‹ De la peine de mortChapitre 163 sur 163 · CHAPITRE Vin. • 3aj · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin. • 3aj

^-tiivraietit chacun d'eux dai^s les périodes successives du charment ; ils écouteraient les plaintes , jugeraient les différends , ■ifligeraient les corrections , dirigeraient les travaux , encourageraient le zèle , exciteraient l'émulation ; un journal serait benu par eux , où la conduite bonne ou mauvaise des prîsonnîers serait fidèlement retracée ; c'est là où l'on puiserait les motifs de provoquer un adoucissement, une diminution de ]ieine , de . se tranquilliser ou de se ' précautionner pour l'avenir.

On comprend assez les résultats probables d'une telle institution sans que je m'arrête ici à les énumérer : secondée parle zèle et les lumières de quelques bons citoyens , seule elle •suffirait pour changer la face des prisons, pour les rendre à leur véritable destination : en provoquant une suite non interrompue d'observations incontestables, elle éclaircirait tout ce que es systèmes répressifs ont encore de douteux ; elle tendrait k déterminer infailliblement l'opération et par suite l'efficacité les châtimens ; elle transmettrait surtout au souverain des "égles sûres et invariables pour l'exercice du droit de grâce ou le commutation , et résoudrait enfin le plus beau des pix>- :>lêmes, celui de la possibilité de la réformation des plus grands criminels.

. Et que coûterait-il aux gouvernemens pour l'établir? Au ciiilieu d'un peuple nombreux , le plus noble des ministères ne trouverait-il pas quelques hommes capables et dignes de l'exercer ? ou le traiterait-on comme une de ces chimères de l'humanité , enfantées par le cœur , mais désavouées par la xaison 7

Quoi c[u'il en soit , il importe à l'autorité de remédier autant que possible aux maux actuels et d'opposer des barrières à ceux de l'avenir ; tel est son mandat ; elle l'enfreint du moment qu'elle met de la négligence là où toute son activité serait

nécessaire. Le régime des prisons est encore générale semé d'abus ; tout les révèle, tout les condamne ; les moji de réforme sont faciles , peu coûteux, inséparables des résultats les plus salutaires ; continuer à les tolérer serait donc s'exposer aux plus justes reproches ; les oublier , les mécouDaître, les perpétuer, serait se charger volontairement du poids d une énorme responsabilité. — Le grand art des hommes d état ne consiste plus à opprimer les peuples , à les entourer déchaînes brillantes , à les faii*e servir à leur vaine renommée ; il doit tendre désormais à assurer le bien-être , la sécurité de la société : rien de ce qui peut contribuer à ce résultat n'est indigne de fixer leur attention , de provoquer leurs recherches : • que la voix du citoyen retentisse donc jusqu'à eux ; qu'un ' abus signalé devienne aussitôt Tobjet d'une investigation rigoureuse ; qu'il soit aboli ou que son maintien momentané soit justifié au moins par des raisons valables : le pouvoir qui adoptera cette marche sûre et naturelle sera seul inébranlable , seul il sera fort de l'appui de la nation qu'il protégera.

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Jàm yer6 illud stultissimum existimare omnia justa esse,quae scita sint in populorum institutis aut legibus.

(Cic.,£/e Leg,^ l, i, c. i5.)

Leges non annorum nu nieras nec conditornm dignitas , sed solas aquitas commendat , atque ideô si iniqua cognoscuntur, merito damnantut.

(Tertcl. Apolog,)

Si runiversalité d'une pratique en prouvait l'innocence, l'apologie des usurpations, des conquêtes, de toutes les sortes d'oppressions serait achevée.

{^ÀivAL^His, phiL, foLS, L 12.)

Leges ad praesentem statum confor*

mand» sunt.

(Aristot.)

J'ai voulu prouver que la peine de mort , loin d'être indispensable chez un peuple civilisé et libre , est au contraire , dans tous les cas , inséparable des plus funestes conséquences ; qu il est d'autres cfaâtimens susceptibles de la remplacer et d'exercer une influence salutaire , là où son opération est toujours inefficace* Il ne me reste plus rien à ajouter sur cet objet. Je pourrais donc ici terminer mon livre; mais ici justement se présentent les pré-

jugés; il faut les combattre, car, je ne me le dissimnle point , c'est de leur conservation ou de leur anéantissement que doit dépendre le gain ou la perte de la pins juste, delà plus importante des causes, celle de la société tout entière.

Le supplice capital, aux yeux du plus grand nombre de ses partisans , parait légitime et nécessaire , par cela i seul qu*il a été adopté de temps immémorial par Tuniver salité des nations : on tranche ainsi toutes les difficultà; on se dispense de longs raisonnemens ; on se livre à la sagesse de ses pères , comme ceux-ci se sont livrés jadis à celle de leurs ancêtres*

Mais quelle serait d'abord la conséquence toute naturelle dune telle confiance? — Un abus serait découvert, prouvé. — Existe-t-il chez le plus grand nombre des peuples? existe-t- il depuis long-temps ? demanderait l'autorité. — Son maintien ou son abolition dépendrait de l'affirmative ou de la négative à cette question ; on consacrerait l'injustice, l'absurdité, parce que l'injustice et l'absurdité seraient générales. — Attribuons cette manière de raisonner aux législateurs du dix-huitième siècle : le despotisme, plus ancien, plus universel que le gouvernement représentatif, aurait été conservé ; les tortures les plus atroces,partout usitées, viendraient encore journellement déchirer nos cœurs, affliger nos regards ; nosgarantiesnouvelles auraient été repoussées. Où en serions-nous aujour* d'hui avec nos lumières et notre civilisation? — Supposons que cette croyance ait été celle de tous les temps : quelle marche rétrograde ! Elle nous reporte soudain à la barbarie, aux idoles, à Noé, voire même au siècle d'Adam. — On

« voit ; le moindre des défauts de ces sortes d'argumens , >uisés dans l'antiquité, dans l'universalité d'un usage quelconque, est leur inconséquence. Si la peine de mort pouirait se prévaloir du bénéfice de cette espèce de prescrip* tion , pourquoi ses divers modes d exécution , tout aussi anciens qu elle, en seraient-ils déchus? pourquoi restreindre ce bénéfice à ce seul fléau ? pourquoi la tyrannie, l'esdavage, l'igaorance, ne pourraient-ils également sW prévaloir ? Voilà ce que l'on a droit de demander et ce à cjuoi l'on ne peut répondre.

