INTRODUCTION
Le besoin de se rendre compte de tous les phénomènes, de les constater, de les décrire et de les rattacher successivement au domaine de la science, a fait naître la philosophie. Elle exista au moment même où l'homme développa ses puissances actives (*). Qu'est-ce que donc la plus noble étude de l'esprit, celle qui veut savoir ce qu'une chose est, c'est-à-dire sa substance (^)?
c(La philosophie , dit S. Thomas, est la science théorétique des premiers principes et des premières causes» (^); or, une fois en quête des causes et et des principes, c'est-à-dire de la raison dernière, du fondement suprême de ce qui est ou de ce que
(') «Homines philosophari iiiceperuntj causas rerum inquirentes.a S. Cont. Cent., 1. 3, c. 50.
(2) «Aliquid scire quid e^t ipsum, quod est intelligere ejus substantiam.» Ib.
(') Metapli., 1. l, c. 2.
nous croyons être , l'esprit humain ne peut s'arrêter que devant une idée qui ne se laisse résoudre dans aucune autre, et de laquelle, au contraire, toutes les autres dérivent, où elles puisent toutes leurs forces, leur autorité, et, en quelque façon, leur substance. Cette idée est celle de Tabsoluj de l'infini, de la vérité en soi^ de l'être nécessaire. Par conséquent, la philosophie peut aussi se définir le plus haut degré de la réflexion et de la science , un perpétuel effort de la raison pour arriver à la conscience d'elle-même ou à la connaissance complète de ses propres idées, de leur valeur, de leur principe, de leur extension, de leur essence (*).
L'Inde fut son berceau; près des rives du Gange , il y eut un développement très vaste , très varié, très original de la pensée humaine f ). Bouddha, obéissant à la pente qui avait dirigé le brahmanisme vers le panthéisme, fit définitivement, de l'absorption dans le grand tout, le but des
(') Voyez la définition de la Philosophie, dans la Psychologie expérimentale de M. l'abbé Bautain, tom. 1. p. 1. § 1. — M. Gatien - Arnould définit la philosophie : la science de la nature, du principe et de la fin de l'homme (intellectuel ou moral). Programme d'un cours complet de philosophie, p. 15. «La philosophie, dit M. JoufTroy, est une science dont l'idée n'est pas encore fixée.» Préface de laTrad. des œuvres de Reid. «La science, sans changer de limites, changea souvent d'horizons et de contours, selon le point de vue oi!i elle se plaçait.» Philosophie, par AL Franck, membre de l'Institut, dans le Dictionnaire philosophique des sciences.
(-) Voyez le Journal des savants, déc. 1825, avril 1826, mars et juillet 1828; et un article de M. Bournouf fils, dans le Journal Asiatique, mars
efforts de l'activité et la récompense dans la vertu. Plusieurs systèmes métaphysiques s'étaient formés et s'exerçaient sur les questions de cause, d'origine et de finalité. Mais les religions orientales, dans leur mystique fatalisme, écrasaient l'homme sous le poids de l'infini.
De rinde, la recherche de la sagesse passa aux lettrés de l'Egypte. Moins avares à l'égard des étrangers, ils communiquèrent leurs lumières à quelques hardis voyageurs de la Grèce. La discussion était permise à Athènes; l'activité rationnelle s'y développait. Alors parurent Pythagore avec l'harmonie des sphères, Socrateavec sa méthode, Platon avec les exemplaires des idées. Aristote donna l'analyse et le catalogue de la raison ; Zenon traça le portrait de son Sagp- Protagoras nia les Dieux et Epicure créa le monde avec des atomes. Les écrivains de Rome adoptèrent les divers systèmes des philosophes grecs, mais n'en inventèrent aucun. Il arriva même une époque où la libre réflexion était environnée d'ombrages (*).
C'est l'honneur du christianisme de n'avoir jamais pactisé avec les ténèbres (^); il est trop sur
(') Voyez Tacite et Suétone. Tacite, Vie d'Agricola, cli, 2. « Scilicet illo igné vocem populi Romani aboleri arbitrantur , expulsis insuper sapientiee professoribus, atque omni bonâ arte in exsilium acta, ne quid usquam honestum occureret. » Suétone , Domit., c. X .... philosophes oranes urbe Italiâque subvomit.
