CHAPITRE VI
Anatomie pathologique.
L'anatomie pathologique est relaliveraent plus avancée pour la pellagre sporadique que pour la pellagre endémique, et cela s'explique, jusqu'à un certain point, par la date à laquelle remontent la plupart des observations d'Espagne et d'Italie.
Outre les discussions hypothétiques qui, à cette époque, absorbaient entièrement les pathologistes, les autopsies consistaient plutôt alors dans la constatation de l'état extérieur des organes, que dans la recherche attentive des lésions histologiques.
L'examen dn tube digestif tout entier était rare ; l'examen du cerveau plus rare encore 5 l'examen de la moelle épinière tout à fait exceptionnel.
La pellagre sporadique, au contraire, ayant été étudiée plus tard , et presque exclusivement en France où la médecine possède une précision qu'elle n'a nulle part au même degré, son étude anatomique a dû profiter des précieuses tendances de l'époque actuelle, et s'établir sur des données plus exactes.
Des onze autopsies de pellagre sporadique qui ont eu lieu en France (en dehors des asiles d'aliénés) , cinq appartiennent à ma clinique. Elles ont été faites avec le plus grand soin, et tous les organes ont été scrupuleusement examinés.
ANATOIHIE PATHOLOGIQUE.
Autopsies de Reims. — Le cerveau était ramolli dans un seul cas ; il était sain dans les quatre autres.
La moelle était ramollie dans quatre cas; elle était saine dans un seul autre.
L'estomac a été deux fois le siège d'un ramollissement marqué et d'ulcérations à pic.
Les intestins ont présenté quatre fois une injection vive, coïncidant deux fois avec un ramollissement de la muqueuse de l'iléon, une fois avec uue éruption conlluente.
Autopsies de Paris. — Les six autopsies de Paris ont été faites par cinq observateurs différents.
Le cerveau examiné dans cinq cas a été trouvé sain trois fois, et ramolli deux fois.
La moelle était saine dans les deux seuls cas où elle ait été examinée.
L'estomac a été trouvé une fois ramolli.
Les intestins ont été quatre fois le siège d'une vive injection, coïncidant trois fois avec des érosions manifestes ; dans l'un de ces derniers cas, observé par M. Barth, on a compté jusqu'à vingt-trois ulcérations, sans caractère typhoïde.
Autopsies de Sainte-Gemmes.— B'ix autopsies d'aliénés pellagreux ont été faites a l'asile de Sainte-Gemmes, par M. Billod (1).
(1) Avant le travail de M. Billod, trois autopsies d'aliénés pellagreux ont été publiées, mais avec trop peu de détails pour qu'il soit possible de les comprendre dans la statistique générale.
Le cerveau, examiné dans un seul de ces trois cas, a été trouvé ramolli.
La moelle, examinée aussi une seule fois, a été trouvée saine.
Les intestins, examinés une seule fois, ont été trouvés ramollis.
L'estomac, examiné deux fois, a été trouvé deux fois ramolli.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Le cerveau a été noté sain huit fois ; dans les deux autres cas, il était le siège d'anciens foyers hémorrhagiques.
La moelle a été notée huit fois ramollie dans sa substance blanche, la substance grise étant à l'état normal. (Dans les deux autres cas, le rachis n'avait pas été ouvert.)
Les intestins ont été huit fois le siège d'une rougeur notable.
De ces faits, nous pouvons déjà déduire la statistique suivante, chez les pellagreux observés en dehors de l'influence endémique ordinaire :
Cerreau (sur vingt examens), quinze fois sain, trois fois ramolli, deux fois comprimé par un épanchement.
Moelle (sur quinze examens), trois fois saine, douze fois ramollie.
Tube digestif (sur vingt et un examens), quinze fois vivement injecté, cinq fois ulcéré.
Parmi les observateurs de pellagre endémique, MM. Brierre de Boismont et Gintrac ont seuls publié des résultats nécroscopiques, assez précis pour être invoqués dans la question.