Nous faisons d'ailleurs trop d'honneur à nos ancêtres , à nos voisins en adoptant , en perpétuant ainsi aveuglément leurs sanctions : les meilleures lois , les meilleures institutions ne sont pas les plus anciennes , les plus générales ; la proposition contraire serait plus vraie : si nous voulions l'établir , les preuves ne nous manqueraient pas. Je le répète ; nos ancêtres ne furent pas plus sages, plus infaillibles que nous ; j'oserais même dire que sous plus d'un rapport nous les surpassons , de même qu'un jour peutêtre , nos descendans l'emporteront sur nous. Les législateurs d'un autre âge n'eurent probablement ni l'intention, ni le pouvoir de nous imposer des lois, de même que ceux d'aujourd'hui n'ont , je l'espère , ni l'intention , ni le pouvoir d'enchatner les siècles futurs. Un peuple peut s élever au-dessus d'autres peuples ; dès-lors il lui faut d'autres garanties, d autres institutions appropriées à ses besoins nouveaux. Ces progrès possibles , puisqu'ils s'opèrent journellement à la face de l'univers, nous révèlent une destinée commune : rien sur la terre n'est fait pour rester stationnaire, tout doit s'avancer d'un commun

accord ; tout ce qui demeure en arrière , demenre hors de la civilisation , et devient dès-lors inutile et souvent (nneste pour la société. Cela est surtout vrai par rapport ans sanctions pénales, et particulièrement par rapport ansap* pi ice capital.

Ce cliâtiment doit son origine au talion , c^est-à-dire i Tinstinct aveugle de la vengeance. Les premiers peuples égorgent leurs criminels comme ils égorgent leurs enoe' mis ; pour les faire souffrir et se débarrasser d'eux d'une manière expéditive.

Bientôt le pouvoir s*empare de cette arme terrible : un tyran monte sur le trône ; il est environné de la haine de ses sujets; partout il croit apercevoir les poignards def conspirateurs. Que fait' il pour assurer sa domination chancelante , pour dissiper ses craintes ? Il avilit le pen' pie 9 il le menace sans cesse, il poursuit jusqu'aux pen* sées , et dresse des écbaikuds pour tous ceux qull ne peut courber sous le joug.

Un parti puissant accable un parti vaincu ; pour se dé* livrer d'antagonistes incommodes, et qui pourraient ijentêtre encore réussir à troubler son triomphe, il les livreanx bourreaux.

On invente un moyen propre à faciliter les échange» ; le gouvernement s'empare de la fabrication des monnaie!, et pour garantir son droit ou plutôt son gain, il condamne les faux-monnoyeurs aux plus affreux supplices.

Dans des siècles de barbarie , l'intolérance engendre le fanatisme , et célèbre des massacres et des autO' da-fé.

Mtè législateurs ignorans enveloppent sans examen loof

les crimes dans uii même arrêt de proscription , et les prétendus sorciers , les déserteurs , les faussaires , les contrebandiers, les voleurs , les moindres criminels sont envoyés aux tortures , à la mort, à côté des régicides , des parricides , des assassins les plus féroces.

Une oâense parait prendre un caractère sérieux : le nombre ou Taudace de certains criminels semble augmenter; soudain et sans autre examen on emploie le remède extrême , la destruction : cependant les circonstances se modifient , l'offense change de nature , elle perd de sa nuisibilité ; mais on oublie que le châtiment dans ce cas , n'avait été destiné qu'à être temporaire, et on le conserve comme indispensable.

Voilà l'histoire et les progrès de la peine de mort , et cette histoire et ces progrès font frémir ; il nest peut-être pas de fléau sur la terre qui- ait provoqué autant de maux, et des maux aussi épouvantables.

Qu'ils répondent maintenant ces partisans aveugles d'un supplice atroce : que prouve cette continuité d'échafauds, de bûchers, de potences ? Si les Tibère , les Néron , les Caligula, s'étaient succédés, perpétués dans le gouvernement du monde, quand auraient- ils acquis le di*oit de faire couler impunément le sang humain ? Cent ans, cinq cents ans , mille ans auraient- ils suffi pour établir la justice , la nécessité de leur tyrannie ? Que prouvent cette ignorance, ces préjugés répandus surtout le globe, marqués en lettres sanglantes dans presque tous les codes ? Devons-nous en conclure que nos ancêtres n'ont pu errer ? que ce qui aurait paru épouvantable chez un peuple , adopté chez tous les peuples devient juste et utile ? Si le

xuoude entier avait jusqu'aujourd'hui célèbre des auto-dafé, faudrait-il encore célébrer aujourd'hui des auto-da-fif parce que le monde entier a jusqu'aujourd'hui consacré la peine de mort, faut*il contii^uer aujourd'hui à consacrer la peine de mort ?

Atténuons cependant pour un instant l'importance de ces faits ; faisons la part des circonstances, des nécessités, de l'imperfection inséparable de tou^ institution humaine; supposons enfin que cet assentiment presque universel des gouvemans par rapport à l'emploi du supplice capital, puisse servir à con3tituer un commencement, un soupçon de justice, d'utilité; mais comment concilierons-Dons alors ces divergences extraordinaires par rapport à son application ? Adopté dans un code comme un moyen effi* cace, indispensable pour la répression de tel délit; rayé d'un autre code comme injuste et inutile par rapport an même délit ; sa nctionné , aboli et sanctionné de nouveau . dans un même pays, dans des circonstances pareilles et contre le même criminel, il est infligé là comme un remède universel, restreint ici à quelques cas et rejeté dans un autre endroit sans exception : que conclure de ce doute, de cette incertitude, de ce défaut d'unanimité dans l'application et souvent même dans l'adoption d'un mode de châtiment indéfinissable d'ailleurs, placé en quelque sorte hors des limites de l'humanité ? qu'en conclure, sinon que les législateurs de tous les âges, maîtrisés par l'ignorance, la passion , l'habitude ou la crainte , s'en sont servi aveuglément , et ont toujours négligé ou repoussé Texamen sérieux des grandes questions dont doit dépendre son maintien ou sou abolition?

On l'a remarqué dans tous les temps et chez tous les peuples ; Tautorité s'attache ainsi fortement aux institutions faites pour exciter la terreur ; on dirait que sa destinée est inévitablement liée à l'emploi de telle ou telle mesure répressive. Si la tyrannie f disait Filangieri , ne s'assied plus subies trônes ^ elle existe encore, elle respire dans nos lois : il en est encore de même aujourd'hui. A voir la manière dont les gouvernemens actuels se précautionnent contre les conspirations , contré les révoltes , on se croirait encore aux temps d*oppression et d'esclavage : il est tels codes modernes qui ne le cèdent en rien à ceux des despotes de l'empire et de la féodalité ; il est tel genre de supplice conservé , qui surpasse peut-être tout ce qu'aurait pu inventet l'infernal génie desProcuste et desPhalaris. Les peuples ont beau s'éclairer, le pouvoir a beau devenir lui-même plus libéral, on a beau travailler à l'anéantissement des abus anciens, le moyen destructif survit à toutes les réformes ; monument fatal des atrocités et de lavilissement de nos pères , c'est en vain qu'il nous rappelle la complication des plus épouvantables calamités ; on l'entoure encore de respect et d'espoir comme une arche de salut : les progrès, la diffusion des lumières, de la morale^ le développement de l'intelligence , le perfectionnement des moyens préventifs, l'amour des peuples, le concours de l'opinion, tout cela ne présente ni barrières^ ni appuis suffisans au pouvoir, s'il n'a des échafauds; des échafauds, voilà son besoin de tous les siècles; la peine de mort, voilà sa suprême garantie ; aussi semble-t-il que lorsque l'on jette seulement quelque doute sur Tefficacité de ce moyen, il va perdre le plus indispensable de ses droits^ sa ressource la plus précieuse.

