‹ De la paralysie générale et du traumatisme dans leurs rapports réciproquesChapitre 3 sur 13 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

De l'influence des traumatismes sur le développement de la paralysie g-énérale.

Dans cette première partie nous allons essayer de déterminer l'influence que peuvent avoir sur le développement de la paralysie g-énérale les coups et les chutes sur la tête. Nous laisserons de côté les traumatismes portant sur les parties du corps autres que le crâne; nous n'entendons pas nier pour cela que les blessures des diverses rég-ions de l'économie scient capables de produire des lésions ascendantes des nerfs pouvant aboutir à une méning-o-encéphalite diffuse, mais nous tenons à bien délimiter notre sujet et à ne pas compliquer une question déjà assez complexe par elle même. Du reste, nous n'avons pas eu occasion d'observer de ces cas de paralysie générale d'origine périphérique et nous ne pourrions, par conséquent, que répéter ce qui a été dit avant no\is, sans y rien ajouter. Pour les mêmes motifs nous ne parlerons pas non plus de la commotion cérébrale indirecte c'est-àdire produite par une chute sur les pieds, les g-enoux, etc.

FRÉQUENCE DE LA PARALYSIE GENERALE d' ORIGINE TRAUMATIQUE. — OPINION DES AUTEURS,

Dans une fort intéressante leçon faite à l'hôpital de la Pitié, dans le courant de l'année {880, M. Lasèg-ue établissait cette loi g-énérale « que dans la plupart des affections cérébrales dont l'évolution est correcte et rég-ulière, ou se fait par secousses et par ondulations, l'entrée en matière a été un choc qu'il faut rechercher avec insistance, qu'il faut de toute nécessité découvrir par une enquête des plus sag-aces. »

M. Lasègue ajoutait: « Dans les maladies qui ont le plus de continuité comme la paralysie g'énérale, quatre-ving-t-dix fois au moins sur cent vous trouvez au début un ictus cérébral quelconque. »

Cette assertion du savant médecin de la Pitié est confirmée par l'observation de tous les jours et nous rapportons plus loin un assez g-rand nombre de faits qui suffiront, nous l'espérons du moins, à établir que si le choc du début de la paralysie g'énérale est souvent un ictus médical (vertig^e, attaque épileptiforme), il est dans bon nombre de cas un ictus chirurgical.

Du reste, déjà en 1853, M. Lasèg-ue (1) s'exprimait ainsi dans sa thèse d'ag'rég'atiou : « Je ne mets pas en doute qu'un certain nombre d'affections et de lésions

(1) Lasègue. Thèse d'agrégation 1853, p. 67.

cérébrales ne soient l'orig-ine de la paralysie g-énérale; j'ai vu trop d'exemples de cette filiation, on en rencontre trop souvent dans les traités spéciaux pour qu'il soit permis d'en douter. Tantôt c'est une chute grave, tantôt une blessure causée par le choc sur lajtête d'un corps pesant. »

Si on ne trouve pas plus souvent l'ictus traumatique au début de la paralysie générale; c'est, croyons-nous, par la raison bien simple qu'on ne le recherche pas suffisamment ; on est trop enclin à ne voir que les influences psychiques telles que les chagrins, les excès de travail, etc. Dans son brillant, enseig-nement à l'asile Sainte-Anne, M. Bail s'efforce de prémunir les élèves contre cette tendance que l'on a généralement à accorder aux causes morales une trop grande place dans l'étiologie des maladies mentales. On est du reste entraîné dans cette voie par les familles des malades. Les parents mettent, pour ainsi dire, un certain point d'honneur à attribuer la maladie de leur proche soit à des fatig-ues intellectuelles excessives, soit à de grands chagrins ; il leur semble, suivant la remarque de M. Lasèg-ue, que cette origine de la maladie lui donne un certain caractère de dignité.

