‹ De la peste observée en Égypte. Recherches et considérations sur cette maladieChapitre 21 sur 82 · MÉDICATIONS MISES EN USAGE · texte numérisé non relu

MÉDICATIONS MISES EN USAGE

Les modifications variées mises en usage sans aucun principe n’ont produit (pie des résultats peu satisfaisais, a. i. — Au début de l’épidémie, lorsque le mal est grave , il n’y a rien à espérer de quelque médication que ce soit, a. 2. — Au déclin, il y a lieu d’espérer la guérison ; mais doit-on l’attribuer à la médication ou bien à l’action de la nature ?

Chacun dit avoir guéri par les moyens qu’il a employés, a. 5. — Il est des mcdicamens qu’il faut proscrire comme dangereux , a. 4. — Discussion de la doctrine de 31. Billard, a. o. — Conclusion, a. 6.

1. On a dit depuis long-temps, et on a souvent répété, que moins une maladie est connue, et plus sont nombreux les remèdes employés à la combattre. Cette vérité ne saurait trouver une application plus juste que pour l’affection qui nous occupe. On a pu \oir, dans le paragraphe qui précède, les principales médications mises en usage ; on a pu remarquer l’innombrable quantité des moyens employés. Ces moyens ont été pris dans toutes les classes de remèdes, parmi les toniques, les excitans , les narcotiques, les vomitifs, les purgatifs , les révulsifs, les anti phlogistiques, et enfin parmi les spécifiques.

Ces modifications diverses ont été pour leurs auteurs le résultat des idées qu’ils s’étaient faites sur la nature de la maladie; pour quelques-uns, elles constituaient des tentatives essayées sans raisonnement, des mesures empiriques, qu’ils adoptaient en découvrant l'insuffisance de tous les moyens prescrits par le rationalisme. Or, ni l’une ni l’autre de ces méthodes n’a procuré de grands ,

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d’utiles résultats , du moins dans la majorité des circonstances.

2. Au début des épidémies, alors que l’action délétère des causes morbides agit avec une rapidité si grande que quelques heures suffisent pour produire dans l’économie des désordres épouvantables , alors, disons- nous , toutes les médications employées , môme les plus énergiques , sont impuissantes pour arrêter le mal dans sa marche. On le conçoit d’ailleurs facilement si l’on songe aux altérations profondes qu’ont éprouvées les organes à l’état de ramollissement, de putrilage, qui s’est développe en eux d’une manière si prompte, et dont les autopsies nous offrent le tableau. La guérison dans ces circonstances est au-dessus de toutes les ressources de l’art - la tenter, l’espérer, ce serait tenter de rétablir les fonctions, les usages d’un membre broyé, réduit en bouillie par l’action d’une machine puissante. Dans ces cas, il n est donc aucun moyen , quelque actif qu’on le suppose, qui soit capable de remédier à des désordres de ce genre -, il n en est aucun, disons-nous, qui puisse prétendre à la priorité parmi les autres.

3. Quand le mal perd de son intensité, quand il frappe avec moins de violence et de promptitude, on peut alors espérer la guérison. Celle-ci, en effet, survient souvent , et si dans ces circonstances, c’est la nature qui a le plus fait pour l’heureuse issue de la maladie, on ne peut nier cependant que l’art ne l’ait puissamment aidée, et qu’il n’ait concouru à hâter au moins la terminaison. Or, quand les choses se passent ainsi, quand l’intervention de la science n’est pas entièrement infructueuse , quelle est la médication qui! convient de choisir de préférence, à quel genre, à quelle espèce de remèdes faut-il s’adresser? C’est ici que le choix est embarrassant. Consultez vingt praticiens qui tous auront employé une thérapeutique différente, chacun vous dira qu’il compte de nombreux succès en faveur de sa méthode. L’un vous parlera du bon effet qu’il a retiré des excitans , 1 autre vous vantera les narcotiques, un troisième sera partisan exclusif de la saignée* un quatrième enfin aura guéri tous ses malades en les purgeant ou les faisant vomir. Comment faire un choix au milieu de systèmes qui se contredisent tous?

Dû LA. DESTE.

Faut-il ajouter foi à tout ce qu’on rapporte à cet égard ; et ne doit-on pas penser, d'après ce qui se passe chaque jour sous nos yeux, qu’on a souvent exagéré les choses, et qu’on a souvent aussi attribué à l’intervention thérapeutique des résultats qui s’étaient opérés indépendamment de celle-ci, quelquefois môme malgré elle.

