CHAPITRE V
Suite du Chapitre précédent.
La preuve que les hommes n'ont pas le droit de punir ou de se venger du mal qu'on leur a fait, c'est que la maxime qu'on regarde comme Fexpression de la morale universelle, et qui lest en effet; la maxime qu'il ne faut pas faire à autrui ce que nous ne voudrio?is pas quon nous fit 3 n'en excepte point ceux qui nous ont fait du mal ; exception qui devrait nécessairement l'accompagner, si les vengeances etles punitions étaient des actes de justice qu'on put légitimement se permettre contre ceux qui nous auraient offensés.
Mais la maxime est absolue , inconditionnelle, et par conséquent elle comprend im~
plicitement robligation de ne pas rendre le mal pour le mal. Il s'ensuit que, dans les principes de la. morale universelle, on se doit à soi-même cette manière d'agir, et qu'on doit aux autres, sur-tout aux malfaiteurs, l'exemple de cette retenue, comme le vrai moyen de contribuer à leur amendement et de les rendre inoffensifs.
Il y a donc, dans le cas d'offenses reçues, un devoir de bienveillance et de modération à remplir envers ceux qui nous ont offensés, et non un droit de représailles à exercer, comme la passion, et non la raison, nous porte à le croire.
La disposition à punir ou à se venger et la disposition à faire du mal ne sont, dans l'homme, qu'une seule et même disposition ; car quand on se propose de punir ou de se venger, on se propose de faire du mal à ceux qu'on punit ou dont on se venge : or, encourager la disposition à punir ou à se venger, la faire envisager comme juste et légitime, n'est-ce pas encourager la disposition à faire du mal, qu'il serait de notre
intérêt à tous de restreindre et d'anéantir s'il était possible ?
Cela est si vrai, qu'on remarque que les hommes vindicatifs sont ceux qui prennent le plus facilement l'initiative du mal. Voilà pourquoi, dire de quelqu'un qu'il est vindicatif, c'est dire qu'il est méchant; c'est donner à entendre qu'il est porté à faire le mal gratuitement, parce qu'il est prompt à le faire pour se venger : d'où l'on peut induire que si les hommes cessaient d'être vindicatifs, ils cesseraient d'être offensifs, et que s'il est un moyen de rendre les offenses moins fréquentes, ce n'est pas de les punir , c'est de faire envisager les vengeances et les punitions du même œil que les offenses , puisqu'elles émanent du même principe et ont les mêmes conséquences.
Mais cette vérité sera méconnue tant que les gouvernemens exerceront et se croiront en droit d'exercer, au nom de la justice, et dans l'intérêt de la société, le monopole des punitions et des vengeances, et tant que tes
doctrines favorables à ce système de pénalité seront les doctrines reçues.
Si ie prétendu droit de se venger ou de punir n'est que l'exagération du droit qu'a chaque particulier de se défendre, de repousser par la force le mal qu'on veut lui faire, quand c'est le seul moyen de s'en garantir; si ce mal une fois fait ou écarté, celui qui en a été l'objet n'a pas le droit de prendre, à son tour, l'initiative d'un mal subséquent, qui ne peut empêcher ni réparer celui qui lui a été fait; si la disposition vindicative n'est que la disposition à faire du mal; et s'il est de l'intérêt de la société d'empêcher, autant qu'il est possible, que cette disposition n'envahisse ses membres, et ne les rende ennemis les uns des autres : est-ce en leur donnant l'exemple des vengeances les plus atroces, en faisant couler le sang sur les échafauds, que les gouvernemens atteindront ce désirable but? Est-ce en agissant de la sorte qu'ils introduiront dans les mœurs cet esprit d'humanité qui seul peut en écarter les offenses, et y faire régner cet ordre,
cette paix qu'on a vainement cherché à établir par des régimes de contrainte et de pénalité ?
