‹ De la peste observée en Égypte. Recherches et considérations sur cette maladieChapitre 59 sur 82 · Russel fait la même remarque au sujet d’Àlep et d’autres · texte numérisé non relu

Russel fait la même remarque au sujet d’Àlep et d’autres

points de la Syrie.

Presque tous les médecins de notre époque qui ont eu occasion d’étudier la peste ne croient point à la contagion. Je citerai MM. Brayer et Cholet , qui ont observé tous deux la peste à Constantinople. Enfin, la grande majorité des médecins qui ont vu les dernières épidémies de 1 Égypte sont anti-contagionistes.

Nous allons les laisser eux-mêmes développer leurs opinions.

7. Médecins d’Égypte. — Opinion du docteur Gaëtam-Bey . — « Le mode de transmission de la peste s’opère par le seul contact-, mais ce contact peut être médiat ou immédiat, interne f pneumo-gastrique ) ou externe. La même substance miasmatique peut être absorbée par la superficie interne ou externe, formant, dans le premier cas, V infection, dans le second, la contagion. Ce miasme peut être contenu et conservé dans les objets du lit, tels que couvertures, etc., et dans l’habillement d’un pestiféré.

» Si les causes n’ont que le degré d’intensité qui développe quelques cas sporadiques , la peste n’est pas contagieuse : a plus forte raison ne le sera-t-elle pas si les causes pathogéniques manquent totalement. A l’appui de cette assertion, je citerai les centaines d'individus qui émigrèrent dans la Haute-Egypte et le Fayoum. Là, au milieu de cette population parmi laquelle la peste fit des victimes , pas un seul des habitans ne contracta la maladie, malgré l’absence de toute mesure sanitaire. »

8. Opinion du docteur Duvigneau. — ce ... On a fait jouer un rôle beaucoup trop grand à la puissance contagieuse de la peste.

Dans certaines circonstances, dans la peste de 1835, au Caire, les premiers cas ont semblé s’être propagés par contagion ; mais dans toutes les épidémies, on peut observer de semblables filiations. On voit quelquefois un côté d’une rue, un quartier être seuls atteints : on a vu la peste au Caire et rien à Bouîac ; on a vu des villages se conserver intacts au milieu d’autres villages ravagés par la maladie. Ce qui s’est passé à Abouzabel en 1835 parle hautement contre cette grande puissance contagieuse. Yoici les faits : on établit une espèce de quarantaine pour l’hôpital ; des tentes furent placées dans le désert à une petite distance, pour garder les malades en observation quelques jours avant qu’ils n’entrassent à l’hôpital. La plus grande partie était fournie par celui du Caire qui était encombré de malades et de pestiférés. Leur nombre fut bientôt trop considérable pour l’espace destiné à les recevoir , et souvent ils ne restèrent que trois jours, deux jours et même vingt-quatre heures en observation. Cinq médecins, dont je faisais partie, étaient attachés au service de l’hôpital. Chaque jour nous faisions deux et trois visites aux pestiférés, dont les lentes étaient éloignées des premières de deux cents pas seulement. Une quarantaine d’autopsies furent faites à des époques toujours peu éloignées de la mort; quinze, vingt et vingt-cinq minutes après le décès. Jamais nous ne primes d’autres précautions que celle de nous laver les mains avec de l’eau et du vinaigre, puis avec de l’eau et du savon lorsque le premier nous manqua. Nous ne changeâmes jamais de vêtemens avant d’entrer à l’hôpital, où nous faisions chaque jour deux visites aux malades que nous approchions et touchions comme en temps ordinaire. Eh bien , malgré tous ces moyens de propagation , pas un seul de nous n’a éprouvé le moindre accident, pas un seul malade de l’hôpital n’a été atteint de peste ; et cependant le nombre de ceux qui y ont été traités pendant les mois d’avril , mai et juin , est assez considérable , puisqu'il s’est élevé jusqu’à mille.