Et que répond-il ici à ceux qui refuseat de partager son incertitude et ses préjugés? Il leur représente tous les citoyens s*associant à ses terreurs ; il leur montre une relation intime entre le caractère de la nation et les lois de sang ; il leur montre une révolution dangereuse dans les mœurs, comme la conséquence immédiate de leurabolition.

Jamais erreur ne fut plus palpable ; cette relation entre l'emploi des peines sanguinaires et le caractère et les mœurs des peuples, si elle existe encore, ne peut être que funeste; si elle exista jadis, cène fut jamais que dans l'intérêt de la corruption et de l'avilissement : et que signifierait d'ailleurs un reste de préjugé populaire contre la suppression delà peine de mort? Serait-il indispensable de le respecter au prix du sang inutilement versé de milliers de victimes? fallait-il laisser aux Romains leurs combats de gladiateurs, parcequils accouraient se ranger autour de l'arène pour applaudir à ces spectacles barbares? £illait-il conserver les sacrifices humains chez les Gaulob, parcequils se prosternaient devant le druide armé du couteau assassin ? fallait-il continuer en Espagne à brûler les hérétiques , parce qu'une populace fanatique se pressait avec un air de componction et de recueillement autour des bûchers de l'inquisition ?

Il est des préjugés respectables qui prennent leur source dans l'humanité ; ceux-là , on ne les réforme pas sans danger : il en est d'autres au contraire qu'il faut braver , si l'on ne veut perpétuer les maux et les erreurs les plus funestes. Si la peine de mort était réellement dans les mœurs des peuples , si elle était devenue un besoin, une satisfaction pour le plus grand nombre , je ne crains pas

de le dire ; sa conservation serait bientôt inséparable d une corruption géne'rale, et le temps viendrait ou chaque citoyen qui ne serait pas meurtrier , se ferait peut-êlre un honneur de remplir les fonctions de bourreau : si elle n'est ni dans les mœurs , ni dans les besoins , si au contraire elle est un objet de répugnance, de réprobation universelles , pourquoi , je le demande , tarderait-on à l'abolir ?

Et qu'on ne m'objecte point ici l'inconvénient de déplacer , par cette abolition , les idées reçues de criminalité : malheur att^peuple qui ne verrait un crime horrible dans l'assassinat-, que parce que l'assassin serait attaché au gibet ou d^apité sur l'échafaud! malheur au peuple qui croirait l'assassinat moins condamnable , par cela seul que l'assassin serait condamné à expier le crime d'un moment par une vie tout entière de repentir et de remords î Les supplices les plus atroces seraient pour lui un frein impuissant , qu'il braverait chaque fois qu'il aurait réussi à surmonter ou à étourdir ses craintes. — Qu'on craigne plutôt , en conservant ces appareils de destruction , de bouleverser, de détruire ces mêmes idées de justice, règles principales de nos actions ; qu'on craigne , en continuant de livrer au même bourreau les coupables d'offenses les plus différentes, d'atténuer l'aversion pour les grands forfaits ; tout alors, encore une fois, serait perdu ; une circonstance futile ferait un homicide de quiconque aurait été porté à confondre ainsi les notions du vol et de l'assassinat.

Qu'on ne m'objecte pas non plus l'inconvénient prétendu d'une réforme trop générale des lois pénales : si les ftbus s'y lient , s'y confondent , est-ce une raison pour ne

pas y toucber ? Si l'abolition du supplice capital doit provoquer l'abolition d'autres abus , n'est-ce pas au contraire une raison de plus pour la proclamer au plus tôt ? Tout dépend ici de savoir si cette réforme en elle-même est utileoa nuisible ; si elleest nuisible, elle doit être rejetée ; si elle est utile, aucune considération secondaire ne doit larréter.— C'est à tortquelon compare les codes des lois actuelles à des édifices nobles et réguliers , auxquels le moindre cbaugement doit ôter de l' harmonie et de la solidité ; il serait plus vrai de les assimiler à ces bâtimens construits à la hâte, sans règles , sans proportions , délabrés , prêts à tomber en ruines , et menaçant même d'engloutir ceux auxquels ib offrent un asile trompeur, si on ne se met promptement à Touvrage pour les réparer au plus tôt et les reconstruire sur des fondemens forts et durables.

Je n'ignore pas cependant qu a côté du besoin de réformer , se trouve le danger d'innover ; mais qu'on mette ici ce besoin et ce danger dans une même balance et qu'on juge alors de ce qui doit l'emporter. — Quels sont les motifs puîssans qui militent à l'appui de la conservation de la peine de mort ? Je ne sais , maïs l'expérience ne prouve que trop qu'il n'est rien de plus douteux que son efficacité : depuis cinquante ou soixante siècles qu'elle est en usage , elle n'a été signalée que par une destruction immense de l'espèce humaine , que par une dégradation affligeante de tous les sentimens d'humanité et de justice ; aucun résultat heureux n'a parlé en sa faveur ; il n'y a pas de crime, pas de délit qu'elle n'ait frappé, et qu'elle n'ait aussi en quelque sorte perpétué ; les grands criminels , les moindres coupables semblent se multiplier, s'enhardir à la vue desécba-

fauds sans cesse dressés con tre eux. —^Où serait au contraire Tinconvénient de sou abolition? où est la possibilité de ces calculs , de ces prétendues spéculations que l'on prête dans ce cas aux scélérats ? Croit-on que l'adoption de toute autre peine armerait soudain le bras du parricide , dissiperait toutes les craintes de l'assassin ? croit-on que ce frein enlevé serait le signal des plus horribles excès? croit-on enfin que la somme des maux provoqués par réemploi des lois sanguinaii*es , serait inévitablement accrue par la sanction de lois justes et modérées ?