Si ces gouvernemens se bornaient à séparer de la société ceux qui la troublent; à les mettre dans l'impossibilité de nuire sans les maltraiter corporellement, ou les égorger comme on l'a fait jusqu'ici, croit-on que cette modération ne fût pas plus exemplaire, plus propre à civiliser les mœurs, à les rendre inoffensives, que le spectacle des cruautés et des supplices ?
Jusqu'à présent, on a cru que rendre le mal pour le mal était le seul moyen de s'en garantir : pourquoi n'essaierait-on pas de lui opposer le bien? car le bien est aussi une puissance, et une puissance à laquelle il est rare qu'on résiste quand elle est employée avec discernement.
Rendre le bien pour le mal ne paraît aux uns qu'une duperie; pour d'autres, c'est un effort sublime de magnanimité. Dans les idées vulgaires , il faut que la religion nous l'ordonne et nous promette des récompenses
surnaturelles pour nous y déterminer; cependant, si l'on voulait y faire attention , on verrait que c'est la conduite la plus sage, la plus raisonnable et la mieux avise'e qu'on puisse tenir.
Il est dans la nature des choses que le bien appelle le bien; que le mal appelle le mal, et qu'il résulte de l'un et de l'autre des séries d'actions conformes à leur nature respective.
Celui qui vous fait injure vous appelle donc à lui faire du mal ; et si vous répondez à cette provocation ; si vous cédez à l'impulsion vindicative, vous lui faites du mal à votre tour , et vous le portez à vous en faire encore : de là ces interminables généalogies de mal fait et de mal rendu , dont les exemples ne sont que trop communs , et qu'autorise l'opinion d'un droit pénal et d'une justice vindicative.
Voulez-vous éviter cette série de malfaisances dans laquelle vous entraînerait le désir de la vengeance et de la pénalité ? Faites du bien à celui qui vous fait du mal, de telle
sorte qu'il tie puisse rapporter cette manière d'agir qu'à la générosité de votre caractère: par là, vous éteignez en lui la disposition à vous nuire, qu'une conduite contraire ne rendrait que plus active et plus impérieuse.
Et , en effet, n'arrive -t-il pas tous les jours que ceux qui ont eu le malheur d'offenser quelqu'un s'humilient, reconnaissent leurs torts , sont disposés à les réparer ; mais si l'offensé s'exhale en reproches , en menaces , ne les voit-on pas insensiblement changer de maintien, rétracter leurs aveux, leurs excuses ; se montrer prêts à renouveler leurs offenses, souvent même à les aggraver ?
Il n'est donc pas de la nature des vengeances et des punitions de produire sur les dispositions malfaisantes de ceux qui en sont l'objet l'effet qu'on suppose qu'elles doivent produire, et dès-lors elles sont à contresens de la fin qu'on se propose en les infligeant.
A quoi tendent, en effet, ceux qui se vengent, qui punissent, ou qui veulent qu'on les venge ou qu'on punisse ceux qui leur ont
fait du mal ? Quelle est la satisfaction à laquelle ils aspirent , et qu'on croit si juste de leur accorder ? C'est de faire repentir le coupable du mal qu'il a fait en lui en faisant à lui-même, et de prévenir dans les autres la disposition à l'imiter; mais c'est précisément l'effet contraire que produisent les vengeances et les punitions. C'est la clémence, la générosité, l'oubli de l'injure, la bienveillance envers ceux qui nous ont offensés, qui déterminent en eux ce changement de disposition, ce vrai repentir, que nous appellerions volontiers Y antidote des offenses ; car . il réintègre l'offenseur dans l'état d7in?iocidté , et calme dans l'offensé l'irritation de l'offense , double but que manquent également les vengeances et les punitions ; c'est donc à faux qu'on les emploie, c'est le calcul erroné de la passion , et non celui de la raison, de la justice et de la vérité : c'est de son repentir, et non des mauvais traitemens qu'on peut lui faire subir , que doit résulter la peine du coupable, pour qu'elle soit efficace et correctionnelle, c'est-à-dire pour
( 55 ) qu'elle ait les propriétés qu'on attribue faussement aux peines d'institution.
