PREMIÈRE PARTIE
PATHOGÉNIE DE LTNELAMMATION.
Les anciens ont porté dans l’étude de l’inflammation , comme dans celle de tous les états morbides , leurs préoccupations doctrinales. Privés des secours de l’anatomie; dépourvus des instruments d’observation et d’expérience si puissants entre les mains de la science moderne; ignorant ce qui se passait dans l’intimité des tissus; ne pouvant suivre le sang dans sa circulation anormale à travers les vaisseaux de la partie phlogosée ; réduits , sous ce rapport , à des conjectures souvent traduites par des hypothèses sans vérification , ils devaient se bornera enregistrer les manifestations phénoménales accessibles à leurs moyens d’investigation , et s’en rapporter à la nature médicatrice pour débrouiller les désordres introduits par la cause phlogistique.
Aussi les voyons-nous étudier surtout les conditions générales de l’organisme , celles qui appartiennent au corps vivant tout entier, représentant un système indi-
viüuel , et négliger forcément les conditions locales des faits pathologiques.
Sous l’empire de ces idées, ils n'ont étudié, dans le mode inflammatoire, qu’un de ses éléments constitutifs, l’élément générai ou dynamique , et ils ont passé à peu prés sous silence l’élément matériel et circonscrit qui le complète.
Hippocrate se contente d’expliquer vaguement l’inflammation par l’afflux anormal du sang dans les parties où il ne pénétrait pas auparavant (1).
Galien adopte cette interprétation ; mais il ajoute , dans son langage hypothétique , dont le sens est ici profond , que si le sang qui pénètre anormalement dans une partie se trouve combiné avec la pituite , la bile ou Vatrabile, l’inflammation change de caractère et devient œdémateuse , érysipélateuse ou squirrheuse : assertions gratuites sans doute , mais qui contiennent en germe l’admission des phlegmasies spéciales ou spécifiques dont nous aurons à traiter ultérieurement.
Pour l’Ecole méthodiste , le strictum est la cause générale de toute inflammation , et cette considération théorique domine le traitement des phlegmasies le plus manifestement localisées.
Les Arabes se sont traînés servilement sur les traces
(1) De capilis vulneribus.
des anciens. Ils ont répété et délayé, dans d’interminables commentaires , les opinions de Galien : c’est dire qu’ils n’ont mis aucune idée nouvelle au service de la question qui nous occupe.
' Van-Helmont semble plus précis que les dogmatiques qui l’ont précédé. Le sang attiré par l’irritation provoque le mode inflammatoire : une épine métaphorique explique la formation du phénomène ; mais c’est V archée , régulateur suprême de l’organisme vivant, qui dépêche son ferment sur tel ou tel point du système anatomique , et y implante l'épine phlogistique.
On le voit, le point de vue général domine toujours, dans l’esprit des anciens, les considérations relatives aux conditions locales du phénomène inflammatoire.
Grimaud, qui a adopté ces idées et les a résumées avec sa lucidité habituelle , considère , pour ainsi dire , d’une manière abstraite , l’afifection phlogistique : « Nous ne » parlerons, dit-il, que de la fièvre inflammatoire gé- » nérale , et ce que nous en dirons pourra facilement » s’appliquer aux fièvres , dans lesquelles cette altéra- » tion intéresse plus particulièrement un organe déter- » miné (1). »
Et plus loin il ajoute , comme pour renchérir sur cette pensée : « Chaque partie vivante est susceptible
(1) Cours de fièvres, T. Ier, p. 265, ire édit.
» d'autant d’affections différentes qu’il y a d’espèces diffé- » rentes de fièvres , et la nature de chacune de ces » affections locales doit être exclusivement étudiée » dans le génie de ia fièvre concomitante : en sorte »que le mot pleurésie, par exemple, par lequel on «entend vulgairement une affection phlogistique de »la plèvre , est une expression aussi vague que celle de » fièvre, et qu’il y a autant de pleurésies différentes qu’il «y a d’espèces de fièvres primitives et essentiellement «distinctes (1). »
Certes, entre cette manière de comprendre l’inflammation et les opinions des modernes, il y a un abîme. Grimaüd, qui est ici l’organe de la médecine antérieure aux travaux de l’Ecole anatomo-pathologique , concentre toute son attention sur la fièvre concomitante de la lésion locale , qu’il subordonne à la nature de l’état affectif.
Cette prédilection à peu près exclusive des anciens pour les données générales qui concourent au fait complexe de l’inflammation , se retrouve encore dans les auteurs plus rapprochés de nous qui ont écrit sous leurs inspirations doctrinales.
Selle , dans sa Pyrétologie, accorde à la fièvre inflammatoire une existence indépendante de toute lésion organique , quoiqu’il avoue qu’elle peut se compliquer d’in-
(l) Ibid., p. 266.
flammations locales, suivant la direction des mouvements fluxionnaires. Mais la preuve que , dans la pensée de Selle, l’importance de la fièvre est dominante, c’est qu’il classe parmi les fièvres inflammatoires compliquées dont nous parlons , les fièvres éruptives dont le processus à la peau n’est , pour lui , qu’une véritable complication (1).
Lisez encore les belles recherches de Grant sur les fièvres , et vous le trouverez tout aussi explicite. L’inflammation est pour lui simple ou compliquée.
La première n’est autre chose que la fièvre qui survient chez un sujet pléthorique par l’abus de quelquesunes des choses non naturelles dont l’action , dans la pensée de Grant, n’a pu être que déterminante.
L’inflammation compliquée est une fièvre suscitée par la pléthore , mais à laquelle vient s’adjoindre un épaississement morbifique dont les qualités stimulantes augmentent la chaleur du sang.
Ce langage , qu’il faut comprendre, explique toute la théorie de Grant, qui ne voit dans l’état inflammatoire qu’un acte général du système , ayant pour but d’élaborer, par une coction convenable, et d’éliminer ensuite la matière phlogistique.
L’élimination salutaire qui s’opère souvent par les
(1) Pyrétologie méthodique, trad. , p. 82 , 180t.
émonctoires communs , peut se faire aussi par la voie d’un phlegmon ou d’un dépôt externe qui donne , par degrés , issue à la matière purulente surabondante ; mais cette solution critique doit être prévenue , et on y parvient en modérant dans une juste mesure l’intensité du mouvement fébrile.
Cette crise extérieure, résultat des efforts synergiques de l’ensemble, se fait parfois à l’intérieur. Si la fièvre inflammatoire s’accompagne de toux sèche , de point de côté et d’oppression , on doit penser, l’auteur le dit luimême , que la nature médite un phlegmon du côté de la poitrine.
C’est toujours, on le voit, l’élément dynamique qui joue le premier rôle dans la pathogénie de l’inflammation. Si les faits deviennent pressants , on accorde un coup-d’œil rapide aux localisations bien évidentes , et encore les subordonne-t-on le plus souvent à l’état général du système dont elles ne sont que l’expression secondaire.
Aussi , chez les anciens , la fièvre, cet acte général de l’économie, domine les classifications nosologiques. Vous n’y voyez point figurer des pneumonies , des pleurésies , des encéphalites , des dysenteries , mais des fièvres pneumoniques, pleurétiques, cérébrales, dysentériques.
Sydenham , héritier de ces idées par ses études et les tendances de son esprit , ne voit dans la dysen-
terie qu’une fièvre qui se jette sur l’intestin ; et Zimmermann convient que telle est , en effet , d’une manière générale , l’essence des affections véritablement dysentériques (1).