Quoi qu'il en soit de la fréquence de l'ictus traumatique, presque tous les auteurs admettent aujourd'hui les coups et les chutes sur la tête comme une cause possible de paralysie générale. Mon maître, M. Bail, range les traumalismes du crâne parmi les causes patholog-iques directes.

Pour MM. Baillarg^eret Limier (1), l'étiolog-ie traumatique des maladies des facultés intellectuelles ne saurait être mise en doute particulièrement pour l'épilepsie et la paralysie g-énérale.

Meyer (2), cité par M. Voisin, raconte l'histoire d'un homme qui, ayant soulevé sur sa tête un poids considérable, devint mélancolique, puis paralysé g-énéral.

Marcé dit avoir vu deux cas de paralysie g'énérale dans lesquels les premiers symptômes remontaient à un violent coup porté sur la tête.

Thore et Aubanel ont vu, durant l'année 1839, à Bicêtre, la paralysie g-énérale causée trois fois par des chutes sur la tête.

Pour M. Voisin (3), l'influence des traumatismes crâniens sur le développement de la paralysie g-énérale est hors de doute.

M. Decorce (4) dit que, pendant le cours de son internat à Charenton, il a pu recueilhr un certain nombre d'observations de paralysie g^énérale dont l'orig-ine remontait à des chutes ou à des blessures de la tête. 11 cite entre autres les quatre suivantes :

R..., 40 ans, cocher, sans antécédents héréditaires, a fait une chute de cheval, il y a plusieurs années ; son caractère se modifie très lentement, il devient, ir-

(1) Azam, p. 29.

(2) Meyer. Arch. fûr Psychiatrie und Newenkrankheiten, 1868, p. 279.

(3) Voisin. Traité de la paralysie générale.

(4) Decorce. Considération sur la chirurgie des aliénés, thèse de Paris, 1871,

ritable, violent, enfin, il entre à Charenton clans un état de paralysie g-énorale remontant déjà à plusieurs mois.

G..., 38 ans, sans hérédité, a fait il y a quatre ans une chute de cheval sur la tête: c'est de cette époque que datent les maux de tête. Un an aprôi, embarras marqué de la parole, déviation des traits du visag-e, affaiblissement g-raduel de l'intellig-ence. L'année suivante, exacerbation marquée, brusque, puis rémittence. Au moment de son entrée, abolition presque complète des sentiments et des instincts, parole inarticulée, affaiblissement physique considérable; ce malade g'âte.

M..., 44 ans, sans antécédents héréditaires; caractère vaniteux, excentrique; coup de pied de cheval et chute sur la tête il y a quinze ans environ. Depuis cinq ans au moins le malade se livre àdes entreprises déraisonnables qui entraînent sa ruine. Idées de g-randeurs, de richesses malgré sa situation précaire. Depuis deux ans, la mémoire s'est affaiblie, embarras de la parole, marche chancelante; depuis quelques mois cinq attaques cong-estives, avec convulsions, tressaillement musculaire; le malade g-âte.

G..., 40 ans, blessé àlatête par un coup de wagon ; à la suite, cong-estion cérébrale avec convulsions, porte de connaissance ; depuis, embarras de la parole, achats puériles, insuffisance intellectuelle, la mémoire disparaît, le malade ne peut plus écrire, il a de nouvelles attaques; à son entrée à Charenton, la paralysie générale est très avancée.

« Nous croyons, dit M. Decorce, qu'il est urg-ent de rechercher avec soin l'existence de cette cause (contusions ou plaies de la tête) dans les antécédents des malades atteints de paralysie g-énérale , cette dernière maladie étant due bien plus fréquemment qu'on ne le pense à des causes physiques qu'à des causes morales.

Dans le mémoire de M. Azam (\) sur les troubles intellectuels provoqués par les traumalismes du cerveau, on trouve le fait suivant.