» La peste n’est pas toujours contagieuse : celle qui est sporadique ne l’est certainement pas. Chaque année la Basse-Égypte en offre des exemples. Quelques individus seulement sont at-

teints; la maladie se développe spontanément. Quand la maladie est contagieuse, si tant est quelle le soit, il iaut alors la coexistence de certaines circonstances particulières, une certaine disposition de l’individu, peut-être un changement dans l’état magnétique du sol; quand cette influence cesse d’exister, la puissance contagieuse devient nulle. Après la peste et même pendant sa durée, les effets des morts, matelas, couvertures, linge, etc., furent mis en usage, et souvent sans aucune mesure

préalable de salubrité, ni même de propreté (!)••• »

9. Opinion de M. Seisson. — « La contagion me paraît avoir été adoptée dans le principe plutôt comme une hypothèse qui explique la majorité des circonstances du développement de la maladie que comme un fait démontré à l’égal de la contagion de la variole, de la vaccine, de la gale, de la syphilis, etc. A coup sûr , si la maladie est contagieuse , elle ne l’est pas à la manière des maladies ci-dessus. On pourra faire de nouvelles expériences sur son inoculation; je les crois sans danger. Son mode de contagion se rapprocherait plutôt de celui généralement admis pour la rougeole et la scarlatine. Ces maladies, qui ne peuvent se transmettre par inoculation , se communiquent et se propagent pai l’intermédiaire de l’atmosphère , qui peut être elle-même le laboratoire où se forme une grande influence pestilentielle, et qui devient aussi le véhicule des émanations qui irradient d’autant de foyers partiels qu’il y a de malades. C’est ainsi qu’en même temps elle remplit un rôle actif et passif. Mais elle peut aussi dans certaines circonstances, alors qu’un ou plusieurs malades seront transportés au loin hors de la sphère épidémique , se borner au rôle purement passif; et c’est dans ce cas que ce moue de transmission pourrait prendre le nom d’infection. Une circonstance qui me semble encore rapprocher le mode de contagion de la peste de celui de la rougeole et de la scarlatine, c’est qu’on rencontre en Égypte dans le courant de l’année des cas de peste sporadique comme on peut observer partout ailleuis des 1011

(1) Extrait d'une lettre adressée Alexandrie.

au

consul - général

d’Angleterre ,

geôles, des scarlatines isolées. Mais je ne prétends pas pousser cette comparaison au-delà d’une simple analogie de mode de transmission. La peste avec son endémicité, scs symptômes typhoïques et ses dévastations presque périodiques, a bien plus de ressemblance avec ces deux autres grands fléaux , la fièvre jaune et le choléra.

» S’il fallait donc parler de la forme du principe contagieux, dont l existence a ete admise, comme je fai dit en commençant, plutôt à cause de ses effets que sur la moindre notion des élémens matériels qui le constituent , je serais porté à la supposer à l’état miasmatique gazeux plutôt qu’à l’état solide concret comme le sont tous les virus connus. Et de cette forme pourrait découler la conséquence qu il ne pénètre dans l’économie animale qu’autant qu’il est mis en contact avec les muqueuses respiratoires et digestives.

» Nous pouvons dire que les médecins qui nous ont précédé dans l’observation de celle maladie et qui ont admis la contagion absolue, devaient être, malgré eux, entourés de cette terreur panique répandue dans les traditions et les écrits des médecins anciens, qui généralement ont peint la maladie sous des couleurs et des formes exagérées ; ils ont parlé d’une manière plus effrayante encoie de son mode subtil et rapide de propagation. Mais nous qui vivons dans une époque où le courage et le dénouement ne manquent pas plus qu’au temps de nos devanciers et qui avons lecueilli le fruit des lottes savantes et philanthropiques livrées sur les lieux ravagés par la fièvre jaune et le choléra, nous av ons aborde les faits avec bien plus d avantage que nos prédécesseurs, et j’espère que lorsqu’on aura rassemblé tous les mateiiaux récemment recueillis, on arrivera à ne voir dans la

contagion de la peste ni plus ni moins que dans celle du choléra et de la fièvre jaune. »

10. Opinion du docteur Perron. — «Le mot de contagion, piis dans son sens absolu et général, suppose l’existence d’un arus transmissible d’individus à individus , d’individus à matières incites, des matières inertes à individus; un virus par conséquent transportable à de plus ou moins grandes distances , soit

par les individus eux-mêmes, soit par les choses. Rien ne me Ta montré ou prouvé. Pour moi, l’existence de ce virus n’est rien moins qu’indiquée.