Qu’est-il advenu de la direction imprimée , par les anciens , à la pathogénie du mode inflammatoire ?
Ils ont singulièrement exagéré le nombre des fièvres essentielles. Préoccupés de l’unité du système vivant ; plus disposés à tenir compte des symptômes généraux qui prédominent souvent sur la souffrance des organes , mais qui n’en sont aussi , dans bien des cas , que l’expression ou la traduction phénoménale , ils ont méconnu bien des altérations locales qui étaient d’importantes sources d’indication ; ils ont négligé la notion du siège des maladies , dont la valeur, dans la thérapeutique , tient une si grande place. Sous ce rapport, comme nous le verrons, les modernes ont comblé la lacune de la vieille science. Heureux , s’ils avaient toujours su résister à l’entraînement d’une exagération contre laquelle proteste une saine doctrine , basée sur une pondération convenable de l’état local et de l’état général dans les maladies !
Ne soyons pourtant pas trop sévères dans les reproches que la vérité nous oblige à adresser aux anciens. S’ils n’ont vu qu’un côté de la question , rendons-leur la justice de reconnaître qu’ils n’en ont éclairé ni le
(1) Tr.de la dysenterie, Lausanne, 1794, p. 218.
moins large ni le moins ardu. Quand on songe à ce qu’ils ont fait sans le secours de la physiologie expérimentale , de l’anatomie normale ou pathologique et des sciences latérales, on serait presque tenté de repousser comme inutiles ces instruments de la science moderne , s’il n’était plus juste de reconnaître que le génie se suffit à lui-même et produit ses plus belles œuvres par une véritable nécessité de sa nature.
Entrons dans un monde nouveau. Que voyons-nous chez les modernes? Une prédilection manifeste pour le siège de l’inflammation. L’état général, quand ils l’admettent , n’est pour eux qu’un effet secondaire de rayonnement ou d’extension, toujours dominé par le fait local antécédent. En un mot , ils appliquent sans réserve à l’inflammation le principe formulé par la trop célèbre sentence de Bichat : « Qu’est l’observation si l’on » ignore où siège le mal ? »
Mettant à profit les progrès quotidiens d’une anatomie de plus en plus subtile , réalisant à volonté sur les animaux vivants divers états morbides dont elle s’efforce de prendre sur le fait les procédés organiques , l’Ecole médicale moderne s’est hâtée de quitter la vieille ornière et d’ouvrir des routes nouvelles.
Ses travaux sur l’inflammation égalent en étendue l’importance excessive qu’elle a attribuée à ce mode
morbide dans la constitution des maladies , et nous n’aurons que l’embarras du choix pour débrouiller, au milieu de ce luxe d’observations et d’expériences , quelques points de vue synthétiques qui suffisent à notre but, sans trop étendre les limites de ce travail.
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La science médicale devenait matérialiste et frondeuse ; elle commençait à n’avoir pour les anciennes doctrines qu’un dédain mal déguisé. L’anatomie pathologique , d’abord timide dans ses affirmations , même sous la plume de Morgagni , dressait avec orgueil l’inventaire de ses richesses , et affichait la prétention d’envahir la médecine et d’en prendre la place.
Broussais paraît à l’horizon , et , dans un livre célèbre, secoue les fondements de la médecine ancienne. 11 proclame sa doctrine, et apporte à l’appui de ses convictions une ardeur infatigable et un incontestable talent.
Son système repose sur l’inflammation ; non cette inflammation générale qui se formulait autrefois par la fièvre, mais une inflammation topique, réactive, toujours primitive et ne produisant des effets généraux que par un vague procédé de sympathies.
Pour Broussais, la vie , c’est-à-dire la santé et la maladie qui n’en sont que deux modes ou deux aspects différents, n’est qu’un fait de réaction. Elle ne s’entretient , dit-il avec Brown , que par l’action des stimulants
extérieurs ; leur excès ou leur défaut engendre les maladies , qui ne diffèrent que par leur degré et leur siège.
Tout désordre morbide ne provient que d’une seule cause, Y irritation , entité voyageuse qu’il dirige, avec une imperturbable assurance , partout où la réclament les besoins de sa doctrine , sans s’apercevoir qu’il encourt , au premier chef , ce reproche d’ontologie fulminé par lui-même , avec tant d’èpreté , contre tous les systèmes qui ont précédé le sien.
Une pneumonie , une gastrite chronique , un phlegmon sont des faits morbides du même ordre , primitivement locaux , et ne diffèrent que par leur siège , leur degré, leur étendue.
Dans tous les cas , sauf une infime minorité , toujours exaltation de la sensibilité et de la contractilité amenant à sa suite un trouble fonctionnel et la désorganisation d’un tissu.
Le système vivant n’a qu’un seul mode de réaction aux stimulations externes ou internes : il réagit par les actes physiologiques ou morbides , suivant le degré absolu ou relatif de l’excitation provocatrice
Ne parlez plus de spontanéité vitale , cette invention des rêveries ontologiques. Toute fonction résulte de l’action d’un stimulus , comme toute maladie vient d’une irritation.
« Lorsque l’irritation accumule le sang dans un tissu
» avec tumeur , rougeur et chaleur extraordinaires , et «capables de désorganiser la partie irritée, on lui donne «le nom d’inflammation (1). »
L’inflammation domine et maîtrise la pathologie tout entière.
Baillou , à la On du xvi« siècle , avait déjà posé ce » problème : Alquè herclè , dit-il , magna quœstio esse »potest , an non essentiales febres peculiarem affectio- » nem partium sequantur ? « Cette question posée sous forme de doute , Broussais la résout hardiment d’un trait de plume et inscrit sur sa bannière ces mots sacramentels : « Toutes les fièvres essentielles des auteurs » se rapportent à la gastro-entérite simple ou compli- «quée (2). »
La phthisie pulmonaire , les scrophules , le rhumatisme , la goutte , le cancer , les fièvres éruptives , les fièvres intermittentes, les névroses, ne sont autre chose que des phlegmasies aiguës ou chroniques ; toutes ces affections se réduisent , en définitive , à un engorgement des capillaires sanguins ou lymphatiques de la partie enflammée.
La conséquence de ces principes est directe , et se traduit en deux mots : La maladie n’est que la souffrance d'un organe.
(1) Examen des doctrines , T. Ier , proposit. 99.
(2) Ouv. cit., propos. 139.
Mais les maladies présentent des différences manifestes qui ne sont point d’accord avec l’idée d’une cause toujours identique dont elles seraient le produit.
Broussais prévoit l’objection et rattache les modifications que présente l’inflammation aux différences de tissus et de propriétés vitales du lieu affecté.
Il la montre dans les faisceaux capillaires sanguins où elle a le plus d’énergie, et la suit graduellement jusqu’à ceux où elle offre son minimum d'intensité. Il note avec soin ses divers caractères dans les parenchymes riches en capillaires sanguins , dans les tissus glanduleux sécréteurs , dans les capillaires des tissus tendineux , cartilagineux et osseux. Il la poursuit dans les tissus membraneux , dans les capillaires des glandes lymphatiques. Enfin , il l’étudie dans son passage de l’état aigu à l’état chronique dans les divers tissus, et enregistre les modifications remarquables qu’elle subit sous ces deux aspects. -, | ;
Quant à son influence sur les fonctions , elle se traduit en désordres d’autant plus graves , que l’empreinte phlogistique a été plus intense et plus profonde. L’état aigu et l’état chronique amènent des différences de réaction qui interdisent de les confondre (1).
