, non plus que des autres droits civils et politiques.
Mais je suis catholique.
Ah! ici commence une grave difficulte. Auriezvous pris devant Dieu quelques-uns de ces enga gements sacres que 1 Egiise catholique nomine des vceux de religion ?
II est vrai , ii y a des engagements que ma foi rn a appris a venerer comme les plus saints et les plus parfaits , et qui m obligent a un devouement de tout mon etre a la sanctification de mes freres ; je les ai pris : je suis religieux
Jeleregrette;vousnepouvez pas vivreainsien France. La Gharte declare tons les Francais egaux
devant la loi ; de plus, elle declare la religion ca tholique la religion de 1 immense majorite des Francois ; de plus, les consciences sont libres, les
culles libres : mais nous avons fait line excep tion ? une seule, parmi tant d exceptions possi bles; tine exception contre vous et contre lesrepris de justice.
Toute 1 habilete de M. Thiersechoueici contre la force meme des choses. Independamment de toutes les raisons invincibles que j ai accumulees , independamment de toutes les evi dences qui eclairent de tons cotes cette ques tion , il y a la des consequences d une indignite, d une absurdite telle, que toutes les opinions li bres en ont ete revoltees.
Entendons sur ce point un journal protestant, Ic Semeur :
Sur quoi se fonde-t-on pour refuser a ceux qui appartiennent a une congregation le droit de donner i enseignement, lorsqu ils remplissent d ailleurs les antres conditions voulues par laloi? L affinnation exigee ne determine pas ce qu il fa ut etre, mais ce qu iljaiit n etre pas. Ce n est plus une aptitude qu on reclame, c est une interdiction <ju onfulinine...
La Presse dit a son tour : Nous ne concevons pas cette exigence inquisitoriale qui impose ft fous une. obligation blessatite pour f rapper indire.cte.ment quelques-uns. Et ponrquoi se bornerait-on la d ailleurs ? Une fois entre dans cette voie d inquisition legale sur les secrets de la ^ ? ie intime, pourquoi se bonier a cette declarationPT.es congregations religieuses ne sont pas
c< les seules sectes dangereuses , en supposant qu elles le soient. Pourquoi ne demande-t-on pas aux instituteurs de declarer qu ils n appartienrient pas a telle ou telle secte politique ou sociale, proscrite aussi par les lois du royaume; qu ils ne sont pas legitimistes, republicans, communistes, athees surtout? Ne voit-on pas jusqu ou I on pour rait se trouver en train e dans ce systeme? Et ce n est pas tout : si Ton impose cette declaration aux instituteurs, comment ne l impose-t-ou pas a ceux qui aspirent a toutes a les professions dont 1 Etat surveille 1 exercice? Est-ce done dans I enseignement seui que les membres des associations ou des congregations iliegales sont dangereux?
Un autre journal conservateur s exprimait en core avec plus de force :
Nous ne concevons point une telle disposition; elle estindigne de nos mceurs et de notre temps. C est uii ridicule et urie honte, dans uri temps ou, a force de s habiiler librement, on ne s habiile plus decemment, que Jes phiiosoph.es, les libres penseurs pretendent interdire la parole, et par consequent la pensee , a ceux qui portent une soutane au lieu de porter uii habit. G est un ridicule et une honte , qu en un temps ou la France est ouverte a tous les emeutiers, a tous les brouillons, a tous les estafiers politiques que les revolutions man-
qu^es lui envoieni de la Pologne, de 1 Italie, de 1 Ailemagne, de 1 Espagne, elle n ose pas, de peur de blesser ce qui reste de voltairiens, ouvrir les portes de ses villes et les chaires de ses catbedraies a de saints pretres, a de pieux missionnaires , qui viendraient apporter la pa ct role de Dieu , cette premiere pierre de la civilisation.