Mais, dira-t-on, quel autre moyen voulez-vous qu'on emploie contre les malfaiteurs de profession? Croyez-vous qu'en leur rendant le bien pour le mal qu'ils ont fait vous les ramènerez à l'ordre? Pourquoi pas, si c'est le moyen indiqué pour changer les dispositions malfaisantes? Ne sait-on pas •que les maux se guérissent par leur contraire : Contraria contrariis curantur? Or, le bien étant l'opposé du mal, ne doit-on pas en conclure qu'il en est le vrai remède?
Dans le mal que les hommes se font les uns aux autres , il y a toujours quelque erreur de jugement. Voici comment Beccaria fait raisonner un malfaiteur qui s'interroge sur sa manière d'agir : « Quelles sont, se n dit-il à lui-même, ces lois que je dois res- » pecter ? Quel immense intervalle ne lais- )) sent-elles pas entre la richesse et la misère? » Le plus léger secours m'est refusé par l'o- » pulence, dont l'orgueil me renvoie au tra- » vail , qu'elle ne connaît pas : e-t qui les a
(56) » faites ces lois? Des hommes riches et )) puissans, qui n'ont jamais visite' le réduit )) qu'habitent les pauvres, qui n'ont point » vu leurs femmes éplorées et leurs enfans » affamés se disputer une nourriture gros- » sière, fruit insuffisant de leurs sueurs. » Attaquons l'injustice dans sa source; rom- » pons des conventions funestes au plus » grand nombre ; brisons des chaînes for- » niées par l'indolence tyrannique pour ac-, » câbler l'industrieuse pauvreté. Oui , je » rentrerai dans mon état d'indépendance » naturelle ; à la tète de quelques hommes » déterminés comme moi , je corrigerai les » erreurs de la fortune , et nous verrons » trembler à notre aspect ces tyrans dont le » faste insultant nous mettait au- dessous » des animaux destinés à leurs plaisirs. »
Il est sans doute peu de malfaiteurs de profession qui ne se fassent implicitement ou explicitement de pareils raisonnemens ; il y a lieu de croire que parmi ceux qui font le mal il n'en est aucun qui le fasse sans supposer qu'il y est autorisé par quelque
motif qui lui paraît légitime. Ce seront des sophismes tant que vous -voudrez; mais ces sophismes égarent ou subjuguent la raison , et déterminent la conduite morale.
Ceux que renferme le passage que nous venons de citer sont très - grossiers sans doute; mais ils n'en sont pas moins capables de séduire l'ignorance et même le faux savoir. Quel remède opposer à leur influence sur ceux qu'ils égarent? Est-ce de maltraiter ceux-ci , de leur infliger des peines afïlictives , de leur faire subir les supplices les plus atroces? En seront-ils plus éclairés sur l'illégitimité de leur conduite, et ces exemples préviendront - ils la même erreur dans les autres? j\'est-ce pas, au contraire, les porter à croire qu'on n'a pas de bonnes raisons à leur donner , puisqu'on emploie de pareils moyens , par conséquent les confirmer dans leurs erreurs , et les rendre plus contagieuses?
Quand ou s'est assuré de la personne des malfaiteurs et qu'on les a mis dans l'impossibilité de nuire , qui pourrait dire qu'un
(58) intérêt vrai pris à leur position, une instruction appropriée ne fussent pas plus susceptibles de les détromper, de les ramener à l'ordre, que les moyens employés jusqu'à ce jour?
Pourraient-ils regarder la société comme leur ennemie lorsque, pouvant user des représailles les plus cruelles , ils la verraient s'intéresser à leur sort , leur donner des marques non équivoques de sa bienveillance , de sa généreuse compassion , et 'ne travailler qu'à les rendre dignes de ses bienfaits ?