« Un notaire de petite ville, âgé de 38 ans, de bonne constitution, fait une chute de voiture; il est relevé sans connaissance et demeure ainsi pendant plusieurs heures; très bien soig-né, il g-uérit et reprend ses occupations ordinaires. Cinq ans après, sa femme remarque chez lui quelques bizarreries de caractère , ses clients s'étonnent de lui voir émettre des opinions sing-ulières et il est amené à Paris à iVl. Leg-rauddu SauUe, qui reconnaît facilement en lui une paralysie g-énérale commençante; mais la cause en est obscure, car M. X... avait une existence des plus régulières et n'a aucune hérédité morbide; enfin sollicité par les questions de l'éminent aliéniste, Mme X... se souvient de l'accident arrivé il y a cinq ans et des variations sing-ulières du caractère et des sentiments qu'elle a observés chez son mari; de plus elle dit à M. Leg-randdu SauUe combien fréquem-

(1) Azam. Les troubles intellectuels provoqués parles traumatismes du cerveau. Extrait des Archives générales de médecine, février, 1881,

ment son mari se plaignait de douleurs de tête d'une extrême violence qui le forçaient à interrompre son travail. Les obscurités s éclaircissent. M. X... est atteint d'une paralysie g-énérale qui a pour cause le traumatisme cérébral et, pendant cinq années, il a passé par les phases prodromiques de cette terrible maladie, lesquelles portent, comme chacun sait, surtout sur le caractère, les sentiments et l'intellig-ence. »

Bien d'autres auteurs, indépendamment de ceux que nous venons de citer, parlent des traumatismes crâniens comme d'une cause possible de paralysie g-énérale ; mais aucun, excepté M. Lasèg-ue, ne semble leur avoir accordé l'importance qu'ils' méritent et n'en a fait une étude d'ensemble.

Cependant, en Angleterre, M. Skae (1) a publié un mémoire dans lequel il décrit sous le nom de folie traumatique des faits qui pourraientbienn'êtrequedes cas de paralysie générale d'orig-ine traumatique. Voici le résumé de ce travail.

M. Francis Skae comprend sous le terme de « folie traumatique » les cas de folie causés par l'insolation ou des violences sur la tête. Il arrive à cette conclusion que les dérang-ements de l'esprit causés par ces deux effets se ressemblent et possèdent en commun les mêmes traits importants. Pour lui, il y a dans l'un et dans l'autre cas, hyperémie chronique du cerveau et de ses membranes.

(1) Francis Skae. Folie traumatique, Edinburg médical journ., fév. 1866. Analyse par E. Dumesnil, ia Annales médico-psychologiques, année J867, -i» série, t. X, p, 568.

Il fait remarquer que quoique l'aliénation mentale soit souvent le résultat immédiat de l'insolation ou de violences sur la tête, le plus souvent elle en est une conséquence ébig-née, des mois et même des années pouvant s'écouler entre l'accident et le début de l'affection.

« Voici les conclusions de M. Skae :

1° La folie traumatique est ordinairement caractérisée à son début par l'excitation maniaque, variable dans son intensité et sa durée.

2° L'excitation fait place à un état chronique, persistant souvent plusieurs années, pendant lesquelles le malade est irritable, soupçonneux et dangereux pour les autres.

3° Dans beaucoup de cas de cette espèce, il y a des impulsions positives au suicide.

4° Les troubles caractéristiques de cette aliénation sont : les sentiments d'orgueil, de contentement de soi-même et de suspicion.

5° Cette forme de folie se juge rarement par la guérison, et a une tendance à. passer à la démence et à se terminer fatalement par des accidents cérébraux.

6° Les symptômes, la marche et la terminaison de l'aliénation mentale produite par des causes traumatiques, onldes traits assez spéciaux et caractéristi(jues pour autoriser à en faire une forme distincte de folie. »

Une aliénation qui débute par une période d'excitation, qui présente comme troubles caractéristiijues des sentiments d'orgueil, etc., qui guérit rarement, qui a une tendance à passer à la démence et qui se

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