CHAPITRE IV
législateurs : quelle force de raisonnement , quel torrent <le lumières ne faudrait- il pas pour réformer une opinion aossi universellement établie, et fortifiée encore par tout ce que l'incertitude et la crainte ont de plus puissant ! —Certes , jamais je n'aurais entrepris d'essayer de la combattre , si je n'avais aussi trouvé quelqu antécédent à l'appui de ma propre conviction : c'est beaucoup pour moi depouvoîr me prévaloir ici des doutes élevés par Beccaria , Pastoret , Lepelletier-S*.-Fargeau , Duport , Benlham , Bradford , etc. , et dernièrement encore par M. Ed. Livingston , dans son admirable projet de code pour la Louisiane , des essais faits dans le siècle dernier en Russie et en Toscane , des déclarations de deux assemblées célèbres, et surtout de l'exemple encore récent donné par : les Etats - Unis d'Amérique, où la peine de mort a été abolie ou restreinte au seul crime de meurtre : mais c'est plus peut-être encore, de pouvoir m'adresser aujourd'hui i la raison des peuples et des gouvernemens , sans crainte ! d'être entravé ou mésinterprêté par la passion , l'ignoraoce ou la mauvaise foi , de pouvoir me fonder enfin sur les idées de justice et d'humanité , qui commencent à germer dans tous les cœurs.
Je viens de parler d'un préjugé , voici en quoi il consiste. Depuis que l'on a commencé à sanctionner des lois de mort , on a cru que cette peine était le principal ou même l'unique moyen de prévenir les grands crimes ; ([ue cette prévention dépendait de l'opération immédiate de la crainte qu'elle inspire ; qu'en un mot , si le suppliée capital n'existait pas , les crimes deviendraient par • là même beaucoup plus fréquens , beaucoup plus atroces.
Quel est le fondement , quelle est Torlgine de cette croyance? Quel peuple Ta professée le premier? Comment nous a-t-elle été transmise au milieu des révolutions des empires , des vicissitudes dans les usages , des changemeus dans les mœurs , des bouleversemens de toute espèce ? Pourquoi n'a-t-elle pas également prévalu dans tous les temps ? Pourquoi a-t-elle même été rejetée par certaines nations ? La résolution de ces questions serait intéressante , mais elle est impossible ; il ne nous a pas été donné de lire dans tous les cœurs , de remonter à toutes les causes , et de soulever tout-à-fait le voile qui couvre les opérations des siècles.
Nous ne ferons qu'une remarque ici , mais elle est très importante , par rapport aux conséquences qu'on en peut tirer : ce n'est que dans l'histoire des idées et des pas- ] sions qui ont agité, qui ont divisélegenre humain, que Ton 1 pourrait peut-être découvrir les causes premières de Taccroissement ou de la diminution de certains désordres moraux : aussi chez tous les peuples , et dans tous les temps , la fréquence ou la rareté dçs grands crimes n'a-telle jamais été en proportion constante avec la firécpenoe ou la rareté de l'emploi du moyen destructif. Je dis plus ; le domaine des crimes , a toujours semblé s'étendre avec le domaine du supplice capital. Ouvrons les annales des peuples et nous verrons les conspirations renaître plus audacieuses du milieu des cendres des conspirateurs; nous verrons le fanatisme reprendre une nouvelle énergie et faire de nouveaux prosélytes au pied même de 1 echafaud ; nous verrons les voleurs s'enhardir et se multiplier* d'une manière effrayante à la vue des roues et des gibets ^