Nous n’avons point à expliquer ici le sort de cette
(I) Hist. des phleg. chron. 4816. T. I, prolég., passif».
dichotomie étroite qui n’embrasse, dans son cadre incomplet, qu’une faible partie des données pathologiques qu’il s’agissait de mettre en œuvre. Nous ne dirons point comment l’anatomie pathologique, qui était son point de départ et qui devait seule en donner la vérification , a manqué à sa promesse et protesté , par les nécropsies , contre une localisation aussi exclusive et aussi peu soucieuse du véritable procédé suivi par les actes vitaux dans la formation des maladies.
Nous ne dirons pas non plus par quelle série de subtilités ou d’inconséquences le chef du physiologisme s’est efforcé de rallier les faits aux principes; par quelles concessions nécessaires il a sapé lui-même son dogme fondamental , lorsque , pressé par la vérité , il a voulu , pour un moment , assortir ses préjugés théoriqnes au véritable langage de l’observation.
Il nous suffit ici de mettre le principe absolu qui préside, dans ce système, à la pathogénie de l’inflammation, en regard du principe opposé adopté par les anciens.
L’inflammation, dites-vous, est un fait isolé dans l’économie, dont les actes se concentrent dans les limites d’un point déterminé du système, et s’irradient ensuite dans l’ensemble , sans rien perdre de leur dominance et sans déchoir du rang qu’ils occupent dans la constitution de la maladie
Mais par une interprétation aussi absolue vous n’avei
résolu qu’un point de la question. La nature ne souscrit point à cette simplicité menteuse. La médecine courte et facile que vous imaginez , n’a malheureusement rien de commun avec une science ardue, complexe, toujours féconde en problèmes renaissants, et qui est l’expression la plus directe de l’étude complète de l’homme sain et malade.
L’irritation, mise à la place de la vie, n’en constitue pas moins une de ses facultés secondaires qui se subordonne , comme toutes les autres , à l’influence suprême du fait primordial.
Deux lésions de cette faculté , deux ordres de médication , sont bien loin de répondre à toutes les exigences d’un problème qui nous montre partout des différences fondamentales ou de nature dans les faits morbides qu’on ne voudrait distinguer que par le degré.
Dans l’ordre physiologique , la nature diverse des sécrétions , les transformations successives réalisées par l’acte digestif, l’adoption de la molécule alibile par le système, etc. ; dans l’ordre pathologique, les maladies spécifiques , les perversions si variées des actes vitaux où l’on voit tout autre chose qu’un excès ou un défaut d’excitabilité , etc. , sont des faits rebelles à jamais au niveau d’une règle trompeuse , qui ne s’adapte qu’à une bien faible minorité des observations qu’il s’agit de classer dans la méthode.
Que doit-il rester de la réforme de Broussais et du succès d’enthousiasme qui l’accueillit à son berceau?
Broussais a étudié l’inflammation mieux qu’on ne l’avait fait avant lui. Sous ce rapport il a bien mérité de la science ; mais il a singulièrement rabaissé le prix de son service en bornant presque exclusivement cette étude au point de vue anatomique et local , et en négligeant ce qu’il y a de vital ou de dynamique dans cette expression particulière d’un groupe d’états morbides : systématisation gratuite , qui laisse dans l’ombre un des éléments d’un problème dont la solution ne peut être complète qu’autant qu’elle a tenu compte de toutes les données qui entrent dans sa constitution.
Reconnaissons cependant que cette exclusion, même en appelant plus spécialement l’attention sur des faits méconnus ou mal observés, a produit, dans un certain ordre d’idées, des résultats avantageux.
On se méfie aujourd’hui , dans la pratique , bien plus qu’on ne le faisait avant l’apparition du livre sur les phlegmasies chroniques , de ces altérations inaperçues qui sapent sourdement la vie ; on explore les organes avec plus d’attention pour tâcher de découvrir quel est celui dont la souffrance peut entretenir et dominer les phénomènes morbides ; on réduit enfin dans une mesure plus vraie , et au grand profit de la thérapeutique , le nombre des affections réputées purement nerveuses. Mais n’em-
piétons pas sur des considérations qui trouveront plus tard leur place. D’autres idées doivent nous préoccuper en ce moment.
De Broussais à Rasori , la transition paraît brusque au premier abord , et le médecin de Parme n’accepterait , sans doute, que sous bénéfice d’inventaire, la solidarité d’un rapprochement quelconque avec le réformateur français.
Et pourtant la doctrine fondée par Rasori , qui a pesé d’un si grand poids sur la médecine italienne , n’est encore, pour qui sait la comprendre, qu’une autre dichotomie renouvelée, sous une forme spéciale, de Brown et de Broussais.
Rasori admet deux diathèses: l’une sthénique, l’autre asthénique , ou , comme il le dit , de stimulus et de contre-stimulus. Ces diathèses constituent des états morbides universels qui envahissent l’économie tout entière. Sous ce rapport, Rasori est amené à la doctrine de la généralisation , à l’inverse de Broussais qui professe la localisation absolue. Si le médecin italien enseigne que le plus grand nombre des maladies et des fièvres dérive de quelque inflammation aigue ou chronique , il subordonne l’état local à l’unité individuelle , il ne lui accorde qu’une attention secondaire, tandis qu’il est pour Broussais le fait principal.
Mais les maladies diathésiques, sous leurs formes nombreuses , sont toutes l’expression de deux états opposés de l’excitabilité, son excès ou son défaut. N’v cherchez point une nature diverse : et ici les deux systèmes se rencontrent sur un terrain commun. Comme Broussais, Rasori exagère le rôle pathologique de l’inflammation , et en la proclamant toujours sthénique , il repousse d’innombrables faits qui donnent à cette opinion exclusive un irrésistible démenti.
A ces idées pathogéniques sur l’inflammation , Rasori ajoute celle qu’il se fait du mécanisme de cet acte morbide procédant dans l’intimité des tissus envahis. Il poursuit cette étude dans de minutieux détails peu accessibles , disons-le, à la nature de son esprit largement compréhensif. Aussi on le voit trop souvent , oubliant son point de départ , réduire le phénomène inflammatoire local aux conditions matérielles d’un fait purement mécanique; et c’est surtout sous ce rapport qu’il se rapproche des idées de l’Ecole anatomique (1).
Ce qui étonne, c’est que quoiqu’il emprunte, pour ses observations expérimentales , l’arsenal des sciences exactes , le scalpel , le microscope et les réactifs , il crée un véritable roman où son imagination se substitue trop souvent à ses sens et ne peut même invoquer , en
(1) Théorie de la phlogose de Rasori , trad. par le docteur S. Pirondi. Paris, 4859. 2 vol in-8°, passim.
sa faveur , le contrôle d’une vérification manifestement impossible.
Vous le voyez , en effet, poser en principe que la congestion n’a lieu que dans les capillaires veineux , comme s’il avait eu un moyen de distinguer ceux-ci des capillaires artériels.
Il affirme que le cœur et les artères sont seuls actifs dans l’appareil circulatoire et que les vaisseaux veineux sont passifs : assertion gratuite qui sert de base à sa théorie, quoiqu’elle soit en contradiction avec les travaux de l’Ecole expérimentale moderne.
A l’entendre , l’accroissement du mouvement circulatoire dégage du calorique dont l’action sur le sang coagule sa fibrine. Dans l’état normal , ce liquide se divise en deux éléments , qui sont le sérum et le caillot rouge. Sous l’empire de la diathèse de stimulus, un troisième élément se sépare : c’est la couenne.