tr C est un ridicule et une honte que les philosophes et les libres penseurs ne veuillent pas admettre que leurs contradicteurs aient la tete rasee, avec une couroune de cbeveux; et, an lieu de leur repondre, ils orient : A bas les dominicains ! 11s ne veulent pas admettre que leurs contradicteurs aient une longue barbe , et une corde a la ceinture; ils leur crieut : A bas les capiicins! Us ne veuleut pas admettre que leurs contradicteurs soient habilles de drap noir, et ils leur crient : A bas les Jesuit es ! Cependant les pbilosopbes, s ils etaient de bonne foi , et s ils voulaient s instruire, au lieude vouloir dominer, admettraient la discussion, qui est le fondement de leur doctrine, quelles que fussent la forme et la couleur de 1 habit de leurs adversaires. La barbe ou les cheveux ne font rien a Tafiaire, et la verite ne depend ni clu barbier ni du tailleur.
Mais il y a ici une contradiction et une absurdiie encore plus revoltantes; car enfin quei est
ce serment qui ho n ore et fletrit tout a la ibis ; qui est, selori M. Thiers, line pre.we ftestime, tie confiancc en meme temps que fthonnetete, et cependant an motif d exclusion, une declara tion solennelle d incapacite et d indignite?
Je Fai deja dit a mes lecteurs : je ne suis pas un religieux.
Mais de quel droit me force-t-on a repousser, ce que j honorePDe quel droit me fait-on entrer dans les arriere-pensees de la loi? Mais surtout de quel droit ne donne-t-on d autre effet a ma franchise qu une exclusion injurieuse? Car, si j etais religieux, ma siucerite, ma loyaute seraient ma proscription. Je le sais , et une bouche eloquente 1 a proclame : dans ce cas , la proscription absout. Mais de quel droit proscrivez-vous ma loyaute?
Ainsi la loi d un grand penple leguera a Favenir la sanction et le salut du mensonge, la condamnation et la fletrissure d une loyale et religieuse franchise.
Mais, d apres un principe eternel, sua nulli sinceritas nocere debet ; de meme , nulli sua fraus patrocinari potest. Ce principe, \ 7 ous le foulez aux pieds; et rien ne vous coute pour parvenir a faire de la vie religieuse un ostracisme. Si on n est pas religieux , on est admis ; si on vent mentir, on est admis ; si on dit la verite, on est exclu, on est indigne.
I? usage, affirme-t-on,/Y^0W // celte objection; nous avoiis toujours trouve la verite.
Mais I lisaere ici et la verite confonclent nos ad-
versaires. On ne pouvait pas repondre plus solennellemerit a toutes les basses calomnies clont nous sommes chaque jour poursuivis.
C est clone la religion, la verite et la justice que votre loi repousse et declare etre indignes a ses yeux. Vous ne pouviez mieux le dire : qui done s etonnera de 1 indignation soulevee parmi les organes de 1 opinion publique par des absurclites si revoltantes?
Entendez encore un journal protestant , TEspe ranee, du 1 5 fevrier T 844 : rt fc affirmation qiion dem ancle cst le plus singiilier preseivatif cnion ait pa ifftaginer contre reiwa/ussement des con- QTegations. Eh quoi! toute la partie historique de Texpose des motifs est consacree a rappeler comment la societe francaise s est mise a 1 abri des tentative? d un ordre fameux; et tout ce qiion a su iiwenter pour le tenir eloigne de Veilseignernent, cest de faire appel a la bonne foi de ses memoresl On lear reproche ., entre ant res c/toses 9 de ne pas se regarder comme lies par le sentient, et I on nen cotnpte pas moins sur leur sincerite pour s e.xclure eiix-me ines! Pour se debarrasser des jesuites dans ^instruction publique, on en use envers eux a pen pres comme cet Athenien qui ne savait pas ecrire, a 1 egard
d Aristide, auquel il demanda de concourir a son propre exil ea ecrivant son nom sur la coquille.
