‹ De la peste observée en Égypte. Recherches et considérations sur cette maladieChapitre 65 sur 82 · INSTITUTION DES LAZARETS, LEURS IMPERFECTIONS · texte numérisé non relu

INSTITUTION DES LAZARETS, LEURS IMPERFECTIONS

Origine des lazarets, a. 1, 2. — Leur administration, a. 5, 4. — Incompétence des hommes qui composent les intendances, et inconvéniens qui en sont nés, a. 5, 6, 7, 8, 9, 10. — Les lazarets sont mal situés; ils sont mal distribués ; ils sont insalubres , et ces défauts se rencontrent même dans les établissemens les mieux organisés, a. 11, 12, 15, 14, 15, 16.

1 » Mon intention n’est point de faire ici 1 histoire des institutions sanitaires, depuis leur fondation jusqu’à nos jours, de rechercher si la dénomination de lazaret provient de Lazare , nom du saint , sous l’invocation duquel fut fondé à Jérusalem , du temps des croisades, un établissement destiné principalement a recevoir les lépreux, ou si elle vient de l’île appelée Sainte-Marie de Nazaret , dans laquelle fut construit par les Vénitiens le premier hôpital affecté aux pestiférés. Je n’ai ni la volonté, ni le loisir de me livrer à de semblables considérations qui ne seraient d’ailleurs d’aucune utilité pour le sujet que j’ai à traiter.

2. J’ai déjà dit que la création des lazarets remontait au xjy° siècle , et que c’est vers la même époque que ces établissemens furent institués en Italie , en France , en Espagne , où ! on emprunta les réglemens et les usages du lazaret de Venise.

3. La révolution de 89, qui changea la face de nos institutions, n’osa toucher à celle des lazarets : le mot de peste avait aussi saisi d’épouvante les esprits de ce temps ; et on les laissa subsister, vierges de toute modification , comme les derniers vestiges des monumens féodaux. Leur administration tenait au patrimoine d’une classe d’hommes qui se recrutait dans son propre sein, se nommait par privilège et prenait le titre de cour, d’im tendance^ de commission, etc.

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)) Le pouvoir et l’autorité de celte cour, dit Howard, sont très-étendus • car, lorsque les magistrats y siègent ensemble, leurs jugemens sont décisds et sans appel, tant dans les affaires cnih s que criminelles qui concernent la santé publique, lesquelles i< -

lèvent toutes de leur tribunal (1). »

Cette cour avait elle-même rédigé ses réglemens, suivis en partie aujourd’hui dans nos lazarets et qui se ressentent des préjugés de ce temps.

4. Au milieu de la civilisation et des progrès , 1 institution des lazarets n’a subi que de légères modifications. Des hommes éclairés ont en vain fait sentir le ridicule de ces mesuics et h tort qu’elles portaient au commerce. Mais aux réclamations qùi se sont élevées, on a répondu par des cris de menace, on a fait gronder le mot d e peste, et la foule et les gouvernemens ont lecuh

d’épouvante.

5. La direction des intendances sanitaires est aujourd hui encore entre les mains de personnes étrangères à la médecine. Leur science hygiénique leur a été transmise de peie en fils, ou elles font puisée dans ces réglemens mystérieux compris tout au plus par les initiés. Quelquefois aussi c’est parmi les négocians connus par leur séjour dans le Levant, ou parmi les capitaines malins qui auront vu de quelle manière l’isolement s’y pratique, qu oh choisit les hommes chargés de présider à ces institutions. Aucun de ces individus n’est capable de reconnaître les symptômes de la peste ou d'en calculer les malheureuses suites. On se demande naturellement pourquoi les médecins sont exclus de 1 administration de la santé publique? Pourquoi ils ne forment pas la moitié ou un tiers au moins de ces commissions sanitaires...? Les membres qui les composent sont à la vérité fort capables, mais je les lieuse en matière de peste.

6. C’est une exploitation perpétuelle que la charge de cette pairie provinciale. Le père veut la transmettre au fils, le fils a son descendant : on semble craindre la lumière de la vérité, en

(1) Howard, Histoire des lazarets de A enise, pag. £>0.

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excluant les hommes qui pourraient la faire luire. On veut croire à l’absurde en dépit de la raison.

7. Quelques médecins font partie, il est vrai, des établissemens sanitaires, mais comme employés subalternes et sans voix délibérative. Ils seraient suspects aux administrateurs s’ils s’avisaient de parler d’amélioration ; ils perdraient leurs emplois et leur charge , et ce sentiment de crainte les empêche d’avouer leurs convictions.

