‹ De la perfection religieuseChapitre 5 sur 80 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Combien Dieu est offensé par le religieux qui n'a pas une grande estime de sa vocation.

Seigneur, quand je considère le bienfait de ma vocation à l'état religieux, il me semble si grand que je suis comme accablé de l'obligation qu'il me fait contracter envers vous, et de quelque côté que je me tourne ; je trouve des sujets de crainte. Si je m'examine moi-même , je suis si peu de chose que je ne serai jamais capable de satisfaire à ma dette , et que je cours grand risque d'être accusé peut-être d'insensibilité et d'ingratitude; si d'un autre côté je jette les yeux sur la grandeur de votre Majesté suprême, j'en suis tout confondu, en voyant qu'elle est digne d'être aimée et servie infiniment mieux que je ne saurais le faire. N;ai-je donc pas bien raison de craindre, Seigneur?

— Il est certain , mon fils, que ta vocation est un grand bienfait et que ce fut une insigne faveur de l'avoir sauvé de la mer orageuse du monde, pour te placer loin des écueils dans le port tranquille de la religion. Et puisque la grandeur de l'obligation doit être mesurée sur celle du bienfait, il est également certain que

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tu nus grandement redevable. Toutefois, mon lils. il De faut pasqae lu en conçoives ane crainte isive. Car comme c'est moi qui imposée L'homme ses obligations , c'est moi aussi qui lui donne les moyens d\ satisfaire; le pouvoir ne lui manquera jamais, poun u quede bod côté il corresponde à ma grâce, et ce fut toujours ma coutume de me m mtrer plus libéral .1 faire <lu bien que sévère ;> exiger du retour, là que la grandeur de ma Majesté ne l'inspire pas de crainte ou de confusion : lâche seulement de m'aimer et de me servir, sinon comme je le mériterais, au moins selon Ion pouvoir. Car je ne demande jamais rien à personne, qui soit au-dessus de ses - . et celui-là seul a sujet de craindre qui ne fait pas ce qu'il peut pour me satisfaire. Ne crains qu'une seule chose , mon (ils . et crains-la beaucoup , c'est de m'oflenser, moi qui suis ton bienfaiteur, qui t*ai appelé misericordieusement à un état de vie si élevé, et qui suis prêt à le combler encore de plus grandes faveurs, si de ton còle tu n'y mets point obstacle.

Or quel est le religieux qui m'offense? D'abord c'est celui qui ne fait pas grand cas de sa lion, dans la pensee qu'il pourrait mieux vivre et faire son salut dans le monde, comme si celui qui a peu d'ardeur et de zèle dai propre maison , devait en avoir davantage dans celle de mes ennemis. C'est la une grande illusion. Si l'étal séculier pouvait rire plus favorable

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à quelqu'un pour acquérir la perfection , jamais je ne l'appellerais à l'état religieux. Car comme je suis le principe de tout bien , et que je désire la plus grande perfection de tous les hommes , je connais aussi très-bien ce qui convient à chacun d'eux pour le salut de son âme; ce qui reste à faire au religieux ce n'est pas d'examiner et de choisir ce qui lui semble bon, mais de suivre fidèlement la voie que je lui ai marquée par sa vocation.

Ceux-là aussi m'offensent grandement qui n'ayant pas dans la religion ce qu'ils désirent , ou se trouvant dans le cas d'avoir quelque chose à souffrir, s'abandonnent à la tristesse et aux murmures et semblent se repentir d'avoir quitté le monde. Us font comme les enfants d'Israel après la sortie d'Egypte , qui murmuraient quand ils manquaient de quelque chose ou qu'il fallait supporter les incommodités du voyage, et qui au souvenir des oignons et des viandes grossières de l'Egypte voulaient retourner sur leurs pas. Mais qu'ils fassent donc attention que si je lésai appelés à l'état religieux, ce n'est pas pour le repos , mais pour le travail. A leur entrée en religion, je ne leur ai pas promis des passe-temps et des plaisirs, mais des mortifications et des souffrances, et ils les ont acceptées de leur plein gré, en promettant de s'y soumettre : quel motif ontils donc maintenant de se plaindre? Et quand même cela ne serait pas , n'ai-je pas eu beau-

coupa BOQflHr pour eux , moi <|ui suis leur Beigneur, et nVst-il pas bien naturel que les serviteurs nient aussi à leur tour quelque chose è souffrir pour moi ? Le religieux qui fuit la souffrance, outre qu'il perd boq salaire, ne fait qu'augmenter sa peina Car il aura toujours a souffrir d'une façon ou de l'autre, et tout fardeau devient doublement pesant quand on le porte malgré soi.

