QUELQUES MOTS D'HISTORIQUE
Les anciens, qui manquaient presque totalement des connaissances scientifiques préalables, indispensables pour la constitution d’une théorie pathogénique sérieuse, n’ont pas pu résister à cette tendance si naturelle de l’esprit humain de rechercher l’origine des phénomènes et d’indiquer le mode a’action des causes. Ils ont fait ce qu’ils pouvaient faire, ce qu’ils devaient s’abstenir de faire, une pathogénie toute de fantaisie; gâtant ainsi par des théories imaginaires, les notions étiologiques précieuses qu’accumulait peu à peu une sagace observation et qui ont été pendant longtemps, le meilleur patrimoine de la médecine.
Hippocrate qui s’est montré si soucieux de la recherche des causes, est presque muet sur les causes immédiates, et pour toute pathogénie des hémorrhagies, on ne trouverait peutêtre, dans les livres hippocratiques, que le passage où il attribue le pissement de sang à la rupture des veines du rein. Ce qu’il dit de l’éruption du sang doit cependant être considéré
comme la circonstance immédiate du phénomène ; c’est ce qu’indique d’ailleurs le mot hémorrhagie ( I).
Au dire de Cœlius Aurelianus, Euryphon, qui admettait aussi Yéruption, pensait qu’elle s’opérait également par les artères et par les -veines. A cette cause, Asclépiade ajoutait la corrosion des veines. On entrait dans la pathogénie. Erasistrate précisa davantage et rangea, à côté des causes précédentes, l 'anastomose ou osculation , c’est-à-dire l’élargissement des orifices qu’il supposait exister normalement à l’extrémité des conduits du sang. Bacchius voulut faire jouer aussi un rôle à la transsudation ou expression . C’était, ainsi, avec les hémorrhagies traumatiques ou vulnérations , cinq modes pathogéniques principaux.
Hérophile n’en avait admis que deux|avec des subdivisions: les hémorrhagies avec incisure (rupture), dues à l’éruption ou à la putridité; et les hémorrhagies sans incisure , dépendant de la raréfaction, de la transsudation, de l’atonie, et enfin de l’anastomose ou osculation.
Les disciples d’ Asclépiade abandonnèrent peu à peu toutes ces divisions et revinrent à la seule éruption.
Cœlius Aurelianus qui nous a transmis l’histoire de ces vicissitudes (2), n’admet, à l’exemple de Soranus, dont il
(1) Hémorrhagie est un ancien mot grec francisé, Aîu-oppa-yla, Hipp. Le premier radical de ce mot est AÎ'aa, sang : c’est ce qu’ont assurément reconnu, avant d’en être expressément avertis, les lecteurs les moins versés
dans la langue d’Hippocrate Quant au second radical, ce n’est pas Ps'u,
je coule, comme tant d'auteurs le répètent dans leur ignorance philologique, mais bien Pripuju, je romps. Rupture par où le sang s’échappe, et comme qui dirait éruption du sang dans toute la rigueur de la valeur latine de cette expression : c’est là ce que signifierait le terme d’hémorrhagie à en prendre l’étymologie à la lettre. C’est que, au berceau de la science médicale, on ne concevait pas, à ce qu’il paraît, l’existence d’une hémorrhagie sans déchirure, tant petite, tant imperceptible fût-elle, des vaisseaux qui doivent naturellement contenir le sang. (Requin, Nosogr. organ. Path. spéc., p. 377.)
’î) Artis medicœ principes. Lausanne, 1774, t. X et XI.
reproduit les idées, que trois 'genres d’hémorrhagies. Celles qui dépendent de Y éruption, de la vulnération et de la putridité. L’hémorrhagie se ferait par éruption quand le sang s’écoule subitement à l’état de pureté, sans qu’on puisse songer à une blessure ; elle dépendrait de la putridité quand il sort mêlé à une humeur à là suite d’une maladie telle qu’une toux ou un catarrhe ayant déjà duré plusieurs jours. Indépendamment de ces causes prochaines, Cœlius Aurelianus ne nie pas absolument l’action des causes plus immédiates admises par ses devanciers, il fait en particulier jouer un rôle à la transsudation, à ce qu’on appelait aussi la diapédèse , laquelle pourrait dépendre soit de la raréfaction, soit de l’expression.