La Presse dii 12 f&vrier i8/j4 disail :
La question est de savoir sil est pennis an legisiateuf de forcer le sancluaire de la conscience, et d imposer ainsi des declarations ne^alives ; la question est de savoir si cette precaulion ne serait pas illnsoire, si cette torture morale imposes aax candidate aurait d nutre resultatcfue d e carter les homines ioyaux et sinceres.v
Un antre journal tres-devoue a la revolution et a la monarchic de Juillet, s exprime sur ce su~ jet dans le me me sens :
Dut Fintolerance liberate en fremir d epouvante , ilfaut reconnaitrequesi les associations monastiques soul proscrites coiiune corporations, leursmernbressont libresetinattaquables (ccomine iiKlividus.Iiestdoncprobableqti il existe en France, coin lueautrefois, des benedictins, des oratoriens et meme des jesuites. Eli bien, supposons qu ils soient tentes d entrerdans I enseiagnement : quels serontceux qui seront arretes par la declaration? Si nous nous rappelons tout ce dont on accuse a tort on a raison les jesuites, la declaration manquerait siugulierenient vSon but, et n aurait d autre resultat que d assurer le monopole de I enseignetiient ecclesiastique a c<ceile-la rneaie des congregations illega les qu elle
aurait principalement en vue d en ecarter.
On n accusera point ce journal conservateur d etre 1 ennemi de PUniversite. II la defend avec zele contre les reproches d immoralite et d impiete , et cependant il ajoute :
Sans doute, il est dans la nature de toute corporation d etre envahissante et exclusive; il ne faut pas la-dessus faire specialement la guerre aux jesuites; car il faudrait la faire, an menie titre , a toutes les societes, a commen ce cer par la societe universitaire. Cependant, si une corporation est mal placee pour defen ce dre logiquement ses instincts envahisseurs et exclusifs, c est I Universite ; car, fondee sur la liberte illimitee de penser, elle refuse cette li ft berte, meme restreinte , aux a litres.
Rousseau et bieri d autres avaient predit que si jamais les philosophes venaient a bout de detruire Tin tolerance du clerge, ils la rem pla ce ceraient par leur intolerance a eux, qui se tt rait infiniment plus grande.
L evenement a prouve qu il connaissait bien les philosophes; car, depuis un demi-siecle, cc ces MM. font tout ce qu ils peuvent pour etouffer la liberte de discussion autour d eux. C est done a la fois, il faut bien le dire, un ridicc cule et une honte, que I Universite, fondee sur la liberte de la pensee, veuille constituer a son usage une sorte de tribunal du saint-office,
et etablir a son profit I lnquisition de la philosophie, apres avoir renverse requisition de la foi.
Non-seulement toutes les opinions libres out ete revoltees de cette odieuse exigence, mais nos legislateurs eux-memes en sont comme honteux et embarrasses.
En 1 836, leprojet de loi presente par M. Guizot n en parlait pas.
En 1837, ^ e p ro j et de li amende par la com mission de la Chambre des Deputes, dont etaient membres M. Saint-Marc Girarcliii , M. Dubois (de la Loire-Inferieure ) etM. de Remusat , n en parlait pas davantage.
Non point que la question n eut pas ete soulevee; mais ellefut resolue par cette commission seion le bon sens et la justice.
M. Saint-Marc Girardin, nomme rapporteur par cette com mission, s exprimait en ces termes :
Nous entendons parler des congregations abolies par FEtat, et qui, si nous n y prenons garde , vont envahir les ecoles. Nous n avons point affaire, dans notre loi, a cles congregations ; nous avons affaire a des individus, Ce ne sont point des congregations que nous r ecevons bacheliers es lettres et que nous brevetons de capacite; ce sont des individus. Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir si ces individus font partie de congregations; car
a quel signe les reconnaitre ? Comment s en assurer? Quancl un Francais, quand un citoyen K age cle vingt et un ans se presente devant le jury de cajDacite avec son dip tome de bachelier eslettreset es sciences, ou quand il se presente a vingt-cinq ans devant le recteur de 1 Academie avec son brevet de capacite et son certificat de moralite , vous pouvez verifier s ii a reinpli les conditions imposees par la loi et s ii est en regie; vous ne pouvez rien de plus.
