OPINIONS DES MÉDECINS QUI ONT OBSERVÉ L’ÉPIDÉMIE
d’Égypte de 1834-1835.
La peste est attribuée à des causes inconnues (Perron), a. 1. — On pense qu’elle règne endémiquement en Égypte , et que des causes diverses l’exaspèrent et la rendent épidémique (Gaëtani-Bey) , a. 2. — à des causes inconnues (Duvigneau), a. 5. — à des causes particulières inconnues (Seisson) , a. 4. — aux causes ordinaires des épidémies (Delsignore, Primer, Fischer), a. 5. — aux miasmes (Lefebvre), a. 6. — aux causes épidémiques (Aubert), a. 7. — aux causes épidémiques (Rigaud), a. 8. — à des causes générales et à des causes prédisposantes individuelles (Émangard), a. 9. — aux causes épidémiques ( Kock , Gregson, Abbot),a. 10. —Contagion (Grassi, Bella, Boyer, Estienne,
Bulard), a. 11.
1. M. le docteur Perron, dans un travail sur la peste présenté à l’Académie royale de médecine de Paris, examine successivement les diverses causes considérées comme productrices , et les réfuie , après avoir déclaré qu’elles ne lui semblent pas suffisantes pour expliquer l’invasion et la propagation du fléau. Il fait remarquer que des phénomènes atmosphériques insolites furent observés en Égypte l’année anterieure a la peste, et piincipa— lement pendant l’hiver. Les variations atmosphériques furent rapides et fréquentes. On passait en vingt-quatre ou quarante-huit heures d’un calme parfait à des vents assez violens , qui parcouraient parfois eu un jour les quatre points cardinaux. L hiver , qui est d’ordinaire un printemps clair et beau , sauf quelques jours de pluie , fut souvent sombre et d’une fraîcheur remarquable. Cette fraîcheur se prolongea jusque vers le milieu de juin. Le thermomètre , qui , les années précédentes , fut en permanence au mois de mai , n’y était point encore arrivé à la fin de juin. Il resta en oscillations continuelles de 21 à 28 et 29 degrés. Pendant la durée4#du Khamsin on n’eut que cinq à six
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jours par intervalles de ces vents brûlans , dont le dernier présenta une intensité extraordinaire. Le temps fut souvent couvert, pendant que régnaient les vents d’O. , de S. -O. , et quelquefois de N. -O. Une forte averse eut lieu dans la seconde quinzaine de mai par un vent d’O.
L’auteur , après avoir indiqué minutieusement tous les phénomènes météorologiques que nous venons d’énumérer , déclare en terminant qu’il ne leur accorde pas une grande valeur.
2. M. Gaetani-Bey s’exprime ainsi dans une lettre qu’il m’écrit au sujet de l’étiologie de la peste : — « Je crois la peste endémique dans la Basse-Égypte. Les causes qui concourent au développement de celte maladie sont généralement inconnues ; mais elles doivent être permanentes dans ces localités , comme le prouvent les cas qui se manifestent journellement. L’intensité de ces causes varie suivant les saisons et diverses circonstances. C’est pour cela que la peste est tantôt sporadique et tantôt épidémique. ))
3. Selon M. Duvigneau (1) , « les causes de la peste seront probablement encore long-temps un mystère impénétrable, malgré tout ce qu’on a pu dire sur l’étiologie de la variole , de la rougeole , du choléra-inorbus. Les sépultures de l’Égypte, ou autres causes d’insalubrité , ont été accusées d’être les agens productifs de la peste ; mais , ces causes étant permanentes , pourquoi les effets n’apparaissent-ils qu’à de longs intervalles ? C’est que tout cela n’a qu’une influence secondaire , c’est qu il faut des circonstances particulières inconnues pour le développement delà peste, comme pour celui du choléra-morbus et des autres maladies épidémiques. »
4. M. Seisson , dans un mémoire adressé à la Société royale de médecine de Marseille (2) , s’exprime ainsi :
(1) Rapport adressé au conseil général de santé sur la peste qui a régné à Abou Zabel en mars, avril , mai et juin 1833, par. M. Duvigneau , docteur-médecin , directeur de l’École de médecine.