Galien reconnait trois ordres de causes aux hémorrhagies (1) : l’impossibilité où est la partie de contenir le sang, l’altération du sang et l’altération du vaisseau. Ce que dit Galien de la première cause, de la diminution de la faculté rètentive , n’est pas très-clair. Ce qu’il pense du rôle des altérations du sang, mérite d’être précisé : « et je dis que le sang est attiré quand il est susceptible d’éroder les vaisseaux qui le contiennent, et lorsqu’il afflue tellement que ceux-ci deviennent incapables de le retenir. » Onle voit, c’est toujours la rupture vasculaire, qu’elle résulte d’une maladie primitive du vaisseau ou d’une altération consécutive aux modifications du sang, ou enfin d’une augmentation dans la tension du liquide sanguin.
Un peu plus loin, il est plus explicite encore, car parlant de la diapédèse dont on l’a fait, bien à tort, le patron, il dit (2), qu’elle ne peut s’appliquer qu’à l’ouverture des plus petits vaisseaux, à moins qu’elle ne désigne seulement l’écoulement.
(1) De Sympomatum caîisis, édit, de Kühne, t. VII, p. 233.
(2) Galien, loc. cil., t. VIJ, p. 234.
d’un sérum sanguinolent. Les divisions de Galien n’ont pas été conservées dans toute leur pureté, on a voulu y ajouter un certain nombre de conditions anatomiques imaginées par ses devanciers, et on a gardé ainsi une classification qui a traversé les siècles, et qui aurait été formulée longtemps avant Galien par Demétrius d’Apamée lequel reconnaissait cinq modes d’hémorrliagie : par anastomose , par diabrose , par diérèse , par diapédèse et par rhexis. L’anastomose basée sur l’hypothèse fausse de l’existence de stomates aux extrémités vasculaires, ne saurait être conservée. La diabrose ou érosion ; la diérèse ou délitement, raréfaction; le rhexis ou rupture, déchirure, peuvent à la rigueur être défendus ; il ne resterait en question que la diapédèse ou transsudation, suintement. Nous aurons à revenir sur ce point particulier.
Cette classification qui, par un côté, s’autorisait du nom de Galien, avait droit à tout le respect des médecins arabes ; elle est restée comme un dogme sacré pour les médecins du xvie siècle. Elle ne devait pourtant pas trouver grâce devant Paracelse dont l'esprit indépendant était peu fait pour subir le joug de l’autorité scientifique. Paracelse fit dépendre l’hémorrhagie de l’érosion des vaisseaux par l’âcreté du sang et par ses sels corrosifs. C’est-là le germe et le fondement de la doctrine des chimiâtres, qui ne tarda pas à faire place à colle des îatromécaniciens.
Auparavant, nous devons cependant signaler les étranges doctrines de Yan Helmont. L’archée, incommodé par l’âcreté ou par la surabondance du sang s’irrite, ouvre a ce liquide des orifices d’échappement, il opère une anastomose. Tout cela ne peut avoir qu’un but curatif; mais il peut arriver que la fureur aveugle l’archée et qu’il pratique son hémorrhagie dans un organe trop délicat ou en trop grande quantité; c’est alors seulement que le médecin doit intervenir, il faut calmer l’arcliée ou même le terrifier; les odeurs fétides, la sueur des
moribonds doivent être d’excellents moyens. Dans un esprit plus sage, Willis s’est occupé du rôle critique des hémorrhagies que la nature emploierait souvent pour arriver à la curation; mais il n’a pas touché au côté pathogénique proprement dit.
