‹ De la perfection religieuseChapitre 77 sur 80 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Qur ix doit fuir tout' : ambition.

Mon fils, le prudent religieux se remet sourent devant les yenx la fin pour laquelle il a quitte le monde et embrassé l'état religieux. Celait pour nie servir plus parfaitement et par là mettre en sûreté le saint de son àme. De plus il pense aux moyens de parvenir à cette fin , et ce sont les vertus religieuses, la mortification des passions, l'abnégation de soi-même, l'horrew pour tout ce que le monde aime et estime. Il pense encore aux obstacles qui l'empochent d'obtenir cette fin, c'est-à-dire aux vices. Mais parmi les vices il en est un qui mérite une attention particulière, c'est l'ambition, fille de leil, qui non-seulement empêche le religieux de me servir comme il devrait, mais fait encore qu'il soit contraire à moi.

L'ambition est un désir désordonné de l'honneur mondain, et puisque l'état religieux est une école tout opposée a celle du monde, l'ambition doit en être entièrement bannie. Comment le religieux peut-il rechercher l'honneur du monde dont il s'est déclaré l'ennemi ? Gomment un étudiant peut-il suivre deux écoles con-

traires ? Ecoute , mon fils , les leçons que donne l'ambition dans l'école du monde : Rechercher les honneurs et la réputation , vouloir des dignités et des offices élevés, se procurer des places distinguées et des titres honorables. Mais dans l'école de la religion , dont je suis le maître , j'enseigne non-seulement à fuir les dignités , mais encore à souffrir volontiers les injures et les opprobres; voilà la doctrine que j'ai toujours professée par mes paroles et par mes exemples. Lorsque les Juifs voulaient venir avec un sceptre et une couronne et me faire roi, j'ai pris la fuite et je me suis caché. Mais quand ils sont venus au jardin pour me prendre, me lier comme un voleur et me conduire devant les tribunaux , alors j'ai été moimême à leur rencontre et je me suis livré entre leurs mains.

— 0 mon âme, que ferons-nous? Tu vois que notre Seigneur est tout-à-fait contraire au monde et que le monde est également contraire à lui. Tu vois que les deux écoles sont opposées et qu'on y marche par des. voies toutes différentes. Donc le monde se trompe en recherchant les honneurs, ou bien c'est notre Seigneur qui se trompe en embrassant les mépris. Et comme il est certain que notre Rédempteur, qui est la sagesse du Père éternel , ne peut se tromper , c'est donc le monde ambitieux qui se trompe , et avec lui tous ceux qui se repaissent de sa

vakM fumée. Si dune nous ne voulons pas nous tromper Doua-mêmes, il faut fouler aux pieds

les faux honneurs et les vanités du monde, porter la croix de l'ignominie et se mettre à la suite du Sauveur afin qu'il nous conduise à la véritable gloire.

Mais, Seigneur, si vous m'avez créé pour la gloire éternelle , qui renferme le plus grand honneur qui puisse être, pourquoi faut-il en cette vie ne pas rechercher les honneurs et la gloire ? Si votre Apôtre a déclaré dans ses epttrea que celui qui désire l'épiscopat, désire une bonne œuvre , pourquoi nous est-il détendu de désirer les dignités et les charges éminentes ?

— Mon fils, souviens-toi que tu n'as pas été créé pour la gloire de la terre , mais pour la gloire du ciel , et celle-là il ne t'est aucunement défendu de la rechercher. Ce qui me déplaît , c'est de ne pas mettre son afîection tout entière dans la gloire du ciel et d'en avoir aussi pour la gloire de la terre. Quant à celte sentence de mon Apôtre que c'est une bonne œuvre de désirer l'épiscopat, comprends bien ce qu'il veut «lire. Oui, c'est une bonne œuvre, une œuvre de grande charité de désirer l'épiscopat pour travailler au salut des Ames; mais le désirer pour l'honneur et pour son avantage particulier, ce serait une chose repréhensible. Dans les premiers temps de mon Eglise , les fonctions des

évêques étaient sans honneurs et sans richesses et remplies de travaux et de peines . et alors désirer l'épiscopat, c'était de travailler pour l'Eglise , et de souffrir le martyre pour l'amour de moi; c'était donc désirer véritablement une bonne œuvre. Mais depuis qu'à l'épiscopat sont attachées des prééminences, des honneurs et des richesses , on ne peut le désirer sans danger. Aussi le même Apôtre, pour donner à entendre qu'il n'était pas permis à tous de désirer une telle dignité, énumère toutes les vertus qu'elle exige, et tu peux voir par là que l'éclat qui l'accompagfie n'égale pas la pesanteur delà charge qu'elle impose. La seule pensée que pour bien remplir sa charge, il faut que l'évèque soit irrépréhensible, devrait suffire pour épouvanter tout homme qui a tant soit peu de jugement. Pour mieux le comprendre examine la différence qui existe entre celui qui se fait religieux et celui qui se fait évêque. Le premier entre en religion pour acquérir les vertus et devenir parfait; le second entre dans l'épiscopat pour exercer la perfection et enseigner les vertus aux autres encore plus par les exemples de sa vie que par ses paroles; en sorte qu'il lui est nécessaire d'être déjà parfait , et d'avoir des vertus acquises , et non des vertus à acquérir.