Pour interdire aux membres des congregations religieuses la profession de maitre et d instituteur secondaire, songez, Messieurs, cc que de precautions il faudrait prenclre, que de formalites inventer; quel code tracassier et inquisitoriat il faudrait faire y et ce code, avec tout Fappareil de ses recherches et de ses . poursuites , songez surtout qu il suffirait d un mensonge pour I eluder.
Et quand la question fut debattue a la Chambre, M. Dubois s ecria :
Cette declaration, quelle garantie dormet-elle? Toute la question est la. Elle eloigne les homines sinceres et favorise les homines faux.
C est le mensonge quelle amene a fouir de la liberte, cest la probite quelle eloigne.
Ainsi, disait-il encore, vous allez demander c des confessions de foi, vous faites appel non et seulement a toutes les susceptibilites politi-
ques, mais a toutes les susceptibilites religieuses ; vous faites comparaitre devant vous les consciences ; et quand Ja conscience aura fle et chi, quand on vous aura trompes, quels moyens aurez-vous de prouver que les declarations sont fausses ?
En 1 84 1, le ministre echappe a 1 embarras d en parler; et, quoiqu au fond, s ii m est permis de dire ma pensee , il eut bien desire le pouvoir faire, le respect humain 1 arreta : le public n etait pas encore pret.
Enfin, en i843 , il se declare : mais voyez son embarras. M. Villemain (lit que c est un serment; M. Portalis declare que ce n est pas un serment: les ordonriances de 18^8 disent une affirmation; le nouveau projet dit une declaration : et ce n est qu a la majorite senlement de cinq voix centre quatre, que la commission dont M. Thiers est 1 organe en a fait une condition prealable de la liberte de renseignement : ajouterai-je que dans le rapport meme, malgre toute 1 habilete de 1 ecrivain, la delicatesse, Ja gravite et les embarras inextricables de cette question se font sentir aux difficultes memes de la redaction et aux em barras du langage ? Et en cela M. Thiers est fort excusable : il y a eu deja cinq redactions differentes du meme article adoptees et repoussees successivement; c est d abord un serment; puis on en a peur, ce n en est plus un ; c est une simple
affirmation; puis, une declaration; ce sont d abord toutes ies associations, puis seulenient les congregations, puis les ordres religieux, puis les voeux simples, puis les voeux perpetuels qui se trouvent prohibes : on y soumet d abord seulemerit les chefs d institution , puis ceux-ci, puis ceux-la. En 1837, M. Amilhau, qui repoussait aunom de la commission cette odieuse exigence, disait : /!/. le general Demarcay faitune objection : il veut qiion comprenne. les domestiques. Ce qui a autorise M. de Montalembert a dire a la Chambre des Pairs : Est-ce quon lie proposera pas d exiger I" affirmation des domestiques et des cuisiniers? Cela avait 1 air plaisant; ce ne 1 etait pas. JRieri n est plus redoutable qu un cuisinier jesuite. M. Cousin etait bien venu, quatre jours auparavant, declarer courageusement en pleine Chambre des Pairs, les Meinoires de Sully a la main, que lesjesuites elaient des assassins etdes ernpoisonneurs . Je souligne ces mots, car il les a soulignes lui-meme.
Ah! je concois que les projets de i836, de i83^,de i84f,aient trouveles embarras si grands qu ils ii en aient pas parle : on en parle aujourd hui ; mais on travaille tellement les mots pour en parler, qu on revele par la a quel point on est travaille par la chose.