Jeu juge par l'autorité de tous les temps, parcelle surtout du siècle où nous vivons ; jamais on n'a observé que Tabsencé des échafauds ait occasionné une augmentation

de crimes , jamais on n'a observé que les mœurs des peuples soient devenues plus corrompues , plus féroces sous le régime de l'humanité, que sous celui de la terreur. Tout, au contraire, nous révèle la révolution salutaire opérée piar la réforme si long-temps attendue des sanctions pénales : à mesure qu elle pénètre dans les codes , les garanties acquièrent une force nouvelle ; avec la restriction du domaine de la peine de mort , semble également se restreindre le domaine des offenses. Toutes les contrées civilisées portent ici témoignage. Le nombre des voleurs et des déserteurs diminue en France , à mesure que les peines sanctionnées contre eux deviennent moins cruelles : dans le siècle passé , les échafauds en Prusse ne sont arrosés que du sang des infanticides , et ce n'est qu'en abolissant le supplice capital contre ces mères coupables , qu'on parvient à mettre un frçin à leurs fureurs. Partout on rencontre des résultats analogues : je ne parle pais de la

Turquie , de FEspagne , de l'Italie où , malgré la rigaeiif des lois , les forfaits sont plus communs que partout ailleurs ; je prends mes exemples chez des peuples admis aux bienfaits d^une même civilisation. Il y a quatre fois plus de crimes déclarés capitaux en Angleterre qu'en France , et depuis plusieurs années le nombre des criminels dans les deux pays, s'est maintenu dans une proportion analogue , c'est-à-dire de quatre à un. Les lois anglaises sont inexorables contre les fiiux-monnoyeurs ,et cependant ces coupables y sont beaucoup plus nombreux qu en France , où on leur accorde souvent une conunntation de peine ; le crime de fausse -monnaie est plus rare encore dans les Pays-Bas , quoique le supplice capital , encore conservé pour ce cas dans son code, n'y soit jamais infligé. On peut observer des rapports à peu près semblables entre l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique, depuis que ceux-ci ont répudié les lois sanguinaires de la mère - patrie , entre toutes les nations enfin qui demeurent soumises aux anciennes sanctions , et celles qui ont su s'affranchir du joug des préjugés et des échafauds (i). Ces faits sont incontestables , ils parlent à tontes les intelligences , ils disent plus que toutes les an* très preuves , ils suppléent à tout ce que les argumens peuvent avoir d'insuffisant : peut-on atténuer leur importance ? peut -on se refuser à la conviction qu'ils font jaillir de toute part? peut-on douter encore après cela delà possibilité, de la nécessité même de l'abolition du supplice capital ?

Peut-être me dira-t-on ici qu'il faut distinguer entre son abolition partielle et son abolition absolue, qu'il peut

Port bien être exorbitant dans le plus grand nombre des :as , sans qu'on doive en conclure qu'il l'est dans tous. Mais, je le demande, quelles sont les offenses contre lesquelles on devrait le conserver ? Je vois des e'tats répudier les lois de sang comme injustes, comme inutiles par rapport aux infractions aux institutions sociales ; j'en vois d'autres qui, quoique placés dans des circonstances semblables, ne croiraient plus à leur sécurité , s'ils n'envoyaient le voleur et le faux-monnoyeur à l'échafaud ; je vois des codes ne frapperl'infanticide que d'un châtiment temporaire, j'en vois d'autres sanctionner contre ce même crime les peines les plus atroces ; je vois des législateurs constitués par un ^ même mandat , appelés à fonder des garanties pareilles , chargés d'une même responsabilité, consacrer des sanctions différentes , souvent contradictoires : que conclure , je le répète , de ces divergences ? que conclure de cette incertitude?.... Presque tous s'accordent cependant à punir de mort le parricide , le régicide , l'assassin ; mais après avoir douté de l'efficacité de ce supplice par rapport aux scélérats susceptibles de réflexion, de préméditation, est-il conséquent de le conserver comme indispensable contre ces misérables que le désespoir , qu'une fureur aveugle entraînent au crime d'une manière souvent irrésistible? Je le sais ; les essais faits dans d'autres siècles seraient .d'un faible poids dans la balance destinée à peser d'aussi graves intérêts. S'il est vrai que les anciens peuples du Caucase n'ont pas connu la peine de mort, que Sabacon l'abolit en Egypte , qu'Ânastase et Maurice l'abolirent dans l'empire d'Occident , qu Isaac Lange fit le vœu de ne faire mourir aucun criminel pendant son règne ; s'il

est vrai qnela loi Porcia entoura d*Qne garantie inviolable la vie du moindre Romain , que Titus , ce modèle des monarcpies , se fit souverain pontife , comme le dit Suétone, pour n*étreni Vauteur , ni le complice de la mort d'un citoyen, utpuras servaret manus; s'il est vrai enfin (jue les anciens souverains de la Russie, et depuis , l'impératrioe Elisabeth, aâranchirent leurs vastes états du joug des lois sanguinaires,on peut dire aussi que ces innovations forent ou passagères ou intempestives, enveloppées d'une sorte de mystère dans leur opération , ou combattues par des cir« constances défavorables : d'ailleurs, l'événement du passé est presque toujours de peu d'importance par rapport aux institutions que réclament de nouvelles mœurs et de non*

velles lumières.

C'est dans des temps plus rapprochés de celui où nous

vivons , c'est à la fin du 1 8^ siècle , c'est au sein de la ci* vilisation européenne , que je trouve l'exemple le plus digne de fixer ici notre attention , de résoudre ici tous nos doutes. Personne n'ignore que Léopold , grand-duc de Toscane, se refusant le premier à Tautorité des usages antiques , repoussant toute crainte futile , tout préjugé, tout faux intérêt , travailla sans relâche à la répression des abus , qu'il réforma les codes , qu'il abolit les supplices sanguinaires (2) ; mais on méconnaît encore , ou l'on feint de méconnaître qu'il résolut en même temps le plus important des problèmes de la législation criminelle. Rien en effet n'est plus évident que les résultats salutaires provoqués par ses innovations : le peuple, délivré de l'aspect des échafauds sanglans , fort de ses garanties nouvelles , jouit , sous son règne , d un calme , d'un bonheur

(ju'il nWait peut-être jamais connu ; pendant plusieurs années les prisons restèrent presque vides, Ton n entendit citer aucun crime atroce : le reste de l'Italie restait livré à toute l'horreur des anciens désordres ; les exécutions y succédaient aux crimes et les crimes s'y perpétuaient malgré les exécutions ; à Rome seule soixante assassinats furent commis dans l'espace de trois mois , tandis que la Toscane tout entière n'eut pas même un homicide à condamner par année ; et c'est après une épreuve de vingt années qrele grand duc déclara lui-même, dans l'introduction du nouveau code qu'il sanctionna en 1786, « que M l'adoucissement des punitions , jointe à une scrupuleuse » attention à prévenir les crimes , à une grande expédi- 1» tion dans les jugemens , et à la prompte et certaine pu- 3» nition des vrais coupables , au lieu d'augmenter le nom* n bre des crimes , avaient considérablement diminué ce- » lui des moindres et rendu très-rares ceux d'une nature n odieuse».

