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chromaliq lies qu'après y avoir srjourné quelque temps nu milieu de la ehambre oIjscuic, il iic juge plus commede prime abord: ainsi la chlorophylle d'un bouquet de feuilles y paraît d'abord blanche, mais on finit par la voir bleue, et la main elle-même se revêt de la même teinte.
Le côté purement physiolog^icfue reste tout entier à élucider, et c'est la partie la plus délicate. Il y a là des phénomènes mal connus de contraste par suite de l'influence spéciale des reflets particuliers à chaque flamme, etc. M. Ghevreul s'est fait construire, aux Gobelins, un appareil lui permettant de voir concurremment une même couleur à trois lumières différentes. Quand on y reg'arde un papier blanc, il semble blanc à la lumière solaire, jaune orang'é à la clarté de nos boug"ies ou du gaz; cependant on sait que, vu isolément avec ces carbures d'hydrog-ène, il redevient parfaitement blanc. Les feux du g-az sont moins orang-és que ceux de nos huiles; les substances blanches qu'ils éclairent n'ont dès lors pas la même teinte pour un œil expérimenté, attentif. Si nous exprimons par 1 le blanc d'une statue vue au jour, on trouve environ 90 ou 80 pour la couleur orang-ée de cet objet observé au g-az;, et 100 quand on l'examine à la lampe. M. Ghevreul croit que la lumière du soleil est elle-même colorée, orang-ée, tandis que la lumière électrique tirerait sur le bleu. Les diverses lumières, par leurs teintes propres, ne sauraient rester sans action sur la manière dont notre œil perçoit les couleurs, et elles s'influencent en outre les unes les autres quand elles sont en présence. Qu'on se promène dans Paris un jour de fêle nationale, le g-az paraît roug-e si, non loin, brûlent quelques feux de Beng-ale verts, alors que, ces feux cessant, il
redeviendra blanc et fera ressortir le ton rouge de la lumière des lampions. • '
— Quoi qu'il en soit, on ne saui'ait nier l'influence que la clarté artificielle exerce sur la perception des couleurs par les vues les mieux constituées; la lumière, plus jaune ou plus roug-e des lampes, modifie les teintes et les reflets. 3Iais ces variations, légères ailleurs, se remarquent également pour presque toutes les couleurs, tandis que, — chez lesindividus dont nous essayerions presque défaire une quatrième variété parce qu'ils n'ont pas encore la vue normale, certaines couleurs chang'ent seules ou se confondent avec les autres à l'éclaii'ag'e du soir. Le roug'e, le pourpre, le violet, le vert paraissent brunâtres; une même dég'radation brune recouvrira le tapis d'une table, le maroquin l'oug^e d'un porte-monnaie, la tranche roug'e d'un livre. Ces sujets pourront bien dire encore la vraie couleur des objets par expérience et mémoire; mais se trouvent-ils en présence de corps qu'ils voient pour la première fois, ils hésiteront, et leur trouble trahira celui de leur vision. Nous connaissons un oculiste disting'ué de Paris (\m,lesuir, ne peut discerner une lanterne verte d'une bleue. Le plus souvent d'ailleurs, ce seront, comme pour les vues normales, les nuances tendres, composées, de mode, qui échapperont à l'œil, ou dont l'appréciation ne sera tentée qu'avec hésitation. La même incertitude peut persister au plein jour, tout en ne suffisant pas à faire admettre l'achromatopsie proprement dite.
Le W Potton (1; dit que beaucoup de nég-ociants en soie on teinture, à Lyon, connaissent des jeunes g-ens pleinsde honne volonté, mais incapables d'harmoniser,
I Annale» d'oplUhalmolofiir. (.11.
-gode ménag-er des associations de diverses nuances, de créer des dispositions selon .les règ-les et la connaissance de l'art, La loi du contraste des couleurs n'existe pas pour eux, leur jug'ement ne pouvant s'exercer que sur un trop petit nombre d'éléments essentiels. Comme ils n'ont pas idée de l'échelle chromatique, il leur est impossible d'établir une saine et suffisante comparaison.
En vérité, et tout en faisant la part de l'éducation. Ton ne saurait dire ici que le manque de g-oût dépend exclusivement de la fausseté du jugement. 11 y a en plus perception imparfaite. Pour arriver au beau, il faut non-seulement de la justesse d'esprit, mais aussi un coup d'œil pénétrant qui n'omette rien dans les rapports harmoniques des œuvres de l'art. Le cas de M. Thuvé, dont nous parlons en note trois pag-es plus Iqin, montre bien qu'on peut, en possédant le sentiment de l'art, rester inapte à certaines perceptions colorées délicates.
M. Potton cite encore une dame qui, dans sa mise, dans tousles ornementsaccessoiresqu'elle portait, dansle choix de ses rubans, de ses fleurs ou autres colifichets, trahissait une discordance choquante : sa vue ne savait pas déterminei:, dans les ajustements principaux, la diseonvenance des rapports. Voyez du reste : parmi les fleuristes, les modistes, les couturières, presque toutes feront sag-ementce qui est tracé ; mais combien seront capables de se passer de g'uide et de surveillance? Les impnîssions extérieures de ces femmes ne sont pas toujours assez vives, assez justes pour donner naissance au sentiment du beau. Lorsque l'appréciation parfaite des couleurs manque, on ne peut arriver à un arrangement harmonique dans leurs associations principales suivant les règ'les de l'art ou les combinaisons de la mode.
— Sans entrer dans d'autres détails, reconnaissons combien l'achromatopsie est variée dans ses deg-rés, depuis l'individu qui ne connaît rien au delà du blanc et du noir, ou qui n'a jamais perçu que le jaune, ou qui vous nommera bleus les rideaux roug-es d'une chambre, jusqu'au sujet, non daltonien sans doute, mais dont la vue, presque normale pour les couleurs pendant le jour, cessera de l'être le soir, ou bien qui, abstraction faite du g"oùt et de l'éducation, ne sera pas susceptible de saisir les nuances délicates.
Qu'il me soit permis, en terminant, de faire observer que l'inég-alité dans nos jug-ements sur les couleurs ne paraît pas une des causes multiples susceptibles d'expliquer les différences bien connues dans la manière de peindre des diverses écoles : flamande, italienne, française, etc. Les uns préfèrent, il est vrai, les fonds gris, d'autres les roug'es^- les bleus ; mais ici, il s'ag'it non plus particulièrement d'un individu, d'une idiosyncrasie ; il s'ag'it d'une perception partag-ée par un g'rand nombre et relevant en grande partie de l'influence sociale extérieure. — Certainement l'interprétation des couleurs n'étant pas identique pour tous les yeux, nous concevons pourquoi quelques-uns chercheront ou éviteront telles ou telles nuances. «Les variétés, dit M. Elie Wartmann (l),dans la manière dont les diverses teintes sont jug*ées, expliquent plusieurs phénomènes psycholog-iques. Le sentiment harmonique des couleurs n'étant pas le même pour tous les hommes, on comprend que quekiues-uns préfèrent certaines nuances. Ceci rappelle l'excitation que l'écarlate produit chez un î^rand nombre d'animaux » (combats de laniraux).
Lij Mémoires de la xociélé de physùjue de Genéoe. l. XII.
Mais il ne faudrait pas exag-érer la portée de cette remarque et 1'; tendre à tout un ensemble d'observateurs. Sans doute que tous les peintres ne voient pas ég-alement les couleurs , et, — s'il n'existait une certaine somme d'individus, étrang-ers d'ailleurs à la peinture, pour qui le coloris est rég^ulièrement senti, — il serait impossible d'apprécier la notion plus ou moins exacte que tel ou tel artiste se fait du monde extérieur. Mais on doit aussi tenir compte des systèmes philosophiques et des penchants, alors surtout qu'il s'ag-it d'une école tout entière; les idées se trahissent, même chez l'individu en particulier, par des sensations analogues : les g'ens sensualistes verront, en g'énéral, les couleurs plus belles, moins rabattues.
« La nature extérieure, dit un critique, n'a de formes arrêtées que celles que nous lui prêtons; c'est notre œil qui en mesure la g-randeur, et la revêt de ses couleurs. C'est notre œil qui en précise la sonorité, et qui forme de ses mille bruits épars un concert harmonieux. Aussi chang-e-t-elle d'aspect et de forme avec la disposition morale où nous nous trouvons. »
L'observation ne paraît-elle pas applicable dans bien des cas, sinon à toute une école, au moins à tel peintre en particulier? L'harmonie d'un coloris reproduit le plus souvent une individualité. Dans un conte d'Hoffmann, le diable, dég^uisé en homme, se tient debout derrière un artiste qu'il regarde peindre un paysag*e. et lui dit : « Mon ami, vous çtes amoureux. — A quoi voyez-vous cela? — A la manière dont vous peignez ces arbres. »
Fréquence de l'achroma.topsie. — Les daltoniens sont plus nombreux qu'on le croirait, en ne comprenant
(l'ailleiirs pas dans leur nombre noire variété. Parmi nos amis, nous en avons peut-être, sans le savoir, qui cachent avec soin celte infii'jnité dont ils sont honteux, évitant de se prononcer sur les couleurs, de peur de la faire découvrir. L'amour-propre les pousse au secret que l'exercice, l'éducation, l'habitude leur, permettent de conserver. La plupart des hommes atteints de celte mystérieuse bizarrerie visuelle passent pour avoir et ont en effet une excellente vue; ils aperçoivent les objets de très-loin, et voient parfaitement ceux qui se trouvent à leur portée : contours, reliefs, ombres, rien ne leur échappe, et cependant ils sont privés plus ou moins du secours qu'offre la diversité des couleurs, du charme qu'elle a pour les yeux.
En outre, si ce défaut de la vision est si peu connu que beaucoup de médecins, même aujourd'hui, je n'ose pas dire en ig-norent encore l'existence, mais n'en ont jamais observé le moindre cas, c'est que ceux qui en sont atteints ne le soient parfois eux-mêmes, faute d'occasion de reconnaître leurs bévues (1; ou même, si le mal est lég-er, appartiennent à des professions semblant exclure rachromatopsie (2).
Bien que ce soit là une de ces affections pour lesquelles on fréquente peu les chniques, l'achromatopsie est assez
Sommer raconto lui-môme l'anccdole avant larjuello il ignorait son imperfection sisueilc. Il se trouvait dans une rue Irès-fréquentôo, quand i vint u pleuvoir : en voyant s'ouvrir une foule de parapluies (les parapluies étaient encore d'étoffe roujïe), il s'écria, ù la grande hilarité de ses amis: «C'est comme un Ijeau cicI bleu. »-Nous avons vu le curé de notre observation VI ne s'apercevoir (lu'accidenleilement do sou daltonisme, ou plutôt ne pas s'être trouvé antérieurement dans la nécessité do 1 avouer. Nous avons enfin vu le Noël ne se reconnaître daltonien (lu'à ^8 ans, et fortuitement.
• i; M. Chcvreul mecite le faitsuivanl : En I8i?,, il lit la ronnaissanccde y\. Thuvé, cficf d'une célèbre maison de rubannerie, et qui, pendant vincl ans. fit la mode à Paris. Or. un homme no tient pas la mode aux aboîs
commune à Paris pour que nos g-rands oculistes ne daig-nenl plus en relever les observations, sachant surtout qu'elle est ineuralDle. Les cliniques ang-laises comptent beaucoup plus de daltoniens encore.
Dalton estimait le nombre des daltoniens de 8 à 12 pour 100. Kelland, sur 150 étudiants qui suivaient ses cours de mathématiques, en a vu 3 ne pouvant discerner le roug-e du vert. Prévost dit 1 pour 20, Seebeck mentionne 5 cas sur 40 habitués d'un frvmnase de Berlin. Wilson a compté 1 daltonien sur" 30 à 35 étudiants d'Édimbourg", et 1 sur 17 à 18 soldats de la même ville : ces chiffres sont à prendre en considération, car il a expérimenté sur 1154 hommes de troupe.
On peut adopter, pour moyenne des daltoniens, 1 sur 25.
Étiologie. — La seule cause vraiment connue de l'achromatopsie, telle que que nous l'avons définie, c'est l'hérédité.
L'hérédité, comme l'a montré Szokalski, a lieu par les femmes, par les descendances féminines. Elles en reçoivent le g-erme de leur père et le transmettent à leur fils. On connaît à peine quelques observations (Scott, Philosophical transactions of the royal society of f.ondon, notamment; notre observ. IV peut-être, etc.), oij la transmission eut lieu par le père.
Les femmes transmettent, mais, — à notre quatrième
quand il n'a pas de goût, et le goût est qualité rare, môme parmi les tailleurs, les modistes, les couturières. M. Tliuvé composait lui-même ses rubans, qu'il donnait à exécuter à Saint-Élienne. Et cependant il avait toujours des doul(!s sur certaines combinaisons chargées de couleurs; il ne connaissait pas le violet quand on le lui montrait séparément, tout en le percevant dans le cercle chromatique; isolément le bleu-violet lui semblait gris. (Voy. la note de la p. 7).
variété près, que nous avons vue se confondre avec la vision normale, — elles restent indemnes. Toutefois, il existe des exemples, rares il est vrai, faisant exception. Tel est le cas remarquable cité par Florent Gunier (1).
Observation XX. Il s'afyit d'une dame belge, de Mons, incapable de discerner le bleu foncé d'avec le cerise. S;i mère et ses deux sœurs offraient la même im[)erfection. De ses six enfants, son fils voyait comme la majorité des hommes, mais ses cinq filles héritèrent de son déHuit visuel. L'aînée de ses filles eut quatre enfants, dont deux filles présentant encore le daltonisme de leurs mère et jjrand'mère. La seconde mit au jour un garçon et une fille, celle-ci également daltonienne. La troisième n'engendra qu'un garçon qui perçut correctement les couleurs. La quatrième ne se maria pas.. La cinquième laissa un fils myope, mais jugeant sainement de toutes les teintes du spectre. — Fci, bien que l'observation pèche par les détails, la transmission exceptionnelle sur les femmes est flagrante.
Donc, en g-énéral, affection innée, héréditaire par les femmes; cause prédisposante bien établie, le sexe masculin..Je ne sais en vérité pourquoi M. Fano, à la pag-e 53 du tome II du Traité de Vidal (de Cassis), fait l'achromatopsie plus commune chez lés femmes. Un fait inattendu est même à remarquer, c'est que l'homme paraît plus sujet aux diverses anomalies de la vision; noua en verrons tout à l'heure une application à propos de la pseudochromesthésie .
D'ailleurs, comme les autres affections héréditaires, l'achromalopsie n'est pas fatale : elle n'atteint pas nécessairement tous les enfants mâles d'une même famille, par cela seul que le père maternel en a été affecté. "
Heureu.sement, en outre, comme pour toutes les im-
'Ij Annales d'orulistirine, t. 1, p, il7, \H?,). - Los autres observations •firès lesqueli.îâ une femme auniit été ad' •ctéc de daltonisme sont va^uos WKirlé.,'3 : teilRSsonlceile de d'Hombrcs-Firmas qui la rapporte par
'.ui-(lire, celle de Butter, do .Scott, de Witllocli-Nielioli. Wilsoa cite six
cas d'achroniatopsie chez le» femmes.
perfections traiisinissibles, l'innéité vient, tôt ou tard, arrêter cette influence avunculaire se propag-eant pendant plusieurs filiations seulement, 11 paraît probablf^ cependantque, dans les familles daltoniennes, si quelque membre a échappé à l'hérédité, il pourra devenir achromatopse sous l'effet d'une cause déterminante. Témoin lè sujet de notre observation XXV. Deval {Maladies des yeux) raconte le fait suivant : «Sous l'influence d'une hémiplég-ie et d'une amblyopie double, Poiré, horlog-er, presbyte, perdit la faculté de discerner le roug-e; il voyait en jaune le pantalon gvnrance des soldats. Son père n'avait jamais pu disting'uer le roug-e. »
L achromatopsie intéresse constamment les deux yeux à In fois, fait important pour le diag-nostic.
Toutes les autres causes invoquées à la chai^g-e du dal tonisme sont incertaines. Ainsi, lesyeux bleus ne paraissent pas plus atteints que les noirs, les myopes plus que les presbytes; ainsi encore, c'est accidentellement, chez un ou deux sujets tout au plus, qu'on a constaté un cercle gTis autour de la pupille et sur un iris gTis, de la mydriase ou dilatation permanente de la prunelle, une opacité derrière cet orifice, de la nyctalopie, de l'héméralopie, de l'hémiopie, trois affections doni nous avons dit un mot préi^édemment, etc.
L'achromatopsie frappe indistinctement toutes les classes de la société, Je me souviens encore d'une soirée d'intimes chez Horace Vernet; ce g-rand maître racontait comment l'empereur de Russie, Nicolas, ne pouvait disting'uer certaines couleurs et avait, par suite, modifié à plusieurs reprises l'uniforme de ses armées.
On pourrait se demander si l'achromatopsie est plus commune en Europe, dans la race blanche que dans les autres races; enfin si, comme on le crut long'temps pour
la sypliilis, c'est une maladie des temps modernes.
Song'ez que les daltoniens ig-norent souvent eux-mêmes l'imperfection de leur vision, et vous ne vous étonnerez pas si les auteurs anciens et les voyag-eurs des contrées exotiques ne font pas allusion à l'achromatopsie. Il est plus vraisemblable de croire à un défaut d'observation qu'à l'existence exclusive aux Européens de cette étrang-e perversion des sensations colorées. En Europe, bien que les études sur ce sujet n'aient pas été partout poursuivies avec une ég-ale attention, il paraîtrait, d'après Szokalski du moins, que les individus de provenance romaine, comme les Français, les Espag^nols, les Italiens, sont plus indemnes xjne ceux d'orig-ine g-ermanique : Suisses, Ang-lais, Allemands. Il est certain, d'après nos propres relevés, qu'on compte plus de daltoniens en Ang-leterre qu'en France.