(2) «Nihil Veritas erubescit, nisi solummodg abscondi.» TertuUien.
des vérités qui lui ont été confiées pour redouter le progrès des lumières. Loin de là, il place sur ses autels des saints qui ont enseigné la Logique, la Métaphysique ou la Théologie naturelle (*). S'il ne produisit pas immédiatement une philosophie qui n'aurait ému personne, il ne pouvait pas, en présence des solutions scientifiques et religieuses que des écoles avaient posées sur toutes les questions, tarder à demander à la nature le secret de ses opérations et de ses lois, à l'homme intérieur, la raison du monde moral et social. Pour faire triompher sa doctrine , il fallait qu'il eût des preuves en sa faveur, des armes contre ses adversaires, c'est-à-dire quil devînt philosophe.
S. Justin, le martyr, Arnobe, Clément d'Alexandrie (2)^ S. Augustin, Restaurèrent le principe de la raison, pour consolider et vivifier les croyances religieuses. Les mêmes questions qui avaient autrefois divisé l'Académie et le Lycée furent agitées avec passion au fond des cloîtres et des monastères. Albert-le-Grand , Alain de Lille, S.Bonaventure, entretinrent la flamme de la philosophie et la
(') Pierre le Vénérable, écrivant contre les Mahornétans, auxquels le Coran défend de discuter avec les infidèles, concluait que leur loi était fausse, puisqu'elle s'effrayait de l'examen. Advers. sectam Sarracenorum, 1. I.
{'-) «Clément, dont les écrits sont encore aujourd'hui une source inépuisable d'érudition philosophique.» Dictionnaire des sciences philosophiques, par une société de prof, et de savants, (1852) tom. 5, p. 87.
firent briller d'un éclat nouveau. S. Thomas d'Aquin, Tun des plus grands génies dont s'honore l'espèce humaine (*), prit la raison pour guide. Il fit servir la philosophie d'Aristole à la défense, à la systématisation des dogmes fondamentaux du Christianisme. Ainsi s'établit par degrés la communion intellectuelle et cette chaîne d'or du spiritualisme dont la doctrine de l'Ange de l'Ecole est un des anneaux.
On trouve, dans la plupart des ouvrages du saint Docteur, une forme et des conclusions philosophiques (^) . 11 n'est pas de problême que cet éminent théologien n'ait mis en lumière. Mais la philosophie se produit dans toute la largeur de ses développements^ dans le Commentaire sur les Sentences^ dans les Opuscula qui contiennent peut-être ce que S. Thomas a écrit de plus original et de plus scientifique, dans la Somme ikéologique et dans la Somme contre les gentiis, (^) Ce dernier ouvrage surtout est à la hauteur des plus belles époques.
(') «s, Thomas, le plus grand philosophe du moyen-âge.» Dictionnaire des sciences philos., tom. 6, p. 876.
(2) Voyez le Manuel de l'histoire de la Philosophie, de Tennemann, trad. par M. V. Cousin, tom. I, p. 372.
{-') Voy. Pet. Zorn, de varia fortunâ philosophiee Thom. Aquinatis. Opusc. sacr. tom. I. Bern. de Rubeis (de Rossi) dissert, criticae et apologeticee de gestis etscriptis ac doctrinâ S. Thomas Aquinatis. Venet. 1730, in-fol. — Tournon, Vie de S. Thomas d'Aquin, avec un exposé de sa doctrine et de ses ouvrages.
Entre Arislole etLeibnitz, S. Thomas n-est pas seulement à sa place dans le rang de Fintelligence, mais il est en quelque sorte l'antécédent de Leibnilz, comme ce philosophe est le résumé de S.Thomas et d'Aristote. Qui n'admirerait l'ampleur d'esprit de l'Ange de l'école ? Sans presque aucune de nos ressources, il se plongeait dans l'étude du passé, s'assimilait la substance du génie ancien, en déduisait les conséquences , les enchaînait dans une théorie qui comprenait l'universalité des êtres et de leurs lois ; puis , sans rien perdre de sa personnalité, plein de respect pour le libre esprit de recherches, il élevait de tous ces matériaux un édifice durable, immortel.