Il y en a qui n'ont pas une grande estime pour leur vocation , parce qu'ils si; persuadent qu'en quittant le monde , c'est un présent qu'ils ont fait a la religion, et ils semblent ainsi mépriser leur bonne mère , comme si elle leur était plus redevable de leur résolution qu'ils ne le sont eux-mêmes d'avoir été reçus. C'est une marque d'ingratitude et de bassesse d'àme dans un religieux , quand il pense plus volontiers à ce qu'il fait pour la religion qu'à ce qu'elle fait pour lui. Mais qu'il se trompegrossièrement, s'il s'imagine que la religion lui a des obligations! Pour peu qu'il examine et qu'il compte exactement, ii verra qu'il a reçu d'elle beaucoup plus qu'il ne ne lui a donné. (Juand il ne lui devrait que le titre de religieux, ce seul privilège remporterait sur tout ce qu'il serait capable de faire en retour; car il n'y a point de dignité sur la lene. qui soit comparable à l'honneur d'être admis dans ma maison , pour y porter mes saintes et glorieuses livré

Une autre offense qui n'est pas légère est celle des religieux qui négligent de faire valoir le talent que je leur ai confié, et qui, en refusant de contribuer autant qu'ils peuvent au bien de leur ordre, témoignent par là le peu d'affection qu'ils lui portent. Combien n'y a-t-il pas de religieux qui pourraient à ma grande satisfaction remplir un ministère utile au prochain , et qui s'en abstiennent, dans la pensée qu'ils ne s'en acquitteraient pas avec autant d'excellence et d'applaudissement que d'autres! N'est-ce pas là de l'orgueil et de l'ambition? n'est-ce pas enfouir dans la terre le talent que j'avais donné pour le faire valoir? Mon fils, jesaisparfailement ce qui est convenable à chacun en particulier , et c'est pour cela que je donne cinq talents à ceuxci , deux à ceux-là et un seulement à d'autres. Et quoique parmi les hommes celui qui n'a qu'un talent à mettre dans le commerce ne soit pas aussi considéré que celui qui en a cinq , il n'en est pas de même avec moi , et ce que j'apprécie dans les œuvres, ce n'est pas si elles sont en grand nombre, mais si elles sont bien faites.

Pour quelle raison plusieurs désirent-ils avoir beaucoup de talent? Si c'était pour ma plus grande gloire et pour le salut du prochain, leur motif serait plausible et leur zèle digne d'éloges. Mais ce n'est pas là , par malheur, le véritable motif qui les anime : ils n'ont en vue que les louanges et l'admiration des hommes, et comme

si je notais pas l'autour de toul bien , ils dm sent de còte, ou s'ils pensent ;i me rendre gloire, ••.•lit' inteotion est ajoutée aux Boires, comme par surcroît. C ■ n est pas ainsi qu'en ont agi autrefois mes fi lèles et bien-aimés serviteurs. Sachant qu'ils n'avaient par eux-mêmes que des imperfections, ils m'attribuaient tout te prix do leurs bonnes œuvres, et afin que la gloire en revint à moi seul . ils no voulaient pas d'autre titre que celui de serviteurs inutiles. Et en vérité ce n'est pas à l'instrument qu'appartient le mérite d'un ouvrage, niais à l'artiste qui s'en sert. Enfin , mon fils . du peu d'estime qu'on a de sa vocation vient encore un autre mal considérable, c'est d'avoir do l'insouciance pour les règles de son institut , de sorte qu'en négligeant de les observer, on manque la fin de sa vocation, défaut grave, et dont je suis tellement offensé que souvent dès cette vie même il me contraint de faire sentir ma colère à ces inutiles et coupables religieux. Quoi! je leur donne la santé, les forces , les lumières , tous les moyens imaginables de parvenir a la (in de leur vocation, et au lieu de les employer a mon service et de produire des fruits de bonnes œuvres, ils demeurent dans l'indifférence et ne s'inquiètent ni de moi , ni de ce que j'attends d'eux ! Est-il étonnant après cela, si je leur donne ma malédiction comme au figuier sterile, et si. pour n'avoir porté que des feuilles sans fruits , on les voit

quelquefois se dessécher misérablement ? Mora iìls, quand je plante un arbre dans le jardin de la religion, c'est pour qu'il y produise en tout temps de bons fruits, sinon il sera maudit comme inutile, il sera desséché jusque dans ses racines , et il ne sera plus bon à rien qu'à être jeté au feu. Malheur à celui qui ne profite pas de mes bienfaits, quand il en a le pouvoir; le temps du châtiment viendra, il voudra s'en garantir, et il ne le pourra pas.

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