Diagnostic. — A vrai dire, l'achromatopsie, telle que nous l'avons définie, ne peut se confondre avec aucune autre anomalie, ni avec aucun état morbide de l'œil, pas même avec les cas acquis dont nous aurons à parler, et (^ui se relient toujours à un certain deg-ré d'amblyopie. Voyons cependant dans ces deux sortes de troubles visuels, ceux qui auraient quelque rapport avec notre sujet. Ce sera l'occasion de dire un mot d'autres affections oculaires intéressantes, et dont l'étude serait peutêtre capable d'éclairer l'orig-ine si mystérieuse de la cécité des couleurs. Nous terminerons en nous occupant de l'achromatopsie acquise, qui se rapporte plus spéciarnent à notre sujet.
Il sera facile de fliscerner l'achromatopsie d'avec les c.oidmn accidentdles, — visions colorées anormales, momentanées, non permanentes, consécutives à l'éblonissement
par une lumière vive, dues h une réaction plus ou moins lente de la réline cong"eslionnùe, et g-énéralement distinctes du \)hônomène du contras (e successif (p. 26), parce que ce dernier est un fait normal comme le contraste simultané et le mixte. Chacun peut se donner, dans des conditions bien connues, ces sensations colorées anormales, \ine ?nnnière intermittente et pendant un temps limité (ce qui disting-ue ce phénomène de la chroopsie). Ainsi, chaque fois qu'on reg-arde fixement un objet éclairé placé sur une surface de teinte sombre, ou bien encore le soleil, puis qu'on ferme les yeux pour les porter ensuite rapidement sur un autre fond de couleur blanche, l'on ne larde pas à percevoir une imag-eplus ou moins nette de l'objet contemplé d'abord , mais offrant des teintes irisées ou parfois, comme dans le contraste successif, une couleur complémentaire. Après avoir considéré un carré de drap roug'e sur un fond noir, vous voyez, les yeux clos ou portés sur un carton blanc, une image verte (1). — C'est ce que BufTon nomnie le phénomène des couleurs accidentelles, mot fort impropre, car il n'y a là rien d'accidentel, c'est une loi dont on ne connaît pas encore assez la formule. Les couleurs que j'appellerai consécutives avec plus de raison, cessent au bout d'un certain temps (variable avec l'intensité lumineuse et la durée de la contemplation), pendant lequel on voit l'impression primitive remplacer alternativement l'impression secondaire. Ces visions prennent encore naissance quand l'œil, fatig-ué par l'observation prolong-ée d'un
(I) La fatigue de la réline est loin, je le répète, de donner toujours la couleur complémentaire. Un botaniste de mes amis, M. Pét..., de Moscou, après une lecture attentive de plusieurs heures, voit le passage qu'il lit teint de vertel se dél;ichant sur un fond tout noir. Ce vert s'expliquerait peut-être d'ailleurs par la teinte orangée de dos éclairages usuels (p. 88).
objet coloré et fortement éclairé, examine un autre objet d'une couleur différente, fait anaiog'uc, mais non complètement identique à celui du contraste mixte, dont nous avons parlé dans notre avant-propos. Ces fantasmag'ories colorées, perceptions subjectives comme les nomment les Allemands (voyez note 2 de la pag-e 22 ), pliysiolog-iques comme dit Goethe, s'observent aussi quand les yeux se ferment après avoir contemplé des objets blancs : « On voit alors plusieurs couleurs, une centrale qui s'efface peu à peu à partir du bord, et tout autour des couleurs irisées qui s'étendent v'ers le centre (1). »
L'abbé Laborde a étudié récemment {les Mondes^ 1866, n° 14) un phénomène particulier paraissant se rattacher au fait de couleurs consécutives : « Quand un point lumineux frappe le reg^ard et disparaît tout à coup, la sensation qu'il a produite ne s'éteint pas subitement; elle persiste dans l'œil un tiers de seconde, d'où les phénomènes qui s expliquent par la persistance des impressions lumineuses... Dans la lumière blanche, les couleurs les plus réfrang-ibles (avant-propos, p. 6) paraissent plus persistantes que les autres et de plus elles ag-issent avant les autres, en sorte que l'œil décomposerait la lumière blanche en dispersant ses couleurs sur divers temps, de même que le prisme la décompose en les dispersant sur différents points. » Faisant tourner un disque de métal qui reçoit de la lumière solaire, et reg-ardant d'un seul œil, l'auteur voit « l'imag-e blanche envahie successivement par le bleu, le vert, le rose, le
(1) Seguin, Comples-rendiis de iAcad. desscienc, •18b8— Voyez encore, sur les couleurs accidentelles: Comiitcs-rendus de riiislilul, I8;jl (2" p., p. 642). 1852 ii'" p., 767, et 2" j)., p. 470;; i858 (2" p., p. 198); Observations de physique, puma] (174;i. p. 17^), 273, 291, ot 1787, p. 407), etc.
blanc, le verl, le bleu. Après le dernier bleu, et par des vitesses toujours croissantes, il n'aperçoit plus qu'une surface blanche. Toutes les couleurs commencent sur le contour de l'imag-e, sauf le dernier bleu qui naît au centre. »
La chromopsie {jj^Si[j.ct^ couleur; orTecrOai, voir) ou chroopsie ou DÎsion colorée des objets incolores^ improprement nommée parfois cA/'M/;67e, est une sensation de l'œil bien distincte de l'aclu^omatopsie, si l'on se rapporte à notre définition. Ici il y a soit trouble dans les org-anes charg-és de réfracter la lumière, soit action spéciale d'un agent morbide introduit dans le sang-, soit enfin affection inflammatoire de l'œil. Le sujet a perpétuellement des impressions colorées, mais défectueuses. Les objets, quels qu'ils soient, sont jaunes ou verts ou bleus, ou entourés d'un arc-en-ciel. On peut citer comme exemple la chroopsie de l'ictère, des alcaloïdes, de la santonine. La chrooYJsie s'observe quelquefois en effet dans la jaunisse. Rostan l'admettait. Frerichs, dans son savant Traité des 'maladies du foie, mentionne des ictériques voyant tout en jaune. Consécutivement à l'ictère g'rave, les malades peuvent aussi voir tout en jaune.
Ce sont là d'ailleurs des faits très-rares, que souvent l'on conteste même encore (1). Cependant, puisque le sang-, infecté par la bile, déverse alors, dans toutes les sécrétions, la matière colorante du liquide hépatique, on ne comprend pas pourquoi les milieux de l'œil ne seraient pas pénétrés par le même pig'ment biliaire. Nous avons voulu nousTcnseig-ner àcetégard.
Sur plusieurs recherches cadalvériques faites avec
(1) M. Galezowski (Thèse, 1866, p. 49) en mentionne trois cas fortconcluanls.
soin, les unes sont restées nég-atives ; deux fois seulement il nous a été donné de développer, avec l'acide azotique, la teinte verte caractéristique, dans l'humeur aqueuse. D'autre part, en interrogeant un gTand nombre d'ictériques, nous croyons être arrivé à ce résultat que, si l'ictère débute brusquement, le malade est exposé à A'oir jaune dans les premiers moments. Il se passe là un phénomène que nous comparerions volontiers à la sensation d'un individu qui, portant tout à coup des lunettes jaunes, verrait d'abord les objets de la même teinte, puis s'habituerait assez à ce nouvel état pour jug-er sainement des couleurs. Récemment encore , dans le service de M. Piorry, se trouvaient deux femmes ictériques, dont l'une (n" 28) a vu jaune toute une journée, l'autre ayant conservé cette sensation huit jours durant, avec des phénomènes de myodésopsie (mouches volantes).
Reconnaissons cepeudant à nouveau que la xanthopsie (vue en jaune) est rare dans ï ictère, et citons comme autre exemple de sa possibilité le curé dont l'histoire nous a été transmise par Valsava ; frappé d'ictère à la suite d'un accès de colère, il voyait tout en jaune.
Bayle parle de pestiférés qui croyaient tous les objets et jusqu'à leurs habits entourés des teintes de l'arc-enciel (1). Mackenzie mentionne une personne pour qui tout était vert; elle avait une blessure à la cornée, avec chute d'une portion de l'iris (2). Le D"" Patouillat relate le cas de cinq sujets empoisonnés par la jusquiame et qui, plusieurs jours, soutinrent que ciiaque substance avait un fond écarlate (3). Les personnes
(1 ) Expérimenta de coloribus, p. 1.
(2) On tbe diseuses of thr, eye, p. 8f)-2.
(3) rhilosopldcnl transactions, l. XXXIX, p. Ub.
Goubcrt. 7
soumises à la belladone ont parfois cette vision des objets avec les teintes de l'arc-en-ciel. Les frères Katzinsky, professeurs à Moscou, ont, il y a cinq ans, essayé sur eux-mêmes l'effet des divers alcaloïdes à différentes doses non toxiques : ils ont constaté que les objets observés dans ces circonstances paraissent teints souvent d'une couleur spéciale, selon l'alcaloïde absorbé (1). Un malade que M. Rambaud traitait de la g*outte par la vératrine (20 pilules avec : vératrine, 0^',03; sulfate de quinine, 1 gr.; extrait d'opium, 0^'',10), vit un jour le mur tout roug-e, puis devint aveug-ledeux heures; nous avons constaté la même perception roug-e avec une dose moindre de vératrine.
L'auteur qui s'occuperait de cette action spéciale des alcaloïdes devrait d'ailleurs, à mon avis, ne pas s'empresser de conclure à propos de celles de ces substances reconnues mydriatiques, c'est-à-dire susceptibles de dilater lapupille. Elles ne donnent peut-être des perceptions irrisées qu'en découvrant le cristallin, lentille que l'on sait chromatique sur ses bords (voyez cependant à la seconde pag-e de Y origine de f achromatopsie les expériences au sujet des cataractes). Il y a là des recherches délicates que jusqu'ici nous avons, pour notre part, à peine ébauchées. On sait même classiquement que la lumière entrée dans l'œil peut, en certaines circonstances, rendre visibles divers objets contenus dans cet admirable et mystérieux org-ane : comme exemple de ces perceptions entoptiques^ je puis citer les vaisseaux de la rétine, les mouches volantes (myodésopie), etc. (2).
Mais, à propos de l'influence des médicaments sur
(1) D'après nos expériences, la quinine serait sans action ; inutile d'ailleurs de parler de la confusion de la vue dans l'intoxication quinique.
(2) Voyez sur ces perceptions VOptiq. physiol. d'Helmholtz, S 18.
les perceptions colorées, on doit avant tout citer la santonine. Ceux qui sont soumis au semen-contra voient fréquemment le roug'e couleur orang-é, et le bleu couleur vert. Une jeune fille à qui Brenner (1) avait prescrit de la santonine apercevait tout en jaune.
Cette perception, jaune le plus souvent, parfois bleue ou verte, de la part des malades faisant usagée du principe cristallisable de VArtemisia semen-contra est un fait bien connu, s'expliquant sans doute par une coloration identique du sérum sang-uin et des humeurs oculaires , puisque l'urine est , dans les mêmes circonstances, colorée en citron ou en orang-e, sans aucune participation de la bile. Edm. Rose, l'ancien chef de clinique de Virchow, a publié sur ce sujet d'intéressantes recherches, et il n'a trouvé dans l'œil aucune lésion matérielle (2).
(1) Oestr. Zeitschr. /'. jrrakt Heilkunde, 1855, p. 300.
(2) Sur cette action spéciale de la santonine, la bibliographie est riche. Nous citerons :
1854. Gazettemédic, n" 21, 27 mai, p. 313. G.Zimmermann : Sur une action
particulière de la santonine.
1855. Unionmédic, n° 66, et Gazette médic, n° 20. Zimmerraann: Sur la
santonine. Idem, Annales d'ocul., t. XXXVI, p. 89.
— Gazette médic. , no 44, p. 093. Knoblanck : Action de la sant. sur la me (extrait de Deutsche Klinik]. Idem, Annal d'ociU., t. XLIII, p. 126.
1836. Moniteur deshôp., no 110. Wittcke : Singulier effet du semen-contra. 18.57. Annal d'ocuL, t. XXXVII, 2Mivrais., p. 93. Chev. de Brennes : Vision en jaune après l'emploi de la sant.
1858. Moniteur des hôp., n" 97, p. 73. Martini : Act. de la sant. sur la vision.
— — n° 112, p. 893, et Gazette des hôp., n° 28, p. 112.
Lefebvre: Act. de la sant. sur l'œil.
— .humai de Dresde, 8, p. 33. Merbuch : Ueber die Wirlmngen des Santonins.
1859. Gazette méd., n" 14, p. 220. Phipson : Ar.l. de la ■tant, sur la nue.
1860. Gazette des hôp., n" 52, [>. 20."). Giiépin : Act. de la sant. sur la nue.
— Bulletin de thérap., n" 58. p. 500 et 519. Giiepin : Emploi de la sant. dans les mal. internes de l'œil.
En 1865, j'ai observé à l'Hôtel-Dieu, dans le service de xM. Vig'la, une poitrinaire qui se plaig'nit quelque temps de voir, par instants, tous les corps en jaune; objets noirs comme blancs, bleus ou roug-es, ne lui paraissaient que des nuances du jaune, tout en prenant parfois pour elles les nuances de l'arc-en-ciel. M. Galezowski n'a trouvé aucun désordre à l'ophthalmoscope. Le même auteur a constaté un fait identique sur un phthisique, chez M. Grisolle (1).
Dans la choroidite, il n'est pas très-rare que les malades voient les objets en roug-e. Les g-laucomateux voient vert; ou bien, en même temps que la vue s'affaiblit, qu'il y a tension considérable de l'œil, douleurs intra-orbitaires, etc., les objets lumineux paraissent teints de cercles colorés, chrupsie due à la compression du nerf optique. Le phénomène d'arc-en-ciel peut se rencontrer ég-alement dans les névrites optiques (2), mais alors il persiste les yeux fermés, ce c[ui n'a pas lieu dans le glaucome, et ce qui nous amène aux pho-
— Journal de Schmidt, bd. 106, p. 160 (303). Rose, Betz, Lehrmann:
Ueber Santoniu.
— Rose, Ueber die Farbenblindheit durch den Genuss der Santonsaûre, 3 taf., Berlin.
ISol. Union méd., n° 29, p. 464. Rose : Eœpér. sur la sant. — Idem, Bulletin de thérap., t. LXI, p. 234.
— Annal, d'ocul., t. XLV, r. 199. Franceschi : De l'act. de la sant. sur la vision et de ses causes.
— Gazette hebdom., t. YIII, p. 370. Gavasse, Accidents produits par le semen contra.
— Gazette deshôp., n" 79. Idetn.
1863 Union mèd., 28 nov., p. 411. NoUa, Delà sant. prise à l'intérieur.
(1) Thèse, 1865, p. 50.
Annales d'ocul., 1863, mai et juin, p. 203. J'en observe en ce moment un beau cas chez une syphilitique de 22 ans voyant presque toujours devant les objets des flammes rouges, des paillettes d'or, des gerbes bleues, etc.
topsies des amaurotiques donl nous allons parler.
La photopsie («jiûç lumière, o({/iç vue), — qui se confond ici avec la chroopsie vraie, sans troubles matériels, telle que nous l'avons vue déterminée par l'ictère ou la sanlonine, — est la perception de lueurs blanches ou colorées, non permanentes, à la suite de désordres anatomopatholog'iques de l'œil. Mackenzie cite un jeune homme de 19 ans, atteint d'amaurose, c'est-à-dire dont la vision était abolie, et accusant néanmoins la sensation de spectres roug^eâtres, M. Galezowski (1) parle aussi d'un amaurotique (atteint d'ataxie locomotrice avec atrophie de la papille) qui voyait des lumières très -blanches, bleues ou roug'es, « apparaissant subitement comme l'éruption d'un volcan, bien que sa vue fût complètement éteinte. » La photopsie s'observe ég^alement dans l'inflammation de l'iris {iritis), dans la choroïdite, les ophthalmies internes, la kopiopie, etc.
On a appliqué le même terme photopsie aux traînées lumineuses souvent visibles, surtout dans l'obscurité, par le fait d'une cong-estion momentanée de la rétine, à la suite d'un long' travail, le soir principalement,à la loupe montée, au microscope, ou même quand la vue a été fatig>uée d'une vive lumière. Mais nous rentrons ici dès lors dans les cotdmrs accidentelles ou consécutives précitées.
A la suite de contusion ou de commotion cérébrales, de chute sur la tôle, décompression violente du g-lobe de l'œiL on peut de môme, ou perdre pour plus ou moins de temps l'appréciation exacte des couleurs rachromatopsie acf[iiise, fausse, dont nous parlerons plus loin : Observ. XXV), ou voir les corps revêtus de nuances brillâmes, roug-e de feu, écarlate.
1 Thèse, 186o, p. 48.
Ici pourrait être rattaché un phénomène décrit par M. Piorry (voyez notre Bibliographie, p. 41), et qu'il nommait autrefois irisalgie, bien que l'iris ne fût pas malade. Après chaque repas, ce g-rand clinicien est pris d'une mig'raine caractérisée par des brouillards devant la vue, auxquels fait place un petit cercle tremblotant, et brillant des couleurs de l'arc-en-ciel sur le côté seulement : ces lumières diminuent à mesure que le cercle s'agrandit, puis surviennent des vomissements que M. Piorry ne saurait prévenir sans mang-er à nouveau quelque peu. La plupart des g-ens atteints de mig-raine voient ainsi les objets entourés de cercles colorés, et d'un seul œil si la migraine intéresse un seul côté.
MM. A. Quag-lino et A. Scarenzio, dans un récent travail sur la rétinite syphihlitique (papille pig-mentée, dég"énération pig-mentaire et atrophie de la rétine, etc.), ont décrit, parmi les symptômes fonctionnels, la photophobie, la vue de taches noires {scotomes), ou de g-lobes de feu, la chroopsie et la pseudochroopsie, l'obscurcissement de la vue, plus tard l'héméralopie. Plusieurs fois nous avons rencontré de ces pauvres victimes de l'amour, se plaig-naut beaucoup moins de leur vue s'affaiblissant un peu chaque jour, avec grande lenteur et avec rémission d'ailleurs, que des boules colorées, des éclairs, des feux d'artifice, éclatant devant eux jour et nuit, yeux ouverts ou fermés. A tous les deg'rés del'amblyopie, dans la rétinite, la rétino-choroïdite, etc., le malade est susceptible de percevoir certaines couleurs ou, nous le verrons plus loin, de n'en pas disting'uer certaines autres. La conjonctive même, gTâce au mucus quibaig-ne l'œil, peut amener des sensations irisées, identiques, mais d'une façon intermittente.