Signalons encore ces auteurs cités par Lordat, sous le nom de pneumatistes, qui attribuaient l’éruption sanguine au développement d’un gaz dans les vaisseaux, et à la rupture consécutive de ces derniers; hypothèse singulière qui, pour certains cas spéciaux, n’est cependant pas dénuée de fondement, et que nous aurons l’occasion de reprendre.
L’influence de la découverte de Harvey ne devait pourtant pas tarder à se faire sentir. Tandis qu’on avait jusqu’alors fait des théories imaginaires sur des altérations qu’on n’avait jamais vues, dans des vaisseaux qu’on ne connaissait pas. on se trouve en possession d’une donnée positive qui va servir de base à des tentatives de pathogénie régulières, sinon toujours heureuses. La science anatomique et physiologique n’est d’ailleurs encore qu’ébauchée ; on connaît le siège du sang, les conditions de son mouvement, les fonctions du cœur, des artères, des veines; les capillaires n’existent encore qu’à l’état d’hypothèse. Il n’importe, on se saisit avec empressement, avec enthousiasme de ce premier fondement scientifique. Les mécaniciens n’ont plus besoin, pour expliquer les flux sanguins d’une impulsion donnée par la nature ou par l’arcliée ; on applique à la circulation, à l’état normal comme à l’état pathologique, les lois de l’hydrodynamique, on ne se contente pas de disserter et de calculer, on institue et on varie les expériences sur les animaux; et telle est la rigueur à laquelle on croit avoir atteint, que rien, dans les choses de la médecine, ne paraît aussi clair, aussi près de la solution définitive que ce qui a trait à l’histoire des hémorrhagies.
Stalil devait se mettre à la traverse; Stahl, esprit ardent,
puissant, original, mais plus proche parent de Van Ilelmont, qu’on n’a voulu le reconnaître: « Ce grand médecin, disent Pinel et Bricheteau(l) dédaigna toute application frivole de la physique aux lois de l’économie animale. » A ces notions positives, dont on avait peut-être tiré des déductions exagérées et pour lesquelles il témoigne plus que du dédain, il substitue des notions pernicieuses, dont la nouveauté, l’étrangeté et son rare talent peuvent seules expliquer la fortune. Il introduisit dans la physiologie, et fit fonctionner dans la pathologie un agent nouveau, l’àme. Avec les idées qui ont cours actuellement en pathogénie, il pourra paraître étrange que je signale Stahl, dans cette histoire de la pathogénie des hémorrhagies ; mais, je le répète, dans le système de Stahl, l’âme est un agent physiologique au même titre et bien plus que ne l’est pour nous, telle ou telle propriété de tissu. Car, l’âme est indépendante, autonome, irresponsable; elle connaît, jusque dans ses divisions les plus ténues, la constitution de l’organisme ; elle a conscience du moindre changement qui s’y opère; elle sait, de science certaine, que tel changement va devenir nuisible; elle sait, par sa nature, quel est le moyen d’y remédier, elle a la puissance d’employer ce moyen en forçant les organes à remplir ce rôle anormal dans lequel, ce qui est la maladie, va devenir, pour Stabl, l’effort curateur. L’âme sait bien que c’est le sang qui rend le corps malade: non pas telle altération du sang, mais sa grande abondance ou ses mouvements irréguliers et tumultueux (2) ; elle n’hésite pas sur le parti à prendre, il faut chasser une partie du sang, soit en augmentant les sécrétions naturelles, ce qui va le spolier, soit en créant une hémorrhagie, ce qui est plus radical, plus commode et plus expéditif, et qui est aussi le moyen auquel elle donnerait d’ordinaire la
(1) Diction, des sc. méd., art. Hémorrhagie.