Enfin, Rasori ne voit dans la cicatrisation et la réunion des plaies qu’une sorte d’acte mécanique ; le sérum s’extravase et se répand dans les mailles du tissu cellulaire de la plaie dont la fibrine couvre et solidifie la surface , comme elle s’élève à la surface du caillot dans le sang observé hors des voies de la circulation. L’inflammation est dépossédée du pouvoir de produire ou de détruire. La cicatrice n’est plus qu’une sorte de corps étranger ; tout ce que nous savons de l’inflammation adhésive est
une pure chimère ; la régénération de nos divers tissus est une erreur imputable à une observation vicieuse : affirmations étranges qui dépouillent gratuitement l’inflammation du privilège de devenir, entre les mains de la nature médicatrice , un de ses instruments les plus utiles, nous allions dire, les plus ingénieux.
De telles aberrations ne se réfutent pas , elles portent leur condamnation avec elles. Elles montrent dans quelles régions désertes peut s’aventurer une intelligence d’élite, lorsqu’elle se fourvoie hors du sentier de l’observation positive.
Au médecin qui , se trouvant en présence d’une inflammation , demanderait des lumières à la théorie italienne , on pourrait répondre , en parodiant le mot de Baglivi , qu'il n’a rien de mieux à faire que d 'oublier Rasori pour ne se souvenir que de son Hippocrate.
Terminons cet examen rapide des opinions modernes sur l’inflammation et le rôle qui lui revient dans la constitution des maladies , par quelques mots sur les travaux de M. Gendrin. Le titre de son livre indique assez la direction qu’il a imprimée à cette étude. En effet, V histoire anatomique des inflammations tient trop fidèlement ses promesses au détriment de l’aspect dynamique du sujet.
« Les phlegmasies , dit l’auteur dès le début . sont des
«maladies des tissus (1).... les tissus se distinguent daus »l’état sain, les uns des autres, à leur couleur, à leur «consistance, à leur texture , à la manière dont ils se «comportent avec différents réactifs, etc.... (2).»
M. Gendrin s’attache à spécifier les modifications que chacun de ces caractères éprouve par l’effet de l’inflammation. Rien de mieux assurément , et ce n’est pas nous qui mettrons en doute l’utilité de ces déterminations préalables ; mais il est urgent de corriger, par quelques réserves , ce qu’elles peuvent avoir de trop exclusif : or, c’est peut-être une omission que l’on peut reprocher à l’auteur.
Nous savons bien qu’il se défend explicitement de toute prétention à engager des discussions théoriques, à propos de recherches graphiques , sur des objets qui tombent sous les sens et dont la vérification est, dit-il , matériellement accessible à tous. Mais lorsqu’il fait intervenir la difficulté de bien voir (3), on aura de la peine à croire qu’il n’ait pas cédé lui-même, à son insu , à la fascination impérieuse que les vues de l’esprit exercent trop souvent sur le témoignage des sens. Qui nous assure alors que les descriptions les plus exactes en apparence ne sont pas, en réalité, l’expression d’une opinion toute
(f) Ouv. cit. , T. Ier, p. 2.
(2) Ibid. , p. 5.
(ô) Ibid. , p. 3.
faite, et à laquelle le scalpel, le microscope et les réactifs ont prêté le secours complaisant de leur contrôle? Demandez plutôt à Fontenelle ce qu’il pense du télescope.
Trouvons-nous dans le travail de M. Gendrin des arguments justificatifs de nos conjectures ? Qu’on en juge.
Dans un résumé de l’ouvrage , consacré à la théorie de l’inflammation , malgré ses scrupules en matière de semblables discussions, M. Gendrin s’exprime en ces termes (1) :
«Une théorie de l’inflammation doit être le résultat » immédiat de l’observation directe des altérations inflam- «matoiresdes solides et des fluides, envisagées dans » leurs diverses formes et à toutes les périodes des différents modes de phlegmasies. Cette manière de procéder, si elle n’est pas propre à éclairer complètement » cette importante partie de la science des maladies, ne «peut au moins conduire qu’à des principes positifs » et dont on peut toujours apprécier la valeur , en les «comparant aux faits dont ils ne doivent être que lacon- » séquence. »
Malgré la restriction par laquelle l’auteur a voulu atténuer le sens trop absolu de sa proposition , il n’en est pas moins évident que le rôle qu’il fait jouer aux condi-
(1) Voy. le résumé intitulé : Théorie de l’inflammation , T. II, p. 622.
tions matérielles de l’inflammation , prime de beaucoup les considérations d’nn autre ordre. Comment croire , d’ailleurs , que cette partie de la science , ainsi interrogée, ne conduise, comme il l’assure, qu’à des principes positifs , alors qu’on voit , au contraire , la controverse s’établir à demeure sur ce terrain mouvant trop souvent exploré avec des tendances diverses?
Pour M. Gendrin (il s’en est catégoriquement expliqué ) , il n’y a que des inflammations de tissus ; les modifications que cet état morbide y développe se réduisent aux trois suivantes : la surexcitation vasculaire , la congestion sanguine et V infiltration interstitielle.
«Que l’on parte, dit-il, de ces trois éléments qui sont » étroitement liés les uns aux autres , et qu’on les consi- »dère dans toutes leurs modifications réciproques, et »l’on aura toutes les modifications quelconques des » phiegmasies. On pourra même apprécier la nature de »ces phiegmasies et les combattre avec avantage , en te- » nant compte de ces modifications (lj.
Ici l’auteur s’est débarrassé de ses réserves , et il oublie que la nature d’un état morbide ne s’apprécie pas d’après une des conditions de sa production , quelle que soit d’ailleurs son importance relative dans la hiérarchie phénoménale , mais d’après la réunion et la pondération
(t) Ouv. cit. , T. il, p. 645.
réfléchie de foutes les conditions qui ont concouru à l’établir. Or, parmi celles-ci , il en est de l’ordre matériel , M. Gendrin les a parfaitement étudiées ; il en est de l’ordre dynamique , et il les a trop laissées dans l’ombre , non pas seulement pour ne point dépasser les limites de son sujet , mais bien parce qu’il n’en apprécie pas suffisamment la valeur réelle.
Que signifie, en effet, la surexcitation vasculaire . qu’il range si gratuitement parmi les caractères anatomiques de l’inflammation ? N’est-ce pas là un de ces subterfuges commodes qui permettent de compléter par l’expression ce qu’il y a d’imparfait dans la pensée? Quels procédés anatomiques lui révèlent, dans la phlegmusie, l’existence de cette surexcitation?
Il a beau déterminer les rapports de dépendance qui existent entre les trois éléments qu’il attribue à cet état morbide , et établir leur ordre d’apparition variable , sa prétention de fonder le traitement sur ces seules modifications n’en est pas moins inadmissible , parce qu’elle néglige un des plus graves côtés de la question.
Concentrez votre attention exclusive sur ce diagnostic anatomique; bornez-vous à scruter en détail les diverses modifications qu’a subies la partie enflammée dans la structure des solides et dans la composition des liquides qui y affluent , et vous traiterez également toutes les inflammations , sauf quelques légères différences de pro-
cédés ou de moyens qui n’intéressent en rien la véritable nature de l’état morbide.
En résumé , le livre de M. Gendrin en appelle un autre qui lui servirait de complément indispensable. Ce nouveau livre devrait être intitulé : Histoire dynamique des inflammations.