Apres tout cela, j ai le droit de le dire, comme le disait M. Royer-Collard : Votre loi,
die nest pas franclie : cette loi , ec qiielle, ose fairc, Me nose pas le dire; la simplicite et la franchise dti langagehumain lui manquent; ceux qu elle proscrit, elle ose a peine les nommer. M. Royer-Collard ajoutait : Je repousse ces in ventions legislatives oil la ruse respire....; la ruse est une ecole d immoralitc. Je n ai pas le droit de prononcer de si severes paroles, mais j ai le droit de les citer.
Maintenant, je resume cette grave question, et je conclus.
Certes , apres des avis si nombreux, si graves, si peu suspects, je ne crains pas de le dire, I exclusion des congregations religieuses serait tout a la ibis unefaiblesse et une violence indigne du temps ou nous vivons.
Par 1 effet de la legislation existante , il n y a point d ordres reiigieux reconnus legalement en France ; ceux que Ton voudrait designer sous ce nom sont des pretres places sous la juridiction des eveques, et n exercant, reunis ou separes, pas d autres ministeres que ceux qui leur sont attribues par 1 autorite episcopale elle-meme dans chaque diocese. La haute responsabilite mo rale et le caractere personnel des premiers pasteurs presentent les seules garanties possibles et toutes les garanties desirables.
Quel serait d ailleurs , je le demande encore, le precede legal pour constater 1 etat d un reli-
gieux? L essayer, ce serait retrograde! 1 jusqu aux mesures odieuses qui ftirent prises en Angleterre ily a plus d un siecleetdemi, ct qui sont aujourd hui tombees sous la reprobation unanime de 1 opinion.
Les ordres religieux sont en France sans exis tence legale, sans droits poliiiques, sansdroits civils,sans prerogatives ni privileges d aucun genre, meme sans nom aux yeux de la loi : ce sont cle simples pretres exercant diverses fonctions du ministers sacre , la predication , la confession , 1 enseignement des saintes lettres, 1 administration des sacrements ; n ayant aucims pouvoirs que ceux qu ils recoivent des eveques; ne pouvant s etablir que la ou les eveques les appellent. Les religieux ne quittent pas 1 armee chretienne; ils en sont la garde avancee; quelquefois 1 arriere-garde , selon que I Eglise leur assigne leur place. Mais ils ne sont pour nous , pretres seculiers ou simples Chretiens , que les compagnons d armes d un meme camp :
leurs noms divers ne servent qu a distinguer les differents corps d une meme armee :
corps plus forte meat disciplines, plus aguerris peut-etre, toujours prets a la defense, et par la meme toujours plus exposes aux violences et aux fureurs cles ennemis.
Voila ce que sont les ordres religieux pour I Eglise : quant aux liens spirituels qui les unis-
sent a uii superieur pour ce qui concerne leur vie reguliere, I figlise seule a le droit de s en in former, Leur demander compte de leur cons cience la pins intime, du secret de leur ame , des voeux de perfection evangelique , ce sont des recherches que nul pouvoir humain n a le droit de faire.
Mais allons aussi loin que possible. Est-ce qu il se trouve quelque chose de contraire anx lois dans les habitudes communes, dans les actes exterieurs de la vie religieuse? Est-ce parce qu ils habitent plusieurs ensemble? Quoi de plus simple dans une nieme maison ? Elle est a eux : cest leur propriety i cest leur domicile. N est-ce pas violer toutes les lois que de les y poursuivre ? Est-ce parce qu ils se voient plusieurs fois le jour? Quoi de plus simple encore , et qui pent les en empecher? Est-ce parce qu ils mangent ensemble ? Mais ils pourraient se reunir pour cela partout. Est-ce parce qu on fait la lecture pendant leur repas ? Mais encore une fois, c est requisition sur ce qu il y a de plus libre an dehors , comme sur ce qu ii y a de plus intime et de plus libre au dedans ! Ge qui constitue un religieux , ce sont des vceux de perfection interieure auxquels vous rie pouvez rien voir, sans renouveler les oppressions les plus decriees; et des actes exterieurs d une vie commune, qui est ce qu il y a de plus libre au monde.