(2) Mémo re sur l'épidémie pestilentielle de 1854-53, par Seisson, docteur-médecin, professeur à l'École de medecine du Caire.
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(( Quant à la cause du développement de la maladie , dans les lieux où elle se montre spontanément , et pour laquelle on a fait jouer un rôle si important aux exhalaisons putrides animales et végétales , sans compter qu'on a déjà invoqué les mêmes circonstances pour expliquer la formation du choléra et de la fièvre jaune , je crois , d’après ce que j’ai pu observer , que l’influence des miasmes putrides a élé fortement exagérée par notre désir de tout expliquer. En matérialisant trop les choses qui jusqu'à présent sont restées hors de notre portée, nous nous exposons souvent à sortir de la bonne voie de l’observation. J’ai vu l’épidémie cesser alors qu’un cimetière , qui se trouvait placé à la proximité de notre lazaret, et qu’on n’avait pu supprimer à cause des préjugés du pays sur les sépultures , exhalait une odeur des plus infectes par le grand nombre des cadavres enterrés à fleur de (erre que le village de Kanka avait fourni pendant que la maladie décimait la population.
» À-t-on bien observé si c’est seulement dans les pays ravagés par la peste que ces circonstances d’exhalaisons putrides animales se rencontrent , s’il y a évidemment une spécialité dans la cause de la peste comme il y en a une pour la petite-vérole , etc. ? Qui ne sait que tous les élémens de fermentation putride animale ou végétale peuvent se trouver réunis sans que le fléau se développe, que le développement le plus intense peut s’effectuer en l’absence de toute cause putride , quel que soit le degré de température , comme l’histoire des épidémies générales le prouve. Cette spécialité, dont la cause ne nous est pas plus connue que celle du fluide électrique , ne peut être considérée que dans ses effets. »
5. MM. Delsignore, inspecteur , membre du conseil de santé, Pruner, médecin en chef de l’hôpital du Caire, Fischer, professeur à l’Ecole de médecine, ont, dans un rapport adressé à la commission consulaire de santé publique, à Alexandrie, résumé et formulé ainsi leurs opinions sur les causes de la peste.
« Toutes les causes particulières et générales d’insalubrité du pays ne sont que des causes accessoires de la peste -, elles ne peuvent pas la déterminer , mais seulement favoriser son développe-
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ment sous l’action d'influences générales qui constituent ce qu’on a appelé épidémicité. En effet , l’action de ces causes est permanente, et la peste ne se manifeste épidémiquement qu’à des époques plus ou moins éloignées.
» La commission est persuadée que la peste est endémique en Égypte , puisqu’on voit chaque année des cas de peste à l’état sporadique , souvent assez violents pour causer la mort en trèspeu de temps. Elle est sporadique lorsque les influences générales ont peu d’énergie; elle devient épidémique lorsque ces mêmes influences ont plus d’intensité et de persistance. L’endémicité de la peste ne se limite pas à l’Égypte seulement, elle s’étend encore en Syrie , à Constantinople, etc.
» Tout le monde sait que la peste ne paraît jamais sous forme épidémique avant le mois de décembre, et au plus tard apris le mois de mars, et qu’elle cesse à une époque plus fixe encore, qui est la fin du mois de juin. »
6. M. le docteur Lefèvre, qui a observé la peste de 1835 au Caire et à Alexandrie, et qui est auteur de plusieurs opuscules sur la cause de la peste , admet que «certaines conditions de l’air sont indispensables à l’extension ou propagation de la peste, et que les miasmes provenant de la décomposition des substances animales et végétales de toute espèce doivent y entrer comme partie essentielle. »
Il résume ainsi ces diverses causes :
1° Existence dans l’air de matières animales et végétales;
2° Humidité de ces matières jointe à une température de vingt,
à vingt-cinq degrés;
3° Nature des matières en décomposition ;
4° Quantité des matières en décomposition,
5° Electricité ;
0° Genre de vie des habitans.