En faisant de la patrie une Médée qui plonge ses mains dans le sang de ses enfans égarés ou coupables , n'effacez-vous pas 1 image vénérée de la mère commune pour y substituer celle d'une furie , à laquelle vous voulez qu'on obéisse par la crainte et par la terreur? Au lieu de provoquer le dévouement à ses lois, par cette horrible métamorphose , n'appelez - vous pas , au contraire , les résistances , les infractions et les désordres qui en sont la conséquence?
( 5gO CHAP1TR.E VI.
Suite des chapitres précédent.
S'il est de l'intérêt de l'humanité qu'on ne rende pas le mal pour le mal , la maxime qu'il ne faut pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit, s'accorde avec cet intérêt, en n'exceptant pas ceux qui nous ont fait du mal de la règle qu'elle établit. Le système pénal, qui fait de la vengeance un droit et de la punition un acte de justice , est donc en contradiction avec le principe fondamental de la morale universelle ^ et s'il est vrai , comme on Ta dit , que que tout ce qui est immoral est impolitique, rien n'est plus impolitique que le système pénal; car rien n'est plus immoral qûé ce système.
Une règle de conduite non moins recoin-
mandée que celle de ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit , c'est qu'il faut abhorrer le crime et plaindre le criminel y maxime également absolue et inconditionnelle, c'est-à-dire qui ne fait exception d'aucun criminel,, et qui veut que tous soient l'objet de notre pitié.
On ne suppose pas qu'on puisse abhorrer le crime sans abhorrer et détester en même temps le criminel ; mais ce sont deux choses très-distinctes , et qui ne doivent pas être confondues ; car l'action diffère de l'agent , et l'agent diffère de l'action : il n'y a donc pas de contradiction à ce qu'on abhorre l'une et qu'on plaigne l'autre. C'est l'habitude de la pénalité qui nous fait rapporter au criminel le sentiment d'horreur que l'action criminelle doit seule nous inspirer ; car , en devenant criminel, le premier ne cesse pas d'être homme , c'est-à-dire de participer à notre nature, et par conséquent ne perd pas le droit de nous intéresser.
Plaindre le criminel , c'est plaindre le malheur qu'il a eu de le devenir , en cédant
(61 ) à des passions ou à des erreurs qui l'ont écarté du droit chemin de la vie , et qui l'ont rendu l'ennemi de ses semblables et de lui-même. Cette disposition, loin d'exclure l'horreur du crime, la suppose nécessairement ; car , sans cette horreur du crime, de quoi plaindrions - nous le criminel ? ÎNous nous figurons qu'il nous est naturel de le détester, de l'abhorrer ; mais c'est à l'habitude du système pénal que nous devons cette manière de voir et de sentir.
Cela est si vrai qu'avant l'introduction de ce système, cette confusion du crime avec le criminel dans un sentiment commun d'horreur et d'aversion n'avait pas lieu ; la pitié s'étendait à-la-fois sur le coupable et sur sa victime. C'est ainsi qu'on en usa,, si nous en croyons l'Ecriture, avec le premier meurtrier : on ne le punit point ; il s'exila luimême des lieux témoins de son fratricide.
Un passage d'Euripide dans l'une de ses tragédies prouve que cet éloign émeut du meurtrier fut pendant long-temps la seule chose qu'on exigeât de lui. a Anciennement,
» est-il dit dans ce passage, nos pères avaient » arrêté que quiconque aurait souillé ses » mains dans le sang d' autrui eût à ne plus » se montrer dans le pays. 77 n était pas per- » mis de lui ôter la vie comme il l'avait ôtee » à un autre. »
Cette conduite ne suppose-t-elle pas le double intérêt dont nous venons de parler? Pourquoi ne voulait-on pas que le coupable se montrât dans le pays? N'était-ce pas afin que sa présence n'ajoutât point à l'affliction de ceux qu'il avait privés d'un père ou d'un ami , et, d'un autre côté, afin qu'elle ne l'exposât pas lui-même à des réactions vindicatives?