» Ce premier fait une fois ainsi posé, il s’ensuit que je n’admets pas la possibilité de transporter la peste à distance , et que les dispositions que des individus peuvent avoir acquises dans un lieu où la peste règne , pour être atteints de cette maladie, ne sauraient exister long temps quand ils se sont éloignés du foyer infecté sans s’éteindre ou sans faire développer en eux la peste. Dès lors il est évident que j’admets que des individus, dans un lieu où la peste est en vigueur, peuvent contracter et contractent assez facilement la maladie. Mais dans ce cas, il en est pour cette affection comme pour toutes celles qui prennent facilement un développement épidémique, tel que le typhus des armées, toutes les fois que des malades sont en nombre considérable sur un point, il se constitue un état de choses tel, que 1 influence maladive se porte et s’étend dans un rayon plus ou moins grand, et peut infecter tout ce qui embrasse le cercle que ce rayon suppose.

Il n’est nullement besoin pour cela de virus , pas plus de virus typhique que d’autre. Éloignez entre eux les malades, c est-àdire affaiblissez les influences malsaines , affaiblissez l’infection des localités, en diminuant sa source et ses moyens d entretien sur un espace donné , et vous affaiblirez la maladie et sa tendance ou sa force épidémique.

» De là une conséquence pratique importante. ïl est de première nécessité de renoncer à ce qu’on appelle les quarantaines spéciales pour les maisons dans lesquelles des malades ont été frappés. Et si, par exemple, lors de l’apparition de la peste au Caire dans la famille Giglio, qui, en personnes delà famille et domestiques, fournit huit ou dix victimes*, si, dis-je, au lieu d enfermer cette famille dans le sein de l’infection , de la garder a force armée dans sa demeure, on en eût dispersé les autres individus à la campagne après la mort du premier attaqué , il est très-probable qu on aurait sauvé la vie à plusieurs d’entre eux et peut-être à tous. Deux personnes de cette famille se sont enfuies du lieu de 1 in-

fection quarantenaire : toutes deux sont restées intactes. Le fait Giglio ne prouve pas, comme on Fa répété, la contagion de la peste , mais seulement le danger de renfermer dans un espace rétréci les individus qui ont été en rapport avec les pestiférés. En un mot, on peut facilement, par le rapprochement trop grand des malades , engendrer, surtout pour une maladie grave , l’état épidémique. Car cet état , si mystérieux encore dans sa naissance, * une fois produit et revêtu d’une certaine force , il est bien évident qu’il est difficile d’ètre à l’abri des attaques de la maladie à laquelle il est attaché.

» Car l’épidémie et la contagion sont deux choses entièrement différentes. Les maladies les plus simples, et pour ainsi dire les plus innocentes, peuvent devenir épidémiques, et à ce nouvel état, elles tuent aussi abondamment que les autres. Conséquemment à cela, la question de contagion absolue ne saurait, pour le monde non-médical , être éclaircie pas plus pour la peste que pour toute autre maladie, dans les lieux où elle se développe sous forme épidémique, et où le nombre considérable des malades fournit une injection miasmatique incessante et sans mesure.

)) D’autre part, pour transporter au loin une maladie spéciale où, à certaines circonstances accidentelles , il faut porter toutes les conditions, c’est-à-dire les causes présentes et passées qui l’engendrent et la font subsister ; car vouloir les effets, il faut aussi vouloir les causes. Un typhus peut être apporté par une armée dans des contrées éloignées, parce qu’il est facile à cette armée d’apporter avec elle toutes les conditions, ou au moins les principales conditions qui ont fait naître au milieu d’elle cette maladie ; tels sont la fatigue , l’épuisement, la mauvaise nourriture, les inquiétudes, les veilles forcées, la malpropreté, le dénuement, les longues marches , les concentrations obligées dans des localités étroites, etc. Et de plus, comme le typhus peut se développer dans toutes les époques de Tannée , avec la forme épidémique et sous tous les climats possibles •, comme aussi il n’a pas de patrie spéciale, c est-à-dire qu il n’est endémique nulle part, on conçoit d aboid, n y eùt-il pas pour preuves de ce fait des exemples nom-

breux, que son importation ne doit pas entraîner la moindie dilli culte.