Autopsies de Milan. — Sur cinq autopsies, au grand hôpital de Milan, M. Brierre de Boismont a trouvé : cinq fois le cerveau sain ; cinq fois la moelle épinière ramollie dans sa substance blanche ; deux fois l'estomac ramolli-, une fois les intestins ulcérés.
Autopsies de Bordeaux. — Dans sept autopsies pratiquées à la clinique de M. Gintrac, sur les pellagreux des Landes, on a trouvé trois fois le cerveau ramolli ; deux fois la moelle ramollie ; une fois les intestins ulcérés.
On est surpris qu'avec l'impulsion donnée depuis trente ans aux recherches cadavériques, celte nouvelle endémie n'ait pas fourni aux médecins du Midi de plus nombreux documents.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
« Voilà sept ans que j'étudie la pellagre, disait, en 1843, M. Mar- » chand, médecin des épidémies de la Gironde (1); il ne m'a pas été )) donné encore de pratiquer de nécropsie, et certes ce n'est pas les » cadavres qui ont manqué pour cela. Un seul médecin, le docteur » Fontans, a eu cette occasion, et c'était chez un noyé, par autorité » de justice. »
Depuis cette déclaration, c'est-a-dire depuis dix-sept ans, je ne vois trace d'aucune autre autopsie dans les Landes, et de tous les médecins des départements pyrénéens qui ont écrit sur la pellagre, M. Hameau fils est, je crois, le seul qui ait assisté a une autopsie, et encore était-ce à la clinique de Bordeaux (2).
Faits endémiques épars.— Pour n'omettre aucune des observations où il est fait mention des lésions anatomiques, nous citerons le fait du docteur Fontans où le cerveau est ferme et piqueté, les méninges opaques, le tube digestif rouge et ramolli -, un fait de Carraro où la substance blanche du cerveau était ramollie ; deux faits de Carswel où le tube digestif était rouge et ulcéré ; deux cas de Fantonetti où le
(1) Loc. cit. page 199.
(2) On s'étonnera moins de cette difficulté qu'éprouvent les investigations anatomiques dans les Landes, par le récit suivant qui indique le degré de civilisation de la contrée :
« Comme il meurt souvent des pellagreux dans notre pays, mon père a voulu plusieurs fois autopsier les cadavres qui avaient succombé, mais il n'a jamais pu vaincre la résistance des parents
> Le paysan de l'arrondissement de Saint-Sever, comme du reste celui de tout le département des Landes , n'a pas encore ressenti les bienfaits de la civiUsation. Il est d'une superstition, d'un fanatisme incroyables; les idées de magie, de sorcellerie, de maux donnés, régnent sur son esprit, comme si nous étions en plein moyen âge. Dernièrement, tous les journaux ont retenti d'un fait qui paraîtrait imaginé à plaisir, s'il n'allait être bientôt rendu authentique par un procès qui va se dérouler prochainement devant la cour d'assises de Mont-de-Marsan. Une vieille femme donna, vers la fin du mois dernier, une pomme à un enfant, qui, après l'avoir mangée, se sentit indisposé et éprouva
ANATOMIK PATHOLOGIQUE.
cerveau et la moelle étaient ramollis; deux cas do Gemello-Villa : dans l'un, tons les organes ont été trouvés sains ; dans Tautre, les corps olivaires, la moelle allongée et la moelle épinière étaient d'une telle fermeté, qu'ils avaient une structure presque tendineuse.
Il n'est pas besoin de dire quel peu d'importance on doit attacher a ces faits isolés, qui manquent, pour la plupart, des garanties d'exactitude et de précision nécessaires aux déductions scientifiques.
Aussi passons-nous sous silence les résultats tirés de la pratique de Strambio, de Fanzago, Chirlanda, Pasquali, Mandruzzato, etc., analysés avec le plus grand soin par M. Roussel, qui a signalé le vague de leurs investigations cadavériques et l'impossibilité d'en tirer aucune conclusion rigoureuse.
