A. Décomposition de matières organiques. Sépultures
En considérant l’Égypte comme un immense plateau couvert de lacs, de marais, de flaques immenses, ceux qui ne connaissent pas le pays doivent se représenter un soi couvert d’une végétation spontanée et abondante; jonché d innombrables dépouilles d'animaux , de débris des reptiles et des poissons amenés par la crue des eaux ; ils doivent croire que ces animaux surpris par l'inondation se trouvent enfouis , à une certaine époque , sous les eaux, du Nil ; qu ils y meurent , s’y décomposent et donnent naissance a des émanations infectes qui engendrent la peste , de même que les marais pontins donnent lieu aux fièvres intermittentes pernicieuses.
Il n’est rien de tout cela. À part les rats et les belettes , le nombre des autres quadrupèdes est très-peu considérable en Égypte. Il est peu de pays qui offre moins de reptiles que la partie cultivable de cette province. Parmi les oiseaux, on ne rencontre que le moineau et la tourterelle, hôtes accoutumés de la demeure des hommes; les autres espèces n’arrivent dans le pays que par migiation , et se retirent a mesure que l’inondation cesse, pour aller mourir ou se faire tuer dans d'autres régions. Le petit nombre de poissons qui abandonnent le cours du fleuve, entraînés par les eaux qui débordent , ne sont pas davantage un^ cause d’infection , car ils suivent toujours le retrait des eaux , et la petite quantité qui peut rester dans les mares est avidement recherchée et pêchée par les habitans. Quant aux insectes, leurs espèces y sont peu nombreuses, si l’on en excepte les mouches et les moustiques; et pour ceux-là, qui oserait prétendre que leurs débris puissent engendrer la peste.
Il est vrai que souvent des cadavres d’animaux domestiques gisent epars dans les rues ; mais les chiens et les oiseaux de proie
étiologie.
les dévorent avant qu’ils aient le temps de se putréfier. Ajoutons que ceux qui échappent à leur voracité sont desséchés avec une promptitude qu explique la chaleur extreme du climat.
3. Je ne nie pas qu’un mauvais système d’inhumations ne puisse donner lieu à des émanations méphitiques, et, par conséquent 7 produire des effets nuisibles sur l’économie, et influer ainsi plus ou moins sur la santé générale. Mais combien n a-t-on pas exagéré la défectuosité du système d’inhumations employé en Égypte! ‘Il est vrai que beaucoup de cimetières sont renfermés dans 1 intérieur des villes , mais cette pratique n’est pas générale. Ainsi , au Caire, les cimetières sont hors de l’enceinte de la ville, et il en est de même dans beaucoup d autres localités.
11 est également vrai que les sépultures sont mal faites; a cet égard , les musulmans sont d’une insouciance indicible , loin de suivre en cela les préceptes de leur législateur, qui veut que les tombes soient toujours creusées de la hauteur d un homme qui a les bras élevés au-dessus de la tète (six pieds environ). En prescrivant ces précautions, Mahomet avait sans doute prévu les in— convéniens qui résulteraient du retard apporté aux sépultures y car il fit en même temps une règle d’enterrer peu d’heures après la mort. Ce précepte est suivi tellement à la lettre , qu il est rare qu’une heure après le décès le corps ne soit pas enseveli , ce qui, soit dit en passant, a souvent de funestes conséquences.
4. Mais dans combien de pays ne voit- on pas les sépultures aussi mal faites qu’en Égypte , sans que pour cela la peste s y déclare ; et la putréfaction des corps a-t-elle réellement tous les inconvéniens que l’on suppose? Je ne le pense pas, et je citerai à l’appui de mon opinion ce qui eut lieu pour le cimetière des
Innocens de Paris .
Je rapporte ce fait avec des observations empruntées à un article de M. Burdin ( Journal general de Médecine , 2 juin 1830) ; c’est une réplique faite par M. Burdin aux observations
de M. Pariset.
« M. Pariset croit que 1 usage d’enterrer les morts peut, dans quelques circonstances, donner lieu au développement de la
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peste; mais s’il eût fait quelques recherches sur les inconvéniens qu’a pu entraîner l’accumulation des cadavres dans la terre, il se serait rappelé l’histoire du cimetière des Innocens , situé au centre de Paris , histoire fort curieuse , que je vais retracer ici en peu de mots.