Nous avons parlé des photopsies de l'amaurose. Nous
n'insisterons pas autrement sur les perceptions de couleurs sans objets déterminants. Il y a là hallucination (1).
(l) « Perception d'une sensation dont l'objet n'existe pas. Elle est indépendante des sens externes, puisque les aveugles peuvent présenter des hallucinations de la vue. Les symptômes se produisent donc dans cette partie du cerveau oii, à l'état physiologique, les sensations externes sont transformées en internes. » Jousset, Acad. des scierie, 29 avril 1864. — Nous recommandons à cet effet les bizarres et longues pages insérées par Savigny dans les Mêvioires de V Académie des sciences (t) juillet 1838, et 28 mars 1839) ; bien que ses yeux soient tenus, depuis quatorze ans, dans une complète obscurité par un bandeau, il voit sans cesse devant lui, comme l'amaurotique précité de M. Galezovvski, des lumières intermittentes qu'il nomme néphéîides ou nuages, et qu'il subdivise en pj/rophis, hydrophènes, phénicées, pyroles, amphidisques (cercles bleu-indigo), ocydisques (cercles d'un blanc pur), héliades (fantômes lumineux à contreapparence noire), etc. C'est une photopsie nerveuse et convulsive.
Aux sensations lumineuses imaginaires, qu'on nomme aussi photopsies, se rattachent les phosphènes ou spectres dus à la pression sur le globe oculaire (cette pression explique sans doute les perceptions de la migraine) et même les impressions colorées dont nous avons parlé comme consécutives à toute congestion du nerf optique, de la papille, de la rétine; bluettes bleues ou blanches, passant comme des éclairs, comme les mouches volantes, comme les pluies d'or du syncbysis étincelant; flammes et clartés uniformes, etc.
Sur les hallucinations de la vue, voyez :
18d0. Gaz. méd., p. 52. — Macdonald, lîemarq. sur un spectre indiquant une légère obliq. du cristallin par rapport à Vaxe de l'œil.
— .Journ. des conn. médico-chir., février, p. 73. — Szokalski, Rech. sur
les hallucinations.
— Lancette française, n" 94 et p. 105, 108, 125. — Falret, Sur les illu-
sions de la vue et les hallucinations.
— Revue de méd. clin., t. VIII.— Gerdy, Rech. sur les sympt. locaux des
sensations dans les maladies.
— Union méd., p, 78. — Lusanna, Hallucin. de la vue par l'atropine. 1851. Union médic, n" 111. — Brouteller, Pseudesthésie.
— .fourn. des conn. médico-chir., octobre, p. 520.
1853. .Journ. de Schmidt, n° 3, p. 382. — Blumroder, Hallucination. 1835. .Schncpp, Aberrations du sentiment (thèse). 1856, Lancette française, n" 1. — Baillarger, Hallucin.
1856. — n° ^i. — .\udéB, Des divers modes de perception.
— n" 90. — Moreau, Hallucin. de la vue et de l'ouie.
— .Annales d'ocuL, t, XXXVI. no 112. j». 139. — Idcier, Obs. d'hatlncin.
cixuelles.
Les autres sens peuvent présenter des phénomènes analog-ues chez les personnes affectées de moijilité nerveuse exag-érée. Le D' Charrier cite (1) le cas d'une dame de 40 ans atteinte de maladie inflammatoire de la matrice qui, depuis l'âg-e de 15 ans, entendait sans cesse un bruit de soufflet dans les oreilles. Après son mariag-e, qui eut lieu à 22 ans, ces bruits prirent le caractère de voix lointaines, de murmures vag*ues. De confus qu'ils étaient d'abord, ils devinrent plus nets, plus distincts : sans avoir d'ailleurs aucune affection de l'ouïe, la malade entendait sans cesse des paroles injurieuses ou déplacées, le matin, le soir, à l'ég'lise, en voiture, à la campag^ne. Harcelée enfin, elle confia le tout à son médecin qui, par un traitement à la fois moral et physique approprié, put triompher et de la maladie utérine et des hallucinations sympathiques de l'ouïe. — H y a bien là hallucination, dans l'acception que nous avons déjà adoptée et que nous adopterons tout à l'heure encore pour ce mot (pag'e 116).
Nous pouvons rapporter ég^alement certaines illusions
1856. Monit. des hôp., n°l"24, et Bull. gén. de thér., t. II. p. 373. — Idem.
— Moreau (de Tours), Hallucin. interne de la vue et de l'ouie.
— Journ. de Schmidt, d. 92, Hagcn, et p. 178, n" 930, Koch.
— Ann. médico-j)sychologiq., t. II, p. 579.
— Legrand du Saulle, Hallucin. de la vue et de l'ouie.
1857. Revue de Ihérap. médico-chir., n» 19, p. 508. — Poitlevin, De l'ivresse
et de ses hallucin.
1858. Union méd., n" 16. — Lettre à M. Desmarres sur un cas de névrose
oculaire (photophobie nerveuse comparable aux hallucin. de la vue).
1860. Monit. scient., n» 32, p. 261. — Armand, Hallucin. dues à une gastralgie et à une dysepsie.
— Gazette deshôp., p. 170. — Auzouy, Cas très-remarq. d'hallucin. des
cinq sens.
— Gaz. hebdom., t. VIII, p. 39, — Brierre de Boismont, Des hallucin.;
Hecker, Ueber visionen.
(1) Bulletin général de thérapeutique, 30 novembre 186'».
sensorielles ayant, cette fois, comme pour la chroopsie, leur point de départ dans des sensations normales, mais perçues par des org-anes où l'équilibre de la sensibilité est rompu. Cette plus ou moins g'rande aptitude à ressentir vivement des impressions a été nommée sensibilité nerveuse exagérée, hystérie^ nervosisme. Elle produit des aberrations fort variables ; tantôt la sensibilité est diminuée, obtuse {(lysesthésie) ou abolie même {anesthésie) ; tantôt elle est excitée outre mesure [hyperesthésie). Or, c'est à la dysestliésie ou perversion , altération de la faculté de sentir, qu'il faut rapporter le cas de ces malades que blesse la vue de certaines couleurs. Il y a pholo phobie (horreur de la lumière) pour ces couleurs, comme chez cet homme dont parle Hays dans The Summary of the transactions of Philadelphie (1845-1849), qui, à la suite de carie dentaire, ne pouvait voir un tablier blanc sans se trouver mal. D'autres sens offrent les mêmes phénomènes, témoins ces femmes qui ne sauraient entendre certains sons musicaux sans en être incommodées.
— La pseudochromesthésie (^(j/euâvi,- faux, xpû^aa couleur, alV;e-/;cri? sensibilité) est une illusion de la vue, sous l'influence de laquelle la notion psychique de certains chiffres, des lettres de l'alphabet et de ses composés, ne peut avoir lieu sans réveiller instantanément dans l'esprit une idée de couleur spéciale, inhérente à chaque chiffre et à chaque lettre en particulier ou à leurs asso ciations, que la perception en soit objective ou bien idéale. Nous aurions certainement accusé la crédulité des observateurs si nous n'avions relevé nous-môme un fait de ce g-enre (1) sur un jeune homme de 30 ans,
(1) C'est ce que Mackenzie (t. Il) nomme, avec Gornaz, hypercliroma-
fort intellig-ent, professeur de littérature russe dans un lycée de Moscou, maintenant en Sibérie : pour lui, et de tout temps, à chaque nom de jour était attachée une couleur, à chaque nom de mois une autre couleur, et ce malg-ré lui, en dépit des démentis railleurs de ses amis. Le D' Ghabalier a lu (1), à la Société des sciences médicales de Lyon, un cas intéressant de pseudochromesthésie observé sur un médecin : je crois intéressant de le rapporter avec les réflexions consécutives, dont on appréciera certainement l'exactitude, bien que leur long-ueur nous détourne encore de l'achromatopsie proprement dite.
Observation XXI. «Depuis un temps qu'il ne peut fixer et qui se perd dans la période nébuleuse de l'évolution de son intelligence, ce confrère se rappelle que toutes les voyelles lui paraissent colorées de différentes teintes, et que les noms comme les mots ont une coloration spéciale, nuancée d'après les divers assemblages de voyelles qui servent à les composer. Une particularité, ici très-importante à remarquer, parce qu'elle aidera à faire comprendre la nature d'une perception aussi étrange, c'est que les voyelles, comme caractères d'imprimerie, ne sont pas réellement colorées, il les voit très-bien imprimées noires; mais, soit que l'idée de la voyelle se présente à son esprit sans en avoir la représentation matérielle, soit qu'elle se détache sur une feuille d'impression, il ne peut en avoir Ja notion sans qu'aussitôt elle ne lui apparaisse en réveillant l'idée d'une couleur spéciale. Chaque composé de diverses voyelles a de même une nuance particulière, laquelle est généralement beaucoup plus nettement classée dans sa mémoire que le mot ou le nom lui-même. Ainsi il lui arrivera d'oublier le nom d'une personne, mais jamais la couleur de ce nom, et c'est à l'aide de cette même couleur que souvent il pourra retrouver le nom qui s'y est idendifié.
«Les voyelles sont seules colorées ; les consonnes lui paraissent des lettres mortes, inanimées et tout à fait secondaires. A représente une
topsie, dans laquelle le sujet» attache l'idée d'une couleur à telle ou telle classe d'objets. »
(1) Journal de médecine de Lyon, 1864.
coloration noire très-foncée, E est {^ris, I est roiiçe, 0 est blanc, U est glauque. Parmi les chiffres, 5 et tous ses multiples se terminant par 5 sont rouge-vermillon, 7 est vert, 9 est noir, 2 et tous les chiffres se terminant par un 2 (12, 22, etc.) sont blancs tirant sur le gris. Dimanche lui représente la couleur blanche, samedi. rouge clair, mercredi rouge pâle, les autres jours rouge intense. Juin est très-coloré en rouge, juillet est d'un rouge légèrement nuancé, août est glauque ; tous les mois qui se terminent par la désinence bre, comme septembre, sont couleur gris de terre. Les noms, et surtout les noms propres, ont, comme je l'ai déjà dit, une coloration spéciale, nuancée d'après l'assemblage des voyelles qui les composent et d'une couleur d'autant plus accentuée qu'une ou plusieurs voyelles y prédominent et y sont répétées plus souvent. Mon nom lui paraît d'un rouge foncé, couleur de sang veineux, à cause de la prédominence de l'I et de l'A, l'un rouge, l'autre noir ; celui du D'' Ollier, au contraire, lui paraîtra d'un rouge vermeil, d'un rouge artériel, parce qu'ici se trouvent réunies les voyelles 0 blanche et I rouge. Et notez que cette coloration attachée à chaque nom lui arrive d'une manière instantanée. Non-seulement la réflexion n'y est pour rien, mais il lui serait impossible de distraire son esprit de cette idée de couleur. Il est une lettre qui joue plus particulièrement un rôle dans ce genre d'illusion, qui plus que les autres est des plus accentuées et qui a pour lui un charme spécial. C'est la lettre I; c'est elle surtout qui détermine les nuances qu'offrent les divers composés dont elle fait partie et qui lui semble, pour ainsi dire, illuminer les passages imprimés oi!i elle domine. Elle arrive même à détourner son esprit lorsqu'elle est souvent répétée dans une page d'impression qui alors lui paraît tout en feu; celte espèce de vision devient parfois des plus fatigantes, entraîné qu'il est malgré lui, pour ainsi dire, à reconnaître tous les mots dont il fait partie dans la feuille qui se trouve sous ses yeux. L'impression d'un livre est, ou un grand secours, ou un obstacle pour la rapidité de conception du sujet qu'il étudie ; les éditions de Masson qui lui paraissent d'une teinte gris-tendre, uniforme, ne nécessitent souvent pour lui qu'une ou deux lectures, tandis que les éditions classiques de Baillière, qui lui parai.ssentd'un rouge noir, comme le nom de l'éditeur lui-même du reste, et dont les caractères semblent chevaucher et s'embrouiller entre eux, fobligenl à une attention des plus fatigantes, et à relire plusieurs fois le même passage pour le classer dans son esprit.
« Ce confrère, d'ailleurs, comme je l'ai dit, jouit d'une bonne santé physique, et il croit avoir eu jusqu'ici la libre jouissance de ses facultés intellectuelles, quoique dans son enfance il ait été sujet à plusieurs illusions que quelques aliénistes considèrent comme des hallucinations. Élevé dans des conditions anormales pour son âge, par de vieux parents
dont les récils du temps passé exallaieiil son imagination, loin de tout jeune camarade, il passait, de la vie libre des champs, pendant la belle saison, dans un appartement où, pendant l'hiver, il n'avait souvent, pour toute distraction et pour tout exercice, au coin d'une croisée, que la contemplation de la neifi;e qui tombait et de quelques rares passants dans une rue de petite ville, pour s'endormir le soir aux récits plus ou moins fantasmagoriques de voleurs ou de revenants. Aussi les créations fantastiques de son esprit, concentrées dans un centre si restreint et si peu animé, ne lui firent pas défaut; il serait trop long et inopportun de les rapporter ici, je n'en citerai qu'une, parce qu'elle a duré longtemps et qu'elle dépendait d'une illusion du goût et de l'odorat. Dans certains pays, quand un habitant meurt, on sonne son agonie à midi, heure traditionnelle où l'on prend le principal repas du jour. Chaque fois que la cloche annonçait une mort, il lui était impossible de manger d'aucune viande, quel qu'en fuU'apprêt, car il percevait alors une odeur fade, sui generis, ne ressemblant à aucune odeur, et qu'il retrouvait également lorsqu'il passait devant une maison mortuaire. Singulière hallucination qui ne l'a quitté que le jour où il a pénétré dans un amphithéâtre.
«Il lui est impossible de remonter par ses souvenirs aux causes et à l'origine du développement d'une pareille perversion de la sensibilité. Peut-être un jour fut-il frappé désagréablement d'une odeur particulière qui resta ensuite associée à l'impression que lui produisait la sonnerie mortuaire, à cette idée qu'il mangeait, lorsque peut-être à cent pas de lui il y avait un cadavre. Mais, s'il ne peut expliquer ce phénomène, il n'en est pas de même de celui de la coloration des lettres qui, pour lui, n'est qu'une illusion dépendante de l'association des idées.
Jusqu'ici, dit M. Chabalier, les auteurs qui se sont occupés de la pseudochromesthésie ont cru, pour la plupart, qu'elle dépendait d'un trouble inconnu dans les centres nerveux ou dans l'œil lui-même. Cornaz la considère comme un trouble fonctionnel opposé au daltonisme; Marcé la classe entre le daltonisme, et cet état particulier de la vue qui fait que ceux qui en sont atteints ne peuvent reconnaître le parallélisme des objets, état dépendant soit d'une cong-estion oculaire, soit d'un épuisement ou fatig-ue de la vue. On a voulu la rattacher encore à une amblyopie cong-estive. Le Per-
roud, au contraire, ne la considère que comme le résultat d'une simple association d'idées, ne dépendant pas d'une lésion matérielle, ne constituant pas non plus une illusion ou une hallucination (et franchement nous adopterions volontiers son avis). « La personne dont je rapporte l'observation est, continue M. Ghabalier, convaincue qu'il s'ag-it ici d'une véritable illusion essentiellement psychique appartenant à la classe des illusions compatibles avec la raison, (et je partag-e complètement son opinion).
«Chez tous ceux^ en effet, qui sont atteints de pseudochromesthésie, la vue est excellente; l'org'ane de la vision n'est atteint d'aucune lésion matérielle. Le fait, il est vrai, pourrait dépendre d'une perversion de la sensibilité, d'un trouble dans la perception nerveuse, et n'être alors que le symptôme d'une altération soit de la rétine et du nerf optique, soit des centres nerveux, que nos moyens' d'investig-ation ne nous permettraient pas de reconnaître. Mais ce qui tranche ici la question et anéantit complètement cette hypothèse, c'est que Vœil nest nullement nécessaire pour la production du phénomène ; il n'a pas lieu seulement lorsque la lettre imprimée est soumise objectivement à la perception de l'org'ane visuel, mais bien idéalement, en dehors de toute impression matérielle, lorsque l'idée de la lettre se présente à ï esprit. La pseudochromesthésie n'est donc nullement tributaire d'un trouble des sens; il se passe ici un travail psychique caractérisé par une illusion de la vue, dépendant des modifications de la lumière et s'étant probablement formé à la suite de certaines associations d'idées.
«Outre la modification g-énérale que la lumière amène dans l'esprit, les mœurs et le caractère particulier des
peuples, selon qu'ils vivent dans un climat où le soleil prodig-ue plus ou moins ses faveurs, l'homme subit chaque jour les impressions que détermine chez lui la lumière du jour ou la lumière artificielle. » Pour quiconque, au lieu de se replier en lui-même et d'étudier son impressionnabililé, comme le veut M. Ghabalier (cas où son impressionabilté devient maladive comme chez les grands psycholog-ues), a examiné attentivement ses semblables, — il ne sera nullement douteux que l'homme ne soit fortement modifié par le monde extérieur, par les milieux de la nature. « A la lumière du jour, l'homme règ-ne avec toute la force de sa raison, sa personnalité domine et réag-it complètement; mais sa force, son individualité froide et ég^oïste s'affaisse quand l'incitation du jour tombe. Sous l'influence de la lumière artificielle, son imag-ination est en pleine activité, sa sentimentalité se développe, il devient g-énéralement plus expansif, parce qu'il est moins fort (1). Aussi la nuit sera plus propice pour lui aux travaux de l'imag'ination, la volonté aura moins d'énerg'ie; si vous craig-nez un refus ou une résistance, prenez pour complice la lumière artificielle, et vous vaincrez plus sûrement.