On pratiquait donc alors , sans l'avoir érigée en principe, la maxime qu'il faut abhorrer le crime et plaindre le criminel. 11 s'ensuit que cette pitié pour les criminels , qui, selon Montesquieu, sont les plus malheureux des hommes , est dans notre nature non faussée par l'habitude de la pénalité.
Si vous doutez de l'assertion de Montesquieu relativement aux criminels; si vous
(65 ) ne les croyez pas les plus malheureux des hommes > mettez-vous un moment à leur place; supposez-vous voleur, assassin, empoisonneur, incendiaire, et voyez si, indépendamment de toute crainte des peines , vous ne vous trouverez pas et ne serez pas le plus malheureux des hommes ?
On dira peut-être qu'il en est qui ne sentent point l'horreur de cette situation, et qui goûtent dans le crime une tranquille paix; mais en supposant cette insensibilité', ils n'en sont pas moins des objets de pitié : l'humanité ne commande pas moins de les plaindre, comme nous plaignons, au physique , ceux que la gangrène ou le dérangement de leurs facultés rendent insensibles à leurs maux. Xous n'en devons pas moins tâcher de ramener la sensibilité dans leur économie morale , d'où elle a été bannie par des sophismes , de faux raisonnemens , tels que ceux qu'a indiqués Beccaria. 11 ne s'agit donc pas de les punir, de les maltraiter, de les égorger, mais de les éclairer : Pœna errantis est doceri.
Qu'on lé^ écarte de la société pour un temps, ou pour toujours s'ils ne reviennent pas de leurs erreurs , comme on en écarte les fous , les maniaques , les enragés , dans leur propre intérêt , pour les empêcher de se faire du mal à eux-mêmes ou d'en faire aux autres , et non pour les punir de celui qu'ils peuvent avoir fait; mais qu'on n'oublie pas qu'ils sont hommes , à quelque degré qu'ils se soient rendus criminels.
Les circonstances ont sur la conduite de l'homme une influence qu'on ne saurait contester. Le plus honnête homme du monde peut-il s'assurer qu'il aurait été ce qu'il est s'il était né parmi des voleurs , des brigands et des assassins? Les jurés et les juges, assis sur leur tribunal , peuvent-ils se répondre qu'ils ne seraient pas sur le banc des accusés si les antécédens de leur vie actuelle avaient été ceux des individus qu'ils sont appelés à juger?
Cette considération ne devrait-elle pas nous porter à regarder la bonne conduite de nos semblables comme un bonheur dont nous avons à les féliciter , et celle des autres
comme un malheur dont nous avons à les plaindre ; c'est-à-dire , à tacher de les retirer par des moyens appropries à ce but?
La conduite de l'homme n'est pas préordonnée par une nécessité de nature , comme celle des animaux. Si certaines circonstances lui ont fait adopter un certain genre de vie, dont d'autres circonstances lui font apercevoir le vice ou l'erreur , il peut spontanément le quitter, l'abandonner et en adopter un autre : c'est une suite naturelle de son intelligence et de sa liberté; on ne peut donc pas le considérer comme incapable de s'affranchir des dispositions malfaisantes par sa propre volonté, et comme condamné par sa nature à persévérer dans ces dispositions.
Le célèbre anatomiste (i) qui veut que certains individus naissent avec des penchans vicieux, qu'il attribue à leur organisation, est cependant forcé de convenir que ces penchans ne sont pas irrésistibles; et l'on sait
i) Le docteur Gall.
que Socrate, qu'on a regardé et qu'on regarde comme le plus sage des hommes, avouait qu'il était né avec de pareilles inclinations, mais qu'il les avait réprimées.