» Une partie du terrain qui forme aujourd’hui le marché des Innocens a servi de cimetière pendant plusieurs siècles , à plus de vingt paroisses de Paris; on a enfoui dans ce petit espace des générations entières. Tous ces corps ont saturé la terre, de telle sorte que des morts ont fini par être enterrés dans des masses de cadavres. Ainsi préservés de toute humidité , ces corps se changeaient en adipocire, sans perdre leur forme, et restaient reconnaissables apres des siècles. Cette nouvelle espèce de momification n’était connue alors que des fossoyeurs qui la désignaient en disant que les corps s’étaient changes en gras. M. Pariset peut se rappeler comme moi que le gouvernement d’alors (1766) osa faire enlever tous les ossemens, tous les débris d’adipocire , et près de 20,000 cadavres avec leurs cercueils, sans que le voisinage de la halle en fût incommodé, pendant trois ans que dura cette opération.
» Certes , on a fait une chose sage , en plaçant les sépultures hors des grandes villes. Mais qui oserait dire , après l’exemple du cimetière des Innocens et ses exhumations, que l’entassement des cadavres dans la terre peut donner lieu au développement de la peste ? D ailleurs, n’a-t-on pas encore l’exemple des grandes batailles , après lesquelles des milliers de corps restent sur le terlain, plus ou moins long-temps? Ces cadavres ont été enterrés souvent avec peu de précautions , même dans les pays chauds , sans que leur décomposition, qui n’est pas sans inconvénient, ait donné lieu au développement de la peste. »
5. B. Inondations. Couleur des eaux. Limon du Nil. Humidité. Mais c’est au Nil surtout qu’on a voulu attribuer le plus d importance pour la production de la maladie. Ce sont ses inondations, c’est la couleur particulière de ses eaux, c’est le limon qu il laisse après lui en se retirant, qu’on a considérés tour à tour
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comme donnant naissance au lléau. Ce même ileuve qu’on avait divinisé , auquel les Égyptiens avaient voué un culte d’adoration , qu’ils regardaient à juste titre comme la source de la fertilité de l’Egypte, a plus tard été accusé d’ètre la source de la peste , et l’on trouva dans son limon vivifiant, dans ses inondations bientaisantes, des preuves assez évidentes pour expliquer le développement de la maladie. Examinons sur quelles preuves on s’est appuyé , et de quelle manière on a interprété les faits observés?
6. Les inondations ont lieu chaque année , à peu près à la même époque. Ainsi c’est toujours vers le solstice de 1 été que b' fleuve commence à s’élever au-dessus de son niveau ordinaire. Il grossit alors peu à peu , et n’abandonne pas son lit tout d’un coup , comme on le croit généralement *, mais la crue se lait d une manière successive. A mesure que les eaux augmentent , on leur oppose des digues, des obstacles qui les obligent à se répandre dans des canaux , et à arroser toute la contrée. L’inondation commence par la Haute-Égypte ; c’est là qu’on jette les premières digues qui retiennent les eaux captives pendant un certain temps, et pei mettent ainsi de faire les récoltes moins précoces dans la partie septentrionale du pays que dans les lieux plus voisins de l’équateur. L’inondation marche progressivement du sud au nord-, et quand les eaux , réparties dans une infinité de canaux , ont séjourné tout le temps nécessaire pour imbiber la terre, on ou\ro les digues , pour leur permettre dépasser dans d’autres points, d’où, plus tard , elles refluent dans le Nil. La contrée, après l’inondation, n’est point, comme se le figurent beaucoup de gens, un marais immense, exhalant une puanteur horrible, un foyer d insalubiite, source féconde de maladies. L eau s est ret rée dd partout, et celle qui est demeurée dans les bas fonds ne s y putréfie jamais ; elle reste au contraire potable jusqu’à la dernière goutte, et sert fréquemment à étancher la soif de 1 habitant de cescontiees.
7. Où trouvera-t-on , dans ce vaste arrosement de l’Égypte , une cause suffisante à la génération du fléau d où sont les conditions d insalubrité qu’on a signalées? où sont ces maie-> d eau croupissantes , ces marais immenses tonnés par le débordement ?
