‹ De la paralysie considérée chez les aliénésChapitre 36 sur 63 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

PARALYSIE GÉNÉRALE AVEC COMPLICATION d'uNE AUTRE AFFECTION CÉRÉBRALE.

Dans le chapitre qui précède , je me suis attache à faire ressortir l'ensemble des signes propres à la paralysie générale des aliénés, et j'ai produit dcscxemples qui donnent une idéede cettemaladie dans tous ses degrés d'avancement. Les ouvertures de corps ont démontré que la lésion des mouvements n'est due ni à une hémorrhagie cérébrale , ni à un ramollissement aigu, ni à une congestion sanguine, etc., et elles ont fait voir que les altérations de tissu les plus constantes se trouvent au pourtour du cerveau et dans ses enveloppes. La marche qu'a suivie la maladie a toujours ou presque toujours été lente ; ce n'est qu'à force de temps , pour ainsi dire , que les mouvements de la langue , des bras, des jambes , ont été presque impossibles, ou tout-à-fait impossibles. La progression des accidents a été graduelle ; la mort n'est arrivée que quand la paralysie a eu parcouru toutes ses périodes. L'enchaînement des symptômes a été régulier ; rien ne l'a traversé depuis le commencement jusqu'à la fin. Mais ici, comme dans toutes les maladies , la nature n'est pas tou-

jours aussi facile à suivre ; par cela mcme qu'il existe, du côté du cerveau , un travail habituel , on voit se manifester, dans les fonctions cérébrales, une foule de désordres auxquels on ne s'attendait pas , et qui , en compliquant le diagnostic (1) , compromettent l'existence des sujets au moment où ils semblent le mieux se porter. Les; complications que j'ai mentionnées sont, les congestions sanguines, les hémorrhagies cérébrales, les hémorrhagies enkystées et non enkystées de l'arachnoïde , le ramollissement aigu du cerveau et de la moelle épinière , l'érosion de la substance grise, enfin les phénomènes convulsifs.

(1) La science du diagnoslic est sans contredit hérissée de difficultés, et elle sera le partage de celui-là seul qui, après avoir examine le point d'origine de chaque symptôme, ira s'assurer chaque jour par de nouvelles dissections, que ffe siège du désordre est réellement là cil il l'avait soupçonné; mais parcequc le diagnostic est difficile, est-ce à dire qu'il est impossible ? Un aliéné est frappé depuis six mois de l'espèce de paralysie que je nomme générale; il survient subitement des symptômes d'une nature particulière , se rattachant à la formation d'une altération cérébrale nouvelle , et on dit : c'est un redoublement de paralysie. L'individu a eu un épanchement sanguin, par exemple; la résorption s'opère peu à peu, et l'existence se prolonge encore un an. Au bout de ce ternie, on observe un nouveau rcdou' blcment de paralysie , mais qui cette fols est dû à la formation d'un ramolUsscment aigu. Le sujet succombe ; on ouvre le crâne, et l'on trouve, d'une part , une phlegmasic ancienne au pourtour du cerveau ,• de l'autre, la cicatrice d'un aneicii épanchement ; d'une autre, enfin, un défaut de consistance dans la pulpe ; et l'on prétend qu'il e<t impossible de se reconnaître dans un pareil dédale ! Si on eût pris les symptômes un par un , qu'on leur eût appliqué l'analyse, on eût vu qu'il «tait facile de prévoir tout ce qui a été trouvé à l'ouverture du corps; mais il est plus commode de nier et d'éviter les efforts de travail.

CONSIDÉRÉE CHEZ LES ALIÉNÉS. igS

A. COXGESTIONS CÉRÉBRALES.

Le sang a une tendance marquée à s'accumoler dans le cerveau des aliénés frappés de paralysie générale , et quelquefois l'afflux du liquide est poussé si loin que le sujet tombe d'une manière presque subite dans l'assoupissement , et reste plus ou moins de temps entre la vie et la mort. On verra tout à l'heure que la vie peut cesser d'une manière brusque. La congestion sanguine n'est pas plus fréquente pendant le cours d'une période que pendant le cours d'une autre ; mais l'aliéné qui a ressenti une première fois son atteinte demeure très exposé aux récidives, et, par cela même , réclame de la part du médecin une attention toute particulière. J'insiste sur ce point, parcequ'il s'agit d'un accident dont la fréquence est extrême. Souvent même , comme on peut s'en convaincre dans les entretiens qu'on a avec les parents des malades , le début de la paralysie générale est signalé par une violente congestion sanguine , et c'est à partir de ce moment qu'on commence à apercevoir un embarras notable dans la prononciation, et un défaut de solidité dans les membres pelviens.