» Mais quand il s’agit d’une maladie endémique , comme la peste, qui demande les circonstances particulières de son climat, qui, non-seulement a besoin de l’Égypte (car je ne veux parler que de ce pays) pour prendre naissance et développement -, mais qui a besoin même d’une saison et d’une température particulières pour devenir épidémique, qui cesse aussitôt, pour ainsi dire à des époques fixes de l’année; comment concevoir la facilité d’exporter cette maladie à de longues distances? Et combien y en a-t-il d’exemples bien avérés, bien authentiques? Il n’y a là de possibililé, je le répète, qu’en exportant toutes les circonstances locales principales qui la font apparaître épidémiquement en Egypte : le sol, l’air, les habitudes, les mœurs même, et je ne sais pas quoi qui fait la nature spéciale et individuelle d’un climat , qui constitue ces influences physiques et morales. Il faudrait du moins, comme étant ce qu’il y a de plus forte puissance étiologique, transporter l'état physiologique accidentel du sol et de l’air, au temps de 1 épidémie même. Il y a la certainement d immenses difficultés , il y a l’impossible.

)> Toutefois, il ne faut pas, ou je ne veux pas conclure de là à la nullité complète des quarantaines, dans les ports européens. Bien loin de là. Nous ne pouvons pas répondre qu’à l’époque meme où la peste se transforme en épidémie sur le territoire d Ég} pte, il n existe absolument aucune circonstance locale, soit atmosphérique, soit terrestre ou autre dans aucun des ports du littoral européen, qui permette l’impatronisation elle développement de la peste. En dehors de toute prévision humaine, en dehors de toute puissance de le reconnaître, il peut se produire dans un ou plusieurs points de l’Europe, des conditions telles, que, si un équipage pestiféré y arrivait, la peste y prendrait terre, et irait porter ses ravages dans ces pays. Ceci une fois admis , il s’en déduit tout naturellement, que tant que les sciences physiques, météorologiques et médicales ne seront pas capables de préciser nettement quel est 1 état atmosphérique et terrestre ou autre qui comporte 1 existence de la

peste et en permet le développement, il sera du devoir des gouvernemens de maintenir des quarantaines, ne fût-ce que par sentiment abstrait de prévision et de sagesse. Mais il est de leur devoir aussi , de l’intérêt général surtout, de limiter la durée des quarantaines à la limite juste de la prudence, et de ne prendre dans les indications des esprits effrayés que ce que l’expérience des faits autorise d’admettre.

» Je sais bien que, malgré toute précaution possible, il peut s’établir en Europe et sur toute rétendue du globe, des circonstances générales où la peste trouve ce qui convient à son extension et au déploiement de sa force 5 mais alors nuis moyens n’empêcheraient ce üéau de faire sa pérégrination. Quand le choléra a rencontré le jour et le temps qu’il fallait pour parcourir des régions autres que celles de l’Asie, il a tout franchi. Il n’y a plus eu de précautions rationnelles, et encore furent-elles moins efficaces que les soins d’hygiène générale et particulière. Il n’y a plus eu de cordons sanitaires ou de quarantaines capables de l’arrêter ; et on sait que sans intermédiaire et tout d’un coup il passa de Londres à Paris (1). »

1 1 . Opinion de M. Primer . — « La peste se communique-t-elle par contagion?

» La peste nait spontanément en Égypte ; ce fait n’admet pas de doute. Elle s'y développe sous la forme sporadique et sous la forme épidémique. Dans le premier cas , elle n’est point contagieuse; dans le second, il est probable qu’elle le devient à peu près au même degré, de la même manière et sous les mêmes conditions que le typhus, la dysenterie maligne, la gangrène nosocomiale, etc., maladies qui se développent par des miasmes et se propagent par infection......