Ce grand homme que la prodigieuse force de ses facultés intellectuelles portait vers les sommets les plus ardus de la réflexion, naquit à Aquino, en 1 226, sous le pontificat d'Honorius II, et le règne de Frédéric, l'un des plus puissants protecteurs qu'aient eus les sciences et les lettres. Dès l'âge de cinq ans, il fut conduit au monastère du Mont- Cassin, où les bonnes études étaient en vigueur. Le S. Docteur s'y fit remarquer par une gravité étonnante à son âge et par la rapidité de ses progrès. Quand sa première éducation fut terminée, il se rendit à l'université de Naples que Frédéric venait de fonder en opposition à celle de Bologne (*).
(') Voyez Godcscard, vie de S. Thomas d'Aquiii; Dolpui, abrégé de S. Thomas d'Aquin, tom I, p. 326; Tournon, Vie du saint, p. 50.
Le succès littéraire de Saint Thomas, la régularité de sa conduite, attirèrent bientôt sur lui les regards des Dominicains. Ils le décidèrent à entrer dans leur ordre, à peu près comme ils avaient incorporé Albert-le-Grand. Aristote, expliqué par Averroës, commençait à devenir Tobjet d'une étude générale.
Un des phénomènes les plus remarquables de ces siècles était l'établissement des ordres de saint Dominique et de S. François. Ils cherchaient la renommée dans le culte assidu qu'ils rendaient aux lettres. Presque tous les grands hommes de cette époque appartenaient à l'un ou à l'autre de ces ordres (*). S. Thomas, malgré l'opposilion de ses parents, renonça aux avantages de la naissance et se fit Dominicain, prouvant la vérité de sa vocation par sa résignation, sa fermeté, sa patience à souffrir les tourmens, dont sa famille l'accabla pendant son noviciat.
Albert-le-Grand était alors un des plus illustres membres de l'ordre des Frères prêcheurs. Peutêtre sa réputation influa-t-elle sur la décision de S. Thomas. Quoi qu'il en soit, Jean le Teutonique, général de l'ordre, le conduisit et le remit lui-même à Albert, qui professait à Cologne. Ceci se passait
(') Parmi les Dominicains, Albert-le-Grand et S. Thomas; parmi les Franciscains, S. Bonaventure, Alexandre de Halès , Duns Scot, Raymond Lulle et Roger Bacon.
en 1245. La même année Albert vint à Paris, où il conduisit son élève, qui acheva ses éludes théologiques dans la maison des Dominicains, rue S. Jacques. En 1248, il le ramena avec lui à Cologne, et S. Thomas fut chargé d'y enseigner la philosophie. Quatre ans plus lard, il expliqua le livre des sentences dans le degré de bachelier. C'est aussi à peu près à la même époque qu'appartiennent ses commentaires de S. Paul et d'Isaïe, ainsi que l'explication des quatre livres des sentences, suivant la méthode de P. le Lombard. S. Thomas avait alors vingt-cinq ans.
Ces travaux furent suivis d'un grand nombre de traités particuliers, ou dissertations théologiques. Lorsqu'il eut atteint l'âge de trente ans, il fut reçu Docteur. Il s'éleva alors une querelle dans l'université entre les professeurs séculiers et réguliers. A la tête des séculiers figurait Guillaume de Saint- Amour. Celui-ci écrivit un libelle contre les Frères prêcheurs: S. Thomas y était personnellement attaqué. Albert-le- Grand, S. Bonaventure et S, Thomas furent chargés de répondre à Guillaume.
Quelque temps après, l'attention du monde savant se porta sur un ouvrage intitulé : rÊvangile éternel, S. Thomas le réfuta. Deux ans plus tard, il fut choisi pour juge par les docteurs de Paris dans une discussion sérieuse et mit fin à la querelle.
