CHAPITRE XIV
Que le religieux doit éviter la curiosité.
Mon fils, je m'aperçois que tu es trop empressé et trop curieux de savoir les nouvelles du monde , ce qui est un signe que ton cœur n;en est pas encore entièrement détaché. Si tu l'as abandonné pour n'avoir plus rien à démêler avec lui , d'où vient que la curiosité te pousse maintenante savoir ce qui s'y dit et ce qui s'y fait? que t'importe de connaître ce qui ne le regarde pas , ce qui n'est d'aucune utilité pour tonarne, ce qui pourrait même lui être nuisible? Tu sais par expérience que les nouvelles du monde que tu as entendues te reviennent dans l'imagination pendant l'oraison , à la messe et aux autres exercices spirituels. Qu'ils faisaient bien mieux les saints ermites qui se retiraient dans les déserts et se cachaient dans des cavernes , afin de ne plus rien savoir et de ne plus rien apprendre de ce monde !
La curiosité est mauvaise, puisqu'elle renferme ane envie immodérée de savoir et que cette envie n'est pas conforme à la droite raison , mais la racine dont elle vient est encore pire. Si le religieux était plus affectionné aux choses célestes
ci spirituelles, il ne B'inquiéterait pas Udì dea choses humaines qui ne le regardent pas. C'est parce qu'il n'est pas suffisamment appliqué à l'exercice des vertus qu'il est si ourieui ; aussi il lui est important d'être loojoura i quel-
(jiie chose d'utile. Mais comme les choses utiles elles-mêmes ne suffisent pas toujours pour éloigner la curiosité , tant elle est attrayante, il ne sutlit pas au religieux de s'occuper de choses utiles et convenables a son état, il faut encore qu'il s'y mette avec affection , de manière que la porte de son Ame étant fermée, la curiosité n'y puisse entrer; tant qu'elle est dehors, elle ne cause pas de dérangement. Mais quand elle trouve le religieux dans l'oisiveté , ou légèrement occupé , elle jouit , car elle peut entrer par où il lui plaît , l'oisiveté ayant coutume de laisser tout ouvert , portes et fenêtres. Et une fois qu'elle est entrée , elle delie les sens , qui sont comme ses messagers , et les envoie de tous côtés chercher des choses nouvelles , qu'elle donne ensuite aux facultés de l'àme. Alors celles-ci s'en entretiennent et passent le temps à faire une foule de réflexions et de châteaux en l'air. Combien ce défaut convient mal à un religieux! S'il veut agir conformément à son état , il doit au contraire tenir ses sens enchaînés et ne pas leur permettre de courir et de s'égarer où il ne convient pas. C'est à la raison , et non pas à la curiosile, a •nier les sens.
Ecoute , mon fils, un artifice du démon pour faire que le religieux ouvre la porte à la curiosité. Il lui suggère qu'il est bon de connaître les tempêtes du monde , afin de mieux apprécier la tranquillité dont il jouit dans le port' de la religion et d'en rendre grâces à Dieu, afin qu'en voyant à combien de fâcheux accidents et de malheurs les hommes du siècle sont exposés , il goûte mieux le bonheur de son état, afin qu'il prie pour ces infortunés si tristement tourmentés dans le monde , cette compassion étant toutà-fait conforme à la charité religieuse. Mais dans tout cela son but est de tromper sous l'apparence du bien. La curiosité est un vice, et le vice ne saurait être un moyen convenable pour faire le bien; en vue d'un bien quelconque il n'est jamais permis de mal faire. Ce que le démon prétend, c'est que le religieux s'adonne à la curiosité , sachant bien , le rusé qu'il est , que le curieux ne fait ordinairement ni les bonnes œuvres auxquelles il pense, ni celles qu'il est obligé de faire. Voilà le piège : il fait semblant de te porter au bien, pour triompher de toi et te causer du dommage. Un homme prudent ne se fie pas aux paroles flatteuses d'un ennemi. Pour rendre grâces à Dieu du bonheur de son état et pour le prier en faveur des séculiers , il n'est pas nécessaire que le religieux cherche avec curiosité de savoir les nouvelles du monde; car sans cela on connaît assez toutes les misères que les séculiers y en-
durent, et ces misères n'ont p;is commence d'aujourd'hui ; elles onl toujours été et seront toujours. D'ailleurs les ivanlageset lespriviléges de l'étal religieux sont si manifestes par euxmémes , qu'il n'est pas nécessaire . pour les conoevoir, de s'informer curieusement des nouvelles et des maux du monde.
I • Mite encore , mon fils, un autre piège que le démon a coutume de tendre au moyen de la curiosile. Au commencement le fourbe se contenti' de foire perdre son temps au religieux , en lisant , ou en écoutant lire des livres curieux et frivoles, en s'occupant de ce qui se passe dans les autres pays, et qui ne le regarde pas, en examinant des objets curieux et intéressants. Ensuite il l'amène à laisser de côté les choses utiles et nécessaires pour s'occuper des curieuses. Il va plus loin et il tache de lui faire savoir et regarder ce qui n'est pas permis , ce qui est capable , par exemple , de l'exciter à des péchés de haine , de vengeance, d'impureté. Il finit par en faire ouvertement son écolier. Mais helas ! que peut-on apprendre de bon du père des mensonges? Quel profit retirer de cette école pestilentielle '.;
La curiosité est un vice dont il n'est pasaisé
de se défaire. Plus le curieux avance en âge,
plus sa curiosité augmente , en sorte qu'il ne se
jamais d'entendre des nouvelles et qu'il
n'en est jamais ras^ ai
Le curieux, à force de s'occuper des affaires d'autrui , oublie de penser à lui-même et à ses propres affaires : il lui arrive comme à celui qui abandonnant sa maison , pour visiter celles des autres, la trouve , quand il y revient, dévalisée par les voleurs.
La curiosité , en attirant les sens à toutes sortes d'objets inconvenants, est la cause d'un grand nombre de faux pas et de chutes. Celui qui chancelle déjà, tombe bien plus vite, si on le pousse. La nature humaine étant si faible depuis la blessure du péché originel , il ne faut qu'un petit choc pour la faire tomber, et à la moindre occasion , la curiosité le lui donne.
Mon fils, veux-tu que la curiosité ne soit pas pour toi une occasion de chute, ne la laisse pas abuser de tes sens. Si tu ouvres la porte de tes sens pour suivre ton goût , et sans aucun motif de nécessité ou d'utilité, c'est vouloir que la curiosité profite de l'occasion pour en abuser avec des choses vaines et frivoles. Si tu prêtes l'oreille à tout, si tu regardes tout ce qui s'offre à tes yeux , la curiosité s'emparera de tes sens et les fera tourner et retourner à son gré. Veille sur eux , si tu ne veux pas qu'ils introduisent la vanité dans ton cœur.