Ou mieux encore, comme le problème de l’inflammation est un , et n'est divisible que par une fiction qui ne peut être acceptée qu’avec l’engagement de réunir plus tard ce qu’on n’a séparé que par abstraction , ce livre nouveau s’appellerait, si l’on veut , Histoire anatomique et dynamique de V inflammation.
On le voit , l’inflammation a été considérée sous des aspects tout différents par les anciens et par les modernes.
Les anciens se préoccupent outre mesure du point de vue général ou d’ensemble au détriment de l’état Iocaou anatomique.
Les modernes, riches en faits et en découvertes de détail empruntés à l’anatomie , à la physique et à la chimie, les ont appliqués à la détermination de la pathogénie de l’inflammation , à l’exclusion des conditions dynamiques qui concourent à cet acte morbide.
Quel parti prendre en présence de ces opinions contradictoires ? On prévoit la réponse.
Le médecin qui veut connaître les maladies doit s’attacher aux deux points de vue suivants :
Il doit chercher, d’un côté, quelles sont leurs conditions organiques , apprécier la valeur de celles qui sont accessibles aux sens et qui peuvent être la source de symptômes locaux ;
De l’autre, il doit étudier l’économie malade au point de vue de l’unité , du consensus qui relie les organes en un tout harmonique , et de la synergie qui préside à leurs actes.
Appliquons ces principes à la pathogénie de l’inflammation.
L’inflammation , étudiée sous tous ses aspects , et en tenant compte de l’ensemble des conditions qui s’y rattachent, est un fait morbide complexe, résultant de l’action combinée de deux ordres de facteurs et présentant deux séries de phénomènes bien distincts.
Les uns sont visibles et palpables; leur forme, envisagée dans ce qu’elle a de matériellement appréciable , paraît être identique , à quelques différences près qui n’enlèvent rien à leur caractère principal.
Les autres sont obscurs, mystérieux, abrités dans les profondeurs de l’action vitale , et résultent uniquement d’une appréciation intellectuelle.
Les premiers constituent des changements de colo-
ration , de calorification , de volume, appréciables par le témoignage des sens.
Les seconds sont des actes intimes du système , qui se rattachent à des modifications purement vitales par un lien que nous nous efforcerons plus tard de trouver : telles sont la douleur, la marche, les solutions, les crises, etc., etc.; en un mot, la nature même de la maladie.
Commençons par les phénomènes matériels ou organiques.
Quel est le rapport qui relie , dans une manifestation collective, les divers éléments organiques que nous venons d’assigner à l’inflammation? Quelle est leur dépendance réciproque ? Sont-ils inséparables ou mobiles ? Leur réunion est -elle la condition sine quânon de l’existence d’une inflammation? Ces questions intéressent de trèsprès la pathogénie de cet acte morbide.
Et d’abord , la réunion de ces phénomènes n’a rien de pathognomonique, puisqu’on la retrouve dans des cas où l’inflammation est manifestement absente. J’ose à peine citer, tant ces faits sont vulgaires, l’érection du pénis et du mamelon. Tous les attributs organiques de l’inflammation ne se trouvent- ils pas aussi dans l’utérus pendant l’acte physiologique de la parturition ?
Que manque-t-il donc à ces phénomènes pour qu’ils soient , à juste titre , réputés inflammatoires ? 11 y manque
ce je ne tais quoi qui constitue , dans le langage de cette Ecole, V affection inflammatoire.
Et en effet, la rougeur de l’organe enflammé , attribuée généralement , et avec raison , à l’afflux anormal du sang dans les capillaires qui rampent à sa surface ou dans son parenchyme , n’est souvent que l’indice d’une vascularité de nouvelle formation provoquée par l’acte phlegmasique , en dépit de l’assertion contraire de Rasori. Or, l’apparition de ces vaisseaux nouveaux , quoique liée, par un rapport qui nous échappe, à la présence du sang dans les tissus, dérive évidemment d’un autre principe.
La surabondance seule du liquide sanguin dans la partie phlogosée fournit-elle une explication satisfaisante de la production anormale de la chaleur qui s’y développe ? Nous répondons , avec tous les bons observateurs , et notamment avec Hunter , grave autorité en pareille matière , que la chaleur se montre parfois avant la congestion , et nous ajoutons avec lui : « L’augmentation » de la chaleur dans les tissus enflammés est un fait que «je ne comprends pas. Les théories qui ont été proposées «jusqu’à présent ne me satisfont pas le moins du monde, «car je crois qu’aucune d’elles ne s’accorde parfaitement » avec toutes les circonstances que l’on peut observer «dans les cas d’inflammation (1). »
(t) Edit. Richelut des œuvres de Hunter, T. III, p. 28.
La douleur est-elle la fille ou la mère de l’inflammation? demandait Sarcone, qui avait vu ces deux faits intervertir souvent leur ordre de succession. Ceux qui l’attribuent à l’accumulation des liquides et à la pression qu’elle exerce sur les rameaux nerveux , oublient que cette interprétation suppose de rigueur l’antériorité constante du raptus fluxionnaire sur le développement de la douleur; or, l’inverse est d’observation commune. En calmant une douleur fixée sur un point , on prévient ou l’on arrête le mouvement fluxionnaire, que sa persistance ne manquerait pas d’y attirer, avec le cortège inflammatoire qui l’accompagne. Nous verrons plus tard la pratique de l’illustre médecin de Naples , aux prises avec une épidémie meurtrière , justifier cette assertion d’une manière éclatante. Un fait vulgaire prouve d’ailleurs que la douleur n’est pas nécessairement le produit de la congestion ou de l’afflux des liquides. Ne voit-on pas tous les jours une odontalgie atroce s’éteindre sous l’influence de la fluxion active qui a attiré les humeurs autour du point douloureux ?
Enfin , la tuméfaction de la partie enflammée est-elle le résultat passif et comme physique de la présence anormale des liquides qui y affluent ? Dans une Ecole où l’existence des dilatations actives fait partie de ia religion médicale , on doit admettre , sans hésiter , que la tuméfaction est souvent l'effet primitif d’une
semblable dilatation qui appelle la fluxion consécutive.
Concluons que le rôle assigné par les solidisles à l’afflux du sang, comme cause prochaine de la phlogose, n’a point l’importance exagérée qu’on lui prête. Tous les phénomènes organiques constitutifs de l’inflammation sont dominés par un fait antérieur qui les maîtrise et en règle la succession avec l’indépendance et la mobilité des lois vitales. Sans doute , la participation active du sang dans les manifestations de l’état phlegmasique est un fait incontestable et dont il faut tenir grand compte. Chacun des éléments associés dans la constitution de cet acte morbide a son rôle , dont l’importance relative varie suivant des conditions très-multipliées. D’abord , simples effets , ils peuvent monter au rang de cause , et réclamer à ce titre toute l’attention du praticien. Mais ne voir dans la série de ces actes qu’un fait local isolé , concentré dans la partie qui lui sert de théâtre, sans relation plus ou moins étroite avec l’état général du système , c’est renier les plus simples notions de la médecine , abjurer les traditions de l’art et faire le roman de la science.
Nous n’abandonnerons pas le point de vue organique de l’inflammation , sans dire quelques mots d’un de ses produits les plus constants, lorsqu’elle est arrivée à une certaine période : nous voulons parler du pus , liquide
pathologique sui generis , dont les modernes ont étudié avec soin les caractères physiques et chimiques , sans ajouter jusqu’à présent beaucoup de lumières à ce qu’on savait de sa nature. Voyons sommairement les rapports qui lient la formation de ce liquide avec les conditions organiques de l’inflammation locale.