4. D’un autre côté, ne doit-on pas raisonnablement penser qu’il est certains remèdes qui ne peuvent avoir (ce qui arrive eu effet) qu’une action funeste sur l’individu, ou parce qu’ils sont administrés mal à propos, sans opportunité, ou bien parce qu’ils produisent des effets trop violens pour ne pas déterminer des aecidens fâcheux dans l’économie. Ainsi peut-on supposer qu’un émétique introduit dans un estomac phlogosé, ramolli, ulcérén’ag. gravera point la maladie? Croira-t-on que des doses considérables d’opium puissent être administrées sans danger, quand il s’opère des congestions sur tous les organes , par l’effet même de l’affection ? Peut-on penser que la saignée pratiquée à tout propos et dans toutes les périodes, sur tous les tempéramens, ne doive pas être nuisible quand on la réitère trop souvent , quand on l’emploie pendant la prostration, chez des individus d’une constitution débile, détériorée? Enfin quel résultat salutaire peut-on espérer de l’administration de substances excitantes, perturbatrices, qui agissent avec une si grande violence sur le système nerveux, qu’elles occasionnent des convulsions, comme la strychnine, qu’elles portent le trouble dans l’intelligence, comme le hachisch proposé par M. le docteur Aubert. Nous pensons donc que ces divers médicamens devraient être élagués de la thérapeutique de la peste. Cependant nous déclarons que, quelle que soit notre opinion à cet égard, opinion qui nous paraît fondée sur l’analogie et sur la saine raison, nous n’hésiterions point à adopter ces différentes médications, si les faits recueillis avaient été assez nombreux pour prouver leur efficacité ; si M. Aubert, par exemple, avait fait ses expériences, non pas sur onze individus , mais bien sur des quantités considérables et s’il s’était adressé aux cas les plus graves , s’il avait expérimenté au début de l’épidémie, alors que la maladie était plus intense. Mais jusqu’à présent, nous ne pensons pas que

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les observations rapportées par notre estimable confrère soient assez probantes pour justifier ses assertions, et nous croyons devoir ranger le hachisch dans la classe de ces médicamens qui nonseulement sont inutiles , mais qui sont souvent dangereux dans leurs résultats.

Nous ne nous arrêterons pas davantage sur cette matière, et nous passerons à l’examen de la médication proposée et employée par M. Bulard et que nous avons exposée dans le paragraphe précédent.

5. Nous avons dit comment M. Bulard, désespérant de trouver dans la thérapeutique ordinaire un remède à la peste, s’était renfermé dans l’expectation et dans l’observation de la maladie, tâchant de pénétrer et de surprendre les secrets de la nature, quand celle-ci opérait d’elle-même la guérison. Or, il avait observé, ditil : que dans ces cas de cure spontanée , l’amendement des symptômes était annoncé par l’apparition de divers phénomènes dont les plus constans sont les bubons et les charbons. C était donc par le moyen de ces bubons ou de ces charbons que la guérison s’opérait i c’était un effort de la nature, une véritable dise .

La doctrine des crises une fois admise par 1 auteur, et tiree de l’oubli auquel elle était condamnée depuis long-temps, il ne s’agissait plus que de lui donner une application et de faire avec le bistouri ou les caustiques ce que la nature opérait par d’autres moyens \ il ne restait plus qu’à fabriquer des bubons et des charbons, et M. Bulard a eu soin de nous apprendre de quelle façon il

s’y était pris.

Mais, avant de passer à cette description , examinons les faits sur lesquels s’est appuyé l’auteur pour considérer comme un phénomène critique le développement des charbons et des bubons.

1° L’apparition des charbons est généralement regardée comme un augure favorable * M. Bulard en a conclu qu ils annonçaient une crise : c’est une erreur de part et d’autre. Au commencement de l’épidémie, les charbons, il est vrai, apparaissent rarement; mais cela tient à la nature de la maladie, à sa violence, à la rapidité avec laquelle elle tue quelquefois avant que ces divers sym-

ptômcs aient eu le temps de se développer. D’autres fois cependant, les bubons apparaissent, et alors ils n empêchent point la maladie d’avoir une terminaison funeste ; c’est même une complication fâcheuse. D’un autre côté, si ces mêmes charbons qui se développent dans la deuxième et surtout dans la troisième période

de l’épidémie, sont souvent suivis de guérison, cela tient encore à la nature de la maladie qui décroît d’intensité à mesure quelle s’éloigne davantage de l’époque de son développement, et non

pas, comme on l’a prétendu, exclusivement à cause de leur apparition. On a donc mal apprécié ce phénomène; on a pris fort inconsidérément l'effet pour la cause.