ÉTIOLOGIE.
Rien de tout cela n'existe. On n5a jamais pu bien constater que l’apparition de la peste ait suivi une inondation plus abondante; et on a vu, en 1834-35, la coïncidence d’une grande épidémie avec une inondation semblable à celles des années précédentes.
8. D’autres écrivains ont cru voir dans la couleur des eaux du Nil, à l’époque des crues, des causes capables de développer le fléau , et ont octroyé à cette couleur verte et jaune les propriétés les plus malfaisantes. Ce sont ces matières colorantes qui , selon eux , recèleraient les germes d’infection, et ils ont expliqué comment cette coloration inaccoutumée était produite par la décomposition des matières organiques , entraînées des marais fangeux traversés par le fleuve. Cependant ces eaux si corrompues, d’après quelques écrivains, n’exhalent jamais la moindre odeur , et si , lors de la crue du Nil , elles sont troubles et jaunâtres , que voit-on là détonnant? N’observe-t-on pas le même phénomène dans tous les pays du monde , à la suite de pluies considérables, quand les torrens qui en résultent enlèvent sur leur passage une quantité d’argile plus ou moins grande, qu’ils charient avec eux? Si, d’un autre côté, le Nil présente souvent une couleur verdâtre , c’est qu’il entraîne avec lui des végétaux arrachés et emportés par l’effet du débordement.
9. Quant aux marais que le fleuve traverse, les voyageurs qui ont visité l’intérieur de l’Abyssinie, du Sennar, etc., n’en ont jamais découvert, tels qu’on a voulu nous les dépeindre, croupissons et fétides. Pourquoi du reste, ces marais infects, s’ils existaient, ne donneraient-ils pas naissance à la peste, dans les localités où on les rencontre. Pourquoi la maladie serait-elle inconnue dans la Nubie, l’Abyssinie, le Sennar? pourquoi seraitelle si rare dans la Haute-Égypte ? Donc , ni les inondations ni la nature des eaux du Nil , qui ne sont telles qu’on les a supposées, ne peuvent être invoquées comme des causes suffisantes pour la production de la peste.
10. Passons maintenant au limon du Nil. — On a généralement à ce sujet les idées les plus fausses. Une masse de gens se sont imaginés sur la foi d’autorités incompétentes, que ce limon
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déposé par le fleuve était une boue infecte, une vase puante , formée de substances en décomposition, de nombreux cadavres d insectes, de reptiles, de poissons, arrachés a leurs demeures, entraînés par le courant, et restés enfouis dans la vase.
Le limon du Nil n’est point tel. C’est une argile pure, privée de matières putrescibles, n exhalant aucune odeur, et qui na d’autre efiet que de fertiliser l’Égypte, dont il fait une prairie et un jardin des plus féconds.
1 1 . Quant à f humidité du climat d’Égypte, on Ta généralement exagérée, de même qu’on a exagéré 1 intensité de ses rosées. Si, à l’époque des inondations, l’atmosphère se trouve chargée d un peu d’humidité pendant la nuit , les vapeurs aqueuses se dissipent avec promptitude dés que le soleil paraît à 1 horizon. D ailleurs, nous Pavons déjà dit, ce n’est qu’à l’époque des inondations que ces rosées sont considérables , et les épidémies cessent ordinairement quand les inondations commencent.
12. C. Vents du Sud. — Le Khamsin ou vent du Sud a été invoqué par de nombreuses autorités, comme un des agens les plus actifs du développement de la peste. Cependant, ce vent ne règne point pendant l’hiver, époque où les épidémies de peste prennent ordinairement naissance; et c’est alors que le fléau s’éteint, qu il devient de plus en plus fréquent. Du reste, pendant une période d’environ deux mois , le Khamsin ne souille ordinairement qu a des intervalles de huit à dix jours, et ne dure jamais plus de trente-six , quarante-huit ou soixante heures. S il influe d une manieie fâcheuse sur les individus soumis à son action , s il aggrave leur état morbide, cela tient, non pas, comme on le pense, à ce qu il a traversé des marais immenses dont il apporte avec lui les émanations, mais bien à sa température brûlante, plutôt susceptible de détruire les miasmes , s’il en recelait quelques-uns. Jamais le Khamsin n’a accru le nombre des pestiférés. Nous aNons, au contraire , pu reconnaître que , pendant sa durée, la quantité des individus atteints était moins considérable.