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N" XXXIX. • — PARALYSIE GÉNÉRALE AC DEUXIEME DEGRE AVEC CONGESTION SANCVIKE.

Idées de grandeor; embarras dans la prononciation ; progression mal assurée; démence. Tout-à-coup agitation violente; mort presque subite. — Sérosité sanguinolente dans la grande cavité de l'arachnoïde; injection de cette membrane ; infiltration de la pie-mère qui adhère avecles circonvolutions cérébrales ; substance grise et substance blanche gorgées de sang (i).

M. L*** réunit tous les attributs de la force physique. Taille de cinq pieds huit pouces, cavités larges et bien proportionnées , membres velus et fortement musclés , barbe et cheveux noirs, œil vif et sourcils prononcés , coloration brune de la peau , visage grand et plein d'expression. Cet homme n'a aucun aliéné dans sa famille , arrive à sa quarantième année , n'a point d'enfants , jouit d'une honnête aisance dans le commerce et passe pour avoir l'ambition des richesses. Étant jeune il a commis des écarts, a contracté plusieurs fois la syphilis , et a pris du mercure ; pendant près d'une année entière il a été tourmenté par un dévoiement opiniâtre, qu'il n'a pas soigné, et qui se compliquait de céphalalgies violentes qu'on regardait comme symptomatiques. Depuis six mois le canal digestif paraissait rétabli , lorsque l'aliénation mentale s'est déclarée.

On ne connaissait aucune cause morale dont

(i) Service de M. Royer-Collard.

CONSIDÉUÉE CHEl LES ALIÉNÉS. igS

on put soupçonner l'influence. Le sujet se plaignait quelquefois de ce que son commerce n'a/lait pas ; mais il n'était pas probable que ce léger molif eût produit de si fâcheux résultats. Longtemps avant que la raison ne se dérangeât d'une manière évidente pour tout le monde , il accusait de violentes migraines , et dormait mal. Il sentait sa mémoire s'affaiblir, parlait plus que de coutume et formait des projets déraisonnables. Enfin le délire éclata. En général , M. L*** divague sur tous les points , émet des d'idées extravagantes , et dit tout ce qui se présente à l'imagination. Il médite des voyages ; il a des vues d'ambition , et est persuadé que ses richesses sont immenses. Il ne sait plus ce qu'il fait; la réclusion devient indispensable. Après un mois de séjour dans une maison d'aliénés de la capitale, il entre à Charenton.

La santé physique présente les apparences les plus favorables ; le malade n'est point difficile à contenir , cause avec douceur et n'est dangereux pour personne. La sphère de ses idées est manifestement rétrécie ; et il a à peu près oublié tout ce qu'il a su autrefois. Il n'a plus d'idées suivies, et ne prononce le plus souvent que ces mots détachés : Je suis empereur. — Je vous protégerai. — J'ai cent millions de rentes, etc. Aussitôt qu'on le perd de vue , il se couche sur le pavé du promenoir , et y reste, dans une espèce d'apathie,

igô DE LA PAIIALYSIE,

jusqu'à ce qu'on l'oblige à se lever ; il mange beaucoup, et n'attache plus d'importance à la propreté. Déjà la langue s'embarrasse en parlant; certains jours, la prononciation s'accompagne de bégaiement. Le sujet continue à marcher et peut parcourir un espace d'une grande étendue ; mais, il n'y a plus de rapport entre le volume des masses musculaires, qui sont énormes , et la solidité des membres pelviens; par inslants, les jambes s'affaissent sous le poids du corps, et le malade chancelle en marchant. On n'aperçoit pas d'affaiblissement marqué dans les extrémités thorachiques ; le ii'onc est droit, et la tête ne penche d'aucun côté. La sensibilité de la peau, de l'œil , de l'ouïe, de la pituilaire, est conservée. La circulation cérébrale paraissant fort active, on revient à plusieurs reprises aux applications de sangsues , et l'on insiste sur l'usage des bains, des pédiluves , des lavements laxatifs. Souvent les symptômes de paralysie générale redoublent presque instantanément, quels que soient les soins qu'on accorde au malade ; l'on est forcé d'ouvrir largement les veines , et on obtient un changement avantageux, qui, pour l'ordinaire , ne se soutient pas long-temps.