A-t-on le droit de conclure de la présence du pus à une inflammation préalable ? Pour certains médecins la réponse est affirmative ; d’autres prétendent avoir des motifs de se montrer plus réservés.
Frédéric Bérard n’admet pas de formation de pus sans inflammation.
M. Louis va jusqu’à nier le caractère franchement inflammatoire de certaines affections , par cela seul qu’elles n’offrent pas de suppuration dans leur cours.
Pour de Haen , au contraire , l’inflammation n’est pas nécessaire à l’établissement de la suppuration ; il suffit de certaines modifications du sang. Cette théorie est la conséquence logique de l’idée que s’est formée de Haen de la production du pus : elle n’est point pour lui le résultat d’un acte local ; mais la matière purulente est formée d’avance dans le sang sous l’empire de diverses influences , et elle peut de là être déposée à la surface des plaies , dans les cavités naturelles ou dans 1 es foyers des abcès.
M. Dubois , d’Amiens , dont cette théorie contrarie
le système , suppose assez vaguement que la plupart de ceux qui ont partagé cette opinion ne se sont pas bien rendu compte du travail inflammatoire , et ont méconnu le caractère du pus (1).
Nous ne consentons point à faire peser un pareil reproche sur le savant de Haen ; nous ferons même remarquer, en faveur de sa thèse , que les travaux modernes sont loin d’être en désaccord avec elle.
On voit fréquemment des abcès se former brusquement sans aucun signe préalable d’inflammation. Lorsque ces abcès se montrent dans un point du corps éloigné d’une autre partie actuellement en suppuration , on suppose, d’après certaines modifications survenues dans le siège primitif de la collection purulente , que le pus , en nature , a été absorbé et a été déposé dans son nouveau réservoir. Cette manière vulgaire d’expliquer les métastases purulentes nous a toujours paru donner une idée bien mécanique d’un fait aussi essentiellement vital. On a dit que la phlébite suppurée , considérée comme cause première , mélange le sang avec le pus , et que la phlébite consécutive des organes qui donnent accès à la nouvelle collection purulente , est la cause prochaine de l’abcès réputé métastatique. Mais, comme il y a souvent dans ces cas , sur le vivant , absence de symptômes inflammatoires , et que les traces de la phleg-
(1) Pathol, génêr. , T. 1er , pag. 3(8.
masie échappent, sur le cadavre, aux recherches les plus attentives ( ce qu’affirment des anatomistes très-compétents), on ne peut supposera une inflammation aussi peu avancée , en la supposant réelle , le pouvoir de produire la suppuration.
Ne faudrait-il pas ici recourir aux idées de Morgagni et de Hunter , pour lesquels le pus est une véritable sécrétion , variable dans sa formation , se localisant par ses produits sur une partie circonscrite du système, mais remontant par sa cause à un acte de l’économie tout entière ? La diathèse purulente n’est précisément que l'expression de ce fait d’ensemble dont la localisation sur divers points est provoquée, chez certains sujets, par les causes les plus légères (1).
Concluons que le pus , pas plus que les autres caractères organiques de l’inflammation , n’est un de ses phénomènes constants. Les conditions locales des parties enflammées favorisent sans doute sa production ; l’intensité relative du travail morbide , concentré sur un point , joue un rôle incontestable dans sa formation ultérieure : inflammation préalable et suppuration à une certaine période de son cours , sont deux faits qui se rattachent l’un à l’autre par une relation très-intime ,
(l) Voici comment s’exprime Morgacni : Puris confectionem œconomiœ animalis opus esse secretioni maximè analogutn. ... ( Pyogenesis 1763. )
mais passible toutefois de certaines restrictions. En accordant à l’état local , considéré comme combinaison des éléments organiques de la formation purulente , la juste part qui lui revient , il ne faut point perdre de vue la coopération synergique de l’action vitale sans laquelle le phénomène ne saurait apparaître dans toute la plénitude de sa manifestation.
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Les phénomènes locaux de l’inflammation , considérés isolément , sont insuffisants , nous venons de le voir , pour nous en donner la connaissance complète. Nous les acceptons en masse ; nous leur laissons , dans la pathogénie, l’influence qui leur revient; mais nous sommes obligés de reconnaître qu’ils ne traduisent qu’un aspect de la fonction morbide. Ses phénomènes vraiment fondamentaux se trouvent dans l’affection phlogistique , état primitif, essentiel de l’organisme , et qui a pour expression, dans la nosologie, \a fièvre inflammatoire .
Comment sommes-nous parvenus à la reconnaître ? Comme tous les autres faits morbides , c’est-à-dire par l’ensemble des caractères qui lui appartiennent en propre et qui la spécialisent , au milieu de toutes les affections qui lui ressemblent.
L’inflammation générale ou fièvre inflammatoire a , en effet , une existence indépendante : ses causes , ses symptômes , sa marche , ses solutions , son traite-
ment offrent des caractères tranchés et uniques qui la séparent de toute autre.
Un homme jeune , pléthorique, robuste, habitant un climat tempéré , adonné à la bonne chère et vivant dans la mollesse , est atteint , aux approches du printemps , après un hiver sec et froid , d’une affection fébrile.
L’invasion a eu lieu le matin , sans froid initial , par une augmentation soudaine de la chaleur normale.
La face du malade est animée, ses conjonctives sont injectées, sa peau offre une teinte rosée , une sorte de turgescence se remarque sur toute l’habitude du corps. Il y a céphalalgie. Les battements du cœur et les pulsations des artères sont forts et fréquents. Les veines souscutanées paraissent distendues ; la peau est halitueuse , la soif ardente, l’appétit nul, la langue rouge, la respiration précipitée, l’haleine brûlante, l’urine rare et foncée en couleur. Une hémorrhagie nasale entraîne au-dehors un sang rutilant qui se coagule en un caillot dense et résistant. La maladie n’offre point de paroxysme; elle est de l’ordre des continentes avec quelques exacerbations , le soir, marquées par la recrudescence de tous les symptômes ; nulle souffrance locale n’est accusée par le malade. Sa physionomie , son attitude , le sentiment de lourdeur dont il se plaint , traduisent un état général de malaise , remarquable surtout par l’agitation tumultueuse du mouvement circulatoire et l’orgasme de
l’appareil qui y préside. Le repos et le séjour au lit , l’usage de boissons acidulés et tempérantes largement administrées , l’emploi de quelques doux laxatifs ont amené la terminaison heureuse de la maladie , après une semaine de durée.
Le tableau que nous venons de tracer représente une fièvre inflammatoire dans son état de simplicité. C’est là un état affectif de tout le système, qu’il est impossible de circonscrire dans un point de l’économie, et qui offre des traits assez originaux pour être distingué de tout ce qui n’est pas lui.
Nous n’avons point à insister ici sur l’étiologie externe de cet état morbide; nous n’y retrouverions que des causes déterminantes ou occasionnelles à des degrés divers. Parmi elles , les constitutions médicales joueraient un des principaux rôles; mais la cause vraiment prochaine nous apparaîtrait dans cette diathèse inflammatoire, qui imprègne , en quelque sorte , toute la substance du sujet. C’est dans ce fond que le corps vivant puise les matériaux de l’inflammation , soit qu’il la réalise en vertu de ses déterminations spontanées , soit qu’il réagisse , par ce mode morbide, aux provocations les plus diverses.
Ce point de vue a été complètement méconnu par le physiologisme ; et l’Ecole anatomo-pathologique, accoutumée à chercher sur le cadavre les traces locales de l’inflammation, s’est trop laissé absorber par ces préoc-
cupations et n’a point assez mis en lumière ce côté si important de la question.