13. D. Encombrement. Malpropreté. Misère. Famine. — • De toutes les conditions d insalubrité invoquées en Orient comme
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causes du développement de la peste, celles-ci sont les moins contestables. En effet, autour des villes, des villages, des habitations, dans des rues étroites et tortueuses, sont entassés des amas de fumier et d’immondices qui croupissent et s’amoncèlent indéfiniment, sans qu'une autorité prudente et sage pense à les faire enlever et transporter ailleurs.
Là, dans de chétives cabanes, renfermé dans un espace étroit et privé d’air , l’Arabe vit pêle-mêle avec ses femmes, ses enfans, ses serviteurs et différens animaux. La malpropreté !a plus inouïe règne dans ces taudis infects. Pourtant peut-on prétendre que ces conditions d’insalubrité suffisent pour le développement de la peste? S’il en était ainsi, pourquoi, quand ces causes existent continuellement avec la même intensité, pourquoi , je le répète, la maladie ne se montre-t-elle qu’à des intervalles de plusieurs années ?
Si des auteurs ont mentionné la coïncidence d’épidémies pestilentielles avec des années de disette, de famine, ce n’est point qu’ils aient voulu prétendre que c’était la famine elle-même, la privation d’alimens qui pût engendrer la maladie. Si c’étaient là des causes suffisantes , on ne mourrait jamais de faim , mais on mourrait de la peste.
la famine , c’est que celle-ci avait été occasionnée par de grandes perturbations dans les saisons, par des pluies , des vents, des orages, par une sécheresse extrême, etc., circonstances météorologiques qui peuvent rendre compte de la coïncidence des deux fléaux.
14. Nous venons de passer en revue les différentes causes d’insalubrité qu’on a signalées comme causes productrices de la peste. Chacun a pu remarquer avec nous le peu d’exactitude des faits avancés par les écrivains et la manière dont on a dénaturé les choses pour les adapter à des théories préconçues ; on a pu voir ce qu’il fallait penser de ces histoires de marais infects,
d’eaux croupissantes, dont on a si bénévolement gratifié l’Egypte; de ce limon putride déposé par le Nd , formé de débris organi-
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ques en décomposition ; de cette multitude d animaux gisant épars sur le sol ; enlin dé tous ces foyers d’infection qui ne sont qu’imaginaires.
15. Mais admettons encore l’existence de ces conditions et de toutes les causes de put action et d insalubiité possibles. Si ces conditions étaient suffisantes pour le développement de la peste , pourquoi ce fféau ne se déclarerait-il pas pendant des périodes de huit, dix et douze années , surtout 5 1 issue des gi amies épidémies’, de celle du choléra-morbus de 1831, qui fit périr en vingt jours plus d'individus que la peste n’en a enlevé dans l’espace de six mois , alors que les inhumations ne furent jamais plus mal faites et les causes de putréfaction plus nombreuses ? Pourquoi la maladie ne signala-t-elle pas son existence sur tant de champs de bataille où des milliers de cadavres restèrent souvent sans sépulture? Pourquoi ne régnerait-elle pas dans toute 1 Italie , 1 Espagne, le Brésil, où les cimetières sont encore dans l’enceinte des villes, où les églises servent de tombeaux ? Pourquoi ne se développerait-elle point dans les champs de Mouna , où chaque année, au retour de leur pèlerinage de la Mecque , les musulmans immolent trente à quarante mille bêtes a cornes en commemoiation
du sacrifice d’ Abraham?
16. Si la peste se développait sous 1 influence de causes d insalubrité , on pourrait alors , des conditions de chaleur, d humidité et d’infection étant données , fabriquer de toutes pièces des pestes à volonté. Or , la chose est-elle possible? je le demande. Evidemment non. — Qu’on puisse , avec ces élémens , occasionner des typhus , c'est un fait que nous ne saurions contester -, mais, pour la peste , on ne produira jamais nen d analogue.
Ce que nous disons ici de la peste indique la différence qui existe entre ces deux affections sous le rapport étiologique , et fait voir le défaut de la dénomination de typhus cV Orient, typhus bubonique , appliquée à une maladie qui n’offre avec le véritable
typhus que quelques rapports de physionomie.