Il n'y a donc point d'incorrigibilité proprement dite, et il n'est aucun malfaiteur qu'on puisse déclarer incorrigible ou inamendable.
ïl est connu que dans un pays voisin , où la déportation pour certains délits a été substituée à d'autres genres de peines, plusieurs des malfaiteurs qu'on a déportés se sont conduits dans leur nouveau séjour de manière à mériter l'estime et l'approbation des honnêtes gens.
Si l'homme peut toujours être homme de bien après avoir été homme de mal, quel droit avez-vous de prévenir en lui ce changement en l'immolant à ce que vous appelez la vindicte publique? N'en résulte-t-il pas que la peine de mort est injuste envers le coupable comme envers l'innocent, et qu'indépendamment des méprises auxquelles sont exposés vos jugemens, méprises que la peine
(67 ) de mort rend irréparables, vous n'avez pas plus le droit de l'infliger au coupable , que de l'infliger à l'innocent (i) ?
(i) M. Philipoji de La NIagdelaine a publié un Manuel épistolaire dans lequel se trouve insérée une lettre d'une dame qui a beaucoup écrit sur l'éducation, mais dont les ouvrages ne sont guère lus aujourd'hui, c'est Madame Le Prince de Beaumont. Elle dit , dans cette lettre , qu'étant à la campagne , elle eut occasion d'y voir un bon religieux âgé de plus de quatre-vingts ans, qui lui raconta qu'une quarantaine d'années auparavant, il avait été mandé pour disposer à la mort un voleur de grand chemin. On l'enferma dans une petite chapelle avec ce malheureux, et tandis qu'il l'exhortait à se repentir, il s'aperçut que celui-ci l'écoutait à peine et qu'il était distrait ; il lui en demanda la cause : « C'est, répondit 33 le pénitent , la pensée que , si vous vouliez , vous 33 pourriez me sauver la vie; il ne s'agirait que de met- 33 tre votre chaise sur l'autel, que nous pourrions 33 transporter au pied du mur, vous monteriez sur la 33 chaise et moi sur vos épaules, d'où je pourrais gagner » le toit par la fenêtre qui nous éclaire. 33 Le religieux fit d'abord quelques difficultés; mais , sur l'assurance éfue lui donna le malfaiteur de changer de conduite et
Une opinion assez commune, c'est que l'homme est naturellement méchant; mais
de vivre en honnête homme s'il avait le bonheur d'échapper à la mort, il finit par se prêter à la proposition qui lui était faite, et la chose réussit complètement.
Après cette évasion , le religieux remit l'autel portatif à sa place , et resta tranquillement sur 6a chaise jusqu'à ce que le bourreau, venant chercher le criminel et ne le trouvant pas, demanda ce qu'il était devenu : « Apparemment c'est un ange , dit le religieux, 35 car il est monté au ciel par cette fenêtre : au reste , 33 je n'en étais pas le gardien. »
Vingt ans après, ajoute la dame , ce religieux passant par les Ardennes, se trouvant égaré dans le temps que le jour finissait, une façon de paysan l'ayant examiné fort attentivement , lui demanda où il voulait aller, et l'assura que la route qu'il allait prendre était fort dangereuse- il ajouta que , s'il voulait le suivre, il le mènerait dans une ferme qui n'était pas fort éloignée, où il pourrait passer tranquillement la nuit. Le religieux se trouva fort embarrassé : la curiosité avec laquelle cet homme l'avait regardé, lui donnait des soupçons 5 mais considérant que* s'il avait quelque mauvais dessein , il ne lui serait pas possible d'échapper de ses mains, il le suivit en tremblant. Sa peur ne fut pas de longue durée , il
il est facile de voir que c'est une erreur que le système pénal a puissamment accréditée ;
aperçut la ferme dont le paysan lui avait parlé , et cet homme, qui en était le maître, dit en entrant, à sa femme , de tuer un chapon avec les meilleurs poulets de la basse-cour, et de bien régaler son hôte.