Cette expérience faite en Toscane me parait décisive : l'abolition de la peine de mort , bien loin d'y provoquer de nouveaux désordres , n'a fait qu^ assurer une sécurité plus parfaite à ses habitans : et cependant qu'étaient alors les Toscans ? étaient-ils plus éclairés , plus moraux, plus industrieux que la plupart de nos peuples actuels ? étaient-ils plus dignes de vivre sous des lois justes et modérées?

Léopold avait bien compris le secret des passions humaines ; il savait que la bienveillance , que la modération peuvent seules paralyser leur emportement , et que ce n'est pas devant les échafauds que Ton inculque aux born-

ai

des sentimens d'humanité; il savait aussi que ce n'est pas sur la lâcheté , mais bien sur Thonneur et sur le besoin de la liberté que doivent se baser les peines sanctionnées contre des coupables auxquels le désespoir et l'aveuglement donnent presque toujours le courage d'envisager la mort d'un œil ferme et de n'y voir même souvent qu'un remède à leurs maux. Mais la leçon qu'il offrit aux législateurs resta stérile : arraché lui-même à Tamour de son peuple pour monter au tr6ne de l'empire ^ la Toscane subit les lois de l'Autriche , et les crimes et les délits reprirent le cours que la douceur de ces mesures avait | momentanément interrompu. Bientôt après , une crise subite ébranla TEurope ; les révolutions se succédèrent sans relâche , des guerres désastreuses abreuvèrent le sol du sang de plusieurs millions d'hommes , et les écbafauds demeurèrent surtout des moyens politiques sur lesquels les gouvernemens continuèrent à s'appuyer. — Tous ces événemens se sont pressés rapidement dans un espace de quelques années , et se sont successivement engloutis dans le gouffre du passé : le monde aujourd'hui, fatigué de ces secousses violentes et multipliées , se rassure sur des bases plus solides ; tout se pacifie , tout se relève , un nouveau soleil semble briller sur les nations et y faire éclore tous les germes de prospérité : — continuera -t-il à éclairer des gibets et des potences (3) ?

Il est une vérité générale et que je suis loin de vouloir contester ; c'est que les mêmes lois ne peuvent pas toujours convenir à des peuples dîfférens; mais il n'en résulte pas, comme on semble le croire , que le supplice capital, eu égard à la différence des constitutions politiques ^ des

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mœlirs et de la population , puisse être juste et utile dans un pays , et injuste et inutile dans un autre. Je conçois fort bien que dés peupleâ soumis au régime despotique né peuvent souvent être retenus que par la crainte des supplices corporels, que des hommes esclaves, immoraux, voués à Tignominie sont indignes ou incapables d apprécier l'honneur et la liberté ; mais ce n'est pas sur ces raisons que je baserai la justice et l'utilité d'une peine atroce : le gouvernement sous lequel gémissent ces nations dégradées me paraîtra toujours inique , et ses moyens de x*épression ou plutôt d'asservissement aes iniquités , indispensables , si Pon veut, dans un tel système , mais néanmoins tout aussi funestes , tout aussi condamnables que lé pouvoir qui est réduit à les employer. C'est en vain que la Turquie me montre les cordons de ses muets , les pals, les têtes sanglantes qui garnissent dans une horrible symétrie les créneaux du sérail de son sultan , je ne puis apercevoir la justice de ces massacres ; c'est en vain que l'Espagne me montre ses bûchers allumés contre les hérétiques , ses échafauds dressés contre les conspirateurs , je n*y vois qu'une nouvelle preuve de la négligence , de l'impolitique, delà tyrannie de soii gouvernement, deTaveuglement, de l'ignorance ^ du fanatisme de ses peuples $ je n'y vois qu'un mal enfanté par un autre mal , mais jamais une justice qui ne peut faillir.

Quant à la justice ou à l'injustice du supplice capital , quant à son utilité ou à son inutilité par rapport à la population , je demande d'abord, toutes choses égales d'ailleurs, quel est le nombre d'hommes qpidoit ici déterminer son abolition ou sa conservation? Est-il juste et utile

dans un état libre et prospère, qui a trois miUioiis d*habitans ? est-il injuste et inutile au contraire dans un autre état , placé dans des circonstances toutes pareilles, mais qui n'en a que cent mille ? est-il plus juste et plus indispensable que partout ailleurs dans un état qui en a trente millions ? — S'il était prouvé que toujours la sécurité est moins grande , que les moyens de police sont moins efficaces , que les passions sont d'une nature différente , que les crimes sont plus lâches , plus atroces , que les mœurs sont plus corrompues , qu^il y a moins d^indostrie et de morale chez un peuple nombreux que chez une nation peu considérable, que faudrait-il en conclure? Indubitablement qu'une trop grande réunion d'hommes est destructive du bonheur et des garanties que l'agrégation civile doit procurer à ses membres; mais encore nne fois, jamais que dans un tel état de choses la peine de mort est juste et indispensable. Et d'ailleurs cette sûppositioD toute gratuite n est-elle pas démentie par les faits? Ne voyons-nous pas les grands crimes , si rares dans les pays les plus peuplés , se multiplier à l'rnfini dans les moindres états? ne voyons-nous pas pi us d'assassinats dans les plus petites provinces d'Italie que dans tous les royaumes du nord de l'Europe?

Il est donc absurde de dire que le plus ou le moins dépopulation puisse influer sur la justice et lutilité delà peine de mort. Un vaste empire dont les habitans sont libres, industrieux et moraux , dont le gouvernement ne néglige aucun des moyens nécessaires pour prévenir les crimes, est aussi digne, aussi capable d'obéir à des lois modérées, qu'un état renfermé dans l'enceînte d'une seule ville. Si

quelques peuples ne sont pas encore parvenus à ce degré d'amélioration morale et politique , qu'ils travaillent à se mettre au niveau du siècle , mais qu'ils n'appuient pas sur leurs faiites , leurs revers ou leur négligence , la justice et la nécessité d'un supplice dont la conservation d'ailleurs ne concourt peut-être qu'à entraver la tendance naturelle vers un meilleur ordre de choses.

Je le répète donc ; rien aujourd'hui ne justifie la confiance des gouvernemens dans la peine de mort; cette confiance n'est qu'un préjugé , semblable à celui qu'ils perpétuèrent trop long-temps chez les peuples, mais devenu beaucoup moins excusable, puisque tout leur offre maintenant les ressources et les motifs de l'anéantir ; cette confiance est l'effet d'-une crainte aveugle qui veut se dérober à elle-même , et que l'habitude conduit à la cruauté , d une négligence facile qui laisse le soin au bourreau de trancher en un instant des difficultés qu elle s*obstine à croire insurmontables.