Disons enfin que l’infection est si peu capable Je donner naissance à la peste que , dans plusieurs contrées , on suscitait des
ETIOLOGIE.
causes d’insalubrité dans l’espoir de détruire, de décomposer le principe pestilentiel. Ainsi, en temps d’épidémie de peste, on brûlait des vieux cuirs , on ouvrait les égouts , les fosses d’aisance , etc. Dans la peste de Londres du xvn° siècle, on exhuma les cadavres en putréfaction ; en Russie on tua des animaux , qu’on laissa corrompre dans les rues , dans les carrefours , toujours dans le but de chasser et d’anéantir les principes pestilentiels. Et ces mesures , dit-on , furent constamment suivies de succès. — Pour nous , nous n’attribuous point la cessation du fléau au développement des miasmes délétères qui se développent dans ces circonstances. Les mesures étranges dont nous parlons furent employées probablement au déclin de l’épidémie , alors qu on avait essayé inutilement de tous les autres moyens de purification. La cessation de la maladie coïncida avec l’emploi des nouveaux moyens mis en usage ; on attribua à ceux-ci un effet qu ils n’avaient pas produit , tandis qu’il fallait seulement en conclure que des causes puissantes d’infection avaient été incapables de réveiller la maladie.
17. L’encombrement, l’agglomération d’individus, quelque considérables qu’ils soient, ne suffisent pas davantage pour faire développer la peste. Au Caire , à Alexandrie et dans toutes les villes populeuses , la même population , les mêmes causes subsistent en tout temps ; pourquoi la peste ne paraît-elle dans ces localités qu’à des intervalles de plusieurs années ? Pourquoi se développe-t-elle , d’un autre côté , dans des villages peu habités , dans des campagnes où l’encombrement est impossible.
18. D’après ce qui précède, on voit l’importance exagérée qu on a attnbuee aux causes d insalubrité et 1 insuffisance de ces causes pour 1 explication du développement de la peste. Loin de moi cependant l’intention de leur refuser toute influence ; j’ai observé moi-même que les lieux bas et humides , que les habitations mal ventilées , que les villes populeuses aux rues étroites et encombrées, que les quartiers des ef.sses indigentes payaient un tribut plus large à la maladie. Ainsi c’est toujours au Caire, à Alexandrie , à Constantinople , que la maladie règne avec le plus
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d’intensité , et elle sévit de préférence dans les quartiers populeux des Juifs et des Arméniens , dans les faubourgs et les rues encombrées. On sait qu’en 1835 le fléau épargna la citadelle du Caire , le village de Loumeldik , situé sur une élévation qui domine toute la presqu’île , et qu’il ne fit que peu de mal dans l’arsenal d’Alexandrie. On sait aussi que les régi mens campés dans le désert , lors de la dernière épidémie , perdirent peu de monde, tandis que le fléau décimait la capitale et les lieux circonvoisins. Enfin on a remarqué de tout temps que les localités qui avoisinent la mer ou qui sont placées sur le Nil ont toujours plus eu à souffrir du mal que les localités centrales , le Fayoum , la
Haute-Égypte , etc. Je conclus donc , relativement à ce qui regarde les causes locales d insalubrité , qu on ne peut ni ne doit regarder ces causes comme suffisantes pour la génération de la peste ; qu’il faut cependant admettre leur influence , mais seulement par rapport à l’intensité plus ou moins grande du fléau ; enfin, que l’action de ces causes n’a pas plus d’influence sur les affections pestilentielles qu’elle n’en a sur toutes les épidémies , celles de fièvre jaune, de choléra , etc., et généralement sur toutes les affections.
EPIDEMICITE.
Ce qu’on entend généralement, par épidémies, a. 1. La peste doit-elle être rangée parmi les maladies épidémiques, a. 2. — Cette opinion a été partagée par les médecins de l’antiquité et par des médecins modernes fort célèbres , a. 5. — Discussion de cette opinion, a. 4. — La théorie de l’épidémicité ne peut suffire pour expliquer le développement de la peste, a. 5.