» Vouloir soutenir qu’il y ait dans la peste une matière sui genens , véhicule de la contagion , comme cela a lieu dans la variole, par exemple, c’est soutenir une hypothèse sans fondement et sans preuve aucune à l’appui. La nature môme de la mala-

(i) Extrait d’un rapport adressé au consul-général d’Angleterre.

die s’oppose, du reste, à l’existence d’une semblable matière. La peste n’est qu’un typbus fulminant. Elle est si variable dans ses symptômes et dans ses lésions morbides, qu’on l’a nommée un être protéiforme.

« Je n’ai nullement intention de considérer ici et d’analyser historiquement les faits qu’on a cités dans tous les ouvrages, en faveur de la contagion de la peste. Un tel examen ne prouverait rien à mes yeux; car, à l'époque où la terreur générale provoqua l’établissement d’une sauve-garde contre le fléau qui envahissait l’Occident, la maladie s’était-elle développée par contagion ou sous l'influence de constitutions épidémiques inappréciables. Le choléra, de nos jours, ne s’est-il pas comporté de la même manière. Cette analogie donne lieu à bien des réflexions

» Pour moi, la question sur la contagion de la peste ne trouve sa solution entière que dans des considérations purement médicales, considérations qui se rattachent spécialement au développement des maladies pestilentielles dans les pays où la peste parait souvent , et notamment au Caire. Or , d’après les observations que j’ai faites pendant la grande épidémie de 1835 , je dirai :

» 1° Que l'invasion du fléau fut précédée par des fièvres malignes, d'un caractère tout particulier. Ces fièvres furent accompagnées d’une épidémie de variole assez bénigne. Tous les médecins qui avaient vu d’autres invasions de la peste furent d’accord qu’elle devait surgir bientôt.

» 2° Des cas de choléra, de typhus, se développèrent à la fin de la maladie. Ces faits prouveront pour tout médecin philosophe que la peste, comme presque toutes les épidémies, ne peut être considérée comme un coup de foudre parti du ciel, ni comme un mauvais génie ravageant le monde, ni comme les germes innombrables d’animalcules se multipliant à l’infini. Elle n’est que îe résultat de changemens nombreux opérés dans les influences universelles, et disposant les individus à recevoir l’impression de l’agent morbide. Je suis tenté de croire que les dispositions internes ont bien plus d’influence sur le développement de la peste que les

influences atmosphériques -, autrement il n7y aurait point de peste sporadique. Ainsi n’avons-nous vu paraître le choléra en Europe qu’après que la constitution dominante phlogistique eut changé son caractère contre celui des affections gastriques.

» Qu’on se transporte un moment aux bords du Nil et de l’Euphrate, là on verra que les maladies régnantes se présentent toutes dans les conditions et avec les circonstances que j’ai indiquées. Or, croira-t-on encore que la contagion, telle qu’on nous la dépeint dans les ouvrages, telle qu’on l’interprète dans les quarantaines et les lazarets, soit en effet le mode de propagation de la peste? Aucun des médecins qui aura observé la maladie et l’aura comparée aux autres affections*épidémiques n’osera plus soutenir une hypothèse aussi absurde.

» On n’a fait qu’embrouiller davantage la question, en rapportant des faits isolés, tirés souvent de sources mauvaises, empruntés à des gens incompétens, et en s’agitant continuellement dans le cercle vicieux du post hoc , ergo propier hoc.

)> La chose ainsi envisagée et posée comme elle doit 1 être, il ne peut plus être question de la propagation de la peste par simple contact ou par l’intermédiaire de substances qui pourraient contenir une matière quelconque véhicule de la contagion (1).

12. Opinion du docteur Fischer. — « A l’époque de la grande épidémie de peste bubonique, en 1835, j’étais attaché comme professeur d’anatomie à l’école de médecine d’Abouzabel. Là, j’ai eu occasion d’observer des cas de peste bubonique, constatés au nombre de cent quarante, le nombre des décès étant de trentehuit. C’est d’après le résultat de ces observations que je répondrai aux questions que M. le consul-général m a adressées.

» Première partie. La peste se communique-t-elle par contagion ?

