CHAPITRE \ Des tentations et rites danger» <i • p idra - 1 vocation
Mon fils, le privilège de l'étal religieux est ras
pierre précieuse qui ne se truuve pas clans le sein de la terre, qu'on n'obtient pas de ses amis et qui ne s'achète pas à prix d'argent, mais qui vient du ciel, accordée gratuitement par le Père des lumières, et sa valeur est si grande qu'il n'y a rien ici-bas qui lui soit comparable. Ecoute les propriétés merveilleuses de cette gemme céleste.
D'abord par l'éclat dont elle brille elle fait distinguer au religieux toutes les pierres de scandale qui se rencontrent dans le chemin de cette rie, et contre lesquelles un séculier privé de celte lumière se heurte souvent et fait des chutes malheureuses. Elle montre les tromperies du démon et découvre les pièges que dressent à l'homme les ennemis de son salut. Sa splendeur est si vive qu'elle pénètre jusqu'au ciel; avec elle il est facile aux religieux de lire dans lecoour de Dieu, et de connaître clairement quel est son bon plaisir, dont l'exécution fait toute la perfection religieuse, et sans elle ils seraient dans les ténèbres, ne marcheraient pas avec assui
dans le chemin de la vie et seraient en danger de trébucher à chaque pas.
Cette pierre précieuse possède encore une vertu qui n'est pas inférieure à son éclat ; c'est d'être d'un grand secours au religieux pour se diriger vers le ciel d'où elle est venue ; elle lui communique une force secrète et lui inspire assez de hardiesse pour combattre de front tous les ennemis qui s'opposeraient à sa marche vers la céleste patrie. En un mot elle lui donne le courage de surmonter toutes les difficultés qui se rencontrent dans la vie spirituelle.
Une propriété non moins merveilleuse dont elle est douée , c'est de devenir d'autant plus belle qu'on la porte plus longtemps ; bien loin de s'user et de se ternir, plus on en fait usage , plus elle est parfaite , et, chose étonnante , une ibis qu'un religieux l'a reçue, elle demeure inséparablement avec lui , en sorte qu'il lui est impossible de la perdre, à moins qu'il n'en ait la volonté. Aussi ne serait-il pas bien digne de châtiment celui qui mépriserait un tel joyau du ciel, et ne ferait-il pas une grande injure au divin bienfaiteur qui le lui a donné, s'il ne voulait pas s'en servir? c'est une égale ingratitude de ne pas estimer un présent, ou de ne pas en faire usage.
Or il est bien vrai que comme le religieux a les trois vœux pour garder son trésor, il a
.uissi de dangereux ennemis , qui font des efforts continuels pour le lui ravir; c'esl le monde , en
lui inspirant le désir des biens terrestres, c'est la chair par «les inclinations sensuelles, c'est le démon par les le l'amour-propre.
Est-il possible au religieux de résister .» toutes leurs ait iqt* -
Oui, mon fils, et malgré leurs ofTorts tu pourras c inserver le don précieux <|<ie je t'ai fait. Mais pour cela plusieurs choses te sont ssaires, La première est d'avoir toujours beaucoup de vigilance et de circonspection. lue le maître du champ est livré au sommeil, il est aisé à son ennemi de semer l'ivraie parmi le bon grain , et si un poste n'est pas bien gardé par les sentinelles, il devient bientôt la proie des assiégeants. La seconde est d'aimer tendrement ce trésor. Car on garde plus soigneusement ce qu'on aime davantage. Et certes, mon fils, si tu connais bien l'excellence de la vocation et les grands liions qu'elle te procure , situ. s qu'elle te conduit sûrement à
Dieu et qu'elle est pour loi le gage le plus certain de l'éternelle félicité, lu ne trouveras rien au ciel ou sur la tene qui soit aussi digne de ton amour , et ta vocation a l'état religieux te sera toujours plus chère que la vie.
Une troisième précaution pour bien conserver cette pierre précieuse, c'est de l'enchâsser tellement dans ton cœur que ni les tribulations ,
dì l'amour d'aucune créature ne soient capables de L'en séparer , de sorte qu'il ne soit possible de la dérober qu'en arrachant le cœur luimême.
En outre il est nécessaire de faire attention à plusieurs défauts , qui sont très-nuisibles à un religieux et qui le disposent à perdre sa vocation. D'abord, mon fils, il y a les mauvaises habitudes que tu aurais apportées du monde : il faut que tu les chasses tout à fait loin de toi , si tu ne veux pas qu'elles le chassent toi-même de la religion. Quand un cultivateur négligent laisse dans son jardin des racines de plantes sauvages , elles continuent d'y croître et finissent par étouffer les plantes utiles qu'il y avait semées; ainsi les habitudes mauvaises qu'on apporte du monde prennent quelquefois un tel accroissement qu'elles détruisent tous les germes des vertus religieuses , et qu'elles font perdre tôt ou tard le trésor de la vocation. Si un religieux conserve des habitudes séculières , c'est un signe qu'il n'a pas entièrement quitté le monde et qu'il n'a pas brisé toutes ses chaînes ; il en traîne encore péniblement les restes et le monde s'en servira peut-être pour le faire rentrer sous son esclavage. C'est ainsi qu'un cheval qui s'est échappé de l'écurie avec son licou ne va pas loin : les liens qu'il emporte avec lui ne font qu'entraver sa marche , et son maître les saisit bientôt pour le ramener à son gîte. On n'est
pas vraiment libro , tant qu'on porlo uno partie de ses chaînes.