« Même dans la pratique des affaires, dans les conditions qui paraissent plus en dehors de l'influence de la lumière sur les idées, vous en constaterez pourtant la puissance. La place industrielle de Lyon peut en être
(1) Nous admettrions le fait pour l'obscurité, mais est-il vrai à la lumière plutôt artificielle que solaire? D'ailleurs si MU individu est forcé de devenir le soir plus sentimental, que devient l'inlluence de l'individualité et des systèmes, influence que nous acceptons aussi à propos de la manière dont tel ou tel peintre envisage la nature (pages 91-92]. Nouvel exemple des difficultés que nous rencontrons, dans ces sujets scabreux, à suivre un ordre déterminé d'idées.
un exemple, continue du moins M. Ghabalier. Le fabricant a beau dire qu'il est avant tout nég*ociant, qu'il ne connaît que deux choses, le doit et avoir, le prix de revient et le prix de vente, il n'en subit pas moins malg-ré lui l'action du monde extérieur. Tel qu'il était jusqu'à ces derniers temps, il était admirablement bien org-anisé pour s'y soustraire, enfoui dans ces vastes mag'asins obscurs où la g-aieté d'un rayon de soleil ne venait en rien transformer ses idées, oij toutes les teintes étaient toujours uniformes et monotones: il était resté traditionnel et routinier , sans élan. Aujourd'hui qu'il s'est déplacé, qu'il recherche le soleil et le g-rand jour, vous le verrez livré à des spéculations plus ou moins hasardeuses, selon qu'il subira l'influence d'une journée plus ou moins brillante. (1) Tout paraît beau quand le ciel est illuminé; et, sorti des teintes obscures qui écrasaient l'imagination de nos pères, l'homme sera livré plus au hasard . C'est un sujet que je ne fais qu'effleurer et qui ressort plutôt du domaine de la philosophie que de la médecine.
« Mais, si chacun de nous appréciait et analysait ses sensations, il en ressortirait un curieux chapitre qui nous montrerait combien nos idées sont peu à nous. L'homme n'a une individuahté que par la manière dont il réag'it contre les impressions extérieures. Quoique une perversion semblable à la pseudochromes thésie ne dépende pas dune lésion matérielle, mais bien d'un travail cérébral, elle n'est pourtant pas tributaire de la folie, mais de ces mille transformations intellectuelles que la
(i) M. Chabalier fait là un calembourg, et j'abonderai bien plus dans son sens^si par le mol journée brillante il entend celle où le négociant fait de brillantes affaires. Celte partie de ses remarques peut ùlre fort littéraire, mais elle nous semble moins scientifique. Tout cela est possible, mais la démonstration ?
lumière fait subir à notre cerveau. L'enfance de l'homme est semblable à l'orig-ine des peuples : à cet âg*e on anime tout ce qui constitue le monde extérieur, on est païen (1) ; à chaque objet on attache une illusion qui s'identifie avec l'objet. Telle est, pour moi (c'est toujours M. Ghabalier qui parle) la cause productive de la pseudochromesthésie, laquelle n'est autre chose qu'une illusion compatible avec la raison.
«Il serait, je crois, assez difficile de la considérer comme une hallucination. La différence qui existe entreces deux troubles cérébraux (illusion et hallucination) est parfois difficile à établir et à délimiter. L'une et l'autre ont leur siég-e dans le cerveau, mais le poin t de départ n'est pas le même : l'illusion a besoin d'un objet extérieur pour se développer; l'hallucination, au contraire, existe sine materiâ, et se développe d'emblée par un travail purement intellectuel. C'est une sensation externe que le malade doit éprouver, bien qu'aucun ag'cnt extérieur n'ag'isse matériellement sur les sens. Le point de départ de l'illusion est au contraire bien réellement une sensation transformée, interprétée et adaptée à la nature des idées fausses (note de la pag-e 107).
L'illusion peut exister d'une manière épidémique, ou plutôt être perçue par une foule de personnes ensemble qui voient des armées de combattants avec des chariots dans les nuag-es^, une tête de poisson représentant la tête de Symmaque, une tête de chat — celle de Napoléon, une draperie — un fantôme. Ici il y aun objetqui existe et que l'imag-ination transforme (comme, ajouterai-je, pour les visions diaboliques des sujets atteints de deli-
(1) Nous dirions plus exactement fétichiste, car le molpdien ne signifie rien clans co sens. La remarque est d'ailleurs fort exacte ; elle a été développée scienliGquemcnt par Comte et par M. Litlré.
rhim tremens). Dans l'hallucinalion, au contraire, l'objet est créé par le cerveau malade et surexcité : des voix seront entendues dans le plus profond silence (1) ; tel ou tel objet sera perçu, même matériellement, en fermant les veux. Les sens sont nécessaires à l'illusion, l'hallucination n'en a pas besoin; celle-ci a son point de départ dans le point d'orig-ine du nerf, pour venir se former en dehors, tandis que l'illusion suit une direction opposée. L'une et l'autre sont compatibles avec la raison toutes les fois que le sujet s'aperçoit de la fausse perception qu'il éprouve, qu'il ne place pas sa conviction privée au-dessus de la conviction commune, et qu'il cherche à redresser l'erreur de ses sens. Souvent elles sont produites par l'association de certaines idées : tel est le cas qui se présente ici.
«Celui à qui appartient l'observation que je publie croit pouvoir remonter à la création de ses illusions par la coloration de deux mots dont il peut s'expliquer l'orig-ine, d'autant plus que la couleur attachée à ces deux mots ne rentre pas dans la loi g'énérale qui préside, chez lui, à la coloration des autres lettres. Le mot or devrait être blanc, et pourtant il le voit jaune. Gela est facile à comprendre : la coloration du métal, dans ce fait particulier, l'a emporté sur la coloration de la lettre. Dimanche, qui devrait être nuancé de roug'e, à cause de la présence del'I, est pourtant d'une blancheur éclatante. Ici encore l'association d'idées est facile à saisir : le blanc est pour le docteur X... la plus belle couleur, la plus pure, et, dans son imag-ination d'enfant, le dimanche était le plus beau jour. Il devrait en être de même du jeudi, f|iii plus tard, pour le collég-ien, devient le plus
n)Commo clie/, la malade [)rccilée du IJr Clmirier, page lUS. Goubcrt. 8
beau jour de la semaine. S'il n'en a pas été ainsi, c'est que probablement ce travail intellectuel s'était déjà opéré dans son esprit, dans une période antérieure à sa vie d'écolier.
'« L'illusion, continue M. Chabalier, est le fruit de l'ig^norance et de l'inconnu, et disparaît avec la connaissance des choses; c'est ce qui se produisit pour
son illusion de l'odorat, lorsque le X entra
dans un amphithéâtre. La pseudochromesthésie entre donc complètement dans la classe des illusions compatibles avec la raison et redressées par elle. Les illusions, nous dit Brierre de Boismont, à l'exemple des hallucinations, peuvent exister à l'état de santé. Elles ont été un des arg-uments les plus puissants contre la certitude des sens. Cette erreur philosophique provenait de ce que l'on demandait aux sens ce qu'ils n'avaient point mission de donner.
« D'après ce qui précède, il est facile de voir que la pseudochromesthésie ne peut être cong-énitale [comme lest Fachro7natopsié), mais se développe probablement dans les premières années de la vie. Le Perroud dit que cette affection n'a été observée que très-rarement et seulement chez les hommes; il aurait pu dire, et seulement chez les médecins. Gela tient à ce qu'eux seuls s'en sont préoccupés et ont publié leur observation. Il est probable au contraire qu'elle doit être bien plus commune pour les femmes, chez qui l'imagination a bien plus d'empire.
« Depuis quelques années, il est une méthode d'enseig-nement par laquelle on apprend à lire aux petits enfants en matérialisant chaque lettre par une coloration particulière, sous la forme d'un objet quelconque, dont la dénomination commence par la première lettre que
l'on veut classer dans leur mémoire. Ainsi, pour apprendre à retenir la lettre A, on la symbolise sous la forme d'un âne; l'enfant commence d'abord par retenir la flo'ure pour se rappeler la lettre. Ce genre d'instruction produira^ fen suis convaincu^ de nombreux cas depseudochromesthésie. »
— J'arrive aux symptômes des affections org'aniques de l'œil qu'on pourrait quelquefois avoir à dis ting-uer de l'achromatopsie : je serai bref, ces symptômes étant plus souvent décrits dans les traités classiques que les anomalies précédentes. Je ne m'arrêterai que sur l'achromatopsie accidentelle.
On ne saurait confondre la première variété du daltonisme avec l'amblyopie (a[y.éXù;, émoussé, o^j;, œil) ou diminution de la vision, c'est-à-dire amaurose (cécité) incomplète et naissante [hypommismie de M. Piorry), vision incertaine des objets tant éloig-nés que rapprochés. Ici les malades n'aperçoivent la nature, même à une faible distance, qu'à travers un brouillard plus ou moins épais. Malg'ré l'emploi de verres g-rossissants, les corps paraissent moins nets, plus ternes, moins vivement éclairés, entourés dans toutes les positions d'une sorte de crépuscule. Souvent la vue n'est possible que de côté ou en partie {hémiopie, pag-e 70, note 1.) Ces troubles fonctionnels disparaissent fréquemment d'ailleurs par le repos de l'org-ane, pour se montrer de nouveau à la moindre fatig-ue. Rien de semblable pour l'achromatopsie. Dans ce cas, comme dans les suivants, l'examen du fond de l'œil à l'ophlhalmoscope décèlera des altérations inconnues chez les daltoniens.
Quelques auteurs ont prétendu qu'au commencement de la cataracte, les malades ne perçoivent quelf|uefois
plus les couleurs foncées, gros bleu, vert-olive; puis les teintes pâliraient, et toutes se confondraient en un g-ris cadavérique. Nous n'avons pas observé des faits de ce g'enre, comme nous le dirons à propos de l'orig-ine de l'achromatopsie ; mais, à tout prendre, il n'y aurait ici rien encore d'analog^ue avec l'anomalie héréditaire qui nous occupe.
L'obnubilation de la vue peut être aussi un phénomène prémonitoire des accidents cérébraux, dont les symptômes g'énéraux n'existent jamais dans l'imperfection visuelle que nous étudions.
Nous avons parlé plus haut de l'héméralopie et de la nyctalopie, avec lesquelles notre première variété de daltonisme sera facilement diag'nostiquée.
Il est cependant des cas d'amblyopie naissante où l'œil présente certains phénomènes simulant l'achromatopsie. Ainsi, Gunier parle d'un officier d'artillerie qui, dans les manœuvres, ou quand la fatig*ue venait aiig'menter sa cong-estion encéphalo-oculaire, voyait les soldats habillés de bleu; continuant d'ailleurs à disting^uer les ceinturons blancs, il apercevait en bleu les épaulettes, les fourrag'ères de laine roug'e, le g^alon roug-e des shakos noirs, les parements des habits et les bandes en drap roug-e des pantalons noirs. Quelques instants de repos faisaient disparaître ces symptômes, si bien que, dans des cas semblables, le peu de durée des troubles visuels pour les couleurs permettra toujours d'établir le diag-nostic avec l'achromatopsie vraie.
C'est à des désordres org^aniques de même nature que nous rattachons le cas de M. Thury, professeur de botanique et opticien à Genève. Après avoir observé plusieurs aurores boréales, il ne put disting-uer du fond
bleu du ciel une belle aurore couleur roug-e de sang*.
Plus haut, à propos de la chroopsie, je parlais du g-laucome parce que les g'iaucomateux perçoivent souvent des cercles irisés ou arcs-en-ciel autour des flammes. Or, dans cet ensemble de symptômes que peuvent prendre les affections du fond de l'œil et qu'on a nommé glaucome, il n'est pas rare non plus que le malade accuse, comme dans l'amblyopie, un obscurcissement de la vision j des nuag-es plus ou moins marqués devant ses yeux. Mais, en vérité, il faudrait encore être bien malappris pour confondre cet état avec notre premier deg-ré d'achromatopsie. Le daltonien n'a aucun des si- «•nes aujourd'hui bien connus du g-laucome : endurcissement pierreux de l'œil comparé à une bille d'ivoire, immobilité et fixité du reg-ard, presbytie, douleurs intraorbitaires vives, etc. La tension exag^érée du g'iobe oculaire suffît à expliquer les sensations lumineuses du g-laucomateux : pressez votre œil, quelque sain qu'il soit, et vous éprouverez une obnubilation de lavue avec des spectres irisés.
— Mais j'en arrive à Tachromatopsie accidentelle, acquise, que j'ai déjà pris soin, dans ma définition, de disting-uer de l'achromatopsie essentielle, ou cong-énitale, I presque physiolog-ique. Le diag-nostic sera facile, même ici, car nous n'avons plus affaire à une anomalie M'M/(/?re m/, du moins permanente de la vision, mais à un symptôme d'affections diverses, rétiniennesou encéphaliques, sym- ;plôme dont l'interrog-ation des antécédents accusera le début, et qui sera de nature à disparaître avec la cause. En outre, le plus communément, nn seul œil est lici devenu insusceptible de percevoir les couleurs ou 'idc les percevoir sainement, alors que les deux yeux sont
affectés dans l'achromatopsie cong'énitale, la seule que nous admettions.
Il est d'ailleurs curieux de remarquer qu'ici encore le jaune est la couleur la dernière à disparaître, puis le bleu, enfin le roug-e, le vert et le violet, celles-ci faisant le plus souvent défaut. Le A^ert purée de pois semble jaune, parce qu'il en contient beaucoup : souvent le vert paraît roug-e ou réciproquement, ces deux couleurs étant complémentaires.
Mackenzie, Wilson, Esquirol (1) ont cité des faits de cécité acquise des couleurs par suite de l'abus des spiritueux ou par des cong'estions cérébrales. Les amblyopies alcooliques, avec atropbie de la papille, s'accompag^nent ainsi quelquefois de fausse achromatopsie (2). Cette perte de la perceptivité de certaines couleurs s'observe aussi dans les affections du nerf optique consécutives aux maladies cérébrales.
Les malades atteints de rétinite pig-mentaire, sypbitiques ou non, et de ces rétino-choroïdites de lasypliilis constitutionnelle dont nous parlions plus liant, confondent aussi quelques teintes, par exemple « le bleu avec le vert, ce dernier avec le noir» (3). Cette cécité partielle et acquise pour les couleurs dans la névrite optique de la syphilis, est, sinon constante, au moins fréquente. Mais il existe des troubles opththalmoscopifjues inconnus dans l'achromatopsie vraie et portant soit sur le nerf optique: papille injectée, à contours peu nets, ou, comme nous l'avons vu à la pag'e 106,
H) Des Maladies mentales, t. II, p. 28, 1838. Il s'agit d'une dame de 68 ans, qui vit noir pendant une congestion cérébrale.
(-2) Le fait est assez rare, d'ailleurs, pour (|iie M. Sichcl, dans une clinique de quarante ans et des mieux suivies, ne l'ail i)as conslalé.
(3) Gaic/owski, Mth-atioiis du nerf optique, p. 'i7, I80n. Voyez p. I<>:i.
pig-mentée, — soit sur la rétine et la choroïde : exsudations blanches le long* des vaisseaux, tout autour de la papille, taches apoplectiques par suite de rupture de petites veines ; choroïde saine ou atteinte de choroïdite. Nous en avons relevé les trois observations suivantes, l'année dernière, les deux premières à la clinique de notre ami le D"" Galezowski.
Observation XXII. (1) — Makouski, àçé de 26 ans, demeurant à Plaisance, 29, rue de Gonslantiae, se présente le 18 juin à la clinii|ue précitée. Bonne constitution. Excellente vue antérieure. Depuis trois mois, il est triste, fatigué, abattu ; de violentes douleurs de tête Tempêchent de continuer ses travaux. Peu à peu, sa vue a faibli sous le double rapport de la netteté et de la portée. Il y a photopliobie et photopsie, aneslhésie du cuir chevelu, perte de l'odorat, affaiblissement de l'ouïe et de la mémoire. Il peut encore lire le caractère n° 5 de M. Giraud-Teulon, avec l'œil droit, le n°4 avec le gauche. Les couleurs sont confondues des deux yeux, du droit surtout. En présentant au malade l'échelle des couleurs de M. Galezowski, on le voit reconnaître sainement le bleu et le jaune, mais leurs nuances restent indistinctes, et les autres couleurs se classent entre le gris, le bleu ou le jaune. L'ophlhalmoscope décèle une rétinite apoplectique avec taches exsudalives et hémorrhagiques à droite, une névrite légère (papille grise au centre) à gauche. — Vésicatoire sur les tempes, ventouses scarifiées sur la nuque, purgatifs.
27 juin. Douleurs de tête diminuées, aucune amélioration pour la mémoire et la perceplivité des couleurs. A quelle affection avait-on affaire? Les urines étaient saines ; aucun désordre au poumon. En interrogeant le malade, ou apprend qu'il a eu un chancre il y a deux ans. M. Galezowski, croyant dès lors à des phénomènes syphilitiques, prescrit : une cuillerée d'une potion de 7 gr. pour 250 d'eau ; frictions rnercurielles sur le front, inoculation dans l'œil de gouttes de digitaline (digit., 0,01 gr.; eau distillée 10 gr.); calomel en pilules de 0 gr. Oo (2 par jour), et iodure de potassium.
3 juillet. La céphalalgie a disparu : la .sensibilité cutanée, l'odorat et la mémoire sont revenus. Le malade lit le n" 1 de l'échelle lypogra-
(\) Note njoutén lors rh. la 2" rdition. — Cette observation a été publiée 'lepiiis par .M, Galezowsky dans la flnz. dex hôpitaur, I l seplombro, 1800.
phique; la rélinile est en voie de çuérison, les couleurs sont déjà mieux perçues.