» R. Je ferai observer d’abord la diversité de sentimens des médecins sur la signification du mot contagion. Pour moi, je ci ois que sous ce mot on doit comprendre une matière délétère, capable

(î) Extrait d’un rapport adressé au consul-général d’Angleterre.

de produire la même maladie qui l’a déterminée, et qu’on peul admettre : 1° une contagion proprement dite, occasionnée par des matières qui produisent l’affection par contact immédiat, la gale par exemple ; 2° la contagion par inoculation , modification de la première , mais qui en diffère néanmoins , dans laquelle la matière délétère est mise tout de suite en contact avec les humeurs du corps et portée immédiatement dans le torrent de la circulation; par exemple, la contagion delà rage canine, laquelle, seulement mise en contact avec une partie saine des tégumens, ne saurait provoquer le développement de la maladie; 3° la contagion par infection , quand les matières nuisibles sont reçues par les membranes muqueuses des organes respiratoires ou du tube digestif.

x> 11 résulte de là, que des maladies pandémiques et miasmatiques peuvent aussi développer dans leur cours des maladies con tagieuses, et qu’il y a des maladies qui sont contagieuses par différents moyens. Outre cela , il est à remarquer que beaucoup de maladies ne développent de contagion qu’à une certaine époque de leur existence , et que la contagion peut être fixe ou volatile , inhérente à certaines matières, comme la salive, la sueur, les crachats, etc.; que ces effets peuvent être détruits par des causes particulières , par exemple , un certain degré de chaleur ou do froid , par des lotions avec des chlorures , etc.

» Je n ai pas assez de faits concluans pour me prononcer sur la transmission de la peste bubonique par le contact proprement dit. Pour éclaircir la question, il faudrait transférer des malades du foyer de la maladie dans un terrain exempt de celle-ci , et les mettre là en contact avec des individus sains , en évitant de les faire communiquer par les voies respiratoires, ou bien il faudrait transporter des matières différentes contagionées dans un pays éloigné de la maladie, et les mettre en contact immédiat avec des personnes saines. Les faits qui paraissent militer eu faveur sont les suivants : 1° Dans une épidémie de peste commençante , on observe d’abord quelques cas isolés ; peu à peu , le nombre des malades augmente, et après un temps plus ou moins long, il est

porté au maximum. 2° On peut quelquefois suivre la route que parcourt la maladie d’un village à l’autre. Ainsi , à Abouzabel , ce ne fut que deux mois après l’invasion de la maladie au Caire, que les premiers cas de peste se développèrent, et ce fut chez deux individus qui étaient allés faire un voyage au Caire. 3° Dans une quarantaine , souvent une foule de personnes sont attaquées ; c est ainsi qu’à l’hôpital du Caire, plusieurs pharmaciens, la plupart des médecins et des domestiques furent atteints de la maladie, et beaucoup succombèrent. Contre cette opinion, il faut citer ; 1° La propagation successive qui s’observe aussi dans les maladies par infection. 2° Il est de fait que des villages entiers restent exempts de la peste , quoique toujours en libre communication avec les villes et villages environnons, et que des pestiférés soient transportés dans leur enceinte et y meurent. Ce sont probablement des villages peu encombrés, avec des habitations isolées et exposées à un libre courant d’air, situées sur des hauteurs, etc. Alors l’infection, si elle n’y est pas impossible, doit y être fort difficile. 3° Les quarantaines sont certainement rès-utiles dans les maladies contagieuses par infection. 4° Aux faits qui se passèrent au Caire , on peut opposer ceux qui arrivèrent à Abouzabel, où aucun médecin, aucun pharmacien, et très-peu de domestiques furent atteints. Disons ici qu’à Abouzabel, les malades étaient mis sous des tentes bien aérées, dans le désert, séparées par une certaine distance, tandis qu’au Caire, ces malheureux étaient entassés dans un hôpital. 5° M. Duvigneau, directeur de l’école , et moi , avons disséqué tous les cadavres des pestiférés, en y employant souvent une lieuie et plus. A os mains étaient, alors plongées dans le sang et dans la sanie des bubons, légalement nous touchâmes les malades, ouvrîmes les abcès, etc., sans jamais avoir éprouvé le moindre symptôme de 1 affection , tandis qu’à Alexandrie et au Caire, beaucoup de médecins qui n approchaient jamais les pestiférés, qui ne sortaient qu’enveloppés dans des vètemens de toile cirée, montant des chevaux recouverts de nattes de paille, ont été victimes du terrible fléau.