1. Nous -venons de montrer, dans le paragraphe qui précède, l'insuffisance des causes d’insalubrité , admises indépendamment et à l'exclusion de toutes les autres conditions , pour expliquer le développement de la peste. Voyons maintenant si la doctrine des épidémies ne nous donnera pas une explication plus satis-
224 étiologie.
faisante de la génération du fléau , et si i opinion du père de la médecine et des anciens n’est point celle qui parait le plus probable.
Disons d’abord ce qu’il faut entendre par épidémies.
Sous le nom de maladies épidém'ques on désigne généralement celles qui sévissent sur une masse plus ou moins considérable d’individus. Ces maladies , qui dépendent 'probablement de certaines conditions atmosphériques , de causes météorologiques le plus souvent inappréciables , peut-être île divers phénomènes d’électricité et de magnétisme, peuvent se développer, disons-nous, indépendamment de causes d’insalubrité, d’infection. Ainsi nous ne rangeons pas parmi les maladies épidémiques celles qui, tout en attaquant un nombre plus ou moins grand d’individus, ont leur cause dans les émanations délétères, les miasmes qui s’exhalent d’individus malades ou agglomérés , la malpropreté , le genre d’alimentation ; celles qui sont propres à certaines localités , etc. Les unes sont pour nous des maladies par infection; les autres, des affections épidémiques.
2. Quant à la peste que nous avons démontré ne pouvoir se développer par l’infection , voyons si elle ne doit pas être rangée parmi les maladies épidémiques, telles que nous les avons définies.
3. Cette opinion, avons-nous dit, a eu la sanction des médecins les plus illustres de l’antiquité. Hippocrate , Aristote ont admis l’existence des influences météorologiques pour le développement de la peste, Sydenham , Stoll 1* admirent d’ailleurs également. Du reste, cette croyance a trouvé des partisans dans tous les siècles , et si nous consultons l’histoire, nous verrons qu’à toutes les époques on a fait jouer un rôle important à certaines constellations, aux éclipses (1), aux comètes (2), et à divers mé-
(1) Georg. Tholozan, lib. il, de Rep., cap. ni, — Perel , Scrip. rerum. bohem. , vol. ii , — parlent de pestes qui coïncidèrent avec l’apparition d’éclipses.
(2) André Ange, Ann., lib. ni, — Yillani,l. c . ^ lib. xu , cap. xcvir , — disent que des épidémies pestilentielles suivirent le retour de certaines comètes.
étiologie. 225
téores (1). Quoi qu'on ne puisse attacher une grande importance à des observations faites dans des siècles amis du vague et du merveilleux, par des hommes imbus des préjugés de leur temps, on ne peut cependant récuser la véracité des faits constatés par de nombreux témoins. Pourquoi d’un autre côté les observateurs de toutes les époques , s'ils avaient eu sous les yeux des causes évidentes de contagion, auraient-ils été chercher la cause de la peste dans les astres, dans les constellations, dans des influences célestes?
4. Cela posé, comparons la peste aux affections épidémiques , et voyons quelle analogie elles ont entre elles.
1° C’est toujours à des époques déterminées que le fléau apparaît : c’est-à-dire qu’il se montre à la fin de l’automne ou au commencement de l’hiver pour finir avec le mois de juin. Cette
remarque a été faite de tout temps pour l’Egypte. Elle est mentionnée par tous les observateurs, dont l’opinion est d’accord en cela avec celle du vulgaire (2).
2° La marche que suit la peste est absolument la même que celle de toutes les épidémies. Ainsi, comme elles, l’affection pestilentielle est souvent précédée ou suivie de changemens météorologiques plus ou moins appréciables (3). Souvent aussi son apparition est annoncée par des fièvres de mauvais caractère , des varioles, des affections furonculeuses, etc.
(1) En 743 et 747, des tremblemcns de terre précédèrent la peste en Sicile et en Calabre. — Dans le xive siècle, on observa le même phénomène en Sicile, en Chine, en Italie , en Allemagne ; en 1509, dans la Carniole; en 1590, à Vienne. — En 1348, il y eut en Angleterre des pluies considérables ; en 1493 et 1476, ce fut en Italie, peu avant l’apparition du fléau.
(2) A Constantinople, au contraire, c’est généralement durant la saison de l’été que la maladie se développe.