Observation XXIII.— X..., polonais, 30 ans. Les accidentssyphililiques remonlenlà trois ans. D'un œil, il distinf^ue très-sainement les couleurs; de l'autre, il déclare le vert de Sclieele et le vert de Prusse, couleur betterave; le bleu et l'indigo, les nuances du bleu et du roufye sont nettement accusées ; la terre d'ombre et le bistre sont nommés verts. L'ophthalmoscope montre la papillerouçc à bords peu nets; le pourtour des vaisseaux est légèrement infiltré çà et là.
Observation XXIV. — Percheron, 30 ans, garçon de magasin, demeurant rue de Gléry, 33, a eu un chancre il y a neuf ans. Depuis il a eu des angines spécifiques interminables, des plaques muqueuses aux lèvres, etc. La vue était restée bonne quand, il y a neuf mois, elle faiblit peu à peu d'un côté d'abord, puis, cinq mois après, de l'autre. M. Desmarres, qu'il alla consulter, diagnostiqua une amblyopie et le mit à l'iodure de potassium. Le malade, ne constatant pas d'amélioration, quitta ce traitement pour la tisane de salsepareille et de saponaire.
Aujourd'hui (20 août 1866) P..., qui va se présenter à la consultation de l'Hôtel-Dieu, ne peut plus se conduire. Je le mets en présence d'un cercle chromatique, et je constate qu'il a conservé tout au plus le sentiment du jaune, parfois du bleu. Au grand jour, il voit moins sainement qu'à l'ombre ; il ne possède alors, comme aussi aux lumières du soir, que la sensation du blanc etdu noir. Sa blouse verte devient grise à ses yeux; une cravate rouge et bleue est uniquement veinée de gris; il ne distingue pas une montre en or et une montre en argent que je lui présente successivement. Quelques moments après pourtant, dans une partie moins éclairée de la salle, il voit le fond jaune du mur, et reconnaît sainement du bleu avec des points blancs sur une cravate. Mais le cuivre rouge et le laiton du poêle restent des nuances de gris; la portion de la muraille peinte en vert ne se distingue de la portion blanche qu'à la manière du noir sur du blanc. Le pêne vert d'une serrure est noir et le bouton en laiton devient blanc.
Nous continuerons à étudier ce syphilitique dont les sensati'ons daltoniques présentent certaines anomalies curieuses, quoique nous ne croyons pas avoir à soupçonner sa bonne foi.
La cécité des couleurs est assez souvent la consé-
quence des troubles de l'appareil nerveux optique pour qu'il soit indispensable d'examiner, au point de vue de cette perception spéciale, les malades atteints d'un affaiblissement de la vision. M. Galezowski a fait, d'après cette intention, ajouter dans son portefeuille des feuillets de diverses couleurs pour les faire dénomuier par les malades, et il a disposé à sa clinique un carton où sont représentées toutes les teintes des couleurs en pastilles : le nom de chacune este aché par un papier blanc, mobile d'ailleurs, au malade qu'il s'ag-it d'observer.
La rétinite g'lucosurique peut offrir le même symptôme que la syphilitique. Témoin le cas de R. rapporté par M. Galezowski (1) : pour lui, le bleu s'atténue sensiblement et le roug-e se confond presque complètement avec le blanc, à tel point qu'il est très-difficile d'en établir la distinction. — Il en est de même pour l'albumiflurie : d'où le cas d'anomalie dans la perception des couleurs pendant la g-rossesse, observé par démens, et cité dans notre bibliog-raphie (2). — Les amblyopies des femmes hystériques peuvent présenter la même aberration, quant aux couleurs. — M. Galezowski (3) parle d'une malade atteinte d'atrophie incomplète de la papille, à la suite d'une méning-ite par érysipèle de la face : elle vit quelque temps tous les objets teints en rose, puis le roug-e-cramoisi lui parut violet clair , le bleu violet foncé. Elle ne pouvait lire que le n" 14 de J^g-er. M. Sichel me cite un sujet de 55 ans ayant eu, consécu-
(i) Maladies de la rétine, p. 12, 1863.
(•2j M. Soijs (locxit., p. l'f) parifi aussi d'une dame de 2o ans, onceinlo de quatre mois, qui déclara jaune un rul)an rouge présenté par une deîses amies; cette aberration dura un jour seulement. 11 ciloun garf;on del7ans, épilcptique, pour (|ui, pendant les deux ou trois heures suivant l'accès, le bleu et le vert sont tout un.
''3) Thèio précitée, page KO.
tivement à une forte cong*estion cérébrale, une amaurose qui g-uérit, mais à la suite de laquelle le sujet ne sut plus reconnaître aucune couleur. Tout, pour lui, était gris-mate ou enfumé, comme dans notre premier groupe de daltonisme.
Ainsi, parmi les symptômes physiolog-iques de l'atrophie de la papille (1) dans l'alcoolisme, la syphilis, l'ataxie locomotrice, la rétinite pig'mentaire, le rhumatisme, les maladies cérébrales, on est d'accord pour sig-naler la cécité des couleurs au rang" des' symptômes possibles. On pourrait invoquer beaucoup d'autres causes de ces fausses achromatopsies. Nous avons observé une femme qui, après avoir travaillé ving-t jours assidûment dans les rideaux roug'es, ne voyait plus que le gris ; elle g'uérit par le repos. M. Gouriet (2) a constaté chez une malade opérée avec succès de cataracte^ par kératonyxis à g-auche, l'impossibilité pendant six mois de disling'uer la couleur roug'e. Tyndall a publié, il y a plusieurs années (3), l'observation d'un sujet qui, à la suite d'une attention de l'œil trop longtemps soutenue, perdit la faculté d'apprécier les couleurs, en même temps que sa vision s'altérait de jour en jour, au point qu'il devint, m'écrit depuis le savant physicien, complètement aveug-le.
On a mentionné d'intéressants cas d'achromatopsie acquise, à la suite de traumatisme (4), ou par action de
(1) Ou de ce qu'on nomme au moins trop souvent ainsi ; la vraie atrophie de la papille est plus rare et vraisemblablement incurable.
(2) Gazette des hôpitaux, 1861, n" 113.
(3) Philosophical Magazine, 1856, vol. ii, page 329.
(4/ Boys de Loury {loc. cit.) cite un individu qui eut une partie de la base de l'orbite fracturée par une balle de pistolet cntr(<e dans la houclip. Après ^iidrison, il no vit plus (juc d'une partie de la rétine (/iémio/)i>), mais en outre les objets lui iiaraissaienl incolores.
la foudre (1). Élie Wartmann (2) rapporte l'observation suivante, aussi intéressante que soig-neusement relevée, dans laquelle l'acliromatopsie ne remontait pas à lor naissance.
OBSERVATiOiN XXV. — D...., né au Locle, perçut normalement les couleurs dans son enfance, d'après ses souvenirs et le témoignage de sa mère. A 9 ans, il reçut sur la tête un coup asséné avec tant de violence que la boite crânienne fut fracturée. A sa guérison, on constata qu'il voyait les couleurs d'une manière défectueuse. Il est toutefois à remarquer que trois de ses frères, sans s'être trouvés dans les mêmes circonstances, ne percevaient pas mieux les couleurs (3). Son père chercha, par des punitions corporelles réitérées, à faire cesser ce qu'il appelait un mauvais badinage, et D... asouvenir de la correction que lui infligea un jour son maître de reliure, pour avoir mis du papier rouge à des livres de couverture verte
Il ne dissimulait pas sa répugnance à répondre à des questions précises sur des points oii l'absence de la faculté perceptive entraîne celle d'idées correspondantes que nul objet extérieur d'instruction ne saurait remplacer. Il confond, le papier vert d'eau avec l'écarlate d'un ruban placé tout près, semblable à cet autre qui ne put apercevoir une jeune paysanne vêtue entièrement d'habits rouges, et qui traversait une prairie dont la couleur verte avait pris la teinte foncée qui lui est ordinaire après le coucher du soleil. Le rose lui paraît bleu-verdâtre et il nomme
vert clair la couleur cendrée de la chaux du commerce Dans le
spectre, il perçoit le bleu, le vert, le jaune et le rouge Je le fis regarder, a travers trente-sept plaques de verre colorées, les nuances du spectre; il ne vit encore que quatre couleurs, abstraction faite des variétés d'intensité. Les mélanges de jaune et de rouge sont nommés tantôt
jaunâtres, tantôt rougeâtrcs Dans une de ces expériences, le soleil
vint à briller tout à coup; le daltonien me dit sur-le-champ que les couleurs prenaient à ses yeux une teinte différente et rougissaient toutes d'une manière sensible: il appela rouge ce qu'il nommait auparavant
(1) Cutter, au sujet d'un lieutenant belge de 61 ans : fait relaté dans le journal The Lancet el dam divers autres recueils mentionnés à notre résumé bibliographique.
(-2) Société de physique el d'Iii/stoirn naturelle de Genève, 10 août I8'(0.
(3) Remarque importante. Ou il y avait une sorte do disposition do famille k l'achromatopsie, comme dans l'obs. do la p. 9(i; ou bien l'aflcction était congénialo, mais n'avait pas encore été remarquée.
vert et bleu mal défini, comme si l'impossihilité qu'il accusait de déterminer certaines nuances, provenait de l'obscurité de leur teinte
«L'œil de D.... n'est pas insensible aux couleurs accidentelles, mais la fatigue qui, dans leur production, résulte de la fixation volontaire et soutenue de l'objet éclairé, lui semble plus douloureuse qu'à nous... Je peignis une tête humaine en donnant à chaque partie une couleur complémentaire. Ainsi les cheveux et les sourcils étaient blancs, les chairs bruncâlres, la sclérotique noire, les lèvres et les pommettes vertes, etc. Quand je lui demandai ce qu'il pensait de cette tête, il me répondit qu'elle lui semblait naturelle, que la chevelure était enveloppée d'un bonnet blanc peu marqué et que l'incarnat des joues était celui d'une personne échauffée par une longue course.
« D... voit, dans le spectre, les raies noires de Fraunhbfer, comme un œil ordinaire...., ce qui prouve que les daltoniens perçoiventrobscurité là 011 elle existe aussi pour nous. »
Diagnostic différentiel. — M. Ghevreul conseille, pour s'assurer si tel sujet donné est daltonien incomplet, de lui faire reg'arder un papier coloré alternativement d'un œil, puis de l'autre. Si la sensation est différente plusieurs jours de suite, concluez à l'achromatopsie.
Il faudrait toutefois se rappeler pour cette expérience que, dans certaines circonstances, et normalement, les deux yeux ne sauraient apercevoir les mêmes couleurs; c'est ce qui arrive si l'un reçoit latéralement une lumière vive, contre laquelle l'autre est protég-ée par un écran. Nous rentrons ici dans le phénomène précité des couleurs accidentelles ou consécutives. Voici, entre autres, un fait (1) qui méinte d'être g-énéralement connu. « On tient une feuille de papier blanc à un pied devant soi, et on reg-arde un objet placé plus loin^, mais de manière à voir encore le papier qui paraît double. On approche ensuite latéralement d'un des yeux la flamme d'une boug-ie, et, par un écran, on
(1) QuéteIeL Positions de physique, l. 111. i^HS, "2«édit.
lempeche d'ag'ir sur l'œil opposé; le papier paraît alors rouge pour le dernier œil et vert pour le premier; il est blanc aux endroits où les deux imag-es empiètent l'une sur l'autre. En portant rapidement la lumière du côté opposé, on voit les phénomènes se produire dans un sens inverse : ce qui était roug-e devient insensiblement vert et réciproquement. » — En outre, chez quelques sujets, le sentiment des couleurs n'existe pas au même deg-ré dans les deux yeux; un œil peut être mieux impressionné qu'un autre quand l'acte s'accomplit isolément : la puissance visuelle sera ég-ale (1), mais la sensation produite par les couleurs restera un peu différente.
Pour savoir à laquelle de nos cinq ou quatre variétés appartient le daltonien, eng-ag-ez-le à classer des papiers selon leurs diverses couleurs, et étudiez la répartition qu'il en fait, ou bien employez soit les cercles chromatiques dont nous avons parlé dans notre avant-propos, soit le tableau des couleurs adopté par M. Galezowski, et qu'il est . facile de se faire préparer. J'insiste d'autant plus sur cet emploi des échelles colorées que, dans la majoritédes observations d'achromatopsie,on ne définit pas assez les couleurs, on s'en rapporte trop aux désig-nalions du sujet : presque toutes ces observations sont à refaire sous le point de vue de la netteté des détermi-
(1) Et même à vrai dire, les deux yeux n'ont presque jamais la même force visuelle, par cela surtout que les courbures des deux cristallins ou des deux cornées sont bien rarement identiques. Il est vrai que, de ce côté encore, bien des recherches seraient à faire ; ces inégalités portentelles sur la forme des objets, leur couleur, etc. ? On a vu de môme des individus insusceptibles d'entendre certaines notes d'une oreille, tout comme il en existe qui perf;oivent une note d'une façon pour une oreille et de l'autre pour la seconde, si bien qu'un concert devient pour eux une horrible cacophonie.
nations. II ne suffit pas de dire que le daltonien n'a pas conscience du roug-e; de quel roug-e s'ag-it-il? -- Priez encore votre daltonien, comme dans l'expérience de Seebeck, de reg-arder des papiers ou des </bjeî.s quelconques, de diverses nuances, à l'aide de verres différemment colorés. Si le verre £st roug-e et que vous lui présentiez une bande roug-e et une verte^ qu'à l'œil nu il vous donnait comme semblables, le papier roug'e lui paraîtra g*énéralement clair, l'autre sombre. Reg'ardet-il avec un verre vert, le papier roug'e lui semblera plus foncé que le vert. Par cette expérience des verres colorés, il n'y a pas seulement variation dans l'intensité lumineuse ; le dal tonien peut aussi donner des noms différents à des couleurs qu'il déclarerait identiques à l'œil nu. On a vu plus haut l'expérience des verres colorés faite par Wartmann (obs. XVIII) et par Wittloch- Nicholl (obs. XVII).
Ces diverses méthodes pour l'établissement du diag'nostic différentiel sont, au reste, loin de nous paraîtae sérieuses et scientifiques. Elles ne donnent à mon sens, que des appréciations subjectives . J'aurai beau employer comme vous voudrez vos cercles chromatiques ou vos papiers teints, je ne suis pas infaillible bien que médecin, je puis être daltonien sans le savoir ou jug^er une couleur à ma façon. Ne doit-on pas avant tout, en matière de sciences, écarter l'influence de l'individualtté ? Irionsnous mesurer la tension de l'électricité par les seules contractions musculaires, ou établir le diag'nostic des vices du palais, je suppose, en faisant g'oûter à un observé telle substance que nous jug-erions sucrée ou salée et qui clmng'crait certainement de saveur selon nos conditions de santé? La saveur comme l'odeur est un fait org-anoleptifiue, c'est-à-dire variable d'observateur
à observateur, et, pour le même homme, d'instant à instant, un fait dont les indications ne sont jamais comparables. Il n'en est pas de même pour la couleur qui a son côté objectif distinct du côté subjectif, c'est-à-dire de la sensation (note de la pag-e 22). Ici, pourquoi s'en rapporter à ses yeux quand nous avons des modes d'appréciation objective, le spectre par exemple : non pas, si vous craig-nez encore d'errer, les couleurs du spectre, mais les raies obscures (pag-e 29) de ces couleurs qui permettent de déterminer la réfrang-ibilité des différents rayons.
Pour moi, tant qu'on se contentera du jug^ement personnel, nous ne connaîtrons pas l'achromatopsie. Il faut une méthode objective, et, comme je l'ai déjà dit (pag-e 58 ), je ne connais jusqu'ici de méthode impeccable que le spectre. Étalons devant notre daltionien un larg*e spectre, de 1 mètre à 1 mètre 50 de long", à l'aide de prisme plein de bisulfure de carbone, et interrog^eonsle sur des couleurs dépendant, non plus de notre appréciation propre, mais de données certaines, de long-ueurs d'onde (1) et de raies indiquant diverses ré-
(I) Nous avons déjà parlé (p. IS) des longueurs d'onde, comme cause unique des couleurs specirales. En mesurant avec soin l'intervalle de deux franges consécutives, dans le phénomène des interférences, Fresnel en a déduit le tableau suivant pour la longueur des ondulations de l'élher dans les divers rayons colorés.
Rouge, Orangé, Jaune, Vert, Bleu, Indigo, Violet,
D'autre part, en connaissant la vitesse do la lumière par unité de temps (p. 15, note I), 308 millions do mètres, on peut avoir lo nombre
620 millionièmes de millimètres.
frang-ibilités. Tanl qu'on n'ag-ira pas ainsi, ou d'après des données scientifiques sérieuses, l'histoire deïachromatopsie sera à refaire, et elle l'est tout entière car les observations qu'on en peut produire ne sont rien moins que scientifiques.
Pronostic. — L'achromatopsie est incurable, si toutefois on ne rattache pas à ce nom les cas accidentels qu'on traitera en combattant lacause : sublatâ cmisâ, tollitur effectus.
Mais l'achromatopsie n'est pas une maladie à proprement parler. Elle n'exerce aucun effet fâcheux sur l'état g^énéral. J'excepte cependant les réactions morales : hypochondrie, dég-oût de la vie, etc. (obs XVII). De même, l'amaurose ou g-outte sereine n'entraîne pas la mort, mais la privation d'un sens aussi précieux que la vue est quelquefois devenue l'orig-ine de désespoirs ou de chag-rins qui ont profondément altéré la santé.