Pendant qu'on préparait le souper, le paysan rentra suivi de huit enfans , auxquels il dit : « Mes en- 33 fans ! remerciez ce bon religieux , sans lui , vous 33 ne seriez pas au monde , ni moi non plus : il m'a » sauvé la vie. 33 Le religieux se rappela les traits de cet homme , et reconnut le voleur dont il avait favorisé l'évasion. Il fut comblé des caresses et des actions de grâce de la famille 5 et lorsqu'il fut seul avec cet homme, il lui demanda par quel hasard il se trouvait si bien établi, ce Je vous ai tenu parole, lui dit » le valeur; et déterminé à vivre en honnête homme, 33 je vins en demandant l'aumône jusqu'à ce lieu , qui 33 est celui de ma naissance ; j'entrai au service du 33 maître de cette ferme, et ayant gagné ses bonnes 33 grâces par ma fidélité et mon attachement , il me 33 fit épouser sa fille , qui était unique. Dieu a béni 33 les efforts que j^ai faits pour être homme de bien ; 33 j'ai amassé quelque chose , vous pouvez disposer de 35 moi et de tout ce qui m'appartient 5 et je mourrai 33 content à présent que je vous ai vu et que je puis
car, si l'homme était méchant et malfaisant de sa nature, il ferait le mal pour le mal, sans autre motif que celui de satisfaire le
» vous prouver ma reconnaissance! » Le religieux lui dit qu'il était trop payé du service qu'il lui avait rendu, puisqu'il faisait un si bon usage de la vie qu'il lui avait conservée ; il ne voulut rien accepter de ce qu'on lui offrait j mais il ne put jamais refuser au paysan de rester quelques jours chez lui, où il fut traité comme un prince. Ensuite, ce bon homme le força de se servir au moins d'un de ses chevaux pour achever sa route, et ne voulut point le quitter qu'il ne fût sorti des chemins dangereux, qui sont en grand nombre dans ces quartiers.
Nous ignorons si cette anecdote est vraie dans son ensemble et dans ses détails 5 mais elle n'est jDoint hors de vraisemblance , cpmme elle le serait*, s'il n'était pas dans la nature des choses qu'un malfaiteur pût s'amender et devenir homme de bien. Nous pouvons donc la tenir pour vraie, et raisonner dans cette supposition.
Combien de malfaiteurs n'a-t-on pas fait périr, qui se seraient peut-être conduits comme le fermier des Ardennes , si on les avait laissés vivre , et si on avait cherché à les ramener à l'ordre par des moyens ap-
(7' ) besoin naturel de sa méchanceté : et c'est ce qui nest pas.
Une autre preuve que cette disposition
propriés à cette fin? Ne sont-ce pas autant de gens de bien qu'on a immolés par anticipation?
On croit que, pour détruire le malfaiteur, il faut détruire sa personne j mais dans le fait que nous venons de citer, et qui sans doute n'est pas le seul de son espèce, la personne de l'honnête fermier, du bon père de famille , était identiquement la même que celle du voleur de grand chemin , et cependant celui-ci n'était plus dans cette personne j il avait cessé d'exister; il était mort, aussi mort que s'il avait été étranglé ou décapité. Il n'est donc pas nécessaire de détruire la personne pour détruire le malfaiteur.
La sentence n'ayant pas été exécutée, supposons qu'un beau jour on fût venu enlever ce bon fermier à sa femme, à ses enfans, pour le traîner au supplice, est-ce le voleur de grand chemin qu'on aurait fait mourir? Non 5 car on ne fait pas mourir ceux qui sont déjà morts. C'est donc le bon laboureur, l'honnête fermier, qu'on aurait atrocement immolé.