2° Mais, en admettant même que la maladie dut se terminer heureusement, parce qu’il y a développement de charbons, l’existence de ceux-ci ne pourrait pas davantage être considérée comme une crise, un effort salutaire de Ici nature , ainsi que le prétend M. Billard. Pour que les charbons et les bubons fussent un phénomène critique, ils ne devraient jamais paraître qu’à la lin de la maladie, alors que l’affection doit se juger , comme disent les partisans des crises. Or, c’est ce qui arrive très-rarement : dans la grande majorité des cas, c’est le premier ou le second jour que les bubons et les charbons se développent; souvent même c’est le premier symptôme qui surgisse. Comment M. Bulard peut-il faire concorder ces faits avec sa théorie?

3° Comment d’un autre côté ose-t-il prétendre que les charbons les plus étendus, les plus profonds, ceux à large surface , sont précisément ceux dont l’apparition est la plus heureuse. Les faits d’abord donnent un démenti formel à l’assertion de M. Bulard; de plus le raisonnement et l’analogie prouvent l’absurdité de sa proposition. Nous avons discuté ce point de pathologie, dans le paragraphe consacré au pronostic nous y renvoyons le lecteur.

Ainsi tout 1 échafaudage de M. Bulard se trouve sapé par sa base. Voyons maintenant si au moins, malgré la théorie, quelques laits tiennent a 1 appui de ses assertions. — M. Bulard semble vouloir faire entendre qu il s est servi de sa médication à Smvrne en premier lieu, puis a Constantinople dans la Tour de Lêanclre . C’est

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là principalement qu’il aurait obtenu des succès innombrables ; car, au bout de deux mois, dit-il , la maladie avait disparu . Mais ce n’est point pourtant dans la Tour de Leandre que M. Bulaid s’est servi de son spécifique. Car il nous dit lui-même que tous ces malades pouvaient guérir , puisqu'ils avaient tous des bubons , et que si quelques-uns ont succombé , c’est que T ouverture tempes iive nen a point été faite (l) ; ce n’est pas non plus dans les cinquante-une observations qu’il a consignées dans son ouvrage (2) que M. Bulard a pu essayer de son remède; ces observations ont été faites au Caire avant que fauteur eût médité son innovation. Voici d’ailleurs ce que prouvent ces observations: elles disent que, sur trente-quatre individus qui ont succombé , trente ont piésenté bubons et charbons , et que , des dix-sept qui sont arrivés à guérison , sept , c’est-à-dire à peu près la moitié , n’ont oftert aucun de ces symptômes. — Voila des preuves bien convaincantes , il faut l’avouer , à l’appui des propositions avancées par M. Bulard , et des conclusions qu’il en a déduites , savoir : que les bubons et les charbons sont toujours d’un heureux présage , qu’ils sont une crise salutaire , et qu’il faut imiter la nature en fabriquant de semblables lésions. — Comment M. Bulard a-t-il pu citer des faits aussi accablans pour lui , aussi opposes à son système? Évidemment , malgré tout son esprit , il n’a pas compris la portée des observations qu’il rapportait ; car, s il eût songe aux déductions qu’ elles renfermaient , il se serait bien gardé d en faire mention ; au contraire , il eût pris soin de les dénaturer un peu pour leur donner la signification qu’il avait à leur faire exprimer. M. Bulard eût fait tout cela , il l’eût fait avec art , avec adresse , avec une apparence de vérité; car M. Bulard a tant d espiit! il a une conscience si complaisante et si commode !

Malheureusement pour lui et pour sa théorie , il vient mettre sous les yeux de ses lecteurs des observations qui lui donnent le plus formel des démentis ; — malheureusement encore pour sa

(1) Historique, pag. xxxix.

(2) Voir les pages 167, 271.

médication , il oublie de citer un seul fait qui vienne à l’appui de ce qu il veut prouver ; il parait ne pas se douter de 1 incrédulité, du scepticisme des hommes , qui ne veulent ajouter toi qu aux choses qu’ils ont vues ou aux faits bien constates qu on leur piesente. M. Bulard s’est imaginé qu'il sulTisait de dire : Les bubons et les charbons fabriqués de ma main guérissent de la peste , pour qu’on le crût sur parole , pour qu’on ne lui demandât, pas au moins un fait à 1 appui de ce qu’il avançait. Hélas ! il s est trompé , et tous ses beaux discours , quelque autorité quil leur suppose , ne suffiront jamais d eux-mêmes à ébranler les convictions et à rallier l’opinion générale à son opinion personnelle.