)> U est certain que chaque année on observe des cas de peste

bubonique sporadique. Dans ces cas , on ne peut reconnaître le développement de principes infectons. Pour ma part, du moins, je n’ai jamais vu aucun fait qui prouvât le moins du monde la

transmission.

)> L’analogie qu’a la peste avec la maladie typhoïde nous permet, après les considérations précédentes, de conclure que la peste bubonique, dans sa forme sporadique, est tout-à-fait exempte de principe contagieux-, et que, dans sa forme la plus dangeieuse, il y a formation de principes infectans , mais non contagieux pio-

prement dit (1). »

13. Opinion de M. John Bowring.— Les réflexions suivantes sont empruntées à un mémoire de M. John Bowiing sui la peste. Bien que fauteur de ce mémoire ne soit point médecin, son opinion n’en aura pas moins de valeur auprès de ceux qui ont été à même d’apprécier l’esprit observateur et le jugement éclairé

de cet homme érudit.

« La question de la contagion ou l’extension du principe pestilentiel a été long-temps et vigoureusement discutée. Je ne recourrai à cette controverse que pour prouver combien est secondaire l’influence qu’on attribue à ce principe. Cette opinion n’est pas celle des hommes qui ont vu et étudié la peste dans les régions où elle exerce ses ravages, de ceux qui ont observé son origine et ses progrès. Cette opinion n’est pas même adoptée par ceux qui avaient les moyens de critiquer la valeur des témoignages par des recherches suffisantes, relativement aux intérêts, aux préjugés et à la capacité des premiers témoins.

» En poursuivant mes recherches dans le Levant , j’ai découvert bientôt que l’opinion du public sur la contagion est d un caractère bien douteux ; elle émane le plus souvent de personnes attachées aux conseils de santé ou aux établissemens des quarantaines , gens tous matériellement intéressés à penser de la sorte. Toutes les fois que j’ai été dans le cas de poursuivre un rapport

(1) Extrait d’une lettre adressée Alexandrie.

au consul-général d’Angleterre à

jusqu’à sa source, et d'atteindre la vérité primitive du fait, j'ai constamment trouvé partout beaucoup d’exagération et de mensonge.

» J’ai reconnu que quelques-unes des assertions les plus audacieuses des contagionistes étaient entièrement fausses, comme celle , par exemple , qui prétend qu’une quarantaine sévère est toujours un sûr moyen de se garantir de la maladie. J’ai découvert aussi qu’à chaque pas la contagion de la peste était toujours reçue, dans les discussions, comme principe ou œuvre fondamentale, qu’on avait recours aux absurdités les plus bizarres, aux contes les plus amusans pour expliquer son apparition dans les lieux où l’on avait pris toutes les mesures possibles pour se garantir du contact des hommes, des objets infectés ou susceptibles d'infection. Dans tous les lieux où j’ai eu occasion d'observer la maladie, son développement et ses progrès, je l’ai toujours rencontrée spontanée, indigène, endémique; son passage d’un malade à l’autre était insaisissable. Elle s’est déclarée dans des districts éloignés et séparés de toute communication. D’un côté, mes observations me fournissent mille et mille cas dans lesquels le revêtement d'habits des pestiférés, le sommeil dans leur lit, la cohabitation dans leurs maisons, enfin les relations les plus intimes n’avaient produit une seule attaque ; d'un autre, j’entendais des histoires en faveur de la contagion, mais si puériles et si ridicules, que la crédulité orientale pouvait seule leur prêter oreille. Des faits les plus probans combattent la croyance levantine, croyance qui inc paraît entièrement reposer sur des histoires et des théories aussi absurdes les unes que les autres