Et qui ne voit l'abîme qu'elle continue à creuser sous nos pieds? qui ne frémit en songeant aux maux innombrables dont elle peut encore être la source ? car, ne nous le dissimulons pas, si le moyen destructif n'est plus aujourd'hui une occasion d'injustices et d'atrocités journalières , s'il ne frappe plus que quelques criminels , s'il est passé de la tyrannie aux t^ûbunaux , qui peut nous assurer cependant , qu'il ne reviendra plus ce qu'il fut jadis? Les passions haineuses , les fausses préventions , les préjugés, l'erreur ne pourront-ils plus s'emparer des juges ou du pouvoir? la prévarication ne cherchera-t-elle plus jamais l'impunité dans le silence de la mort ? les meurtres judiciaires sont-ils désormais impossibles ?....

Mais qu'on craigne surtout , en perpétuant le plof atroce des cMtiniens , de conserver des armes à Toppression f t aux dissensions civiles : Téchafaud fut de tout temps le grand moyen des révolutions ; c'est un mode expéditif dont chaque parti s'empare pour combattre et attérer seê antagonistes, et qui sert surtout aux tyrans pour exterminer ceux qu'ils ne peuvent maîtriser etavilir . — On me dira peut-étre que la fureur et le despotifme saurontbientAt rétablir la peine de mort si elle était abolie; mais qu'on ne croie pas cependant que cette innovation soit aussi facile qu'on se Timagine* Un tyran , un psrti ambitieux savent se prévaloir des préjugés des peoplei qu'ils veulent asservir , mais ils ne les bravent pas avec b même confiance : pour atteindre leur but, ils ont befoin de couvrir d'abord leurs iniquités d'une apparence de jof' tice et de nécessité , et s^ils s'enhardissent k se servir do bourreau 9 c'est en se réfugiant d'abord derrière les lois qui sanctionnent la peine de mort. Qu'on abolisie les échafauds , qu'on inspire aux hommes l'horreur des spectacles barbares, qu'on leur montre dans Temploi dufopplice capital le signal de l'esclavage , et les abus sangiaus des révolutions et de la tyrannie n'étant plus soutenus do prétexte àeê usages établis , éprouveront , dèê leur première apparition, une opposition invincible. Jamais ledoc d'Albe n'aurait ensanglanté les Pays-Bas par le meurtrede tant de milliers de victimes, s*il n'avait été reçu dans l'opinion de la plupart que l'hérésie était un crime punissable de mort ; jamais Henri VIII n'aurait sacrifié tant de d* toyens à se» vues ambitieuses, A ses fureurs aveugles, si ks lois d'Angleterre ne lui avaient en quelque sorte prêté lenr appui ^ jamais les massacres de la révolution française

n'auraient eu lieu , si les Français n'avaient été accoutumés à voir fréquemment verser le sang de leurs concitoyens par la main du bourreau.

L'on ne peut se refuser à l'importance de ces vérités : ce n'est pas lorsque la crise s approche , ce n'est pas lorsqu'elle est près d'éclater qu'il est encore temps de songer AUX mesures conservatrices du salut et de la liberté des peuples : le présent doit ici précautionner pour l'avenir ; c'est dans des momens de paix et de prospérité qu'il faut détruire les armes les plus redoutables du désordre et de l'oppression. Qu'on jeté un regard en arrière , vers des (emps encore bien rapprochés de celui où nous vivons , et l'on verra que les abus les plus funestes ont toujours ^të inséparables de l^emploi du supplice capital , que pour un criminel qu'il a frappé , il a détruit des milliers d'innocens , et que l'humanité et la justice n'auraient pas été $i souvent violées, que les peuples n'auraient pas eu tant à gémir, si jamais l'homme n'avait imaginé de tuer froidement son semblable pour le punir et pour prévenir quelques crimes.

Les bonnes institutions , les seules efficaces , les seules dignes de durée, ne sont pas celles arrachées par les exîgeances du moment et perpétuées par l'impéritie et l'insouciance, mais bien celles qui tendent à influer d'une manière bienfaisante sur les générations fujures. Trop souvent les législateurs n'ont travaillé que pour leur époque , sans songer que leur manière de remédier à un mal actuel , devait nécessairement produire un mal beaucoup plus dangereux pour l'avenir. — Les assassinats se multiplient dans une contrée ; soudain on presse, on multiplie

les éxecutions, et Ton croit mettre des bornes auifareon des hommes, on croit leur inspirer àeê sentimens d'humanité en leur présentant sans cesse àeê spectacles «mglans : il fallait pacifier les esprits , il fallait amortir le feu des passions haineuses , et Ton réveille tout ce que la cruauté a de plus horrible, tout ce que les tourmens ont de plus atroce : quelle inconséquence ! Les écha&uds dam ce cas peuvent bien attérer quelques lâches , mais le venin se glisse dans la société tout entière, y étoulSelecridelt nature et y prépare des désordres que rien ne peut conjurer.

On Ta dit souvent, et je le dis aussi; on ne peut refuser aux lois une influence plus ou moins directe surlesmcenn | des peuples :• cette influence est salutaire ou funeste; il • n'y a point ici de milieu : elle est salutaire, si les lots i prennent leur source dans des sentimens nobles et généreux , si, même en frappant Thomme dégradé, elles réveillent encore les idées d*honneur et de libeKë; elle est funeste, si elles ne s'appuient que sur Tavilissement, qne sur la lâcheté, si elles ne réveillent que les idées decnuO' té, d'esclavage, d'injustice. Le l^^lateur n a donc pas tant i fait lorsqu'il a réussi à trouver le moyen d'effrayer qtid* ques malfaiteurs timides; le bien-être de la société exige plus; il faut qu'en punissant le crime, il inspire Fammir de la vertu et de Phumanilé ; il ne lui suflit pas d'opposer une barrière au mal , il faut encore, autant que possible, qu'il remonte â sa source, qu'il l'arrête dans ses commeocemens : qu'il réunisse donc dans ses sanctions tout ce qtii peut tendre â rendre les hommes bons et heureux , qne, même en les punissant , il leur rappelle, il leur inculque

les sentimens qui font la force des peuples libres; mais <{u'il craigne, je le repète , de leur donner des leçons de barbarie et de lâcheté , de les avilir en quelque sorte par le caractère de ses mesures répressives ; qu il craigne surtout de continuer à leur apprendre quil est des cas dans lesquels on peut commettre un homicide de sang-froid!

L'importance de ce sujet est immense, surtout de nos jours ; tout le système des institutions pénales semble y être lié . semble en dépendre : qu'on tranche ce nœud gordien, et tout se développe, tout s'éclaircit , tout se précise ; le doute fait place à la certitude^ et les garanties se concilient l'appui de l'opinion , qui fait leur force : qu'on continue au contraire à s'abandonner aux préjugés antiques , qu'on néglige de soulever le voile qui couvre l'opération funeste des lois de mort , et tout le système pénal reste stationnaire au milieu du mouvement général, continue à rappeler au siècle des lumières les abus et les erreurs des siècles barbares.

