CHAPITRE VII
De l'Etat naturel de la Société.
Les philosophes et les publicistes vivant sous des gouvernemens artificiels, ont confondu ces gouvernemens avec la société proprement dite, et en ont conclu que celle-ci était l'effet de l'art, comme les gouvernemens avec lesquels ils l'ont confondue. De là leur supposition d'un état antérieur d'insociabilité, qu'ils ont appelé l'état de nature, par opposition à l'état social et dont ils ont fait l'état naturel de l'homme. Il leur a fallu ensuite expliquer comment les hommes ont quitté leur état naturel pour entrer dans l'état social, qui, dans cette hypothèse, est un état contraire à leur nature ; et voici l'explication qu'ils en ont donnée.
Dans l'état de nature, ont -ils dit, les
(77 ) hommes, indépendans les uns des autres, ne se devaient rien réciproquement, et agissaient conséquemment à ce principe ; tout étant à tous, il n'y avait parmi eux ni de tien ni de mien : d'où il suivait que tout était pour eux sujet de contestation et de dispute. C'était un véritable état de guerre d'homme à homme , comme l'ont dit Hobbes et ses disciples; ce qui força les individus, pour leur propre sûreté , à se réunir en sociétés plus ou moins nombreuses, à convenir de se respecter mutuellement, et à établir une force publique qui les protégeât contre les agressions dont ils étaient perpétuellement l'objet.
Telle est la mauière dont on suppose que l'état social s'est introduit parmi les hommes ; mais si le respect des personnes et des propriétés n'avait pas été une disposition de la nature humaine , nous voudrions bien savoir comment les conventions auraient pu l'établir, et comment il aurait pu même être l'objet d'une convention. Pour qu'on put compter qu'on serait fidèle à ces conventions
(73) sociales , ne fallait-il pas qu'elles ne fussent que la déclaration explicite de ce qui se pratiquait auparavant sans qu'on en fût convenu?
Il fallait donc que la société existât avant les conventions auxquelles les philosophes et les publicistes rapportent son existence, et que par conséquent l'état antérieur ne fût pas cet état de désordre et de guerre d'homme à homme , qu'il leur a plu d'imaginer pour motiver l'introduction de l'état social.
Toute cette théorie, qui n'est propre qu'à nous faire prendre une fausse idée de la nature humaine et du régime qui lui est approprié, n'est qu'un roman sans vraisemblance, qui, tout d'imagination, n'a nul fondement dans la nature des choses.
Le fait est que la société s'est formée , comme nous l'avons observé ailleurs (i), sans dessein prémédité, sans qu'on eût l'in-
(i) Voyez les derniers chapitres de l'ouvraae intitulé : h"1 Homme et la Société.
(79) tention de la former, parce qu'elle est une production spontanée de notre nature, et non une combinaison de l'art; elle a existé avant qu'on songeât à la faire exister ; et , dans cet état, elle subsistait sans autorité coactive , sans pouvoir dominateur , sans force réprimante ^ sans législation pénale; c'est de son propre mouvement que chacun de ses membres y adhérait et se vouait à son maintien.
Voilà ïétat de nature, c'est-à-dire l'état naturel de la société , et non l'état de la société telle que nous l'avons faite, et telle que nous nous figurons qu'elle doit nécessairement exister.
Si ces temps primitifs avaient été en effet des temps d'immoralité; si les hommes n'avaient été occupés qu'à se disputer les objets de leur convoitise et à se battre , ou à s'égorger pour en avoir la possession , d'où serait provenue cette ancienne tradition de l'âge d'or? A qui serait-il venu dans l'idée de présenter comme un temps de paix, de liberté , de bonheur général , une époque
où les hommes, étrangers à tout respect des personnes et des propriétés, se seraient vus continuellement exposés à tous les désordres que peuvent enfanter la violence et la cupidité?
L'idée d'un âge dor serait-elle l'idée qui serait restée de ces temps primitifs s'ils avaient été, comme le veulent, dans leurs fausses théories , les philosophes et les publicistes, des temps d'insociabilité, de meurtre, de carnage et de désolation?
Au reste, n'a-t-il pas toujours existé et n'existe-t-il pas encore des sociétés politiques libres, indépendantes, où, ce qu'ont les uns, les autres ne cherchent point à s'en emparer ; où tous vivent en paix et se respectent mutuellement sans que rien les contraigne à se respecter, sans qu'il j ait aucune de ces institutions auxquelles nous nous sommes fait une habitude de rapporter notre sûreté ?
N'est-ce pas de la sorte qu'existent ces naturels de l'Amérique que nous appelons sauvages? Voici ce qu'en dit Franklin, qui
était bien à portée de les connaître, et dont on ne peut soupçonner la véracité : m Chez » les Sauvages, dit-il, la chasse et la guerre » font l'occupation des jeunes geas. Les vieil- » lards font l'office de conseillers, car tout m est réglé par l'avis des Sages : c'est là tout a le gouvernement. Point de force coactive, )) point de prisons , point d'hommes chargés » de contraindre les autres à obéir ou cïin- »Jliger des châtimens. a
D'après notre préjugé de la nécessité des peines pour prévenir les désordres , les crimes , les attentats , ne regarderions-nous pas comme une utopie l'existence d'une pareille société? Ne nous semblerait -il pas impossible qu'elle pût se maintenir ? Son existence est pourtant un fait positif, qui prouve que le système pénal n'est pas x comme nous nous le figurons, une condition nécessaire de la société , et qu'on peut l'en bannir, comme on l'a banni de F éducation, sans que l'éducation en soit devenue moins appropriée à ses fins.
Il en serait sans doute de même de la so-
ciété, qui emploie le système pénal dans les mêmes vues que l'employait l'éducation. Si celle-ci l'a réformé, parce qu'elle a reconnu qu'il était faux dans son application, comment pourrait-il être vrai dans celle qu'en fait la société ?