Mon fils, ne te fais pas illusion. Le démon te donnera peut-être à entendre que si tu avais quelque dignité ou prelature, ou si lu étais

supérieur, tu me servirais mieux et tu ferais icoap de bennes œuvres. M. us crois-moi , dans les dignités les obligations sont plus difficiles et les occasions de chute pins dangereuses. Toi qui as tant de peine à satisfaire ;i de légères obligations et que le moindre sion fait tomber, que deviendrais-tu dans une ■ plus élevée et sous une charge plus •ite V Tu succomberais sous le poids . et la chute serait d'autant plus affreuse qu'elle viendrait de plus haut.

Pour éviter ce péril, voici les règles que tu dois suivre. D'abord garde-toi bien de t'offrir toimême pour aucunes prélatures ou dignités, ou de t'y ingérer en aucune maniere. Ensuite non-seuiement tu ne dois pas les désirer , mais encore si on te les offre , tu dois les fuir, excepte si celui qui a le droit de te commander t'oblige a les accepter , et si la nécessité est telle qu'au jugement de ton père spirituel , lu ne puisses les refuser sans manquer à la charité. Alors accepte-les pour le bien commun et pour mon service.

Considère, mon fils, les différents traits de l'ambition, et tu verras combien elle est contraire à l'esprit religieux. Il n'y a pas de vice qui aime autant à dissimuler et a feindre que l'ambition , et c'est avec raison qu'on l'appelle la .nére de l'adulation et de l'hypocrisie. Combien •'ambitieux ne feint-il pas de vertus pour obte-

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nir l'office ou la dignité qu'il désire! De combien de couleurs menteuses il peint ses actions , pour paraître digne de ce qu'il demande? A quelles flatteries ne s'abaisse-t-il pas pour gagner les faveurs des grands ! Gomme il vit toujours entre la crainte et l'espérance , il est dans une inquiétude continuelle qui lui ôte le repos et le sommeil. Tantôt il éprouve une disgrâce, et il est dans le désespoir ; tantôt il prospère, et il est bouffi d'orgueil ; la mer la plus orageuse n'est pas aussi agitée que le cœur d'un ambitieux. Or quel rapport toutes ces feintes, ces intrigues et ces vanités peuvent-elles avoir avec l'esprit religieux qui est un esprit d'humilité , de droiture et de charité? Quelle différence entre la vie d'un religieux si sûre et si paisible, et celle de l'ambitieux, si pleine de trouble et si périlleuse pour le salut éternel ! Oh ! qu'ils comprenaient bien mieux ma doctrine, plusieurs de mes serviteurs, qui, pour éviter les dignités dont on voulait les revêtir, s'enfuyaient loin des villes, se cachaient dans les forêts et dans les déserts ! Et quand on les retrouvait dans leurs retraites et qu'ils étaient forcés d'accepter une dignité, ils répandaient une grande abondance de larmes, et témoignaient combien ils avaient d'eloignement pour les grandeurs de la terre.

L'ambition a encore ce caractère de n'être jamais satisfaite et d'aspirer toujours à quelque honneur plus grand. C'est de quoi je repris les

Pharisiens, qui par vanite voulaient toujours avoir les premières places clans les synagogues et dans les festins et qui se plaisaient à recevoir des saluts et des marquée de respect sur les places. Certes, un si grand vice n'est pas le chemin de la perfection , c'osi plutôt une fumée qui aveugle l'ambitieux et qui l'empoche de voir son chemin et le précipice ou il aboutit.

Le devoir do religieux est de faire ce qui lui est ordonné par le supérieur. Qu'il soit persuadé que ce qui rendra ses travaux plus agréables à moi , plus utiles au prochain et plus méritoires pour lui , ce n'est pas d'enseigner ou de prêcher dans les chaires les plus honorables , mais de travailler avec plus de charité et d'humilité. Si c'est pour moi qu'il travaille, il tâchera de me satisfaire et il ne demandera rien de plus ; mais si c'est pour acquérir de la réputation , l'amourpropre lui fera rechercher les emplois les plus honorables et les chaires les plus distinguées , et si alors il n'obtient pas autant d'applaudissements qu'il le desirait , il s'aliligera , il se désolera , il en rejettera la faute sur l'un ou sur l'autre, sans s'apercevoir que c'est moi qui lui envoie cette disgrâce pour le punir de son orgueil. Ce û'esl pas à duo que tous ceux qui remplissent les premières chaires et lo premières places soient des ambitieux; souvent au contraire c'est celui qui ne les occupe pas qui a de l'ambition. Car le vice de l'ambition ne con-

siste pas à posséder ces prééminences , mais à les désirer d'une manière désordonnée , à intriguer pour les avoir et à s'enorgueillir quand on les a obtenues.

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