‹ De la pellagre sporadique [electronic resource]Chapitre 58 sur 73 · MISÈRE · texte numérisé non relu

MISÈRE

La misère étant, par toutes les privations qu'elle entraîne, et surtout par la privation d'aliments réparateurs, une cause prédisposante de toutes les affections asthéniques,' se place si naturellement dans l'éiiologie de la pellagre, que je n'en ferais même pas mention, si le nom de mal di miseria qui lui a été donné en Italie, et qui s'est conservé en France, ne pouvait empêcher de reconnaître la maladie lorsqu'elle affecte des gens dans l'aisance.

Pour se. convaincre que la misère n'est pas la cause intime de la pellagre, il suffît de remarquer que dans septdes quatorze cas recueillis

ÉTIOLOGIE.

à Reims et dans plusieurs des autres cas sporadiques, les conditions d'hygiène générale et d'alimentation étaient très-satisfaisantes.

Il en est de même a l'état endémique, et quelques-uns des observateurs pyrénéens citent de nombreux faits analogues.

En dehors de ces faits particuliers existent, d'ailleurs, les faits généraux parfaitement mis en lumière aujourd'hui et d'après lesquels il faut bien reconnaître que des contrées pauvres et déshéritées se trouvent épargnées, tandis que d'autres très-riches et très-florissantes sont désolées par l'endémie.

Ajoutons que, quand on voit dans les grands centres de population ouvrière tant de misère et, comparativement, si peu de pellagres, on se demande comment on a pu considérer une influence aussi générale comme cause spécifique d'une affection aussi limitée.

Faute d'étudier suffisamment la succession des phénomènes, on confond trop souvent encore la cause avec reâ"et.

Or, la misère est aussi souvent l'effet que la cause de la maladie. De ce qu'un pellagreux arrive dans un état misérable, il ne faut pas en conclure que la misère aura été l'origine de la pellagre, car il pourra n'être devenu misérable que depuis la pellagre, et par le fait même de la pellagre qui, en détruisant ses forces, l'a empêché de pourvoir à ses besoins ; c'est ce que nous avons eu deux fois occasion de constater (obs. i et xi).

Pour ma part, quoique j'eusse vu six cas de pellagre survenus en dehors de la misère, et deux surtout dans les conditions de la plus grande aisance, j'avais été presque ébranlé, pendant mon voyage, par les médecins des Pyrénées qui m'objectaient qu'on peut être riche et avare ; qu'on peut avoir toutes les apparences d'une excellente hygiène et user d'une mauvaise nourriture; qu'on peut avoir, à la campagne, tout en paraissant dans Faisancc, une alimentation

MISiCRE.

trop peu variée et bornée surtout au lard rance, au pain de farine avariée, etc. (1).

(1) Le docteur Gazailhan, qui fait de la pellagre une étude approfondie, est surtout tellement convaincu de l'action d'une alimentation insuffisante comme cause intime de la pellagre, qu'il en fait non une règle avec ses exceptions, mais une véritable loi étiologique.

Voici ce qu'il m'écrivait quelques jours après notre entrevue dans les Landes :

« La population des Landes se compose de bourgeois et de colons. Les bourgeois sont les possesseurs du sol ingrat, que les colons cultivent moyennant une partie du rendement. Les bourgeois et les colons partagent les grains, ordinairement mal venus, de leur exploitation agricole et les mangent, avec cette différence que les bourgeois en usent comme d'un mets accessoire, tandis que les colons en font leur nourriture de chaque jour.

» Les bourgeois sont, en général, propres, bien logés, bien vêtus; ils sont rarement exposés aux ardeurs du soleH et vivent de pain de froment, de poisson, de volaille, de gibier, de mouton et autres viandes fraîches ou salées, qu'ils prennent en quantité suffisante et qu'ils arrosent de petit Bordeaux.

» Les colons, au contraire, sont exposés à toutes les vissicitudes atmosphériques, d'une malpropreté sordide, mal logés et couverts de haillons; ils se nourrissent exclusivement de bouillie de maïs ou de millet , de pain de' seigle et d'eau jaunâtre ; le lard rance, le beurre salé et les sardines de Galice, dont ils font un usage journalier, sont plutôt im condiment de leur maigre alimentation, qu'une de ses parties constituantes.