Six mois s'écoulèrent et la maladie ne fit point de progrès notables; dans le cours du septième mois, la parole devint plus gênée, la paralysie incomplète des membres pelviens ressortit davantage, et cet homme pritencore moins d'exercice qu'auparavant.

Il prétendait être tout à la fois empereur de France et de Russie ; il parlait continuellement, seul, et n etaitpas aussi calme qu'au moment de son entrée. Il lui arrivait de rendre ses déjections alvines dans ses habits ; sa figure s'altérait : il n'existait cependant aucun symptôme aigu ; point de flèvre , point de chaleur à la peau , point de rougeur au pourtour de la langue , etc.

Un soir la scène change : tout-à-coup le regard prend un aspect imposant, l'aliéné affecte un air de grandeur et de représentation , parle beaucoup , exige qu'on le respecte ; sa douceur habituelle a disparu, et a été remplacée par la violence; il refuse de rester en place , et se montre difficile à contenir. « Je suis fort comme uif taureau , disait-il ; je porte «douze millions de livres pesant; comme maître »de l'univers , j'ai le droit de punir les mutins qui s me déplaisent , et je veux les réduire en poudre. » Alors , brandissant les poings , il menaçait du geste ses compagnons d'infortune. La figure était colorée, la peau chaude , la soif vive : la fièvre était survenue ; tout annonçait un moment critique. ( Saignée ; limonade , deux pots ; application d'une camisole de force. )

L'agitation et les emportements duraient depuis treize jours; seulement on avait remarqué de courtes intermittences pendant lesquelles le malade s'était livré à la tristesse, et avait versé des L;rmes abondantes. L'embarras de la langue et la faiblesse des

igS DE LA PARALYSIE,

jambes n'avaient pas augmenté; la maigreur avait fait des progrès, et l'ensemble de la physionomie présentait une altération profonde. On vint nous dire que le malade avait une syncope, et qu'on avait été obligé de le porter sur son lit... La pâleur est extrême ; M. L*** ne répond pas aux questions qu'on lui adresse ; le pouls est à peine sensible; les extrémités sont froides. (Je frictionne les membres avec un morceau de drap imbibé de vinaigre. )Le malade retrouve sa connaissance et se met à pleurer. La vraisemblance d'une syncope , cette considération que les forces avaient beaucoup diminué depuis que le délire était si intense, éloignent l'idée d'une congestion cérébrale , et font rejeter les émissions sanguines. Je fais envelopper les mollets de cataplasmes sinapisés, et je prescris un lavement purgatif. Uue attaque semblable à la première emporte ce malheureux à l'instant même.

autopsie du corps.

Tête. Le crâne présente de superbes dimensions; ses os sont exempts d'altérations.

J'incise la dure-mère, etje renverse ses lambeaux; il s'écoule de la grande cavité de l'arachnoïde une certaine quantité de sérosité sanguinolente.

L'arachnoïde cérébrale est très injectée; réunie à la pie-mère , elle forme un plan dont l'épaisseur n'est pas tout à-fait naturelle, maisTépaississement est à peine sensible.

La pie-mère adhère aux circonvolutions cérébrales. Il n'existe dans le cerveau aucune lésion locale, mais la substance grise est imprégnée de sang ; des gouttelettes rouges suintent en nappe à la surface de chaque tranche que l'on coupe ; le même. phénomène s'observe lorsqu'on entame la substance blanche qui est toute saignante j on essuie la couche de liquide qui couvre la surface qu'on vient de mettre à découvert, cette couche se renouvelle aussitôt.

Le cervelet , la protubérance annulaire et la moelle alongée participent à cet état d'injection.

Poitrine. Les poumons et le cœur sont à l'état normal.

Abdomen. La membrane muqueuse de l'estomac ne présente rien de notable ; la membrane villeuse des intestins grêles est généralement rouge.

N° XL. — PARALYSIE GÉSÉEALE AD DEUXIEME DEGRE AVEC CONGESTIONS SAKGriNES.

A trente-neuf ans, congestion cérébrale ; à cinquante-un ans moins trois mois , autre congestion qui porte principalement snr le côté gauche. Bientôt , désordre dans les idées ; embarras dans la langue ; faiblesse des jambes; plusieurs nouvelles congestions sanguines, qui compriment alternativement les hémisphères cérébraux ; progression impossible, quoique les membres scient mobiles (1).

