N" X. — PARALYSIE GÉNÉRALE SIMPLE AU PREMIER DEGRE
Bégaiement accidentel; progression mal assurée; tremblement dans . les bras; délire redoutable ; inanition spoulanée ; mort. Injection
des substances blanche et grise ; altération, d'une autre nature , dans
chacune de ces substances (i).
B***, âgé de soixante-deux ans , ancien militaire , natif de Paris , fut atteint, il y a quinze ans, d'une manie poussée jusqu'à la fureur. Il n'avait point d'aliénés dans sa famille ; jusque là il n'avait jamais déraisonné , mais sa conduite n'avait pas été régulière. Long-temps il avait abusé du vin , des liqueurs fortes , et s'était préparé lui-même une multitude de chagrins. Sa taille n'avait pas moins de cinq pieds onze pouces; sa constitution, dégradée par l'âge et par la maladie, avait été des plus fortes ; malgré la couleur blanche des cheveux , de la barbe et des sourcils , on distinguait encore les attributs propres au tempérament sanguin. L'individu avait tour à tour été enfermé chez lui, et dans différentes maisons de santé. Là, plus d'une fois, on avait essayé de le rendre à la raison, en lui donnant des bains , en pratiquant des
(i) Service de M. Royer-Collard.
CONSIDERliE CHEZ LES ALIENES. ÔÔ
saignées ; en appliquant des sangsues , etc. On n'avait obtenu aucun résultat satisfaisant. Le délire s'étendait à tous les sujets ; l'individu , quoique atteint d'un tremblement de tout le système musculaire , développait beaucoup de force ; il poussait des cris , attaquait les domestiques , et semblait insensible à toute espèce de répression. Les camisoles les mieux appliquées résistaient rarement à ses emportements et à sa fureur. Il fallait l'enfermer dans sa loge. Par intervalle , les symptômes perdaient de leur intensité : le maniaque délirait toujours , mais ne se livrait à aucun désordre d'action, et se contentait de se plaindre de la perte de sa liberté. On profitait de ces périodes de rémittence pour lui accorder la jouissance de la promenade et lui rendre l'isolement moins dur ; on n'attachait pas d'importance à la menace qu'il faisait souvent de se venger sur le premier qu'il pourrait atteindre. Un accident funeste fit voir jusqu'à quel point la polfce des établissements doit être sévère en pareil cas ; un jour l'aliéné trompe la surveillance , s'empare d'un couteau de cuisine , se jette sur une jeune fille et lui porte un coup mortel. C'est à cette époque qu'il entra à Charenton, et que nous pûmes l'observer. Il nous fut impossible de savoir depuis quel temps existait la paralysie générale qui nous frappa d'abord ; les parents traitaient [a faiblesse musculaire de tremblements^ attendu que le malade trem-
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blait en effet , et ils assuraient qu'il n'y avait pas moins de quinze ans ( époque de la perte de la raison) que les mouvements avaient paru lésés pour la première fois. Le début des deux maladies, prétendaient-ils, datait du même jour, ou à peu près. Voici maintenant jusqu'où allait la paralysie générale. B***, dont la loquacité ne tarissait pas, se faisait difficilement comprendre ; comme si la langue eût ressenti les engourdissements qui accompagnent l'ivresse , elle articulait mal presque tous les mots. Les bras , quoique fixés jusqu'à un certain point par une camisole, étaient continuellement en mouvement; les mouvements étaient tumultueux , mal assurés. La progression n'était pas impossible , mais, en s'avançant , le sujet tremblotait , le poids du corps était alternativement renvoyé à droite et à gauche. Cependant, à peine assis , ce maniaque furieux atteignait du pied quiconque se trouvait à sa portée et cherchait à frapper. La sensibilité ne paraissait pas diminuée dans les organes des sensj l'œil était plein de feu , la face colorée , la langue sèche; les lèvres étaient fuligineuses dans leurs angles. Le délire n'avait de relâche en aucun moment ; l'insomnie persistait avec opiniâtreté; il était à craindre que , réunie à l'emportement et à la loquacité , elle n'entraînât une mort rapide? (Pédiluves, application de sangsues derrière les apophyses mastoïdes , répression à l'aide de la camisole, régime peu nourrissant. )
Au bout de dix jours, B*** ne veut plus avaler : il ferme la bouche , repousse les aliments , et déclare que rien ne pourra vaincre son obstination. On passe deux clefs entre les dents molaires, et on introduit forcément quelques cuillerées de potage ; l'aliéné contracte l'arrière-bouche , fait des efforts de vomissement, et rejette tout. On espère que la faim l'obligera à changer de résolution , on reste deux jours sans chercher à le faire manger.