» Ceux qui prétendent le plus sérieusement que la peste est contagieuse n’ont jamais eu le courage d’avouer qu’ils avaient pu la poursuivre d’individu à individu. On cite des cas où la maladie s'est développée à la suite d'un contact ou d'une communication ; mais cela ne prouve pas que ce contact ou cette communication aient été la cause immédiate de la propagation. Pour cela, il faudrait démontrer que la peste ne naît point spontanément ou endémique ment, qu’elle est communiquée seulement par une conta-

pion spécifique , que les dispositions des lazarets peuvent arrêter ses envahissemens. Alors en pourrait soutenir cette opinion , et les réglemens quaranténaires auraient leui laison d etre. »

14. Opinion du docteur Gregson. — • «Une période de cinq années passées en Égypte m’a mis à même d’observer quelquefois la peste, et principalement durant les épidémies de 1834 , 35 et 30. L’expérience que j’ai acquise m’a prouvé que cette maladie n’est pas contagieuse , comme on 1 entend généralement. Tout ce qu’il faut admettre c’est quelle puisse se communiquer par infection , à la manière du typhus. Gomme lui, elle se développe !e plus souvent parmi la classe pauvre dont les habitations sont humides , mal situées , mal aérées , et où se trouvent entassés un grand nombre d individus. Aussi, a Alexandrie, a-t-on constate que ce sont les baraques des lamilles de marins et de soldats, les quartiers sales , habites par les Afaltais , et la fameuse Okella , dite des bourigues , qui ont été le plus ravagés. Les contagionistes , aveuglés par leur opinion, ne tiennent pas assez compte de ces circonstances.

» L’objection la plus forte que l’on fasse en faveur de la contagion est que, parmi les personnes qui font quarantaine , peu sont attaquées de la peste. Cela est vrai, mais pourquoi? C’est que les personnes qui sont en état de faire une quaianudno appartiennent à la classe aisée ; leurs maisons sont dans des quartiers bien situés -, leurs logemens sont grands , bien ventilés ; elles ont une bonne nourriture , et restent tranquilles chez elles ; tandis que c’est tout le contraire pour les pauvres. La même chose a lieu dans le typhus.

)> Pendant l’épidémie meurtrière de 1835, de nombreux cas de peste furent traités à l’hôpital d’observation. On avait adjoint aux domestiques de l’établissement plusieurs matelots en qualité de garde-malades, et malgré le nombre considérable de ces infirmiers toujours en communication avec les pestiférés , aucun d eux ne fut atteint de la maladie.

« On n’a point observé que les gens attachés au service du lazaret, bien que plus exposés à l'infection, aient succombé en

plus grande proportion que les autres ; on a pu faire la meme remarque pour les fossoyeurs.

» Au moment où la peste sévissait avec le plus d'intensité à Alexandrie, plusieurs cas se déclarèrent parmi les équipages de la flotte. Je crois môme que tous les vaisseaux furent atteints. Tous les quinze jours à peu près , on voyait paraître un cas nouveau, et ce n’est qu’au bout de quinze ou vingt jours, qu’il s’en déclarait un autre. Cependant , comme je l’ai dit déjà , ia peste faisait des ravages dans la ville. Tous les contagionistes prédisaient à la flotte un sort funeste ; et pourtant, à l’exception des quelques cas sporadiques que j’ai mentionnés , les vaisseaux partirent sains et saufs.

» En 1836, un nègre, domestique à l’hôpital, fut attaqué dans sa cabane -, l’hôpital fut mis en quarantaine. Deux jours après, deux autres noirs, domestiques comme le premier, furent pris de la maladie, et le sixième jour, un de mes infirmiers me présenta sous l’aisselle un bubon volumineux. Cet homme avait fait son service le matin même, et il avait touché plus de deux eents malades. Aucun cependant ne fut atteint , et la maladie se borna aux quatre cas que j’ai indiqués.

» Comme les individus chez qui se développa la peste avaient leurs habitations voisines l’une de l’autre , je présume qu’ils auront tous contracté la maladie dans la cabane infectée du premier.

» J’ai souvent entendu parler de cas de peste développés par contagion. Je puis dire que jamais je n’en ai observé un seul , et je citerai encore le fait bien connu de mesdames Sella et Portalis, que des vingtaines de personnes ont visitées pendant leur maladie, sans se douter qu’elles eussent la peste , et sans qu’il en soit résulté le moindre accident.

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