Voilà donc un état inflammatoire général mis en regard de l’inflammation locale. La science, qui n’est point aveuglée parles systèmes, enregistre également ces deux faits comme étant l’expression de deux vérités irrécusables»
Dans quels rapports ces deux ordres de phénomènes se trouvent-ils pour la constitution des maladies inflammatoires? Parfois séparés, réunis le plus souvent, quelle est leur signification réelle? Nous allons essayer de le dire. : • t, ■
Consultons l’expérience ; elle nous répond que les phénomènes inflammatoires peuvent être essentiels et n’appuyer sur aucun point limité de l’économie : c’est la vraie fièvre inflammatoire.
D’autres fois, généraux d’abord, ils se localisent consécutivement dans des sièges divers : ce sont les fièvres cérébrales , pneumoniques , pleurétiques des anciens.
Dans certains cas , l’acte local fait tous les frais de l’inflammation; tout se borne à , la partie atteinte qui offre les attributs d’une véritable fièvre locale : un furoncle nous en fournit l’exemple.
Enfin , on voit souvent cette fièvre locale se généraliser , rayonner dans le reste du système et susciter une fièvre réactive, qui n’est alors que la manifestation
symptomatique de l’état local antérieur en date. C’est ce qu’on a surtout l’occasion de vérifier à la suite des maladies chirurgicales.
bans ces assortiments divers , il importe de déterminer les prédominances qui subordonnent , à tour de rôle , l’un des phénomènes à l’autre.
Tantôt vous voyez les phénomènes locaux prévaloir sur l’état général , et réclamer, à ce titre , toute l’attention du praticien. Ce sont les faits que Broussais avait surtout fait ressortir, et qu’il avait voulu marquer d’un cachet d’universalité que l’observation a dû répudier.
Tantôt les phénomènes locaux et les phénomènes généraux se font en quelque sorte équilibre ; ils marchent de concert sans empiètement et appellent également la surveillance du praticien , qui doit combiner ses moyens d’action de manière à faire face simultanément à la double exigence du fait morbide.
Enfin , vous trouverez souvent l’état général dominant l’état local. Celui-ci ne mérite qu’une attention secondaire ; les efforts de l’art doivent tendre surtout à réprimer l’affection générale.
Eclaircissons ces idées en les appliquant à l’étude d’une affection spéciale , la pneumonie par exemple.
Un sujet est pris de fièvre ; nul symptôme local ne se montre : le praticien est en présence d’un mouvement fébrile général. Vingt-quatre heures après , quelquefois
même le second ou le troisième jour , éclate une douleur dans un des côtés de la poitrine. Il y a gêne et fréquence de la respiration ; expectoration rouillée , visqueuse; toux plus ou moins fréquente. A ces signes d’une localisation sur le poumon , se joignent ceux que fournissent la percussion et l’auscultation , qui témoignent à l’envi de la concentration des mouvements fluxionnaires dans la poitrine.
On le voit, dès le début nous n’avons sous les yeux qu’un état général ; nul siège ne peut être assigné à la maladie, et tout au plus est-il possible, en s’entourant de toutes les notions relatives au malade, de conjecturer de quel côté se portera de préférence le raptus fluxionnaire , en supposant qu’il doive en effet se localiser ; et aujourd’hui il n’y a pas moyen de s’y méprendre , puisqu’une exploration rigoureuse révèle les premiers rudiments des localisations sur le poumon.
Mais , dès que les symptômes caractéristiques d’une pneumonie commençante sont entrés en scène , l’état local naissant mérite déjà une sérieuse attention. La maladie avance-t-elle dans son cours , c’est l’état local qui fait taire l’état général. L’exploration de la poitrine constate les progrès du processus inflammatoire; la réaction fébrile en est alors la traduction fidèle.
Il peut se faire que les deux états soient, dans leurs rapports réciproques , également pondérés ; cette équi-
libration n’est pas très -rare. La pratique apprend à mener de front la double indication qui en résulte.
Enfin , si l’art n’a pas pu arrêter à temps les progrès de la localisation , et. que le poumon soit menacé de suppuration ou de gangrène, l’état local peut primer l’état général , et il s’agit alors de travailler à décomposer sur place la fluxion pulmonaire , qui ne peut céder qu’aux attractifs topiques, comme l’indique la vraie méthode de traitement des fluxions.
N’insistons pas plus long-temps sur une analyse qui nous entraînerait trop loin. Il suffit d’avoir fait entrevoir la conciliation à établir entre les deux points de vue opposés des doctrines anciennes et modernes.
Jusqu’ici nous n’avons porté notre attention que sur l’inflammation aiguë. Celle qui est chronique en diffère essentiellement par plusieurs de ses caractères.
Pujol de Castres , que Broussais , ne fût-ce que par reconnaissance, aurait dû citer avec plus d’estime, a consacré à cette étude un remarquable travail qui contenait en germe bien des vérités qu’on a données plus tard pour des découvertes nouvelles (1).
Il a fort bien fait ressortir les différences qui séparent
(i) Essai sur les inflammations chroniques des viscères. OEuvres diverses, T. 1er, p. f. Castres, 1801.
les deux modes aigus et chroniques. La principale provient de ce que les symptômes caractéristiques du second ne sont jamais ni aussi saillants, ni aussi tranchés que ceux de l’inflammation aiguë. Ils sont souvent si obscurs et si cachés que leur nature exige , pour être démêlée , une grande sagacité pratique. L’anatomie pathologique a singulièrement éclairé l’histoire de ces inflammations qui avaient complètement échappé aux anciens, faute d’un instrument de recherches qui pût les mettre sur la voie. La fièvre n’en est point la compagne constante , et de Haen l’a vu manquer pendant long-temps à des inflammations chroniques bien caractérisées.
Cependant , quoiqu’accidentelle , la fièvre s’associe le plus souvent à cette espèce d’inflammation. Et dans quels rapports s’opère cette association ? Nous allons le dire en peu de mots.
L’état général fébrile est , dans les premiers temps des inflammations chroniques, si léger et si mobile, qu’il est difficile de s’assurer de son existence ; souvent même l’exploration la plus attentive ne permet pas de le constater. A cette époque , l’état local domine et occupe seul la scène morbide. C’est vers lui que doivent tendre les efforts du praticien pour arrêter dans sa marche le germe de désorganisations irrémédiables. Malheureusement l’obscurité même des phlegmasies chroniques , à leur début, leur permet d’appuyer plus
profondément leur empreinte; et lorsque le médecin est prévenu par des signes qui éveillent son attention , il en est trop souvent réduit à regretter stérilement le temps qu’il a perdu.
A une période avancée de leur cours , la fièvre éclate : c’est la fièvré lente ou hectique , qui traduit à sa manière les progrès de la désorganisation et la fonte purulente du viscère enflammé. Cette fièvre n’est parfois que l’expression de l’état douloureux qu’entraîne la lésion locale , et de l’affaiblissement progressif qui mine les forces vivantes : c’est l’hectique de douleur. Souvent elle indique les progrès de la résorption purulente , qui contamine le sang et imprime à ce liquide des qualités septiques : c’est l’hectique de résorption. Alors encore l’état local domine et tient sous sa dépendance le mouvement fébrile , qui n’en est que le symptôme.