Pénétrons-nous bien de cette vérité : de même que nous jugeons les actes de nos ancêtres, nos descendans jugeront aussi nos sanctions ; et combien n'auront-ils pas raison de s*étonner^ qu'après une expérience si longue, qu'après tant d'exemples funestes , qu'après tant d'avertissemens foudroyans , nous ayons persisté avec une obstination aveugle à faire usage d'un moyen féroce que tout devait réprouver? Quelle sera alors notre excuse? Nous chargerons-nous volontairement du reproche d'ignora nce, de préjugé, de dégradation, pour pallier tout ce que notre négligence a de condamnable ? consentirons-nous à figurer au nombre de ces nation avilies , toujours courbées sous le joug de fer du despotisme? Si Ton absout ou si l'on

condamne avec quelque fondement les mœurs des peuples d*après le caractère de leurs garanties , que dira l'histoire , lorsqu'elle nous comparera avec la Toscane ausiëcle passé , avec la Louisiane au dix -neuvième siècle qui , toates deux, surent abolir la peine de mort avec succès? — Que nos législateurs songent donc aussi à la tache dont ils coa- \rent les générations actuelles, en continuant à les asservir à des lois sanguinaires ?

Mais pourquoi se déroberait-on à cette triste vérité? L'expérience est aussi souvent perdue pour les peuples et les gouvernemens que pour les individus; semblables à ces malades qui, dès les premiers jours de leur convalescence, oublient le mal et le danger passés , les crises les plus fa< nestes ne peuvent les éclairer ; une fois arrachés au péril , ils n'aperçoivent plus la possibilité d'y retomber , et leur imprévoyance les ramène insensiblement au bord du précipice qui , si souvent, menaça de les engloutir. C'est en vain que la peine de mort sacrifia des milliers de victimes , c'est en vain qu'elle fut arbitraire, inefficace pendant six mille ans , c'est en vain qu^elle peut encore être l'instrument des plus horribles malheurs ; rien de tout cela n'aver tit, n'e'ffraie ; on craindrait en l'abolissant de découmrà tous les ye.ux un gouffre d'iniquité , de proclamer Timpéritie ou la négligence de la plupart des législateurs, de déceler de trop nombreux massacres judiciaires , et l'on ne songe pas qu'en la conservant , on perpétue , on consacre en quelque sorte tous les abus, toutes les horreurs dout elle fut une source si féconde ; on craindrait de condamner les temps passés, et Ton se charge, sans frémir, de tout le poids de la réprobation des siècles futurs î

Il faut l'avouer; cette insouciance , ou plutôt cette per-

s^verance opiniâtre dans un système incertain , dangereux, ouvre le champ à de pénible^ réflexions. Avolrrasii sarance avec laquelle le plus atroce des supplices est perpétué par les législateurs , appliqué par les juges , infligé par les bourreaux, qui ne croirait d*$ibord qu'ils n'agissent ainsi qu^en vertu du droit le mieux établi, de la nécessité la plus urgente ? Rien cependant n'est moins vrai ; ni le pouvoir, ni les tribunaux n'ont la conviction intime de la justice, de l'efficacité dq mqy en destructif ; ce moyen leur fut légué par les siècles passés ; ils croient devoir le léguer aux siècles futurs ; voilà leur raison suprême , voilà le cercle dans lequel se rétrécit ici leur système de justi^cation.

Mais les nations ont acquis aujourd'hui le droit de de« mander quelque chose de plus à ceux qui les gouvernent ; elles peuvent exiger qu'on les éclaire sur la nature et les eflets de leurs garanties ; elles ont conçu tout au moins des doutes sur la nécessité de la peine de mort ; ces doutes doivent être dissipés, car, qu'on ne s'y méprenne pas , seuls ils suffiraient pour paralyser l'effet salutaire qu'on suppose encore aux échafauds.

Telle est donc à cet égard la position actuelle du pouvoir vis-à-vis des citoyens: nécessité de justifier les lois de sang ou responsabilité pour tous les maux que peut entraîner leur conservation : il n'est ici ni terme moyen , ni accommodenrent , il faut répondre ou abolir : et qu'il y prenne garde ; ce sont des raisons fondées, incontestables qu'on lui demande , et non des préjugés et de vaines excuses ; c'est en vain qu'il aflecterait une assurance nouvelle , qu'il i*edoublerait de rigueur , qu'il ferait succé-

der les éxecutions aux exécutions; cela ne ferait que révéler de la faiblesse , de la tyrannie , ou tout au moins l'insoudance la plus condamnable , mais cela ne prouverait jamais un droit , un besoin ; c'est en vain ({u'il se déroberait pour quelque temps encore à Timportance de cet appel, son obstination serait tout au moins inutile ; il doit se rendre au vœu de l'opinion , il doit se laisser guider par elle ; il ne peut méconnaître cette yérité ; pourquoi donc remettrait-il à dix, ou à vingt ans, ce qui peut, ce qui doit se faire aujourd'hui ?

Pinsiste sur ce point ; la société repousse la peine de mort; tout révèle son aversion pour les spectacles sanglans : je lai prouvé dans tout le cours de cet o uvrage , et j'en appelle même ici aux partisans les plus zélés des abus existans. N'ont-ils jamais eux*mémes conçu des doutes pénibles sur la justice et la nécessité du supplice capital ? sont-ils intimement persuadés que son abolition serait uneocca* sion de nouveaux crimes , un motif d'encouragement et de confiance pour les grands scélérats? sont- ils persuades que nul autre châtiment ne serait efiicace pour arrêter les fureurs du parricide et de l'infanticide? Je les mets en présence des faits ; qu ils aient à se servir comme juges, comme jurés, de ce terrible moyen ; qu'ils aient à prononcer une sentence de mort contre un coupable de crime politique, contre un faux-monnoyeur , contre une fille séduite et entraînée au crime par l'impulsion même d un reste de vertu ; qu'ils en voient seulement l'usage devenir un peu plus fréquent , et l'on verra leurs alarmes et leur répugnance , on verra les efforts qu'ils feront pour déconseiller ou éluder un châtiment dont ils repoussent la révocation for-

melleavec tant d'opiniâtreté. Je les entraîne au spectacle de la destruction de leurs semblables , je les mets en pré- ^ sence des bourreaux prêts à exercer leur dégoûtant minis- , tère ; j'en appelle encore une fois là à l'horreur dont ils sont saisis , à cet effroi , à cette pitié que trahit leur physionomie , qui parlent dans leurs regards , leurs discours , leur silence même. Je suppose enfin que la peine de mort n'existe pas : l'établiraient • ils? ]N on ; le sang humain inutilement versé, semblerait s élever contre eux. — Pourquoi donc craindre d'abolir ce qu'on craindrait de sanctionner?