D ailleurs nulle similitude entre une associa-
tion politique quelconque et cette association. Uiie association politique a an but et des moyens ; une association religietise n a pas d autre bnt que le ministere ecclesiastique ordinaire. Les ha bitudes de piete et les voeux de perfection ecclesiasttque, la vie commune ne sont que les moyens de remplir plus parfaitement le ministere eccle siastique.
Franchement, pour qui nous prend-on ? et a quel temps sommes- nous revenus? Croit-on , en i845, nous persuader que tons les eveques sont des jesuites; que tout catholique de bonne foi est un jesuite ; que tout pretre zele est un jesuite? Ira-t-on jusqu a reediter 1 effigie du roi Charles X disant la messe en habits sacerdotaux? Espere-ton persuader encore an peuple qu on fait 1 exercice a feu sous les ordres d un jesuite dans les souterrains de Montrouge, et qu il y a encore des jesuites prets a tirer sur le peuple par les fenetres de 1 Archeveche ? Mais en verite, n est-ce pas trop compter sur la credulite d une grande nation que de pretendre se nioquer d elle deux fois de la meme maniere?
Et quoique le nom des jesuites soil commode pour la haine , qu il dispense de la verite et remplace la justice, je ne lui crois pas encore la puissance de remplacer eternellement le bon sens et de persuader tant de stupidites.
Laissons ces choses et parlons serieusement :
nous serions done la seule nation da moiide , on a peu pres , qui repousse les ordres religieux? L Angleterre, les Etats-Unis, les republiques espagnoles, la Hollande, la Belgique, 1 Italie , 1 Allemagne, leur donnent ia liberte commune, sans excepter les jesuites : nous seuls, ployes sous le joug de frayeurs insensees , nous les repoussons. Mais quelle idee a-t-on de nous? Sommes-nous done la seule nation de 1 Europe chez qui la liberte soil . si faible, si mal enracinee, 1 ordre public si factice, les institutions politiques si chancelantes, que nous devions avoir peur de tout, meme de 1 ombre d un religieux , et que quelques pretres, faisant voeu de pauvrete, de chastete et d obeissance, vetus d un sac et d une corde, et ne nous demandant que 1 air de la patrie, sans autre saiaire, doivent nous epouvanter? Je ne le pense pas. M. Thiers lui-meme ne 1 a pas pense : non-seuiement il declare qu il y a des congregations inherences et necessaires a 1 Eglise catholique, mais il ajoute, quelques lignes plus bas : Nous ajoulerons, pour ce qui concern? les je suites 9 que nous ne somm.es pas animes a leur egard d un petit esprit de calornnie et de perse cution. Et deja , dans un des bureaux de la Chambre, il avait dit : Je ne pense pas des je suites tout le mat quon en dit : il y a La-dessus beauco up d exagera tion .
Je suis heureux d associer an temoignage de
M. Thiers celui de M. Guizot, traitant des associations devant la Chambre des Pairs.
II a parle des jesuites avec dignite, avec convenance, avec raison : ce qui est remarquable , quand on parle d eux.
II a rendu hommage au caractere, au genie et a la saintete de leur fondateur; hommage meme a leur lutte contre le protestaritisme; hommage , enfin , a leurs glorieux services. II a fait plus, il a rendu hommage a leurs droits comme citoyens.
Seulement, ce jour-la M. Guizot crut devoir etablir a i occasion des congregations religieuses une theorie sur les associations en general qu il m a ete impossible d accepter.
Je n avais jamais entendu parler M. le ministre des affaires etrarigeres, et j avoue qu il m a donne un des plus vifs, un des plus eleves plaisirs d esprit qu on puisse gouter. J ai ete charm e de la noblesse, de la moderation de son lan^ae:
il y avait des moments ou sa parole devenait a mesveux comme une lumiere inattendueet abon-
dante, eclairantles hauteurs de la question, et y attirant les regards. J ai ete constamment sous
le charme et la puissance de cette parole; et cependant je dois dire que ma raison ri en a pas ete, un seul instant, rii vaincue, ni seduite.