D** articule difficilement les mots; il marche avec assez de vitesse, et il est douteux qu'un côté soit moins fort que l'autre; cependant ses jambes

^i) Service de M. Esquirol.

iOO DE lA. PARALYSIE,

sont faibles y et il ne faudrait pas de grands efforts pour le renverser. Il est doux et tranquille; n'est dominé par aucune idée fixe, et soutient assez bien une conversation ; mais ses discours ont peu de fonds , et indiquent un commencenaent de démence.

Un jour on s'aperçoit que la moitié gauche du corps est très faible^ et que le malade tratne la jambe en marchant; au bout de vingt-quatre heures les symptômes disparaissent, et le sujet rentre dans les conditions où il était la veille. Bientôt la faiblesse se manifeste encore de ce côté, et s'éclipse avec la même promptitude ; mais la paralysie semble transportée sur la moitié du corps opposée^ et D** est fortement penché à droite. L'équilibre se rétablit très rapidement, et alors le poids du corps se trouve à peu près également réparti des deux côtés. L'erabarras de la langue n'a pas augmenté ; la prononciation est embarrassée, mais facile à comprendre ; le malade commence à être malpropre, urine dans ses draps , dans ses habits , et n'est plus aussi tranquille qu'autrefois. Il parle seul , s'occupe de choses insignifiantes , a l'œil inquiet , la physionomie hébétée, et, en vingt jours de temps, il a fait un pas énorme ver? la démence. Pendant toute cette succession d'accidents , on n'observe pas de symptômes aigus , le pouls n'est pas fébrile, la peau n'est pas chaude, le sujet n'est pas obligé de s'aliter. (On le baigne ,

on tire du sang ù plusieurs reprises, on surveille le régime. )

La faiblesse musculaire augmente graduellement, et avec une promptitude telle, qu'au bout de trente-cinq jours cet aliéné ne peut plus marcher seul: on peut, eu le soulevant de son fauteuil, et en l'afdant, lui faire parcourir un espace de quelques toises; mais les jambes plient à chaque pas , et la poitrine se courbe en avant. Les bras sont mobiles, mais très faibles; la sensibilité n'est pas lésée ; les organes des sens ne paraissent pas intéressés; la prononciation est très gênée; le sujet est excité et parle continuellement. Ses idées manquent de suite; il dit au hasard tout ce qui se présente à l'imagination, et offre les conditions les plus fâcheuses.

En consultant les commémoratifs , on voit que le malade a cinquante et un ans ; qu'il a éprouvé, à trente-neuf ans, une espèce d'attaque apoplectique, qui probablement mérite le nom de congéstion sanguine , car l'intelligence conserva toute sa vigueur, et les mouvements ne perdirent pas de leur étendue ; qu'il y a trois mois, ayant déjà un commencement de désordre dans les idées , et la manie de la dépense, il sentit une grande fi.iblcsse dans tout le côté gauche , eut la vessie et le rectum paralysés , mais seulement pendant quelque temps, car il put presque aussitôt entreprendre une longue route et marcher à pied; enfin on voit qu'à

aoa DE LA PABALYSIE,

partir de cette dernière époque la folie n'a laissé aucun doute. La taille est élevée, la constitution très grêle ; le tempérament sanguin prédomine. Le malade a fait de longs voyages, de grandes entreprises de commerce, et a beaucoup abusé des femmes.

1 En réfléchissant bien à la manière dont les symptômes se comportent, il est impossible de méconnaître les caractères de la paralysie générale des aliénés. Les bras et les jambes sont mobiles , seulement ils manquent de force; d'abord la faiblesse ne fait que gêner la progression; plus tard, elle la rend impossible : telle est là marche de la paralysie générale. A dire vrai, à plusieurs reprises , et même avant le début de l'aliénation, on a observé ^es espèces d' attaques d'apoplexie , mais leur durée a, pour ainsi dire, été momentanée ; elles ne se sont accompagnées d'aucun des accidents graves qui sont propres aux ruptures vasculaires; bien mieux, on a vu la compression prédominer d'un jour à l'autre, tantôt à droite, tantôt à gauche: ces accidents ont dû avoir pour cause des congestions sanguines ; cependant , après que ces congestions ont été dissipées, la lésion générale des mouvements a persisté. 11 faut donc admettre dans le cerveau l'existence d'un désordre spécial , et qui provoque la paralysie générale.

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