Tels sont, suivant M. Lefèvre , les divers agens ou puissances qui s’entr’aident plus ou moins pour produire un grand nombre demala lies, parmi lesquelles, selon ce médecin, doit figurer la peste. Il ajoute : que d’un coté l’humidité réunie à la chaleur favorise
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la décomposition des substances animales et végétales exposées à Fair * de l’autre que les produits de cette décomposition sont essentiellement nuisibles à la santé.
7. Dans une lettre du docteur Aubert , médecin-major à Alexandrie, qui observa la peste de 1834-35 , insérée dans la Gazette Medicale de Marseille , 12 avril 1836, on trouve une réfutation victorieuse d’un article intitulé : Faits nouveaux qui démontrent que la peste qui a ravagé T Égypte était contagieuse et non épidémique .
M. Aubert rapporte un grand nombre de faits tous concluans qui viennent à l’appui de son assertion sur le caractère épidémique de la maladie qui régna à Alexandrie en 1834 et 35 ; c’està-dire qu’en traitant du mode de transmission , il repousse la contagion comme cause. En parlant de celle-ci nous rapporterons cette lettre ; c’est une pièce curieuse dans l’examen de la question qui agite aujourd’hui le monde médical.
8. Le collaborateur de M. Aubert, le docteur Rigaud , qui périt à la fin de la même épidémie et qui donna , comme son ami , tant de preuves de courage et de dévouement, regardait, dans plusieurs lettres qu’il m’écrivit au sujet de la peste, et que j’aurai occasion de faire connaître dans le cours dece mémoire, cette maladie comme produite par des causes épidémiques et infectantes.
9. M. Emangard divise les causes de la peste en générales et prédisposantes. « On est forcé, dit-il, d’admettre que l’atmosphère en Égypte est le véhicule d’une cause générale ou première dont Faction s’exerce de préférence sur les individus prédisposés. S’il en était autrement, si le développement delà peste était exclusivement dû aux causes que j’appelle p;h 'disposantes , tous les ans elle sévirait avec le même caractère d’intens ié et de dcstruclkn. On sait qu’il n’en est point ainsi. Quand l’atmosphère ne renferme pas dans son sein X étincelle qui doit allumer l’incendie, la population peut, pendant plusieurs années, réparer ses pertes, et pourtant elle ne fait rien pour jouir de ce bienfait.
» Cette explication donne la raison pour laquelle la classe malheureuse , mal nourrie , mal vêtue , passant sa vie dans des lieux
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infects , entassée par famille sur des haillons fétides, devient surtout la proie des épidémies ; comment les intempérans, quels que soient les excès auxquels ils se livrent, ne sont pas épargnés; comment celui qui évite ces foyers d’infection, qui obéit à certaines lois hygiéniques, et par là raffermit son moral, en est ordinairement préservé; je dis ordinairement, car je rapporte des
des quarantaines.
Ainsi, 1° préexistence d’une irritabilité générale produite par les infractions aux lois de l’hygiène, cause prédisposante ; 2° action de la cause générale , dont la nature ne peut être appréciée que par ses effets, mais dont l’existence n’en est pas moins constante. C’est cette cause première que M. Emangard signale par le terme étincelle frappant les individus prédisposés.
10. MM. les docteurs Koch , médecin en chef de la flotte égyptienne, Gregson , médecin en chef de l’hôpital de la marine, Abbott, médecin-major du même corps, dans des rapports qu’ils m’ont adressés au sujet de la peste d Alexandrie , admettent l’endémicité de cette maladie en Égypte et son. caractère épidémique.
11. MM. Grassi (1), Bella, Boyer (2), Estienne (3) et Bulard n’admettent comme cause de l’épidérnie de la peste de 1834-35 que la contagion, en dehors de toute influence épidémique et infective.
(1) Mémoire adressé au consul-général d’Angleterre, en réponse à différentes questions sur la peste, par le docteur Grassi, médecin-inspecteur des quarantaines d’Égvpte.
(2) Recherches pour servir à l’histoire du mode de propagation de la peste , par le docteur Boyer, de Marseille. — Voir le Sémaphore cl'Orient du 10 février 1859.
(3) Mémoire présenté à l’Académie royale de médecine de Paris, par le docteur Estienne.
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