Usions anatomiques d'ordre secondaire. — Parmi les autres lésions le plus fréquemment signalées par les observateurs italiens ou français, il faut noter : l'engorgement des sinus de la dure-mère, l'injection, l'infiltration, l'épaississement et les adhérences des membranes du cerveau, l'abondance du liquide céphalo-rachidien, les epanchements séreux dans l'arachnoïde, les pseudo-membranes et surtout les adhérences du péritoine. '
Résultat général des autopsies. - Si nous réunissons maintenant toutes les autopsies que nous venons de passer en revue, on consta-
des coliques et des vomxssements. Les parents, le croyant ensorcelé, courent chez a bonne femme, et lui ordonnent, en la menaçant, de lever le sort qu e e a jete sur lui. Elle proteste en vain de son innocence, elle a beau dire qu elle ne possode aucun pouvoir surnaturel , on la saisit, on l'entraîne, et on a jette dans un four chauffé pour cuire le pain, doù on la retire presque en- Uerementbrulee. Deux jours après, elle succomba. Les meurtriers sont entre les mams de la justice, qui les a fait écrouer dans les prisons de Saint-Sever Ce fa,t s est passé à Batz, canton de Samadet.
Cazahan. Thèse sur la pellagre des Landes, 1848.
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tera un lait tiès-remarquable , c'est la fréquence des altérations cérébro-racliidiennes et intestinales dans la pellagre sporadique ou endémique , c'cst-h-dire la nouvelle preuve de l'identité parfaite des deux allcctions, quels que soient les lieux et les conditions où on les observe.
Ramollissement de la moelle. — Le ramollissement de la moelle frappe surtout l'attention par sa préférence pour la région lombaire et par sa localisation dans la substance blanche.
Sans contredit, le ramollissement des tissus est l'un des signes anatonnques les moins rigoureux, en raison de la difficulté qu'on éprouve à distinguer nettement les ramollissements purement cadavériques des ramollissements morbides ; mais ici aucune réserve ne peut être faite, car, d'une part, le ramollissement n'a presque toujours occupé qu'une région limitée delà moelle, et, d'une autre part, il était trop promptement vérilié et trop fortement prononcé pour provenir de la décomposition cadavérique.
Dans plusieurs de mes autopsies, la dilfluence était telle que la moelle s'échappait en bouillie a la simple incision de l'étui , et M. Billod a également noté que le ramollissement allait quelquefois jusqu'à la liquéfaction.
Lésions du tube digestif. ■— Les lésions du tube digestif n'ont été ni moins fréquentes, ni moins uniformes que celles du système nerveux, puisque dans vingt-huit cas nous trouvons notés l'injection, le ramollissement, l'ulcération de l'estomac ou des intestins (1).
(i) « Les intestins grêles présentent souvent plusieurs coarctations ; on di- » rait qu'Us ont été serrés par un fil, et c'est à peine si, dans ces points, on » peut faire pénétrer un stylet; dans un cas rapporté par Strambio, l'iléum » était le siège de sept rétrécissements de ce genre. »
Cotnpcndium de Méd. prat.
Je n'ai vu dans aucun cas ni dans aucune autre description cette coarctation intestinale qui, très-probablement, était toute exceptionnelle.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Lésions du système cutané. — Les altérations delà peau, examinées après la mort , ne dilTèrent pas , sauf la décoloration des tissus, de celles que nous avons signalées pendant la vie.
Squames irrégulières, variables dans leur épaisseur et dans leurs autres dimensions ; lamelles furfuracées semblables à celles de la rougeole ou de la scarlatine, et même du psoriasis et de l'icblhyose ; farine semblable à celle de l'érysipèle ou du pityriasis.
Epiderme rosé, fin, luisant, s'il est de nouvelle régénération, c'està-dire si Texamen alieu au printemps ou en été ; sale, terreux, épais, si l'examen a lieu tard, en automne ou en hiver, et surtout si l'affection date déjà de plusieurs années.