Le troisième jour nous réitérons les tentatives, que nous accompagnons de menaces ; on emploie tout ce qui a coutume de réussir en pareille circonstance, sans obtenir aucun résultat. La bouche était fuligineuse , la salive rare et écumeuse ; le ventre se rapprochait de la colonne vertébrale. Nous injectons une pinte de bouillon par le rectum ; le lavement est aussitôt rejeté. Nous passons dans les narines une sonde œsophagienne, nous injectons dans l'estomac une demi-pinte de bouillon et un verre de vin coupé. L'aliéné fait de vains efforts pour vomir; il rugit en voyant échouer son projet de suicide. Pendant douze jours on se sert de la sonde , en répétant les injections trois fois dans vingt-quatre heures. Le treizième jour , le maniaque déclare qu'il est las de nous être à charge, et consent à prendre des potages. Il prend trois soupes légères dans le cours de la journée ; mais la voix ne résonnait p\us , la faiblesse se dessinait dans chaque mouvement; le pouls, très fréquent,
soulevait à peine le doigt qui le pressait; le malade expira dans une syncope, ayant déliré jusqu'à la fin.
Autopsie du cadavre.
Crâne. Les os se brisent sans difficulté ; la duremère n'adhère pas à la voûte osseuse qu'elle tapisse.
L'arachnoïde n'adhère avec elle-même sur aucun point ; sa grande cavité est distendue par une quantité considérable de sérosité limpide , qui s'écoule au moment où l'on incise la dure-mère , et où l'on renverse ses lambeaux pour extraire le cerveau. Il serait difficile d'indiquer au juste le poids du liquide , mais de la sérosité en tout semblable était renfermée dans les ventricules moyens, et avait augmenté sensiblement l'étendue de leurs parois. Les vaisseaux de l'arachnoïde sont pleins de sang, ce qui leur donne une teinte rouge. Il y a une infiltration manifeste de la pie-mère; cette membrane est séparée par une couche de liquide du feuillet arachnoïdien qui la tapisse. En se donnant de la peine , on parvient à la détacher du cerveau. On ne voit pas d'union certaine entre les circonvolutions et sa face interne ; cependant elle semble n'abandonner la substance grise que difficilement.
En appuyant avec le doigt sur les circonvohjtions du cerveau , on juge que la consistance de la
CONSIDÉRÉE CHEZ lES ALIENES. ÙJ
substance corticale est un peu diminuée : cela est géuéral pour toute la périphérie. En incisant avec le bistouri , la substance grise se trouve très injectée, mais indépendamment d'une couleur rouge qui paraît venir d'une rosée de sang, également distribuée , on aperçoit çà et là des plaques larges comme le bout du doigt, imitant des ecchymoses. Dans ces endroits , le tissu de l'organe n'est pas comme ailleurs, il a subi une modification dont la nature nous est inconnue : il n'est pas sensiblement plus mou que le reste , mais il n'olïre pas les mêmes conditions.
La substance blanche présente une forte injection dans ses petits vaisseaux; de plus, elle laisse voir des plaques qui ne sont pas sans analogie avec celles que nous avons mentionnées plus haut. La couleur de ces plaques est d'un rouge sale; il existe un changement dans l'organisation du tissu : la consistance est la même que dans le voisinage. Le septum lucidum, le mésolobe , le trigone cérébral , les couches optiques, les corps striés , la protubérance annulaire, ont paru sains.
Le cervelet était généralement rouge, soit qu'on examinât la substance blanche, soit qu'on examinât la substance grise.
On cherche en vain la cavité du péricarde ; ce\te poche membraneuse adhère au cœur dans toute son étendue , mais nulle part aussi étroitement qu'en arrière et sur les côtés. Là on voit une fausse
membrane organisée , paraissant faire partie du tissu même du cœur , ayant l'aspect fibreux , et s étendant en brides rayonnées ; une des extrémités de ces brides allait s'implanter sur un cerceau osseux, large de plus de deux travers de doigt, qui circonscrivait tout le cœur, précisément à la réunion de chaque oreillette avec le ventricule correspondant. La production osseuse accidentelle que nous décrivons était unie au tissu du cœur d'une manière si intime , qu'on aurait pu croire qu'elle s'était développée dans ses fibres musculaires mêmes : le développement s'était opéré dans la fausse membrane.
Les cavités intérieures de l'organe n'étaient ni rétrécies ni augmentées.
Poumon droit crépitant, un peu gorgé de sang en arrière; poumon gauche entièrement crépitant.
Membrane muqueuse de l'estomac légèrement injectée dans ses capillaires.
L'injection des petits vaisseaux se reproduit dans différentes portions des intestins grêles et des gros intestins ; elle n'est pas limitée à l'épaisseur de la tunique interne , on la retrouve dans les autres membranes qui entrent dans la composition du canal alimentaire.