Nous nous sommes arrêtés assez long-temps, et trop longtemps peut-être , à la réfutation d’une hypothèse qui ne peut avoir aucun retentissement. Nous avons dû néanmoins examiner en détail des assertions qui sont exposées dans un ouvrage publié tout récemment , et que son auteur a dédie a une société savante. Tel est l’unique motif de notre insistance sur un semblable objet.

6. Que si maintenant nous résumons rapidement ce qui a été exposé dans ce paragraphe et dans celui qui précède , nous concluerons que la thérapeutique de la peste a présenté souvent de funestes médications , d’autres fois des médications ridicules ; nous dirons qu'il faut rayer de la liste des remèdes une infinité de substances qui sont trop violentes, et par conséquent nuisibles, et d’autres qui n’ont aucune action sur la maladie ni sur I individu; qu’il faut bannir ces médications exclusives, nées d’opinions absurdes et erronées sur la nature et les causes du mal ; et qu’à leur place il faut substituer une thérapeutique rationnelle, symptomatique , puisque nous n’avons encore aucun spécifique a opposer aux ravages de la maladie.

Malgré tout ce que nous avons dit de l impuissance de l’art et de l’inefficacité de tous les moyens au début de l’épidémie , nous ajouterons que le médecin ne doit jamais rester, même dans ce cas, spectateur passif de la maladie; il doit encore ici user des mesures les plus promptes, les plus rationnelles. Peut-être parviendrat-il , dans quelques circonstances > à obtenir une guérison; dans

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plusieurs cas il réussira du moins à entraver un peu la marche de l’affection et à alléger les souffrances du malade.

Enfin nous dirons qu’un des moyens les plus efficaces à employer , celui qu’on devra mettre en usage toutes les fois qu’on pourra le faire , c’est d’isoler le malade , de le soustraire à l’action

des causes morbides qui ont agi sur lui et qui continuent d’exercer

encore leur influence délétère. Transporter les individus atteints dans une autre localité où l’action des agens morbides est moins intense, c’est un des meilleurs movens dans toutes les circonstances, c’est un des plus efficaces. Nous avons pu constater , durant l’épidémie de 1835, les heureux résultats de ces cbangemens de localité. On verra dans le chapitre de la contagion les nombreux faits de ce genre qui sont rapportés par nous et nos confrères d’Égypte à l’appui de nos assertions.

OBSER V AT IONS PART ICULIERES.

Observations recueillies à Vhôpital du Caire. A. Malades au premier degré, obs. 1 à 4. — R. Malades au second degré, obs. S à 11. — C. Malades au troisième degré, obs. 12 à 18. - — Observations recueillies à l’hôpital d’Abouzabel , obs. 19 à 38. — Réflexions. — Observations recueillies à l'hôpital de Damiette par M. Émangard , obs. 58 à 64. —Réflexions. — Observations recueillies par MM. Aubert et Rigaud, obs. 65-66. — Observation recueillie par M. Loria , obs. 67. — Observation Fourcade, 68.

Après avoir indiqué d’une manière générale les différens caractères de la maladie et les modes de traitemens mis en usage pour la combattre , nous avons jugé à propos de terminer ce chapitre par la relation de quelques observations particulières recueillies par nous et nos confrères dans diverses localités et à différentes époques de la maladie. Parmi ces observations , trop nombreuses pour pouvoir prendre place en totalité dans cet ouvrage, nous avons choisi les plus intéressantes, tant sous le rap-

port do la marche de la maladie que sous celui de l’appréciation des lésions et des moyens thérapeutiques mis en usage.

Observations recueillies à T hôpital du Caire par les membres

de la commission.

J’ai choisi parmi toutes les observations recueillies à l’hôpital de l'Esbékie du Caire par les membres de la commission dix-huit de ces observations , que j’ai rangées en trois catégories, établissant ainsi trois degrés d’après l’intensité de l’affection , comme nous l’avions fait déjà pour la symptomatologie. Je n’ai pas besoin de répéter ce que j’ai dit, que ces trois degrés de la maladie ne s’étaient point présentés dans l’ordre que nous leur avons assigné ; que généralement, au contraire , le troisième degré de la maladie s’était présenté au début de l’épidémie, tandis que le piemier n’avait ordinairement paru qu’à la fin.

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