LETTRE A M. RAYER
— Aussi, répondais-jc, n'est-ce pas le nom de la maladie qui m'étonne le plus, mais l'extrême sagacité du médecin qui l'a découverte. Que les praticiens des grands hôpitaux trouvent des symptômes nouveaux ou révèlent des maladies méconnues, rien ne paraît plus naturel, car il sulfit de se baisser dans nos salles pour y ramasser les plus précieux matériaux. Mais qu'un simple médecin de campagre ait tout seul, au milieu des plus grandes difficultés d'observation, signalé, avec une admirable clarté, une affection si complexe, voila ce qui me frappe et me confond. Encore si, au lieu de l'appeler mal de La Teste, on eût appelé la pellagre mal de Hameau, comme on dit mal de Pott, maladie de Bright, maladie d'Addisson !
— Je suis, encore ici, beaucoup moins étonné que vous, répliqua le docteur Gazailhan, car j'ai été l'intime ami de M. Hameau, et personne n'a pu mieux l'apprécier que moi. C'était bien le médecin par excellence , le médecin dans le sens le plus élevé du mot ; homme plein d'humanité et de foi dans la science, observateur plein de clairvoyance et de savoir. Si vous aviez pu, cher confrère, connaître comme moi cet esprit supérieur, vous seriez moins surpris qu'il ait découvert tout seul, dans une clientèle éparse et ardue, une maladie que les plus habiles médecins de Bordeaux n'avaient pas su diagnostiquer avant lui dans leurs grands hôpitaux, où abondait cependant, chaque année, la pellagre.
Absorbé, le lendemain, par l'examen des pellagreux, que le docteur Gazailhan voulut bien réunir pour moi, j'avais oublié mes doléances sur l'infidélité de l'histoire et sur l'ingratitude des hommes, lorsque , tout a l'heure, ces pensées me revenant a l'esprit, pendant les rêvasseries du voyage, mais il y a eu là, me disais-je, une véritable gloire médicale ! Mais ce médecin de campagne qui, au moment même où sévissait la doctrine de Broussais, reconnaît et décrit, le premier . en France , un mal dont les victimes se comptent par milliers dans plusieurs provinces, aurait dû trouver, après sa mort,
APPENDICMÎ.
le renom qu'il n'a pas eu pendant sa vie ! Mais c'est la une illustration du meilleur aloi , dont l'Association pourrait bien, ce me semble, perpétuer la mémoire!
Puis, dans mon rêve, l'Association commandait immédiatement un buste du docteur Hameau et l'érigeait sur une des places publiques de La Teste, ou mieux encore, sur la place de l'Ecole -de - Médecine de Bordeaux, avec cette inscription, que notre très-excellent et très-encyclopédique secrétaire général, Amédée Latour, se chargeait de traduire en style lapidaire :
Le déparlemenl de la Gironde, aidé par les souscriptions de tous ceux qu'intéressent les questions de science et d'humanité, a élevé ce monument à la mémoire du docteur Hameau, de La Teste, qui, en révélant un mal terrible répandu dans ces contrées, conduisit à en trouver le remède.
On objectera, peut-être, que la place de l'Ecole de Bordeaux doit être réservée pour y mettre, dans un lointain avenir, notre éminent confrère Gintrac; mais j'ai vu, en passant, qu'elle pourrait facilement donner asile a deux ou trois célébrités médicales, et il me semble que le modeste praticien de village, placé, en marbre, près du docte professeur de l'Ecole, produirait, soit sous le point de vue de l'architecture, soit sous le rapport de la justice et de l'émulation, l'effet le plus harmonique.
Voil'a mon idée, illustre maître -, comme elle vient de me naître à l'instant, et qu'étant seul dans mon wagon il n'y a pas d'objection possible, je suis comme tous les inventeurs , c'est-à-dire que je ne prévois pas d'obstacle à ce projet, surtout si vous voulez en prendre le patronage.
Voici, maintenant, puisqu'il me reste encore plus de cent lieues de loisir avant d'arriver a Reims, de quelle manière j'en concevrais la facile exécution :
LETTIUC A M. UAVEU.
ni
Le bureau de l'Association générale formerait la commission centrale d'organisation et nommerait une commission locale dont le docteur G in trac pour la Gironde, et le docteur Gazailhan pour les Landes, pourraient former le noyau primitif.
L'Académie de médecine abandonnerait, sans doute, volontiers ses jetons d'une séance pour perpétuer le souvenir d'un homme qui a été utile à la science médicale, c'est-à-dire à l'humanité.
L'Association générale, libérale comme l'indique la composition de son conseil administratif, fournirait une allocation d'autant plus importante, qu'il s'agit d'un médecin de campagne.
Aucune des Associations annexées n'hésiterait à imiter l'exemple de l'Association de France.
Les Conseils généraux des départements ravagés par l'endémie , ne refuseraient pas un signe de reconnaissance à celui qui a le premier révélé un si grand mal, et, enfin, bon nombre de nos confrères, toujours empressés de concourir à ce qui peut élever la profession médicale, se porteraient aussi souscripteurs.
Agréez , etc.
P. S. Veuillez, s'il se fait une liste de souscription , m'y porter pour la somme de cent francs.
H. LAXDOrZY,
Professeur de clinique médicale à l'Ecole de médecine de Reims,