(2i G. E. Stahl. Theoria medica vera, trad. de Blondin, t. IV, p. 417. Paris, 1863.
préférence. En présence d’un principe aussi intelligent et aussi puissant, on n’a pas à distinguer la cause immédiate de la cause finale; la détermination de l’âme, c’est là toute la patliogénie. Toutes ces hémorrhagies sont actives, les traumatiques seules sont passives, et quand l’hémorrhagie engendre l’hémorrhagie, quand la fréquente répétition des pertes de sang fait tomber les malades dans l’adynamie, ces hémorrhagies sont encore actives. On s’étonne qu’une âme aussi intelligente puisse commettre d’aussi grandes erreurs, mais l’âme qui s’est trouvée soulagée par une première hémorrhagie, prend facilement de mauvaises habitudes et ne sait pas résister au désir de provoquer de nouvelles évacuations. C’est alors seulement que peut intervenir le médecin qui était resté jusqu’alors spectateur respectueux.
Parmi les auteurs qui ont suivi, je trouve peu de choses nouvelles à signaler : Hoffmann (1), avait été lui-même influencé par les idées de Stahl; et Cullen (2), bien quesolidiste, subit encore l’influence de ce doctrinaire.
L’étude des causes immédiates tombait d’ailleurs en discrédit; et malgré les efforts de Boerhaave, c’est à notre siècle que revient l’honneur de les avoir réhabilitées. Lordat (3), que son genre d’esprit semblait devoir éloigner d’une telle recherche, l’a cependant abordée, avec quelque pudeur, il est vrai. Il a compris, en tout cas, que la connaissance des causes prochaines; était la base du traitement rationnel. Mais on ne saurait méconnaître, qu’entraîné par le naturel, il s’est plus d’une fois écarté de son programme.
Latour (4) se proposait aussi de faire, avant tout, l’étude
(f) F. Hoffmann, Œuvres complètes. Genève, 1748.
(2) Cullen, Élem. de mêd. pratiq. , trad. de Bosquilon, t. II, p. 1. Paris, 1787.
(3) J Lordat, Traité des hémorrhagies. Paris, 1 808.
(4) Histoire phiLosopli. et mêd. des causes... des hémorrhagies. Orléans, 1815.
des causes prochaines, mais son traité, où les observations se pressent avec plus d’abondance que de critique, est un immense répertoire où l’on a peine à découvrir le développement d’un système.
Bicbat aussi, eut sa théorie pathogénique des hémorrhagies, théorie encore hypothétique et aujourd’hui démontrée lausse, qui était l’application de ses opinions inexactes sur les vaisseaux exhalants. Si une action sympathique exalte la sensibilité de ces vaisseaux, le sang s’y précipite et s’écoule au dehors : c’est l’hémorrhagie 'active. Si ces vaisseaux sont paralysés, l’impulsion normale du sang suffit pour l’entraîner dans ces conduits où il ne doit pas pénétrer normalement; on a alors une hémorrhagie passive. Cette théorie des hémorrhagies offre quelques traits communs avec celle que Bicliat donnait de l’inflammation; aussi, à l’exemple de Cullen,
établit-il, entre les deux processus, un rapprochement qui a
été également maintenu par Marandel, par Lefebvre. On sait d’ailleurs que, pour Broussais, l’hémorrhagie était, comme l’inflammation, un des modes de l’irritation, et M. Cruveilhier a développé ce parallèle.
J’arrive à la période contemporaine et je m’abstiens d’en faire l’histoire, le but de cette thèse ne pouvant être que de mettre en lumière les travaux récents, qui, sur plus d’un point, permettent aujourd’hui de formuler une théorie pathogénique des hémorrhagies.
Avant Harvey, l’absence presque complète de notions anatomiques et physiologiques précises rendait toute théorie illusoire. Après la découverte de la circulation, les esprits sont entraînés dans la voie de la systématisation scientifique, mais les immenses lacunes de la science font avorter ce mouvement.
Aujourd’hui, l’intelligence mille fois plus complète des phénomènes hydrauliques de la circulation, des notions moins
imparfaites sur la constitution chimique du sang à l’état de santé et à l’état de maladie, une connaissance fort avancée de la structure des vaisseaux et des altérations que la maladie leur fait subir ; la découverte enfin des influences qu’exerce le système 'nerveux sur les circulations locales ; tout cela, joint aux ressources innombrables de l’expérimentation, permet à la pathogénie de risquer une nouvelle tentative.