Je ne rappelle pas les bévues nécessaires et de chaque instant, surtout dans certaines professions. Il est inutile de montrer quelles conséquences elles peuvent avoir sur la vie privée, dans l'induMrie, les arts ouïes sciences. Le Potton {Annales cF ophthalmol. , t. II), qui a relevé plusieurs cas de daltonisme chez des teinturiers de Lyon, parle d'un jeune homme brun, charg'é à son entrée dans une fabrique de soie de combiner, suivant
d'ondulations représentant chaque couleur, par seconde ; il suffit de chercher combien de fois la longueur d'ondes est contenue dans ce nombre 308 millions. On trouve ainsi plus de 7i8 millions de millions d'ondulations par seconde pour le violet, plus de 496 millions de millions par le rouge. A chaque couleur simple correspond ainsi une quantité de vibrations d'éther qui lui est propre, et c'est la variation de ces chiffres qui détermine la nature variable des couleurs, comme c'est le nombre des ondes sonores qui produit les différents sons (p. 15).
certaines indications, diverses nuances pour étoffes, et qui mélang-ea du roug-e, du bleu, de la couleur pensée. La pièce de drap confectionnée ne répondit nécessairement pas à la commande. Le chef d'atelier, responsable de l'ouvrag-e vis-à-vis du fabricant, exig-ea la résiliation du contrat passé avec la famille du jeune homme, plus des dommages-intérêts, prétendant avoir été trompé « quand on lui avait présenté un jeune homme aveug>le, puisqu'il ne disting'uait pas les couleurs les plus tranchées. » Il y eut procès; le chroniqueur ne nous en donne pas l'issue.
Voilà d€s conséquences pour l'individu ; en existe-il de pratiques pour ses semblables dans la vie sociale? J'en citerai un exemple sig-nalé par Tyndall (1). On sait l'emploi pour les chemins de fer des sig-naux destinés à assurer la sécurité du service, à prévenir les accidents, annoncer le passag-e des trains, prescrire aux mécaniciens de ralentir ou d'accélérer la marche, de chang'er de rails, etc. Les uns sont mobiles, ce sont les drapeaux ou lanternes de diverses couleurs, ayant chacune une sig-nifîcation particulière, et dont les agents de la voie ou ceux des trains sont porteurs : il faut y ajouter les cornets, les pétards employés dans les mauvais temps, — enfin la cloche placée sur le tender de chaque machine et reliée par une corde à tous les wag-ons, ou au moins à celui qui porte le chef de train. Les sig'naux p.xes consistent en ces disques de différentes couleurs placés le long* de la voie, auxquels sont joints des lanternes à verre coloré pour le service de nuit. Lorsqu'ils sont tournés perpendiculairement à la voie, ils commandent l'arrêt aux mécaniciens; quand, au
(1) Athenwum, 29 janv.lSîiS; Archiv d'ophlhalm., p. 158; septembre 1833; Ann. d'ocul., l. XXX, p. 143 ; Journ. des conn. méd., iO novembre ISii:}. Goubert. 9
contraire, ils sont parallèles aux rails^ iïs indiquent que la voie est libre. On les manœuvre à la main, à distance, au moyen de fils et de leviers. Ou bien (sig-naux automoteurs) la machine les manœuvre elle-même au moment de son passag-e : tel est le signal self-acting de M. Limouze et le disque de MM. Fleury et Brocot, instaDés sur la lig-ne de Vincennes. Leur usag-e est excellent à l'entrée des souterrains, mais près des stations il vaut mieux avoir un ag-ent responsable de la manœuvre. Dans le disque de Vincennes, lorsqu'une locomotive vient à passer, le boudin d'une de ses roues d'avant ag-it sur une pédale qui commande* par des roues d'eng'renag'e la tig-e du disque, et le fait tourner de telle sorte que la voie est fermée à l'arrière du train. Pour l'ouvrir avant le passag-e d'un autre train, on ag-it sur lui de la station, par exemple, au moyen d'un levier et d'un fil de transmission. — En Ang^leterre, les sig'uaux fixes sont aussi des sémaphores composés d'un poteau vertical au haut duquel manœuvre un bras roug'e. Quand la voie doit être fermée, le bras roug-e apparaît horizontal, comme il a été dit plus haut; quand elle est libre, il redescend à la verticale et se cache dans une fente spéciale.
Ces g^énéralités émises, rappelons encore que, dans les sig-naux colorés, les feux roug-es, placés notamment à l'arrière des trains, servent à indiquer le dang-er; le vert est le sig-ne de la précaution, le blanc de la sécurité complète. Or, bien des catastrophes peuvent résulter de l'emploi de ces feux colorés, surtout de la part des individus atteints de l'aberration A'isuelle qui nous occupe : des accidents sont effectivement arrivés en Ang-leterre. Une enquête ordonnée à ce sujet, a montré que plus d'une fois ils étaient dus à l'erreur d'un daltonien
ayant tourné uti disque vert pour un roug-ejOu réciproquement. En France, bien qu'on ne porte pas attention de ce côté dans le choix des employés, aucun fait de ce g-enre n'a été sig*nalé.
D'abord le vert et le roug-e peuvent, même pour des vues normales, faire croire à un sig-nal blanc si on les fait briller simultanément ou à des intervalles trèsrapprochés, ces deux couleurs étant complémentaires. Tyndall cite un aig-uilleur placé à l'entrée d'un tunnel de 400 mètres et devant répéter les sig-naux faits par un homme posté à l'autre extrémité. Ce dernier ayant reçu deux lanternes, une roug*e, une verte, on lui ordonna de les faire briller presque en même temps, et son camarade, cependant ancien dans le métier, soutint que la lumière qu'il avait vue indiquait sécurité entière, était blanche, — le roug-e et le vert étant, je le répète, des couleurs complémentaires.
Si j'ajoute c|ue, par un fort brouillard, il est à peu près impossible de voir le sig-nal à temps, qu'il peut être mal fait ou fait tardivement, que le mécanicien peut manquer d'attention quelques minutes seulement, vous comprendrez combien il est g-rave de remettre entre les mains d'un seul homme la vie de centaines de personnes. Un moment d'oubli ou d'erreur de la part de ce maître qui commande à la machine docile peut amener les plus épouvantables accidents, et c'est avec raison que l'opinion g-énérale réclame l'adoption de moyens efficaces pour assurer une sécurité qui n'existe pas encore.
Mais le dang-er est réel, surtout de la part des daltoniens incomplets de notre seconde variété, qui sont fort nombreux. Keliand a l'cconnu fju'un cinquantième de personnes environ ne peuvent distinguer le roug-e et le
vert. « On me dira, écrit le docteur Noël {Courrier des sciences, 31 juillet 1864), qu'on emploie plus souvent le roug-e que le vert. C'est justement là le dang-er. Quand vous me faites voir un sig-nal vert, il n'y a pas d'inconvénient à ce que je le voie roug-e ; je crois le danger plus g*rand qu'il n'est réellement, je m'arrête. Mais si je vois vert le signal roug-e que vous me montrez, je ne fais que ralentir la marche du convoi au lieu de m'arrêter tout à fait, et cette confusion que je fais peut amener des accidents. S'il n'en est pas encore arrivé par cette cause, il est évident que cela peut se présenter plus tard.
«Une conséquence de lachromatopseudopsie,queron aurait pu du reste prévoir, c'estque, quand on nous montre, à nous autres chromatopseudopses, un objet rouge sur un fond vert, ou un objet vert sur un fond roug-e^ nous ne disting-uons cet objet que quand nous en sommes assez rapprochés pour jug-er de sa forme. Ainsi nous ne voyons les fruits du cerisier et les fleurs du g-renadier qu'à trois ou quatre pas de distance, seulement quand nous en disting-uons la forme. Lorsque entre l'objet et le fond il existe une g-rande distance, la masse d'air interposé donne à ce fond une teinte bleuâtre qui fait que l'objet s'en détache pour nous avec plus de netteté. Ceci se comprend, puisque le bleu est une des couleurs que nous reconnaissons. Mais lorsque l'objet et le fond sont très-près l'un de l'autre, nous ne distinguons cet objet, comme je l'ai déjà dit, qu'à sa forme seulement. Pour se faire une idée exacte de notre manière de voir dans ce cas, il faut que ceux qui ont une vue normale se fig-urent un sig-nal rouge sur un fond de même couleur, ou un sig-nal vert sur un fond vert. Je puis affirmer, pour préciser davanlag'e et en avoir fait
plusieurs fois l'expérience, qu'à 60 à 70 mètres il nous est impossible, à mon frère et à moi, de disting-uer un objet placé dans l'herbe, de quelque g'randeur qu'il soit, à moins toutefois qu'il ne fasse ombre; je prends pour exemple une pièce d'étoffe étendue par terre. La conséquence de ceci, par rapport aux chemins de fer, est facile à saisir : c'est que chaque fois qu'un sig-nal roug-e se détachera d'un fond vert, et c'est à peu près là la règ-le, ceci équivaudra, pour un chromatopseudopse, à l'absence de tout sig^nal (Voyez observ. XII)
V Enfin, il est une dernière circonstance sur laquelle je dois plus particulièrement encore appeler l'attention, d'abord parce que les auteurs qui ont écrit sur ce sujet ne l'ont pas mentionnée et, en second lieu, parce qu'elle peut devenir une nouvelle source de dang'ers. Je veux parler delà manière dont les chromatopseudopses voient les couleurs à distance. Quant aux couleurs qu'ils reconnaissent, jaune' et bleu, dans l'espèce qui nous occupe, ils les voient à la même distance que les individus à vue normale; mais il n'en est plus de même pour celles qu'ils confondent, le vert et le roug'e, pour ne parler que de celles qui ont rapport aux chemins de fer. A mesure que la distance aug*mente, ces couleurs se voilent poureux, elles sont obscurcies comme par un brouillard de plus en plus intense, et elles finissent bientôt par ne pouvoir plus être disting'uées comme couleurs; elles ne font plus naître alors d'autre sensation que celle d'un g-ris plus ou moins foncé, et ceci arrive de la même façon le jour que la nuit. La distance à laquelle elles cessent d'être visibles est, du reste, variable et dépend de leur intensité môme; plus elles sont foncées et moins cette distance est g-rande. Pour se faire une idée de ce qui arrive aux chromatopseudopses en
cette circonstance, voyez ce qui arriverait à des personnes à vue normale, qui regarderaient ces mômes couleurs avec des verres noirs aug'mentant d'épaisseur avec la distance. L'effet serait le même d'un côté comme de l'autre. Quant à cette distance, elle varie comme je l'ai déjà dit avec l'intensité des couleurs: elle varie encore selon l'éclairage et probablement aussi selon les individus; il est donc difficile de la fixer d'une manière certaine. Cependant, on peut dire, avec assez de certitude, qu'elle est environ de 160 à 200 mètres dans les circonstances les plus favorables, c'est-à-dire avec une teinte peu foncée et un bon éclairage ; mais elle peut descendre à 40 ou 50 mètres avec des circonstances inverses. Je ne parle du reste que d'après ce que j'ai constaté sur mon frère et sur moi, n'ayant pas encore eu l'occasion d'expérimenter sur d'autres individus. Est-il nécessaire d'ajouter combien cette particularité de la vue des chromatopseudopses peut offrir de dangers dans l'exploitation des chemins de fer. Ainsi, non-seulement ces individus confondent ensemble le vert et le rouge, mais encore ils ne voient pas ces couleurs à la même distance que les autres; ils ne verraient souvent les sig^naux que trop tard, et, au moment même où ils les verraient, ils pourraient encore faire entre eux une confusion pleine de dangers.
« Les mêmes erreurs et les mêmes dangers sont également à craindre dans la marine à cause des phares à feux changeants oii le vert ou le roug'e sont d'un usage fréquent. Ce que je viens de dire de la cliromatopseudopsie par rapport aux chemins de fer, je puis le répéter au sujet de la marine. D'un côté comme de l'autre, on peut, par suite de l'anpmalie de vision que j'étudie mainte-
nant, ou prendre un signal pour un autre, ou ne pas le voir à temps.
'< Il me reste à dire maintenant ce que je crois de plus propre à prévenir les dang-ers que je sig^nale. Ce qu'il y aurait de plus simple à faire, selon moi, serait de faire subir un examen préalable, sur leur manière de voir les couleurs, aux individus qui se destinent à l'une ou à l'autre de ces deux carrières, pour en éloig^nerles chromatopseudopses. Un second moyen serait de proscrire l'usag'edu vert et du roug-e comme sig^naux, puisque ces deux couleurs sont justement les plus faciles à confondre et les plus difficiles à être aperçues de loin. On les remplacerait alors par le jaune et le bleu, qui n'ont pas les mêmes inconvénients. »
Mais avant tout l'électricité, parcourant des centaines de lieues dans une fraction infiniment petite de seconde, serait susceptible de suppléer à l'imperfection de nos méthodes de sig^naux actuels. Plus rapide que la pensée, plus énergique que la volonté, l'électricité est l'esprit le plus subtil qui soit aujourd'hui au service de l'homme. Par elle, disparaissent l'espace et le temps, ces deux puissances immatérielles qui devaient si souvent contrebalancer nos efforts et nos moyens d'action, La distance est franchie, le temps abrég-é, l'homme a décuplé son pouvoir.
Ce. n'est pas ici le lieu de décrire Y avertisseur des trains^ rêvé parle D' Noël (1) ni le frein de M. Achard employé déjà sur quelques-unes de noslig-nes'; il me suffit de les sig-naler. Wilson a proposé de substituer la forme des sig-naux à leur couleur. Pour Cornaz, les lanternes blanches pourraient être rondes, les roug-es carrées, les
1) Courrier des sciences, 31 janvier 1864.
vertes triang'ulaires ; mais de loin, qui verra la forme de ces feux ? Il vaudrait mieux les abandonner ou convenir qu'un feu, quelle qu'en soit la couleur, sig-nifie arrêt. Sur mer, la lumière Drummond, ou g'az oxy-hydrog-ène, tend à remplacer les autres sig'naux lumineux et notamment les verres colorés. Elle est maintenant employée sur chaque vaisseau de la flotte ang-laise du canal.
Origine de l'achromatopsie. — 11 nous reste à chercher les causes de cette mystérieuse anomalie de la vue. Malheureusement tout est encore à faire de ce côté. Le lecteur qui a bien voulu s'astreindre à suivre les détails physico-physiolog-iques de notre avant-propos, ou les développements que nous avons donnés à l'étude du daltonisme, serait certainement en droit d'attendre ici des compensations à sa persévérance et une théorie satisfaisante. Mais, à moins d'ajouter quelque modification aux trop nombreuses hypothèses déjà si proposées, nous ne saurions satisfaire pleinement salég-itime curiosité. Notre opinion pourra se résumer en ces mots: l'achromatopsie paraît du ressort de la physiolog-ie et nnllement de la physique.
Nous avons vu que les daltoniens offrent des yeux dont la construction anatomique et mécanique est dite irréprochable. Il n'en serait pas même ici xîomme pour l'astig-matisme, car, dans cette aberration monochromatique si commune, ou inaptitude à réunir en un foyer exact les rayons de lumière qui pénètrent dans l'œil (1),
(I) Voyez Donders, De l'astigmatisme, 18C2, et supplémeni du IraiUÎ do Mackenzie, 1866. C'est un état dans lequel la réfraction n'est pas la même suivant les divers méridiens de l'œil, les rayons n'étant par
il existe des modifications dans les courbures de la cornée et quelquefois du cristallin, c'est-à-dire dans une des parties importantes du système dioptrique de l'œil, tandis qu'il n'y aurait pas le moindre chang-ement dans les milieux réfring-ents de l'œil du daltonien.
Les uns ont placé la cause de l'achromatopsie dans les milieux de l'œil ou dans l'appareil nerveux de cet org'ane, les autres l'ont rapportée au cerveau.
Voyons d'abord les théories pathog*éniques qui cherchent dans l'œil même l'orig^ine de l'achromatopsie. Dalton admettait que l'humeur vitrée était colorée chez lui en vert bleuâtre ; on avait là l'origine de son imperfection visuelle, lui permettant de voir le bleu et le jaune, mais non le roug'e. Trinchinetti croyait g^uérir un daltonien par l'ablation du cristallin. Ces explications sont erronées, car les milieux de l'œil restent incolores chez les daltoniens; on est d'accord à nier chez eux le moindre trouble de la réfraction, le plus petit changement dans le corps vitré. D'ailleurs, à travers un verre coloré, on perçoit la couleur des corps tout autrement que dans l'achromatopsie, comme nous l'avons dit dès notre avant-propos, et chez beaucoup de vieillards, le cristallin estjaune ambré, jaune-topaze, sans qu'il y ait insensibilité pour les couleurs. Dans la cataracte, les couleurs ne se perdent qu'avec la lumière; tant qu'il reste un peu de vision sur les extrêmes bords de l'iris ou sous l'action des mydriatiques, les couleurs sont
conséquent plus homocentriqucs (réunis on un véritable foyer). La cornée fJ'un œil astigmate est asymétrique. Cette irrégularité peut aussi porter sur le cristallin : d'où deux dispositions, susceptibles de s'additionner ou de se neutraliser l'une l'autre. Cet étal est congcnilnl, sauf à la suite de cicatrices ou de leucomcs sur la cornée ; on y remédie par des verres cylindriques (concaves ou convexes), combinés avec les verres sphériqiios.
sainement perçues. M. Sichel nous cite un sujet qu'il g'uérit d'une cataracte; daltonien avant l'opération, il le redevint dès qu'il put de nouveau percevoir la lumière. Si la théorie de Dalton était vraie, l'usag-e des verres bleus rendrait daltonien. — Ajoutons enfin que l'examen cadavérique des yeux de Dalton, exécuté d'après la volonté testamentaire du célèbre physicien, prouva que, chez lui, les milieux oculaires étaient jaunes et non bleus; les objets vus à travers ces yeux n'en conservaient pas moins à peu près leurs nuances naturelles.
Il n'y aurait donc pas chez le daltonien trouble de la réfraction. Est-ce certain ? nous ne le croyons pas. On ne possède g-uère d'autopsie cadavérique poursuivie avec soin chez les achromatopses. Admettons que les milieux de l'œil soient incolores, est-ce une preuve qu'il n'y a pas pour eux des propriétés optiques anormales? Un milieu incolore peut très-bien absorber certains rayons et nous avons vu, à l'avant- propos, que d'autres ont deux teintes en deux directions différentes. Il faudrait, quand on aurait la bonne fortune de rencontrer une nécropsie de daltonien^ s'adjoindre un physicien connu par le soin de ses procédés d'investig^ation et qui indiquât dans sa relation quelle marche il a employée .