Les individus qui s'appartiennent à euxmêmes sont les arbitres de leur conduite et agissent de leur propre mouvement , sans qu'une volonté étrangère les contraigne à faire ce qu'ils font. La société , dans son état naturel,, est une personne morale qui s'appartient à elle-même, et dont , par conséquent , le régime doit être exempt de contrainte; mais quand elle cesse de s'appartenir, au lien naturel de son unité, qui résulte de l'unanimité des volontés particulières de ses membres, succède le lien de la volonté de ses maîtres, qui serre les individus sans les unir, et les divise en les étreignant. Alors n'agissant plus de leur propre mouvement par l'effet de leurs volontés simultanées, il faut bien que la contrainte détermine leur action.
Voilà pourquoi les sociétés restées dans leur état naturel d'indépendance et de liberté n'offrent aucune institution pénale , aucune institution coactive , et pourquoi les autres regardentces institutions comme absolument nécessaires à leur existence et à leur maintien .
En ne voyant la société que dans cet état artificiel de contrainte et de pénalité , il est impossible de n'en pas conclure que l'état social n'est pas l'état naturel de l'homme; car s'il était son état naturel , qu'aurait-on besoin de ces moyens artificiels pour l'y soumettre, et pour lui en faire remplir les obligations ? j\'est-ce pas de son propre mouvement qu'il se les imposerait lui-même, et qu'il les remplirait ?
C'est ainsi que raisonnent et que doivent raisonner ceux qui prennent l'état social tel qu'on l'a fait pour l'état absolu de la société, qui ne soupçonnent pas qu'elle puisse exister hors de ce mode artificiel, et la condamnent à n'en jamais sortir.
Or, que résulte-t-il et que peut-il résulter de cette manière de voir, qu'on croit dé-
( 3-4 ) duite de la nature des choses, et qui n'est qu'une erreur de position ? C'est qu'en supposant l'komme naturellement insocial, on le suppose naturellement méchant et malfaisant ; on en fait , si nous osons le dire , un animal de proie : car on sait que les animaux de cette espèce vivent isolés.
Plus les peines qu'on inflige sont atroces et cruelles, plus doit s'enraciner dans les esprits l'opinion de cette indélébile perversité de la nature humaine, et plus doit s'accroître et s'accroît l'insécurité générale, à laquelle on croit remédier par ces exemples de barbarie et de cruauté.
Comment voudrait-on que des individus modifiés de la sorte par les institutions ne fussent pas portés à croire qu'au lieu de vivre avec des concitoyens , ils vivent avec des ennemis; que cette idée ne donnât point naissance aux soupçons méticuleux } aux affections haineuses, misanthropiques , qui, loin de rapprocher les hommes, les divisent, les aliènent les uns des autres , font que chacun se retranche dans son intérêt particulier, et
qu'il n'y a de commun entre eux que leur indifférence pour l'intérêt général.
Voilà ce que produit le système pénal sur Tétat moral de la société : d'où il suit qu'en demandant l'abolition de ce système , ce n'est pas, comme on nous en accusera peutêtre, l'abolition de la société que nous demandons , mais celle d'un régime qui l'altère , la corrompt et la dénature (i).
(1) La preuve qu'il est clans la nature des choses que les lois qui régissent les sociétés politiques résultent du libre accord des volontés particulières de leurs membres, et non, comme Je voulaient nos anciens publicistes, de la volonté d'un supérieur imposée à des inférieurs, c'est que les hommes , quand on les laisse libres de vouloir et d'agir, tendent à un système uniforme de volontés et d'actions. De là leur penchant à s'imiter, à faire les uns ce que font les autres. Demandez à la plupart d'entre eux pourquoi ils agissent de telle ou de telle manière, pourquoi ils font telle ou telle chose, ils vous répondront que c'est parce que d'autres le font , ou parce qu'on le fait. Ils n'ont pas d'autre raison à donner de leur conduite : d'où l'on peut conclure que ce penchant à
l'imitation leur est naturel ; et si ce penchant leur est naturel, la société leur est également naturelle 5 car on ne s'imite pas de loin , il faut nécessairement vivre avec ceux qu'on imite : d'où il suit que le penchant à l'imitation est dans l'homme un penchant naturel à vivre en Société.
S'il avait fallu qu'elle fût l'effet de la contrainte , pourquoi la nature aurait-elle mis dans les hommes ce penchant à s'imiter 5 à faire les uns ce que font les autres 5 à céder à l'entraînement de l'exemple ? Pourquoi leur aurait-elle exclusivement accordé l'usage de la parole , à l'aide de laquelle ils se communiquent réciproquement leurs pensées , leurs vœux , leurs affections , et délibèrent ensemble sur leurs intérêts respectifs pour ramener les volontés divergentes à une seule et même volonté ?
Tout cela eût été fort inutile s'il n'avait pas fallu que la volonté générale de la Société résultât du libre accord de la volonté de tous , et que ses lois ne fussent que l'expression de cette volonté générale, et non celle de la volonté des pouvoirs absolus des gouvernemens dominateurs , armés de la puissance du glaive pour forcer les volontés réfractaires à obéir à leur volonté particulière.
Le système représentatif, qui change les gouvernemens absolus en gouvernemens constitutionnels, qui réintègre les sociétés dans leur personnalité mo-
raie et les rend à elles-mêmes , est sans doute une heureuse innovation, contre laquelle s'élèvent encore de vieux préjugés , de vieilles habitudes, une fausse politique et des intérêts mal entendus. Mais il y a lieu d'espérer que la force des choses triomphera de ces obstacles, et que les hommes trouveront dans ce système tout le bonheur dont notre nature est susceptible.