Je ne puis assez le répéter ; Temploi des échafauds ne peut plusêtre une routine , comme au temps où la potence et la roue étaient pour ainsi dire des moyens de police aussi bien que des châtimens.Tout aujourd'hui réclame sous ce rapport l'attention et la sollicitude du pouvoir; les intérêts les plus précieux , la justice , l'humanité , la sécurité , le bonheur des peuples y sont intéressés : qu'on prenne garde de continuer à les sacrifier à des nécessités chimériques , à des préjugés inexcusables , à des craintes dénuées de fondement.

Plus que jamais maintenant l'erreur doit être aussitôt abolie que reconnue : au milieu du mouvement général vers le perfectionnement , toute inertie devient dangereuse ; il faut que tout suive les progrès de la morale , de l'industrie et de la liberté. Les sanctions pénales ne peuvent rester en arrière , sans devenir tout à la fois inefficaces et laisser un vide dans les garanties que réclament de nouveaux besoins.

Le supplice capital n'eût-il d'ailleurs d'autre défaut que

celui cl*éire douteux dans son opération, qu'il serait encore une source constante de maux et de réprobation : remède trop souvent inutile, pernicieux même , au lieu d'arrêter les progrès dii mal, il ne ferait que le perpétuer, que l'envenimer ; le législateur qui l'adopterait, qui le conserverait , ressemblerait à ce médecin qui, partisan aveugle des vieilles méthodes , préfère sacrifier systématiquement ses malades , plutôt que de les sauver au prix de quelques concessions aux découvertes et aux doctrines modernes. Oh Ta trop souvent méconnu ; ainsi que la plupart des choses terrestres , la législation est susceptible d'améliorations journalières ; liée à la civilisation tout entière, elle doit participer à toutes ses phases ; ce n'est qu'à l'aide de l'expérience , d'essais répétés , qu'elle peut se maintenir à son niveau, répondre à ses exigeances» lui frayer, lorsqu'il le faut , la voie de l'avenir. Tel est le terrain sur lequel doit se débattre aujourd'hui la question de la peine de mort : l'innovation seule peut résoudre ici les doutes des peuples et absoudre le pouvoir. L'épreuve des échafauds a été de soixante siècles, pourquoi n'accorderaiton pas enfin quelques années à l'épreuve d'une peine compréhensible, commcnsurable^ rémissible, populaire ? Pourquoi , après avoir si inutilement essayé de mener les hommes par la crainte des tourmens corporels , n'essayerait on pas sur eux le pouvoir de la liberté et de l'honneur , que toutes les institutions doivent tendre à inculquer, à entretenir? Quel est l'être supérieur qui peut prévoir que là où pendant si long-temps échoua la sévérité , doit également échouer la modération ! Et supposons que l'expérience nous désabuse , que ce projet d'humanité ne soit

qu'un rêve, qu'une chimère ^ où sera encore le mal ? Les échafauds et les bourreaux ne seront-ils pas toujours là . pour réparer une erreur d ailleurs si excusable et si consolante!

Pose le dire ; un législateur éclairé ne peut balancer dans cette alternative : s'il doit souvent conserver, il doit aussi quelquefois abolir, innover ; et l'on doit préférer en lui cette noble confiance qui sait prévoir lavenir et s'y reposer, qui ose améliorer le sort des nations , à ce respect servile du passé, à cette incertitude qui consacre le mal actuel , plutôt que de se livrer à la possibilité d'un bien futur. C'est pour avoir trop souvent douté de l'influence que le caractère des sanctions est appelé à exercer sur le caractère des peuples , que tant d abus vieillis ont été conservés dans nos codes ; c'est pour avoir trop souvent douté de l'empire des réformes sur les idées , de la possibilité de former les esprits à de nouveaux mobiles , qu'en fait de législation on n'a jamais marché franchement dans la carrière du perfectionnement : Montesquieu cependant l'a dit : « L'expérience a fait remarquer que dans les pays » où les peines sont douces ^ l'esprit des citoyens en est » frappé , comme il l'est ailleurs par les grandes....» et le monde entier porte ici témoignage ; partout où l'on s'est élevé au-dessus des préjugés, partout où l'on a osé citer le passé au tribunal du présent , partout où l'on a remplacé les lois d'un autre âge , par des lois en harmonie avec Je siècle actuel , l'on a fondé en même temps des garanties efficaces; partout au contraire où l'on a consacré l'abus oxistant , partout où l'on a craint d'abolir ce que d'autres Ont craint de conserver , on a perpétué en même temps les

désordres inséparables de l'abseDce d*aii système rëpressif approprie aax besoins d*une société nouvelle.

Que servirait maintenant au pouvoir de se refuser à cet appel à la réformation? Si jadis il put à son gré do* miner et opprimer des esclaves , il ne peut ignorer qu'aajourd*faui , s*il veut être fort et durable , il doit se pénétrer de la nécessité de travailler exclusivement au bien-éCre général ; que ses moyens doivent subir la révolution opérée dans ses attributions ; qu'en un mot, il répugne aui citoyens d'un état libre et prospère d'être soumis aux sanc* tions originairement décrétées contre des hommes bari»* res et avilis. Qu'il choisisse donc l'opinion pour son guide; non cette opinion aveugle , fondée, perpétuée par les préjugés antiques et professée par ces hommes d'un autre âge , pour lesquels tout changement, toute amélioration semblent être des présages de révolution , de bouleversement, mais bien cette opinion nouvelle, enfantée par la philosophie et propagée par les progrès et la diffusion de l'éducation et des connaissances utiles : qu'il ne permette plus aux peuples de se demander en frémissant combien d'années s'écouleront encore , combien d'exécutions sanglantes viendront encore affliger leurs regards avant que l'on songe à éclaircir la plus pénible des incertitudes, à faire de sérieuses recherches par rapport à ce supplice inhumain que des temps d'esclavage léguèrent au siècle de la liberté. — Qu'il ose une fois seulement sonder toute la profondeur de l'abîme ou se perd cette question de mort , et l'humanité aura gagné son procès ; qu'il se refuse à cet examen et il se charge volontairement do poids de la plus grande des responsabilités.

Quelle noble leçon , quel exemple sublime ne donnerait pas aujourd'hui le gouvernement qui abolirait la peine de mort ! toutes les garanties seraient comprises dans cette réyocation ; le peuple y verrait soudain l'assurance de sa liberté et de son bonheur ; tout le système répressif se relèverait , les lois seraient ennoblies ^ le sanctuaire de la justice deviendrait aussi celui de l'humanité. — Quelle l^loire rejaillirait sur le souverain qui le premier briserait les instrumens de la destruction ! l'histoire pourrait rappeler pompeusement les conquêtes et les hauts faits de ses prédécesseurs , mais sa mémoire obtiendrait un triomphe plus doux , plus honorable ; semblable à celle de Léopold elle vivrait éternellement dans tous les ccsurs.

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