8. Cet éloignement des médecins, dans une question d’hygiène publique, a occasionné, selon nous, de graves inconvémens dans le système sanitaire; car quelle qu’eût été l’opinion de ces hommes sur la nature contagieuse ou non-contagieuse de la peste , ils auraient été plus rationnels dans la détermination de leurs moyens que des gens étrangers à l’art. Ainsi , dans l’établissement des lazarets, on n’a considéré la peste et les autres maladies que comme des affections uniquement contagieuses par le contact, et ç’est d’après ces idées qu’on a établi les mesures sanitaires qui existent encore aujourd’hui. On s’est contenté d’empècher toute possibilité de communication entre les individus malades ou suspects et les bien portans.

9. On n’a eu pour objet que de prévenir le contact, soit par les moyens de grillages, de cloisons ou d’autres barrières de ce genre qui ne pouvaient s’opposer à l’action des miasmes. Cependant, si la contagion virulente est à redouter, la contagion par infection l’est bien davantage, et, malgré ce que prétendent quelques contagionistes, la seconde serait bien plus probable que la première.

10. Une seconde faute, selon moi, a été commise pour la construction des lazarets et leurs emplacemens dans l’enceinte des villes ou tout près de ces villes elles-mêmes. Si la maladie était véritablement contagieuse , de quelque manière qu’elle le fût, il fallait éloigner autant que possible les lazarets des localités habitées. Car la peste qui viendrait à se déclarer dans un établissement situé si près d’une ville aurait trop de facilité pour se propager dans cette ville, soit au moyen des infractions qui

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se commettent , soit par l’action et le développement de miasmes morbides qui se produiraient au milieu de nombreux, pestiférés réunis dans le lazaret. Je ne dis point que les choses sc soient jamais passées de la sorte; mais je dis que si j étais contagioniste, je serais fort peu rassuré sur I efficacité d un établissement sanitaire qui se trouverait placé si près d’une cite que

j’habiterais.

1 1 Enfin , -si les médecins eussent été consultés pour la création des lazarets , s’ils eussent fait partie des administrations sanitaires, d’autres inconvéniens qu’on rencontre dans leur or -anisation n’existeraient point aujourd’hui. Ainsi, ensemble, dans quelques cas , avoir choisi de préférence les lieux les plus malsains, les emplacemens les plus insalubres pour y établir des lazarets fl). On n’a point songé que ces établissemens , destines a renfermer dans leur sein une quantité plus ou moins grande de personnes souvent malades ou fatiguées des suites d’un long voyage, devaient réunir d’autres conditions que celles de la sécurité générale. On n’a pas songé que les individus qui font quarantaine ont besoin, eux aussi , d’être entourés de précautions, de soins hygiéniques. On n’a pensé qu’à emprisonner, à etoul 1er la peste , comme on l’a dit -, et , pour cela , on a élevé autour des lazarets une double enceinte de murailles qui ont le double inconvénient d’empècher le renouvellement de l’air et de donner à ce»

lieux une physionomie des plus lugubres. r .

Le philanthrope Howard, tout contagioniste qu’il était, et qui vivait à une époque où les croyances étaient encore plus exclusives que de nos jours , Howard s’est élevé contre cette coutume barbare. « La plupart des lazarets, dit-il, sont fermés de murs ; ils offrent trop l’aspect d’une prison , et j’ai souvent entendu dire aux capitaines qui font le commerce du Levant, que la gaîté de leurs passagers s’évanouissait à la seule idée de s’y trouver ren-

(1) Au lièvre, dit M. Londe (art. Quarantaine du Dict. de méd. et de chir. prat.), on a choisi pour lazaret le Hoe, lieu le plus malsain de toute la côte, et où les fièvres sont endémiques et meurtrières. 11 en est de même pour Trompeloup, clans la Gironde.

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fermés. J'ai observé moi-même , dans tous ceux que j’ai visités , des figures pâles et abattues , et beaucoup de fosses nouvellement creusées (1). »

Ces figures pâles et abattues dont parle l’auteur anglais , et que bien d’autres ont pu observer, ne sont pas seulement l’effet de la tristesse et de l’ennui qu’éprouvent les quaranténaires ; elles sont le résultat du manque de soins hygiéniques dans les établissemens sanitaires.