J admirais et je cornbattais a la fois : et je sentais que ma resistance etait raisonnable et
victorieuse. Je voyais clairernent que ce discours, d une si grande magnificence, etait profondement vulnerable. Je resumais ma pensee et mon impression en ces deux mots : Rien n est plus eclatant, rien n est plus faux.
Et c est au coeur meme de 1 argumentation de M. Guizot que se trouvait sa profonde faiblesse. Tout son discours reposaitsurce principe, que les associations sorit la vieille forme d une soeiete qtii n est plus. Dans 1 ancien ordre social, il y avait le pouvoir public d une part, seul absolu; de 1 autre, des corporations, des asso ciations d ordres et d interets divers, des petits pouvoirs qui attentaient souverit et an pouvoir public et aux libertes individuelles : de libertes individueiles, presque point. Dans le nouvel ordre social, an contraire, il n y a que deux choses, le pouvoir public fortement constitue et les libertes individuelles, 1 Etat et les citoyens : de petits pouvoirs, point.
J accepte presque sans reserve toute cette theorie; et un seul principe inconteste, incontes table, la renverse de fond en comble, a savoir : que la liberte d association fait essentiellement partie des libertes individuelles. Et en effet, que seraient toutes les libertes individuelles sans la liberte d association? Des libertes a Tetat sauvage, des libertes sans force, des libertes sans Jumiere, des libertes perdues!
\ssociations de tonte nature, industrielles , commerciales, agricoles, litteraires, reiigieuses, etc., c est la force, c est la moral! te des li bertes individuelles.
Que pretendez-vous? quoi! 1 Etat d une part, plus fortement constitue que jamais : centrali sation immense de toutes les forces individuel les, plus absolue, plus irresponsable que Fancienne monarchic. Puis, en presence de FEtat, les citoyens, les individus seuls, isoles, diminues, depouilles de toutes les forces qu ils donnent a FEtat, et ne pouvant mettre en commuu les forces epuisees qui leur restent.
Mais c est la tyrannic la plus enorme qui ait jamais ete concue.
Mais on veut done nous faire une France sans vie, sans liberte, sans action, sans gloire!
N est-ce pas ce dont se plaignait avec elo quence M. Charles Dupin :
Que vient-on nous dire? que tout est change depuis la revolution; que la revolution n a laisse que des libertes, que des droits inclividuels. Eh ! sans doute, il en etait ainsi dans la pensee du grand genie qui fonda le despotisme, pour s ensevelir bientot apres sous les debris d un pouvoir absolu qui le conduisit a 1 abime.
Mais pour arriver la, je le declare, il fallut fausser toutes les nobles voies de libertes nationales et de vraie civilisation; ce serait un
cr esclavage tel qne le genie de Napoleon a pu le concevoir pour un gouvernement absolu, mais indigne du gouvernement qui est regenere par la Gharte de i83o.
Qui ne voit que dans cette situation le pouvoir absorbe la nation , i Etat absorbe les citoyens, sans qu on puisse jamais garantir que ce pouvoir et avec lui I Etat ne seront pas absorbes eux-memesparquelqueshornmes violents, et habiles a exploiter un systeme pareil, aux depens de la gloire nationale, et uniquement au profit de leur domination personnelle?
Et c est dans cette situation que vous voulez nous ravir la liberte cles ames, avec la plus haute et la plus inviolable des associations, c esta-dire, 1 association religieuse, Fassociation spirituelle, 1 association des consciences ! Vous voulez que nous demeurions en presence et a la merci de toutes les forces materieiles d un Etat sans religion, d un pouvoir sans foi ; seuls, depouilles , sans un appui, sans un recours moral contre vous!