Dans un parlement où il était d'usage de faire exécuter les criminels pendant les vacances, on nous a assuré qu'une femme avait été oubliée dans la pri-
( 7^ ) n'est point inhérente à sa nature, c'est qu'il est susceptible de se repentir du mal qu'il a fait : car d'où viendrait à l'homme cette sus-
son. Elle était devenue la servante du concierge depuis une douzaine ou une quinzaine d'années 5 elle allait et venait sans qu'on eût rien à lui reprocher , lorsqu'on découvrit qu'elle avait été condamnée à mort, et on la fit exécuter!
Ne pouvait-il pas en arriver autant au fermier des Ardennes • et, comme nous venons de le dire , n'estce pas un homme de bien qu'on aurait fait mourir, et non un voleur de grand chemin?
N'en est-il pas de même toutes les fois qu'on fait périr des malfaiteurs qui se repentent, ou qui se repentiraient et changeraient de conduite si on les laissait vivre ; et comme il n'en est point de l'amendement desquels on puisse avoir la certitude , en est-il un seul auquel on puisse légitimement ôter la vie?
L'homme pouvant toujours se modifier, changer de conduite, devenir ce qu'il n'était pas, par la liberté qui lui est naturelle, on ne peut pas, quelle qu'ait été jusqu'alors sa méchanceté , ou , si l'on veut, sa scélératesse , le considérer comme un être essentiellement malfaisant, ni par conséquent le détruire
ceptibilitë si, en faisant le mal, il agissait selon sa nature? Comment , dans cette hypothèse, ce mal pourrait-il donner lieu à ces reproches intérieurs , à ces objurgations de la conscience qui tourmentent les malfaiteurs, quelque soin qu'ils prennent de les étouffer?
11 n'y a donc point dans l'homme de méchanceté innée; c'est une disposition accidentelle qu'on peut comparer à une maladie qui nous saisit et qui peut ensuite nous quitter par la cessation de sa cause. Il s'ensuit que ceux qui sont attaqués de cette maladie du mal, si nous pouvons nous exprimer de la sorte, étant guérissables, et pouvant revenir à la santé morale, la raison ,
comme on détruit un loup , un tigre , ou toute autre bête malfaisante de sa nature.
Les malfaiteurs sont , comme nous l'avons déjà dit , des malades à guérir, à séparer de la société tant que dure leur maladie, et non des hommes à égorger, comme on l'a cru jusqu'à présent, et comme on le croit encore.
( 74) la justice et l'humanité veulent qu'on agisse à leur égard comme on agit envers ceux qui sont atteints de quelque maladie physique. La même considération ne permet pas d'imprimer sur l'homme cette tache indélébile d'infamie dont on flétrit les criminels : car l'homme peut commettre des actions infâmes; mais heureusement il ne peut pas, si nous osons le dire , sinfamer lui-même : c'est à quoi s'opposent l'excellence et la dignité de sa nature morale , qu'il ne peut altérer ni changer, quelle que soit l'infamie de ses actions, et qui commande le respect, indépendamment de ce que sa conduite peut avoir d'odieux ou de méprisable. C'est la confusion du crime avec le criminel, dé l'acte avec l'agent, qui a fait introduire l'usage de ces flétrissures pénales, sans qu'on se soit douté et sans qu'on se doute encore de la fausseté de leur application. Le fait est qu'en déclarant un homme infâme un tribunal déclare ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être; c'est, à proprement parler, un faux judiciaire.
Vouloir que l'homme soit infâme à raison de ses méfaits , ce serait vouloir que l'or fut moins pur , moins précieux , parce qu'on en aurait fait un vase de nuit au lieu d'en faire un ouvrage d'ornement et de parure.
Ajoutons qu'au lieu d'appeler dans ceux qu'on laisse vivre et qu'on marque du sceau de l'infamie ce repentir dont un de nos poètes a dit que Dieu fit la vertu des mortels, on les en éloigne au contraire, et on les voue à une incurable perversité, en leur ôtant le droit que leur bonne conduite ultérieure leur donnerait à l'estime et à la considération de leurs semblables.