Avec les photomètres chimiques, celui de Bunsen par exemple, capable d'apprécier la puissance des divers rayons, on devrait expérimenter sur les milieux oculaires, examinés déjà à l'œil nu et au microscope. Ce sont là sans doute des expériences délicates, longues, qu'il faut multiplier. Mais, jusqu'au jour où la science ne les possédera pas, il sera impossible de rien écrire avec certitude sur l'achromatopsie.
Si, d'autre part, les miUeux de l'œil venaient à être démontrés colorés chez le daltonien et si cependant ces mi-
lieux étant roiig'es je suppose, l'observé n'avait pas eu connaissance du roug'e pendant sa vie, on pourrait admettre des faits d'extinction analoguies à ceux que M. Kirchoff a invoqués pour expliquer les raies noires du spectre solaire et que nous connaissons aussi en acoustique. Quand des ondes sonores ont, avant d'arriver à l'oreille, à traverser une série de cordes tendues, d'un piano par exemple, si aucune corde n'est à l'unisson des ondes, celles-ci les traverseront sans rien perdre de leur mouvement et nous les percevrons comme si les cordes n'existaient pas. Mais qu'une ou plusieurs cordes soient à l'unisson des ondes qui les viennent frapper, elles vibreront, et le mouvement des ondes sonores, complètement absorbé, employé à mettre la corde en vibration, ne saurait se propag"er au delà. Donc, toute onde sonore est arrêtée par un corps placé sur son passag-e s'il est susceptible, en vibrant lui-même, de donner un son de même hauteur. De même, qu'un rayon lumineux d'une certaine couleur, c'est-à-dire correspondant à un certain nombre de vibrations, rencontre un corps qui puisse émettre des rayons identiques, le mouvement vibratoire lumineux sera absorbé, employé à faire vibrer les molécules du corps, et ne se poursuivra pas au delà. Ainsi s'expliquerait physiquement qu'avec des milieux bleus, l'œil n'eût pas la notion du bleu. Mais ce sont là des hypothèses nouvelles encore sans fondement. Continuons à réviser celles d'autrui.
Wardrop invoque l'inég^ale réfrang-ibilité des rayons colorés. Le bleu et le jaune, occupant le milieu du spectre, tomberaient plus facilement sur la rétine que le roug-e. Nous retrouverons plus loin à peu près la même hypothèse sous la plume de M. Sous.
Mais la plupart des auteurs ont pensé à la rétine (1), et en vérité on ne peut log-iquement, s'il n'y a pas trouble de la réfraction, chercher l'orig-ine de l'achromatopsie qu'au cerveau ou à la réline, — à la rétine puisque, dans les névrites optiques que nous passions en revue à propos du daltonisme acquis, pag-e 122, sq. , on constate une cécité des couleurs preque constante (2).
Brewster croit à une insensibilité de cette membrane nerveuse pour les couleurs extrêmes du spectre. Ce défaut de susceptibilité, de délicatesse pour les impressions lumineuses, cette torpeur de la rétine, comme dit Wartmann, serait la suite d'une org-anisation imparfaitCj n'allant pas jusqu'à affaiblir concurremment la faculté visuelle.
Thomas Young* parle de la paralysie de fibres de la rétine spéciales à chaque couleur, mais l'existence de ces fibres reste à démontrer. On peut même dire que le microscope la dément ; il n'a pas su, jusqu'ici du moins, reconnaître des chang-ements dans les cellules rétiniennes de l'œil des daltoniens (3). (Voyez cependant pag^e 147).
Toutefois, cette hypothèse d'une paralysie rétinienne partielle, émise par Young* dans un ouvragée fort difficile à se procurer, les Transactions philosophiques, compte encore de nos jours bon nombre d'adeptes; elle s'ap-
(1) Je ne parle pas, à dessein, des lliéories relatives à la choroïde, qu'on croyait, au dernier siècle, la membrane impressionnable de l'œil.
(2) On serait même tenter de se demander, en voyant que cette cécité est l'expression des altérationsrétiniennes on du nerfoptique (papille)de quelque nature qu'elles soient, si les recherches sur la rétine des daltoniens ont été poursuivies avec tout le soin qu'elles comportent.
(3) Observons d'ailleurs que ces résultats négatifs des recherches microscopiques ne suffiraient pas pou r condamner l'hypothcso do Young qui est, après tout, la plus en vogue de nos jours; le microscope ne saurait en effet donner la raison des funclions de loi ou tel élément.
puie même sur l'immense autorité d'Helmholtz qui l'a relevée dans son Optique physiologique^ travail presque inabordable aussi, parce qu'il fait partie d'une vaste encyclopédie. 11 y aurait, dans le nerf optique, des fibres affectées au bleu, d'autres au roug^e, d'autres au jaune : que l'une manque, et le sujet sera condamné fatalement à ig-norer la couleur correspondante.
Mais alors pourquoi observe-t-on les mêmes imperfections pliysiolog'iques dans la cécité acquise pour les couleurs? En outre, si les fibres du bleu manquent chez lui, le daltonien devrait voir noir, et ainsi de même pour le roug-e, ce que démentent un certain nombre des observations précitées.
Dans sa Physiologie philosophique (1866), M. J.-P. Durand défend cependant encore la division chromatique spécifique de la rétine, dont nous l'avons déjà vu parler à propos de notre première variété. La lésion anatomique déterminant l'achromatopsie totale « doit consister dans une anormale indivision du différentiateur chromatique de la fibre visuelle. En effet, ce vice d'org-anisation livrerait l'accès des trois fibres chromatiques élémentaires à l'action de tous les rayons colorés indistinctement, et par conséquent chacun de ces rayons déterminerait en nous la sensation de blanc, mais d'un blanc plus ou moins clair, plus ou moins g-ris, plus ou moins obscur, suivant la valeur de ton de la lumière colorée.
0 Quant à l'achromatopsie partielle, elle doit tenir, soit à la paralysie de l'élément ou des éléments nerveux correspondant à lacouleurou aux couleurs qui font défaut, soit à la fusion, à la coalescence mutuelle de leurs différentiateurs particuliers, le différentiateur de l'autre élément ou des autres éléments persistant dans son individualité indépendante.
« Dans lé^s cas de la première supposition, lé' sujet né serait pas seulement étrangler à une ou plusieurs couleurs, en outre il serait forcément étrang-er à la sensation deblmic, car un ou plusieurs des éléments essentiels de cette sensation manqueraient. Les imag-es ayant, objectivement parlant, la couleur dont l'agent rétinal corrélatif se trouve paralysé, paraîtraient noires, c'est-àdire paraîtraient comme si elles étaient objectivement noires, au lieu d'être bleues, ou vertes ou roug-es, etc. Pour ce qui est de la lumière blanche, elle donnerait la sensation d'une couleur qui serait la complémentaire de la couleur ou de la somme des couleurs supprimées.
« Supposons, par exemple, que la fibre xanthique (jaune) soit paralysée : les objets jaunes paraîtront noirs, et les objets blancs seront vus d'une couleur qui répond à l'expression suivante : Blanc [—rouge -f jaune + bleu); — JAUNE — ROUGE -|- BLEU = VIOLET. En outrc, Ics divcrscs couleurs composées seront perçues, mais déduction faite de l'élément qui pourrait y entrer. Ainsi, dans le cas que nous venons de supposer, le vert se confondrait avec le bleu.
« Dans l'hypothèse de l'autre lésion org'anique, la lumière blanche serait vue blanche, et rie pourrait être confondue avec aucune couleur oô;<?c^??;(? (voyezp. 22, note 2), car son action mettraiten jeula totalité des éléments chromatiques nerveux formée par le concours de l'élément libre et des deux éléments en coalescence. Mais, de toutes les couleurs, deux seulement seraient perçues : la couleur principale correspondant à la fibre spécifique isolée, et la couleur complémentaire. Ainsi la fibre chromatique qui a conservé son isolement étant, je suppose, Vérythrique ou fibre du roug-e, et les deux autres, la xanthique et la cyanique (bleue), étant solidaires, c'est-à-dire répondant
chacune et à son propre rayon spécifique normal et au rayon spécifique de l'autre, soit au rayon bleu et au rayon jaune indistinctement, — il s'ensuivrait que les objets bleus et les objets jaunes paraîtraient respectivement verts, et que ces trois couleurs seraient absolument équivalentes. Quel serait l'effet du violet? D'une part, le roug-e qu'il contient frapperait la fibre érythrique restée indépendante, et produirait une sensation du roug-e ; d'autre part, son élément bleu se porterait sur les deux fibres xanthique et cyanique coalescentes, amènerait une sensation de vert, et delà sortirait une résultante qui serait un mélang-e de roug"e et de vert, c'està-dire le blanc. Ainsi, dans la condition org^anique que nous supposons, le violet et le blanc ne feraient qu'un, »
«11 est probable, dit Thomas Laycoek pag'e 441, ch. VI, part. IV, vol. 2 : Minci and brain, or the corrélations of conciousness and organisation with their application to physiology, philosophy, mental pathology), que les nerfs de la vision, de l'odorat et de l'ouïe sont très-divisés [highly di fferentiated) et que ce que nous appelons un nerf simple est réellement composé. Ainsi le nerf optif|ue peut servir au moins à trois choses [three differentiations) : la forme, la couleur et le toucher. On suppose le daltonisme dû à un vice cérébral ; mais on peut, non sans raison, supposer qu'il résulte de l'action imparfaite des fibres chromatiques. Ainsi, chez les oiseaux, les fibres de la rétine [the retina rods) sont surmontées de globules rouges ou jaunes. Cette constitution pourrait modifier les rayons colorés, et il est probable que tous lesanimjiux la possèdent. Elle expliquerait l'influence patholog"ique des couleurs spéciales telles que le roug-e, le bleu, le noir, le daltonisme aussi, enfin les nombreux
phénomènes instinctifs que présentent les êtres inférieurs par rapport aux couleurs. Cette idée de la division des nerfs cérébraux nous amène à la conclusion que leurs racines sont en réalité des faisceaux de fibrilles douées de fonctions différentes. »
— On a aussi admis, et Élie Wartmann admet notamment (1848), un état anormal dans l'élasticité de l'expansion du nerf optique. La rétine réag-irait semblablement sous deux ou plusieurs radiations colorées différentes : qu'on suppose alors l'ébranlement causé par un rayon, roug'e par exemple, identique avec celui qu'eng'endre un rayon vert, il y aura confusion de ces deux couleurs pour l'œil les percevant dans ces conditions. Cette théorie s'appuie sur l'analog-ie que nous avons fait observer plus d'une fois entre le mécanisme de la vue et celui de l'ouïe (1).
M. Sous opinait d'abord dans le même sens. Son sujet ne disting-uant pas le roug'e, mais percevant le violet (voy. notre obs. IV), cet auteur crut que la rétine hypertrophiée était incapable de vibrer sous les ondulations des radiations roug-es, — ondes moins nombreuses que celles du violet, nous l'avons vu dans notre Avantpropos. L'observé, on se le rappelle, ne voyait plus que du noir après avoir reg*ardé cinq minutes l'objet; c'est, disait M. Sous, que la rétine paresseuse ne vibrait plus par les couleurs. — Mais cette expHcalion est inadmissible, car les couleurs non perçues par les daltoniens ne se classent pas dans un ordre conforme à
(l) Ruele insiste sur l'analogie entre l'achromatopsio et certains vices congénitaux de l'ouïe; il existe, par exemple, des gens qui ne perçoivent qu'un bruit monotone dans une harmonie variée et animée. De semblables imperfections innées sont connues pour le sens du goût et de l'odorat.
IV'chello du nombro de leurs vibrations; les sujets de notre première variété devraient voir le vert, l'indig'o, le violet, couleurs plus riches en ondulations que le jaune. II est vrai que les conciliations sont possibles; un daltonien sentira le jaune et le bleu, parce que les ondes de ces radiations ont une vitesse moyenne; s'il n'aperçoit pas les extrêmes du spectre {vouge et violet), c'est pour la même raison qu'un son trop aig'u ou trop grave n'est pas entendu (voy. notre p. 34).
Muncke fait une hypothèse assez séduisante, molheureusement non appuyée par les faits (1). Supposons, dit-il, qu'en ce qui concerne l'activité du nerf optique, il n'y aitquedeux couleurs, le bleu et le roug^e, avec leurs complémentaires, le jaune et le vert; la première caractérisée par sa puissance chimique, la seconde par son pouvoir calorifique (voy. nos p. 11 et 12). Toutes les autres couleurs se déduiront des mélangées et des nuances de ces quatre, en ce qui tient à leur influence physiolog-ique sur l'œil. 11 suffit dès lors d'admettre le nerf plus ou moins sensible à l'action échauffante de la lumière, pour comprendre comment, dans tous les cas possibles, le jaune, qui est la couleur la plus lumineuse, se reconnaîtra entièrement et exactement, toutes les autres couleurs n'apparaissant que par opposition ; voilà pourquoi le vert et le roug-e ne se disting'uent pas et se confondent souvent avec le bleu et le jaune. On sait par une foule d'expériences que c'est pour le roug'e et pour le vert que l'œil est le moins sensible.
— .J'arrive à la seconne classe de théories. Elles me paraissent, quant à présent, plus admissibles, car nous avons vul'achromatopsie fausse, symptomati(|ue, se lier
(1) (Jehltr'n j)hysil;almhe.t. Wœrlerbuch, l. IV, p. 1428. 4828, Lcipzi},'. Gouberl. 10
le plus souvent à des troubles patholog-iques du système nerveux central.
Un fait classique, c'est que l'œil, comme chacun de nos sens, est composé de trois parties distinctes : un appareil extérieur destiné à recevoir l'impression d'un objet déterminé (rétine) ; un nerf qui vient y aboutir et qui transmet; une portion g-rise de l'encéphale pour sentir et surtout percevoir, au point que le terme dont nous nous servons souvent comme on le fait pour le lang-ag-e ordinaire, perception par l'œil, est tout à fait impropre et fig-urée, l'œil ne sentant pas plus que les nerfs de la peau n'ont conscience de la piqûre. On sait en effet qu'aux cellules de la substance g-rise des circonvolutions du cerveau sont dévolues les fonctions les plus nobles de l'innervation, les fibres de la substance blanche n'étant que de purs conducteurs. Le développement des circonvolutions est un des indices de la supériorité intellectuelle, comme le voulait déjà Érasistrate, réfuté si plaisamment par Galien ; Gall et Spurzheim ont fait de ces replis multiples l'instrument matériel de nos facultés multiples. On a même pu ajouter que la partie antérieure paraît surtout le siég-e de l'activité cérébrale; Gratiolet a montré le rapport entre la portée intellectuelle et le développement des circonvolutions frontales.
Inutile aussi de rappeler que le cerveau est le siég-e unique des perceptions véritables ou conscientes (sensations raisonnées), — bien qu'insensible par lui-même (Lory, Flourens). Les excitations périphéri([ues, les impressions recueillies par les fibres sensitives terminales, sont conduites à l'encéphale; mais la réaction reste inconsciente (réflexe) tant qu'elle n'est pas airivée au cerveau. C'cstparle cerveau,— instrument uniquedes idées, de la réflexion, du jug'ement, du raisonnemeni, — que
l'être a le senlimentde son individualité, qu'il est instruit des modifications subies par ses nerfs sensitifs. Les tubercules quadrijumeaux sont les noyaux d'orig-ine des nerfs opti([ues (surtout les nates ou tubercules optiques), nerfs dont le centre trophique est d'ailleurs la rétine (Walter). Or, si ces tubercules sont le centre sensitif de l'impressionnabilité à la lumière, si leurs lésions entraînent la cécité (Mag-endie, Flourens, Béclard, Long-et), ils ne sont susceptibles que de phénomènes automatiques, sensitivomoteurs, de sensations inconscientes, analog^ues à celles de la protubérance. La perception visuelle reste l'attribut du cerveau (1).
John Herschel crut^ le premier, àun trouble du cerveau dans l'achromatopsie. « Le daltonisme, dit-il, ne consiste pas dans une insensibilité delà rétine pour les rayons réfractés d'une certaine façon, ni dans l'existence de quelque matière colorante dans les milieux de l'œil, mais dans quelque défectuosité du sensorium commune (2), par suite de laquelle il se trouve dans l'impossibdité d'apercevoir, entre les rayons lumineux, les différences d'oiî dépendent leur couleur. » A vrai dire, conclure avec Herschel etElliotton qu'il va défaut du cerveau tel qu'il ne peut plus apprécier exactement la distinction entre les divers rayons du spectre; c'est formuler un fait connu sans
(i) Nous résumons ce passage d'après notre Esmi sur la physioloçjic du cerveau, p. 284 sq. et 314 sq., insérée dans notre Manuel dcx autopsies cadarériques,ou\ tage qui vient de paraître chez G. Baillèrc.
(•2) On dësi^çnait alors sous ce nom le cerveau ; le mol s'applique plus exactement?! la protubérance, puis((uo celle-ci jouit d'une certaine i)orceptivilé, qu'elle est le sié^'cdc la sensibilité non por(;uc ou des |)erceplions obtuses fLonget), qu'enfin c'est là où les impressions venues de la périphérie subissent (s'il est permis de les considérer comme des entités) une élaboration qui les spécialise, les transforme en snisalions, celles-ci d'ailleurs inconscientes en dehors du cerveau.
l'expliquer. On retrouve cependant la conclusion dans plus d'un auteur. Trop souvent, en science, l'esprit cherche à reculer les difficultés en se payant de mots sonores mais dénués de sens. On rivalise alors avec les prétendues preuves fournies par la philosophie ou plutôt -par la métaphysique^ à la recherche des causes finales, preuves qui peuvent se ramener au cercle vicieux de ce pédant de iMolière sur l'orig-ine soporifique de l'opium : F opium fait dormir parce qu'il a une vertu soporifique.