Mais du meme coup, vous frappez le catholicisine , la liberte de conscience , la liberte des cultes.
Je me resume en terminant:
L exclusion des congregations religieuses blesse 1 homme dans la liberte de sa conscience; le citoven dans 1 exercice de ses droits: le chre-
tien dans la dignite de sa foi ; c est une exclusion si illegitime dans son principe, si indigne dans ses consequences, si absurd e dans ses moyens et dans ses resultats, si etrange an temps ou nous vivons, que toutes les opinions libres en seront toujours revoltees, et que leslegislateurs les plus intrepides ne pourront jamais la prononcer.
J avais ecrit ces lignes, quand un vote recent est venn, ce semble, preter un nouvel appui aux adversaires des congregations religieuses.
II ne pent etre question de retracter ici des raisons auxquelles, je le crois, jusqu a present on n a rien repondu : elles demeurent dans toute leur force.
Qu on ne se meprenne pas d ailleurs sur la portee de ce vote, sur le sens de Topinion qui 1 a dicte, et sur la position difficile qu il a faite an gouvernement.
On voulait du bruit, du scandale, une mani festation. On a eu tout cela ; mais on en a ete mediocrementsatisfait : c est un spectacle curieux aujpurd hui d etudier Tembarras ou cette dis cussion laisse tout le monde.
Peut-on trouver dans le vote raeme de la Chambre une pensee determinee?
Un ordre du jour motive a suivi des interpel-
lations solennelles : quel sera le resuitat? Oui pourrait le dire? Qu y a-t-il de possible?
On a cite une longue nomenclature de lois relatives aux congregations religieuses.
Toutes ces lois, la discussion meme en a fait preuve, sont plus ou moins contestables quant a leur existence et a leur application.
Mais parmi ces lois si diverses, si contestees , quelle est la loi qyi serait veritablement en vigueur, la loi qu on voudrait precisement exec uter?
Je le repete : tout parait incertain , indefini; il y a partout antinomie et contradiction. Pourrait - on dire qu on s est reellement entendu?
On a parle de dispersion : mais comment?
par quel rnoyen ? Et ou s arretera cette disper sion? Deux, trois ? cinq, plusieursecclesiastiques enfin, veulent vivre ensemble, habiter sous le meme toit : les forcera-t-on a se separer parce qu ils seront religieux? Ira-t-on jusqu a braver le ridicule de la langue, jusqu a vouloir dissoudre ? disperser l individu lui-meme? Je parle serieusement : tant que vous n avez pas expulse Tindividu, vous n avez pas dissous Fassociation religieuse.
Pour quiconque avu, observe, etudie attentivement cette etrange deliberation, il est manifeste que la Chambre etait mal a False, indecise, etonnee elle-meme de sa froideur et de son embar ras.
Et maintenant on est reduit a chercher peniblement les moyens de dormer a certaines exi gences une satisfaction qui sans doute repugne , comme elle a repugne, pendant quinze aris, a tous les ministeres passes (sans excepter ceux de M. Thiers), parce qu ils ri ont pu se dissimuler qu elle blesserait profondement l,a raison, la jus tice et FEglise.
Oui, 1 Eglise : qui ne le dit aujourd hui? La question des jesuites n est evidemment qu une question d apparence, comme sont, au reste, parmi nous, la piupart des questions qui agitent le present et compromettent Tavenir.
Nous vivons dans un temps vraiment singulier : on ne salt ou placer la realite des choses, ni le bien , ni le mal : on se balance dans des oscilla tions perpetuelles.
Une decision ferme et franche pourrait seule venir en aide aux besoins du pays. Ne se trouvera-t-il done pas un homme capable de la prendre ?
Quoi qu il en soit de ces reflexions, s ii y a une chose certaiue, c est que 1 ceuvre , si desirable pour tous, de la pacification religieuse ne s accomplira pas en dehors de la liberte, de la verite et de la justice.