Ce < {ni peut devenir lussi très nuisible a un religieux et lui l'aire insensiblement abandonner
l'état ou je l'avais appelé, c'est, de ne pas lenir
oompte des petites fautes. Cette négligence produit en lui un certain esprit de Ih enee et de détordre, et rien n'est plus incompatible avec l'esprit de sa vocation, qui exige l'observance
de toutes les régies, des plus petites comme des plus grandes. Gelai qui a des ennemis, quelque faibles qu'ils lui paraissent, ne peut pas dire qu'il est en sûreté. Quand une maison est sur le point de tomber en ruines, elle en donne dans le> murailles quelques indiees , auxquels il faut remédier de bonne heure , sinon tout finit par s'écrouler. Ainsi le religieux , s'il ne s'empresse de porter remède aux légers manquements qu'il remarque en lui, se met en danger de perdre sa vocation, et il fera peut-être une telle chute, qu'il sera contraint de rentrer dans l'esclavage du inonde et d'aller loin de ma maison mener une vie malheureuse. Alors en voyant la grandeur de sa misère, il se repentira, mais trop lard , de la négligence qui en a été la premiere etnee.
Un autre défaut qui expose le religieux à perdre sa vocation, c'est de manquer d'ouverture envers son supérieur et de ne |>as lui faire connaître ses tentations. Quand un voleur se
voit découvert, il prend aussitôt la fuite, mais tant qu'il ne l'est pas, il prend ses mesures pour accomplir ses larcins. De même, quand un religieux néglige de découvrir à son supérieur les tentations qui lui surviennent, il est facile au démon de le surprendre et de lui dérober la pierre précieuse de sa vocation. Si un malade néglige de faire connaître son infirmile au médecin , c'est une preuve ou qu'il ne la croit pas bien grande, ou qu'il n'a guère envie de guérir. Oh ! quelle illusion dangereuse d'avoir trop de confiance en soi-même , et combien s'abuse quelquefois un religieux qui pense n'avoir rien à craindre pour sa vocation ! cette opinion ne lui vient que faute de se connaître et de bien considérer sa faiblesse. Car plus on s'examine , plus on trouve de motifs de craindre et de se défier de soi-même, et c'est là un excellent moyen pour acquérir de la force dans les tentations. Un soldat circonspect est toujours en mesure de repousser l'ennemi , tandis qu'au contraire le présomptueux tourne facilement le dos au moment de la bataille et abandonne lâchement son drapeau. Pareillement un religieux qui présume trop de ses forces finit souvent par déchoir, la présomption étant fille de l'orgueil; il ne montre pas plus de courage à repousser l'ennemi qu'il n'a eu de prudence à le prévenir. Mais celui qui se défie de lui-même a coutume de faire des progrès dans la vie spiri-
lucile, parce qu'une crainte raisonnable est fille de L'humilité, et que l'humilité excite toujours à
mieux i'.uiv.
Si encore une grande illusion, capable do faire perdre à un religieux le trésor de sa vocation , de s'imaginer qu'il ferait plus de bien dans
le monde, comme si celui qui n'est pas bon lorsqu'il est parmi les bons, dans une maison sainte et environné de bons exemples, pouvait espérer d'être meilleur, quand il sera parmi les méchants , exposé à tant do mauvais exemples et d'occasions de mal faire. C'est une ruse que le démon emploie pour attirer un imprudent religieux dans ses filets. En lui persuadant qu'il vivrait mieux dans le monde et qu'il pourrait s'y livrer à des œuvres plus importantes, il l'habitue d'abord à faire moins de cas de l'état religieux et l'amène peu-à-peu à l'abandonner entièrement: tromper sous l'apparence du bien est un artifice ordinaire du démon, quand il veut perdre un religieux ; il ne lui jette jamais l'hameçon sans l'amorce.
Enfin ce n'est pas un moindre danger que courent les religieux, lorsque par légèreté et par négligence ils se refroidissent dans mon service et tombent peu -à -peu dans le relâchement spirituel. Malheur à eux, si s'apercevant dece commencement de froideur, ils ne s'empressent d'y porter remède I C'est le symptôme d'une mort prochaine , lorsque les extrémités du corps