Mais si l’inflammation chronique passe à l’état aigu , comme on le voit souvent sous l’influence de la transition de l’hiver au printemps , ou comme on a pu l’observer sous le règne de certaines épidémies , le problème peut changer de nature, et les rapports de l’état local et de l’état général s’apprécient alors d’après les règles que nous avons assignées aux inflammations aigues.
Nous n’avons eu en vue jusqu’à présent que l’inflammation franche ou exquise, celle qui a pour caractère
dominant une sorte de fermentation sanguine , comme dirait Sydenham. Mais l’inflammation est-elle toujours telle que nous venons de l’étudier? Voici ce que les faits répondent.
L’inflammation n’est pas une maladie toujours légitime; elle peut, sous l’influence de causes très-diverses, contracter des alliances qui la dénaturent ou l 'abâtardissent.
Parmi ces adultérations il en est de spéciales et de spécifiques. Voyons d’abord les premières.
Un homme soumis à un mauvais régime exclusivement empruntéaux substances animales, souffrant depuis long-temps du mauvais état de ses digestions, présente , pendant l’été, une teinte jaunâtre de la peau, plus marquée au pourtour des ailes du nez et des lèvres ; la plupart de ses excrétions offrent la même couleur; il se plaint d’inappétence, de malaise général , avec sentiment de brisement. Il s’expose à un courant d’air froid , et présente bientôt des symptômes de fluxion du côté de la poitrine.
Cette fluxion, qui porte le sang , en plus grande abondance que dans l’état normal , sur l’organe pulmonaire, constituera-t-elle une pneumonie franchement inflammatoire du même genre que celle qui éclaterait chez un sujet robuste , pléthorique , et offrant tous les attributs du tempérament sanguin ?
La réponse n’est pas douteuse. La pneumonie dont il s’agit aura la qualité bilieuse du sujet chez qui elle s’est développée ; elle subira l’empreinte du milieu qui l’entoure ; elle constituera , en un mot, une de ces pneumonies bilieuses que Stoll a rendues célèbres. Remarquez que l’élément bilieux n’est point ici une simple complication ; il constitue réellement le fond de cette inflammation spéciale qui dégénère et s’aggrave par la médication anti-phlogistique , et cède au contraire en bloc à l’emploi de la méthode évacuante.
Un individu dans l’àge adulte, doué d’une constitution irritable, énervé par des excès de tout genre , présentant en un mot tous les attributs du tempérament nerveux , est pris d’une fluxion de poitrine. Direz-vous qu’il s’agit ici d’une pneumonie inflammatoire , sans tenir compte des conditions individuelles qui s’opposent chez ce sujet à l’élaboration d’une inflammation franche? Non, sans doute : cette prétendue pneumonie s’imprégnera , si l’on peut ainsi dire , de l’état nerveux ou malin au sein duquel elle s’est formée. La fluxion aura qualité nerveuse ou maligne , et bien loin de recourir à la lancette , vous invoquerez les ressources de la méthode anti-spasmodique et tonique. Ici , pas plus que dans le cas précédent, l’état nerveux n’est une complication de l’état inflammatoire , qu’il suffirait d’eri détacher pour le réduireà sa pureté primitive ; mais il y a combinaison intime des deux états ;
nous nous trompons , l’inflammation s’est abâtardie , a dégénéré sous l’empire de l’élément malin qui la domine , et sa nature a subi une transformation complète.
Supposons un autre cas. Un sujet lymphatique nerveux , dont la peau fonctionne irrégulièrement , s’expose au printemps ou en automne aux transitions atmosphériques brusques et violentes, si communes dans ces deux saisons. Un point pleurétique éclate, précédé par deux ou trois jours d’une fièvre vague, caractérisée principalement par des alternatives irrégulières de froid, de chaleur et de sueur avec enchififrenement , larmoiement des yeux , brisement des membres, etc. Cette pleurésie serat-elle purement inflammatoire? Non , sans doute , car elle sera sous la dépendance d’une affection catarrhale , et exigera principalement le traitement de cette affection.
Ces exemples suffisent, nous l’espérons, pour faire comprendre l’idée qu’on doit se faire des inflammations spéciales si importantes dans la pratique, et que nous retrouverons bientôt dans notre seconde partie.
Une pneumonie franchement inflammatoire qui s’associe , comme complication, un élément bilieux ou catarrhal , sera simplifiée sans doute par la destruction de ces éléments surajoutés; mais elle n’aura point cessé pour cela d’être une inflammation pure et de céder à la méthode anti-phlogistique.
Mais il en est bien différemment des cas que nous
venons de signaler. Ici la pneumonie n’est point seulement chargée d’un élément étranger qui l’entrave ; elle a changé de nature en s’assortissant , pour ainsi dire, au mode vital du sujet qu’elle a frappé.
Si l’on nous permettait de compléter notre pensée par une comparaison , nous dirions qu’il se passe ici quelque chose d’analogue à ce qu’on observe dans le monde moral , lorsqu’une idée passionnelle fixe et constante s’est emparée du sens intime.
Un homme profondément jaloux revêt du cachet de sa jalousie les soupçons les plus disparates. Celui qu’un bonheur constant ou un caractère heureux bercent dans une quiétude habituelle , ne peut s’assimiler une pensée triste , et la transforme selon les tendances favorites de son esprit. Enfin , quand on dit qu’un poltron a peur de son ombre , ne fait-on pas allusion à la facilité avec laquelle toutes ses impressions prennent la couleur de son idée fixe ?
Disons maintenant un mot de l’inflammation par cause spécifique.
Vous la voyez à l’état aigu s’incorporer, pour ainsi dire , au génie périodique et lui subordonner tous ses actes : de là , ces prétendues méningites qui cèdent à la quinine ; ces pneumonies , ces pleurésies dont V antipériodique arrête et supprime la fluxion.
Assimilerez-vous , à l’inflammation pure , les inflammations goutteuses, quelle que soit leur acuité apparente? Vous savez trop bien que, sous les mêmes formes , leur cause iulerne est profondément différente et suppose forcément une autre nature.
A l’état chronique vous retrouvez l’inflammation dans le chancre vénérien , dans l’ulcère herpétique , dans l’ulcère cancéreux, dans l’ulcère scrophuleux, etc. Ici vous n’en constatez que les traits organiques ; mais vous n’ignorez pas qu’elle a dégénéré dans ce qu’elle a de dynamique, et qu’elle est sous la dépendance immédiate d’une affection générale incorporée avec la substance organique.
Si , par des circonstances accidentelles, l’inflammation prend une acuité insolite ; si elle anime la teinte du tableau morbide , vous l’attaquez par les moyens qu’elle réclame quand elle est pure ; mais vous n’en enlevez, en quelque sorte , que la partie surabondante et libre de toute combinaison intime avec l’élément diathésique : ce qui reste après ce départ , n’est plus qu’une inflammation dégénérée, suivant dans ses phases le sort de l’affection qui la domine , et cédant sans résistance au traitement spécifique qui la combat. Qu’on analyse avec attention le fait pathologique qui nous occupe , et nous croyons qu’on arrivera avec nous à ces conclusions.
En résumé, l’opinion exclusive des anciens et des modernes sur la pathogénie de l’inflammation est forcément incomplète. La véritable solution du problème exige qu’on tienne compte à la fois de l’état général et de l’état local.
Mais l’inflammation, étudiée à ce point de vue, ne se montre pas toujours légitime ; elle emprunte à certaines conditions de son existence des caractères spéciaux ou spécifiques.
Quelle application convient-il de faire de toutes ces données à la thérapeutique de l’inflammation ? C’est ce que nous allons examiner.