Puis sont venus des physiolog-istes localisateurs ou phrénolog-istes, Gall, Spurzheim, Szokalski, admettant que certaines parties spéciales du cerveau président à la perception comme à la sensation des couleurs, — sont les organes du coloris en un mot. « L'ohservation prouve, dit M. Combe, que les individus chez lesquels la partie du cerveau qui est immédiatement au-dessus de l'œil, audessous du sourcil, est long'uement développée, possèdent à un haut deg-ré la faculté de disting-uer les conleurs. »0n a remarqué, chez les daltoniens, uue dépression située dessus la partig moyenne du sourcil at l'on a admis un défaut dans les circonvolutions cérébrales correspondantes.» Chez Dalton, cette partie du cerveau avait des circonvolutions très-imparfaitement développées, quoique la portion même située immédiatement au-dessus des orbites fût trés-fortement représentée. On a plus souvent trouvé un aplatissement qu'une voussure de la rég-ion des courcils (1) ».
Ainsi, les circonvolutions situées au-dessus de l'orbite
(1) Wilson. De l'achromatopsic : IraduiL par Cornaz, Ann. d'ocitl., t. XKXVI, p. 'if)! . — Dailleurs, ces préominancos sur le vivant ou ces (léprossions delà réfîion fronlale ne prouvent pas |)lus. romarquons-Ie, en faveur du sens des couleurs que de la faculté de la mémoire, comme le voulait Gall ; ces variations peuvent tenir à une amplification variable des sinus frontaux.
localiseraient le sentiment de la couleur, quelque imperfection dans les lobes antérieurs du cerveau serait l'origùne anatomique de l'achromatopsie. La pathologie semble confirmer cette hypothèse. Le cas de traumatisme relaté par Boys de Loury, et que nous avons cité en note à l'occasion de la cécité acquise pour les couleurs, équivaut presque à une expérience sur le vivant, à une vivisection, et vient appuyer la localisation vers la base de l'orbite (Voyez pag^e 126, note 4).
D'autre part, si les phénomènes si complexes de l'intellig'ence étaient autrefois réputés dus à l'action du cerveau tout entier (Flourens), on ne saurait plus de nos jours considérer la masse cérébrale comme un org^ane unique. Sans doute il est impossible de disting-uer une lig-ne de séparation entre les divers compartiments encéphaliques, mais l'unité d'association de ces départements répond à l'intimité des éléments multiples de l'intellig-ence, formant daris leur réunion la pensée. Il n'y a pas de fonctions sans organes, et nous croyons par suite à a possibili té de relier un jour les divers modes d'activité intellectuelle à des ilôts distincts de l'écorce cérébrale. Dans la complexité structurale des hémisphères cérébraux, on a presque pu, déjà, discerner des éléments org-aniqucs spéciaux pour des actions fonctionnelles distinctes.
A l'ing-énieuse systématisation architectonique deGall et de de Blainville/a succédé la doctrine de la localisation en compartiments eu en circonvolutions. L'aphasie, — ou perle de la faculté d'articuler les sons, mutité acquise avec intégrité desorg-anes appropriés àrurticulalion fies sons et chez des sujets conservant un degré d'intellig-ence suffisant à l'exercice de la parole, — coïncide, on le croit à peu près classiquement déjà, à des lésions du
- loi -
lobe antérieur (1). Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la perte de la faculté de percevoir la couleur, avec intéf^'i'itédes org-anes visuels? On pourrait objecter que, chez les aveug'Ies, on n'a pas noté des lésions intéressant plus spécialement le lobe frontal ; niais la cécité est variai )le comme sa cause, et d'ailleurs l'attention ne s'est g'uère portée de ce côté dans les nécropsies. Même réponse si l'on me fait observer que les lésions ou l'atrophie cong-énitale de la partie antérieure des lobes antérieurs restent le plus souvent sans achromatopsie (2). Dira-t-on enfin que, pour constituer une imag-e, il faut quelque chose de plus que la couleur, il faut la forme; qu'on ne saurait comprendre comment ces deux éléments, une fois arrivés au cerveau, vont se séparer l'un de l'autre, chacun de son côté se faire percevoir par un org^ane distinct? Je vais moi-même, on le voit, au devant des répliques. Qu'est-ce, me répond-on, qu'une imag-e sans forme ou une forme sans imagée? — Je m'appuie encore sur la célèbre discussion à propos «du sens spécial des mots et du siég'e de la faculté du lang^ag'e» (Gall). Si les lobes frontaux constituent l'org-ane de la formation, de l'association, de la mémoire des mots, comme aussi des principaux sig-nes de la pensée (Bouillaud), leur lésion entraîne la perte de la parole : et cependant, non-seulement la liberté de la lang-ue et le pouvoir coordinateur des mouvements qui servent à articuler les mots sont conservés, mais encore la coordination intellectuelle peut persister. Les idées, le langage mental mtériew\
(1) Nous avons exposé au long ces vues acluellos sur la pluralité des organes cl des fonctions du cerveau, cl sur l'aphasie, dans noire précité, p. 291-303.
(2) Des objections analogues ont été faites à la localisation de la mémoire des mots, je renvoie à ma discussion sur ce sujet.
la parole pensée restent; le lang-ag'e extérieur, lamémoire des mouvements nécessaires au lang^ag-e articulé, sont seuls perdus. Sans doute cette dissociation entre le phénomène intellectuel et le phénomène matériel, extérieur, de la parole, n'est pas identique avec la cécité des couleurs et la perception des formes des objets ; mais elle est analog'ue. En fait d'actes intellectuels, le physiolog'istes ne peut encore préciser mathématiquement. La forme etla couleur des cor])s constituent chacune une entité à première vue indivise, et cependant, dans les diverses perceptions quenous avons indiquées à dessein à propos du diag-nostic, nous les avons vuesplus d'une fois se montrer indépendantes l'une de l'autre. De ce qu'une lésion, une atrophie de ce coin du cerveau réservé peutêtre à la faculté des couleurs, entraîne des troubles dans la sensation des nuances du spectre, il n'est pas démontré que ces troubles doivent exister dans la même proportion pour la forine des objets. Les malades qui voient les corps doubles ou confus ou partiellement, en apprécient souvent les couleurs, — de même que le lang-ag'e semble susceptible de s'isoler de l'idée, dont il n'est cependant, en g-énéral, que l'extérioration,
Sans doute cette frag-mentatiou anatomique de notre activité intellectuelle, de notre âme, réputée indivisible par les psycholog-ues, est loin d'être encore établie par la phfsiolog-ie et la pathologie encéphaliques ; mais elle le sera vraisemblablement un jour, et c'est à cet effet que nous appelons de ce côté les recherclies.
11 faudrait enfin, poui- cette théorie de la localisation, f[ue le nerf opli([ue fûten conununication de fibres avec les circonvolutions cérébrales. (îratiolel crut un moment avoir poursuivi ces expansions delà seconde paire crânienne jus(|u'à l'écorce blanche de la couche oj)ti(|ue
et même jusqu'aux circonvolutions où s'opère la perception de l'impression lumineuse. Mais celte hypothèse d'une troisième racine (r. cérébrale) des nerfs optiques s'étalant en forme d'éventail dans le lolje postérieur du cerveau, n'a pu encore être vérifiée anatomiquement. Les apoplexies, par cela qu'elles siég-ent g-énéralement dans la substance g'rise, n'entraînent le plus souvent pas l'amaurose ; il en est de môme pour le corps strié et le centre de la couche optique.
— Quand on voit les hypothèses affluer pour la solution d'un problème, la vérité est encore loin de se faire jour. Tel est le cas du renversement des imag-es sur la rétine, tel est le cas de l'acbromatopsie. Des trois principales théories proposées : la théorie chromatique, la rétinienne, la cérébrale, aucune n'a encore été démontrée. Les deux premières surtout ne satisfont guère l'esprit, nous les avons récusées. Mais il est plus facile de démolir que d'édifier. Me pressera-t-on de prendre un parti? Je confesserai mon impuissance : Non nostruni inler vos teintas componere lites. Je pourrais me sauver par les expressions insig'nifiantes de névrose continue de la rétine, A' imperfection congénitale des nerfs optiques, de trouble fonctionnel sans douleur ni altération organique appréciable ou encore appréciée. Mais, en toute sincérité, bien que mes penchants soient manifestement poiir la localisation cérébrale, jecroisquela science igMiore encore la cause de l'acbromatopsie.
Marchr. — L'aciiromatopsie se développe de suite. Dès que l'enfant est en état de donner des rcnseigMicmentssur la manière dont il jug-e les couleurs, on le reconnaît daltonien. Il n'en est donc pas ici comme dans
la phthisie; celle-ci siisceplible, — au moins dans les vues de l'école humoriste ou poup ceux qui croient aux diathèses,— de rester latente jusqu'à quinze, ving't, trente ans, et qui a besoin, pour se développer, d'une sorte de coup de fouet, d'une impulsion accidentelle, d'une cause occasionnelle. Notre observation XXV ferait pourtant exception s'il faut la rattacher à l'achromatopsie vraie.
Reste ég'alement à savoir si les années ne modifient pas l'achromatopsie. Pour nous, cette anomalie visuelle paraît invariable, différant encore en cela des affections héréditaires à lésion org'anique comme la phthisie, et aussi des affections que nous avons rappelées à propos du diag*noslic. Un fait curieux, c'est qu'elle semble ég'alenient immuable dans sa transmission héréditaire. Le fîls appartient à la même variété que le g-rand-père maternel, sans modification aucune, en g-énéral au moins.
Traitement. — Je n'ai pas ici de plus consolantes paroles, de plus fructueux enseig-nements à présenter. Quels que soient lefe symptômes caractérisant cette bizarre imperfection, elle est du g-rand nombre de celles que l'art du divin Esculape est encoi'e impuissant à g*uérir, peut-ôtre môme à atténuer. Tous les oculistes sont unanimes sur ce point, si bien qu'un chapitre Terminai- .sy)/< devient inutile pour une anomalie résistant à toute méflication.
Sans fatig-uer le lecteur par l'examen de tous les traitements irrationnels proposés, — et l'on sait que, comme pour les théories, le nombre des traitements est toujours en raison inverse de la diiïiculté de la cure, — je parlerai seidement des bésiclcs ou lunettes de coideur. Witlloch-Nicholl , Seebeck ont préconisé Icin' emploi. Mais le plus souvent elles n(! font que jeter un voile sur
les couleurs de l'objel, sans chang'er la manière dont on les voyait auparavant. — Elic Wartmann dit ég'alemcnt qu'un moyen de redresser jusqu'à un certain point les erreurs d'appellation, consiste à examiner les objets colorés à travers un milieu transparent, comme du verre ou un liquide possédant une certaine teinte connue. Supposons cette teinte roug^e : l'impression d'un corps vert et roug'e, le même d'abord à l'œil nu, deviendrait distincte par l'usag-e de cet écran diapbane. Rien n'ég'ale, dit-il, la surprise d'un daltonien qui découvre ainsi les erreurs qu'il a journellement commises dans l'appréciation des couleurs.
Les lunettes, — qu'on ne saurait prescrire dans les cas de cécité acquise pour les couleurs, parce qu'elles éblouiraient le plus souvent, — seront surtout choisies en une couleur complémentaire de la couleur perçue; le bleu pourra devenir ainsi moins bleu, le jaune moins jaune (1). Le mal, puisqu'il est incurable, sera du moins atténué.
Malheureusement la teinte des verres colorés et leur nombre ne peuvent se prescrire à l'avance, et il y a tant de variétés individuelles d'achromatopsie, qu'il est impossible de choisir à priori pour chaque cas particulier. D'ailleurs, ce moyen ne remédie qu'aux méprises de la nature spécifique des couleurs, et laisse subsister celles qui portent sur les nuances d'une môme teinte. A lafm de l'observation XVIII, on verra combien les lunettes sont inutiles dans certains cas.
(I) Nous avons vu des daltoniens percevoir mieux aux couleurs arlifii-ielles qui ont plus do jaune ou d'orangé que la lumière solaire. Aussi Wilson a conseillé les lunellcs teintes en orange pâle par l'oxyde d'argent ou en jaune ; le jaune surtout exciterait mieux les rétines engo-irdies.
Que ferions-nous donc, si nous étions appelé à donner nos soins ù un daltonien incomplet? Nous lui prescririons peut-être des verres roug'es ou bleus selon le cas ; nous établirions son diag-nostic, et nous ferions son éducation, à l'aide des cercles cbromatiques, — car de ce qu'un sujet vous dit, de propos délibéré : «Je ne vois pas telle couleur, » ce n'est pas un motif pour le croire; il faut s'assurer de la certitude de ses jug-ements, en les contrôlant par des tableaux de couleurs ou mieux, nous l'avons dit (p. 131) par le spectre (1). En tout cas nous lui donnerions des indications sur la couleur des principaux corps non susceptibles de se modifier, nous l'eng'ag'erions à leur comparer tous les autres objets. Avec de la réflexion, de l'exercice, notre sujet deviendrait certainement à même de saisir dans les couleurs des différences qu'il n'aurait pas perçues autrement, et d'éviter de fâcheuses méprises. Dans les observations rapportées plus haut, nous avons remarqué combien le raisonnement, l'expérience, l'induction peuvent suppléer à l'imperfection de la vue.
M. Sous cite un bijoutier de Bordeaux qui, ne pouvant voir les couleurs, reconnaît les qualités et la nature des pierres fines à leur structure. Le relieur de l'observation XVIII continuait son métier à condition qu'on lui préparât le travail : quand il venait à la clinique de -M. Siebel, il apportait des papiers colorés qu'on lui présentait ensuite après les avoir mêlés à son insu; il avait fini par soupçonner assez les couleurs franches pour flire • ce pourrait être du bleu ou « du roug-e; » mais
M) Wilson cite des observations où, en cliorclianl ;i montrer au sujet fJcs difTérenccs entre les couleurs qu'il confond, on n'a rdussi qu'à embrouiller son jugement. — Nous avons répondant vu (obs. XVI et cas do M.Thuvé) que les daltoniens savent généralement mieux apprécier les ' ouleurs par comparaison.
— IGO —
pour les nuances tendres, il était impossible de lui arracher son jug-ement. L'observation suivante achèvera de conclure dans notre sens (1) :
OiiSERVATioN XXVI. — Il s'a[îit d'un homme confondant le rouge avec le vert, le roseavecle Ijleu-clair; il avoue ([ue les impressions produites en lui par ces teintes sont p )urtant différentes, mais qu'il hésite à nommer, faute de mémoire pour les couleurs. Ce daltonien avait cependant une excellente mémoire sous les autres rapports; il se rappelait parfaitement les faits historiques, les dates, les formules scientifiques, les connaissances qu'il avait acquises par ses lecturos. Quand il avait un plan, il savait d'avance si la bouteille de carnnn était plus grande, plus ou moins pleine que celle de vert-d'eau ou de bleu; il ne se trompait point en prenant son encre de chine pour une autre tablette de couleur; il connaissait le nom de toutes celles qu'il employait, et, sans en voir l'effet, les appliquait convenablement. De même, lorsqu'il peignait, l'indication empreinte sur chaque tablette de sa boîte de couleurs, les noms écrits sur les enveloppes des paquets, leur grosseur, quelque signe accidentel des fragments, l'empêchaient de prendre une nuance pour l'autre. Il fondait habilement ses teintes et ses ombres, et, son ouvrage terminé, il pouvait dire de quelle couleur il avait fait le ciel, les arbres, les rochers d'un paysage, — le teint, les cheveux, l'habit d'un portrait. Mais il formulait cette appréciation uniquement d'après les étiquettes, l'habitude, quelques circonstances particulières, et non d'après les caractères lumineux des objels. Ses amis, à ce qu'il paraît, reconniu'ent pourtant k la longue qu'il avait fait des progrès, et lui-même finit par sentir qu'il en était arrivé à mieux voir certaines couleurs ou à s'en mieux rappeler les noms qu'il n'aurait pu faire quelques années auparavant.
Terminons par un fait assez peu vraisemblable pour n'être pas admis sans sérieuse conlirmation. De même qu'une sorte à'acies delà vue permet à certains daltoniens, de notre première gToupc surtout, de lire dans une demi-obscurité (2), il paraîtrait, à croire certains
(1) Voyez d'IIombrcs-lMi iiias, Mcmuirex de l'Acadhiiic des sciences, ISiO, p. 377.
("2; Le Dr Da\vbeny-Tubcr\ille, Tlie Two letlers from (he ijreat and experieiiced oculisl Dmvbemj-TabermUe, parle (l'une fille de M ans qui ne voyait
— Kil —
auteurs, qu'avec de l'habitude le toucher pourrait redresser quelques méprises de l'œil. On a bien cité des faits plus difficiles encore à admettre, des aveug-les susceptibles de discerner les couleurs par le tact : c'est au moins ce qu'assurent Wardrop (1) et sir HansSloane(2); tel aurait été le cas de Marg^uerite Mac-Evoy (3), du D' Moïse, de l'aveug'le de Hartford (4), faits dont la certitude nous paraît loin encore d'être scientifique. Nous avons vu plus d'un aveug'le lire avec le doig-t des caractères de relief même peu considérable ; mais quel rapport peut-il exister entre le tact et les couleurs? N'y a-t-il pas là quelque erreur crédule d'une part, quelque comédie de l'autre, du g-enre de ce qui se passe pour les somnambules voyant ou. entendant par l'estomac?
que le blanc et le noir (notre |e'' groupe), mais qui « pouvait lire plus d'un quart d'heure dans la plus grande obscurité, » fait curieux également, puisque l'achromatopsie existe ici chez une femme.
(I) La femme citée par Wardrop était aveugle des suites d'une variole, et, par le tact, serait devenue susceptible de discerner toutes les couleurs, même les plus tendres, comme le rose. Cette femme était hystérique d'ailleurs ; on ne pouvait la contredire impunément, etc. Hislory of James Mitchell.
(?)) Thomson, Aiimles of philonophy, 1817.
'4) Abercombie, Inquiries concerning the intellectual powers and the intestigation of truth, lOeédit., p. 31, 1840.