» Les colons et ceux qui vivent à leur manière ont seuls la pellagre ; tous les mdividusqui vivent comme les gens aisés sont complètement épargnés parla maladie.

» Pour que la pellagre se produise, il faut donc deux choses : la misère et 1 msolation. La misère est comme la cause déterminante et agit en débilitant ] organisme par la malpropreté et un régime insuffisamment réparateur. L'insolation est la cause occasionnelle qui modifie les humeurs prédisposées, de façon a faire éclater la maladie.

» Sans alimentation défectueuse, ou du moins insuffisante, pas de pellagre ■ et sans insolation, pas d'érythème caractéristique de cette affection.

> La peUagre attaque de préférence les laboureurs et les bergers, parce qu'ils sont aussi mal nourris et plus exposés au soleil que les gens de toute autre profession. »

ÉÏIOLOGIE.

Mon premier soin, a mon retour, fut donc de m'enquérir de nouveau, très-sérieusement, du genre de vie de mes pellagreux sporadiques, et Je sus delà manière la plus certaine que, sur sept pellagreux actuellement soumis à mon observation , à Reims et dans les environs, deux avaient toujours eul'alimentation variée des gens dans la meilleure aisance, et qu'un autre , grand chasseur , grand pécheur, était en même temps un grand -viveur, tout particulièrement ennemi du lard rance et des aliments médiocres.

Je répéterai, toutefois, au sujet de la misère ce que je disais au sujet du maïs avarié.

Evidemment, c'est la une cause essentiellement prédisposante de la pellagre, comme elle l'est du choléra, de la lièvre paludéenne, de la scrofule, etc., et nous ne révoquons nullement en doute les statistiques qui montrent la pellagre faisant , comme toutes les autres maladies, et surtout comme les maladies endémiques ou épidémiques, d'autant plus de victimes, que les années sont plus misérables.

C'est une cause prédisposante qui rendra plus active une cause occasionnelle, ou ce sera une cause occasionnelle dont l'action aura été facilitée par une cause prédisposante; mais ce n'est pas une cause spécifique, et il faut ôter a la pellagre le nom de Mal de Misère qui lui convient moins qu'a d'autres affections endémiques.

INFLUENCE SOLMRE.

Nous avons déjà constaté, au chapitre de la symptomatologie, l'innuence irréfragable du soleil sur la production ou sur la récidive des accidents cutanés. Cette action me paraît sinon aussi manifeste, du moins aussi réelle sur la production ou la récidive des accidents nerveux, et nous avons vu (obs. vin) la folie débuter brusquement par le fait de l'insolation, et des accès épileptiformes se reproduire (obs. XXXI et xxxviii) a chaque exposition des pellagreux au soleil.

INFLUENCE SOLAIUE. J j |

Peut-être des éludes ultérieures montreront-elles qu'il en est de même des accidents digestifs, et que l'insolation les détermine ou les aggrave comme les autres phénomènes pellagreux.

Mais ces faits, fortifiés les uns par les autres, prouveraient-ils que le soleil produit de toute pièce la pellagre et qu'on a eu raison de 1 appeler mal del sole ?

En aucune façon ! Le soleil darde plus fort au mois d'Août sur les moissonneurs qu'au mois de Mars sur les pasteurs et les résiniers des Landes, et cependant on n'observe habituellement pendant nos moissons ni l'érythème pellagreux ni la folie pellagreuse.

Il faut donc un principe morbide antérieur , une prédisposition interne, une aptitude spéciale, en un mot une autre cause intime, et ceui-là seuls qui ont ce principe pellagreux dont nous ignorons la nature, sont frappés par le soleil.

L'insolation agit alors comme cause occasionnelle, en développant ou en aggravant un ou plusieurs symptômes extérieurs d'un mal resté jusqu'alors a l'étal d'incubation ou à l'état latent.

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