12. Le lazaret de Yenise était , au temps dont parle Howard , d’une saleté révoltante. Voici ce que dit à ce sujet l’auteur dont nous parlons, alors qu’il fit quarantaine dans cet établissement, a Mon logement consistait dans une chambre très-malpropre , remplie de vermine, sans chaises, table, ni lit. J’employai la journée et le lendemain matin une personne à laver ma chambre ; mais cette précaution n’en purgea pas la mauvaise odeur et ne dissipa point les douleurs de tète que j’éprouvais. » Howard, après de vives réclamations , fut mis dans un autre appartement qui n’était ni moins insupportable, ni moins fétide que le premier, et où il était presque entièrement entouré d’eau. « Les murs de cette chambre , dit-il , n’avaient probablement pas été lavés depuis un demi-siècle : ils étaient saturés d’infection. Je les fis laver, à différentes reprises, avec de l’eau de chaux, pour dissiper l’odeur fétide dont ils étaient imprégnés ; mais tout cela fut inutile ; je perdis l’appétit , et je compris que je risquais fort de gagner la fièvre lente des hôpitaux (2). »

13. Si tel était le lazaret de Yenise à l’époque dont parle Howard, que devaient être les autres étabîisscmens sanitaires, bien inférieurs en réputation à celui-là? Quoiqu’un siècle à peu près se soit écoulé depuis le temps où l’auteur anglais faisait son histoire des lazarets, la plupart de nos étabîisscmens n’ont pas tellement changé de physionomie qu’on ne puisse encore signaler chez beaucoup d’entre eux les mômes inconvéniens , les

(1) Histoire des Lazarets, tracl. de l’anglais, par Berlin, pag. 80.

(2) Ouv. cit., pag. 50.

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mêmes défauts que leur reprochait le philanthrope lloward. Il n’est aucun voyageur qui n’ait eu à sc plaindre de la malpropreté des lazarets ; et si dans quelques-uns on trouve une partie de leur local plus propre , plus commode que les autres , celle-la est réservée aux personnages de distinction, aux gens riches qui peuvent, en payant largement, se procurer quelques commodités. Pour le plus grand nombre des quaranténaires , on les loge dans de misérables cabanes ouvertes à tous les vents, humides, malpropres , où souvent , quand les voyageurs débarqués sont en grand nombre , on les entasse les uns sur les autres , sans réfléchir qu’on les place dans toutes les conditions possibles d insalubrité et de maladie.

14. « A Beyrout, dit M. John Bowring , j’ai vu des personnes, arrivées au lazaret parfaitement saines, y mourir de peste ou bien de dysenterie ou d’autres maladies. On ne pouvait pas concevoir un endroit mieux disposé pour la réunion des élémens dangereux que ces lieux dans lesquels on amasse des personnes souffrantes et maladives , livrées à l’ennui d’une quarantaine. Dans le lazaret de Syra, on est forcé à une rétribution irions trueuse , quoiqu’il n’y ait pas même un toit pour protéger un invalide. J’ai vu une personne en sortir avec les habits dévorés

par les rats et le corps couvert de vermine (1). »

15. Qu’on ne pense pas que ces peintures soient exagerees ; elles sont l’expression fidèle de ce qui existe. Elles s’appliquent non pas seulement à quelques lazarets du Levant , mais encore à la grande majorité de nos élablissemens en Europe L administration sanitaire semble se soucier fort peu que mien cui d’un logement soit plus ou moins sale, pourvu que les cours , les vestibules , les corridors et autres lieux publics soient tenus propres , balayés à toute heure et délivrés de toute parce le de papier, de colon, de fil, etc., qui pourrait compromettre a s curité publique. On pousse même, dans certains lieux , les piccautions jusqu’à abattre, à arracher les chardons qui pounaïui

(1< Observations sur la peste orientale, par le docteur John Bowring.

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attirer les oiseaux. Les quaranténaires s’en trouvent-ils mieux pour tout cela? Nous venons de montrer ce qu’il en est.

16. Voici ce que dit du lazaret de Marseille, cet établissement modèle, un ancien intendant de la santé publique de cette ville, M. Alby l’aîné (Mémoire adressé à M. le ministre du commerce, page 34 ).

cc L’on n’a jamais rien vu de plus mal ordonné ni de plus ignoble que les parloirs, qui sont impraticables dans certaines saisons : il y a réellement du danger à s’y rendre et à s’y arrêter. Si l’on allait visiter les galeries , on verrait quelles sont dans l’état de décrépitude le plus complet , que les locaux qui y ont l’entrée sont plutôt des greniers à foin que des logemens d’hommes. Les pans de murs et les aqueducs inutiles ne manquent pas. On a triplé les murs d’enceinte, non pas que les anciens ne pussent suffire , mais sans doute pour donner une plus grande étendue au local déjà bien assez vaste. Avec l’argent qu’on a employé à acheter les terrains et à bâtir celte triple enceinte , il y aurait eu de quoi construire des logemens immenses , décens , spacieux et aérés ; enfin , tels qu’il les faudrait pour que les malheureux quaranténaires pussent respirer un air pur, et jouir de points de vue variés qui seraient pour eux de salutaires distractions, tandis qu’ils sont logés dans de véritables chenils — »

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