(3) Dans l’épidémie de peste de 1834-35, nous avons eu occasion d’observer fréquemment l’aspect tout particulier du ciel, sa teinte nébuleuse, la couleur rougeâtre de l’horizon, etc. Bien que nous n’attachions pas à ces phénomènes une grande importance, nous devions cependant les signaler, d’autant plus qu’on a observé des choses semblables dans plusieurs localités où régnait le choléra. — Vous ne faisons pas de théorie , nous mentionnons les faits.
ETIOLOGIE.
30 L’influence épidémique est ressentie par la généralité des individus. Pour la peste, ce sont des douleurs glandulaires aux
aines, aux aisselles; c’est de rabattement, de la prostration, des vertiges, comme en éprouvent les personnes soumises à l’influence
cholérique.
4° Comme les maladies épidémiques , la peste présente divers degrés d’intensité. Elle est bénigne ou maligne, circonscrite ou générale , sans qu’on puisse attribuer ces différences à aucune cause appréciable.
5° Dans son développement, sa marche et sa terminaison , la peste présente la même physionomie que les maladies épidémiques. Les accidens sont d’abord peu nombreux, mais presque toujours suivis de mort. A mesure que le mal se propage et s’étend, ses effets sont moins meurtriers. À la fin de l’épidémie, les
cas nouveaux qui se présentent ont perdu beaucoup de leur
gravité.
6° Différentes variations de l’atmosphère coïncident souvent avec des changemens notables dans le nombre des malades et l’intensité de l’affection. Ainsi, quand règne le vent du sud, il y a augmentation dans la mortalité; tandis qu’avec le vent du nord, le nombre des cas diminue en même temps que le fléau fait moins de victimes.
5. On citera peut-être, contre la théorie de l’épidémicité, ces faits extraordinaires de localités épargnées à côté de localités ravagées ; de villages décimés, voisins d’autres villages restés intacts; de quartiers où la maladie n’a point paru, quand le fléau sévissait tout autour ; et on demandera comment on peut attribuer à une cause générale des effets tels que ceux que nous signalons. Ces faits, dirons-nous, nous semblent également extraordinaires. Mais nous ne les expliquons pas, nous les constatons. D ailleurs, on en observe chaque jour de semblables dans plusieurs maladies, dont le caractère épidémique n’est point contesté, telles que le choléra, la grippe, etc., etc.
ETIOLOGIE.
ENDÉMICITÉ.
La majorité des médecins admet l’endémicité pour l'Égypte , quelquesuns seulement nient que la peste y soit jamais sporadique, a. 1 et 2. — Opinion de M. Itiüard, a. 5. — Discussion, a. 4. — Les raisons sur lesquelles s’appuient les adversaires de l’endemicité n’ont aucune valeur, a. o. — Causes qui empêchent de faire reconnaître cette vérité en Égypte, a. 6. — Raisons qui prouvent l'endémicité de la peste sur tout le littoral oriental et méridional de la Méditerranée , a. 7 à 11. — Les faits cités par M. de Ségur-Dupeyron ne détruisent pas cette assertion, a. 11. — Ignorance des causes de l’endémicité pour l’Orient, a, 12.
1 . Si le développement de la peste doit être attribué à des causes générales accidentelles, quand le fléau règne accidentellement sur les masses, et qu'il exerce ses ravages tour à tour dans diverses contrées , il doit être rapporté à de semblables conditions locales •permanentes quand la maladie , bornée à certaines localités, y règne indéfiniment. Je veux parler de la peste endémique, qu’on observe sous cette forme dans tout l’Orient.
2. La plus grande partie des médecins qui ont étudié la peste dans le Levant y ont admis son endémicité pour l’Egypte. Nous avons démontré dans le chapitre qui précède que cette maladie avait existé de tout temps dans l’ancien empire des Pharaons : nous avons vu dans celui-ci que presque tous les observateurs anciens et modernes avaient reconnu l’endémicité de la peste en Egypte, et que parmi nos confrères qui ont étudié la maladie dans ces dernières années, il n’en était que quelques-uns qui se rangeassent à une opinion contraire. Parmi eux, nous avons cité les docteurs G rassi, Bella, Estienne, Boyer, etc. Ces médecins, qui nient que la peste soit sporadique, prétendent que la dernière épidémie