Derme plus ou moins épaissi dans les cas anciens, plus ou moins crevassé dans les érytbèmes très-intenses ou très- prolongées , où l'on voit des sillons profonds et revêtus de croûtes pénétrer jusqu'au tissu cellulaire (1).
Etat du sang. — Le sang, analysé par M. Roussilhe, chirurgien de l'hôpital de Casteinaudary, a été trouvé, comme dans la chlorose, pauvre en globules.
(1) On trouve dans l'ouvrage de M. Rayer, sur les maladies de la peau, une " description intéressante des altérations cutanées chez un pellagreux mort après douze ans de maladie, et observé par Fantonetti :
« La peau du dos des mains et des pieds ressemblait à du cuir; cette altération s'étendait à toute l'épaisseur de la peau; examinée à la loupe, elle présentait un grand nombre de crevasses irrégulières, peu distantes entre elles, se traversant à angle aigu, intéressant le derme et quelquefois même toute son épaisseur. Aux bords de quelques-unes de ces crevasses il y avait de petites croûtes jaunes et minces. Entre les crevasses envoyait des lamelles furfuracées d'un blanc sale, très-adhérentes et de forme irrégulière. L'épiderme était six ou huit fois plus épais qu'à l'ordinaire, brunâtre, craquant, friable , et ne pouvait être détaché facilement de la peau ; les couches sous-épidermiques confondues présentaient partout un aspect bigarré et étaient une ou deux fois plus épaisses que dans l'état naturel. »
ANATOMIK PATHOLOGIQUE.
Rapport entre les sijmplômes et les lésions. — Bien qu'on puisse, dans plusieurs de nos observations, rencontrer une certaine corrélation entre l'altération des organes et l'altération des fonctions, cependant celte corrélation n'est, il faut le reconnaître, ni assez précise ni assez constante pour qu'on ne doive pas regarder comme de simples jalons les résultats fournis aujourd'hui par l'étude anatomopathologique de la pellagre.
Ainsi, tandis que, d'un côté, nous voyons la rachialgie^ la titubation, la semi-paralysie coïncider dans certains cas avec le ramollissement de la moelle ; les vertiges, la démence coïncider avec le ramollissement du cerveau; ranore)!ie ou la dyspepsie coïncider avec des ulcérations de l'estomac ] la diarrhée avec le ramollissement de l'intestin, nous voyons, d'un autre côté, des digestions normales coïncider (obs. ii) avec des ulcérations à pic dans l'estomac et avec une éruption confluenle dans l'intestin ; une diarrhée incoercible depuis six mois (obs. v) coïncider avec une simple rougeur du bord mésentérique de l'intestin; une diarrhée dyssentérique coïncider (obs. xv) avec un estomac ramolli et des intestins 'a l'état normal ; le simple affaiblissement général coïncider avec un ramollissement complet de la moelle ; la persistance de la sensibilité coïncider avec une diffluence marquée de la substance blanche, etc. !
M. Billod a particulièrement insisté sur ce dernier point dans son premier travail , en faisant remarquer cette contradiction frappante entre les résultats cliniques fournis par l'autopsie du rachis et les notions fournies par la physiologie ; mais cette question me paraît devoir être réservée jusqu'à de plus nombreuses recherches.
Savons-nous, en effet, quel est le degré de consistance nécessaire à la substance blanche pour la conservation de la sensibilité, ou de la substance grise pour la conservation de la motilité?
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Savons-nous jusqu'il quel point un premier ramollissement morbide ne facilitera pas un ramollissement cadavérique?
Bornons-nous donc h dire que les lésions de l'estomac et de l'intestin , constatées par tous les observateurs , et que l'existence du ramollissement de la moelle, particulièrement signalé dans la région lombaire et dans les faisceaux postérieurs, constituent, sous le rapport clinique et physiologique, des données du plus haut intérêt qu'il importe de vérifier et d'approfondir.