A la mort d'Alexandre IV, il fut appelé à Rome, par Urbain IV, habita l'Italie, accompagnant ordinairement les papes ; professant la théologie à Rome, à Viterbe, à Milan, à Orviète, à Rologne, à Fondi, à Perouse, selon que la cour de Rome changeait de résidence, et se fit connaître par ses Commentaires sur Aristote (*). En 1272, il alla à Naples où l'appelait le vœu de la famille, et il y professa jusqu'à sa mort, arrivée en 1274, tandis qu'il se rendait au concile de Lyon. A cette triste nouvelle, l'université de Paris exprima, par des paroles entrecoupées de sanglots, combien elle était sensible à la grande perte que venait de faire là religion et les lettres , et qui jetait toutes les écoles dans un abîme de tristesse.
Cependant, quelle qu'ait été la renommée de S. Thomas et la solidité de sa doctrine, il essuya des critiques (2). Trois ans après sa mort, Etienne
(') Voici la nomenclature de ses commentaires : Commentarii in lib. de Interpretatione. — Comment. Poster. Analytic. Gomment. Physicorum. In HT prim. lib. de Gœlo et Mundo. In primum lib. de gêner, et corrupt. In Ips Prim. Metheorum. In IP^ Poster, de Anima. In libr. de Sensu et Sensato. In libr. de Memoriâ et Remiuiscentiâ. In lib. de Somno et Vigilia. In XII lib. Metaphys. In X lib. Ethic. In XP^ Prim. Polit.
Avant que S. Thomas écrivit ses commentaires, Albert avait publié les siens, et Vincent de Beauvais son Spéculum majus.
L'auteur de Thistoire ecclésiastique nous apprend que S. Thomas composa ses commentaires sur Aristote, lorsqu'il enseignait à Rome sous le pontificat d'Urbain IV. Hist. eccl. 1. XXXI, c. 24.
C"^) Nous n'examinerons pas l'authenticité des divers ouvrages attribués à s. Thomas ; des plumes savantes ont établi de la manière la plus satis-
Templier, évoque de Paris, publia une ordonnance contre un grand nombre de propositions qu'on enseignait dans les écoles , ou du moins qui y étaient traitées sous forme de problêmes. Dans la liste des propositions censurées, quelques-unes sont extraites de S. Thomas. On lui reprochait, ainsi qu'à son maître Albert, l'emploi trop fréquent d'Aristote, le mélange de la philosophie péripatéticienne avec la théologie chrétienne et l'excessive autorité que le saint Docteur accordait à la première. La Faculté de théologie de Paris le dénonça même au Pape comme ayant enfreint les décrets de Grégoire IX ^ concernant les écrits d'Aristote.
En 1335, il y eut une assemblée générale des Docteurs en théologie, régents et non régents ^ séculiers et réguliers^ pour examiner de nouveau les propositions blâmées. S. Thomas n'avait rien dit, enseigné ni écrit qui fut contraire à la saine doctrine. Aussi, de l'avis des Doyen et Chapitre de Paris, de l'Archevêque de Vienne, et de vingttrois autres docteurs auxquels se joignirent trenteneuf bacheliers, l'évêque Etienne de Borret annula la condamnation prononcée par son prédécesseur.
faisante la vérité des opinions les plus généralement reçues , touchant l'histoire de tous les écrits réellement importants mis au nom.bre des œuvres du docteur angélique. Le de Begimine est authentique , sauf la 2« partie, qui n'est guère qu'une répétition. Il n'y a pas de doute sur l'origine des deux sommes. Cependant la Somme Théologique n'est de s. Thomas que jusqu'à la 90« question de la 3« partie.
en tant qu elle pouvait tomber sur des propositions enseignées par S. Thomas.
Mais celui qui porta les plus rudes coups à la doctrine du saint Docteur, fut Duns Scot, surnommé Doctor suhlilis^ et Tune des lumières de Tordre de S. François. Deux partis se dessinèrent : les Scotistes et les Thomistes; ils se firent aussi bonne guerre que les Nominaux et les Réaux. Le XVP siècle, si agité, si fécond en hommes et en événements extraordinaires^ réagit contre l'autorité du saint Docteur. Ses partisans justifièrent l'emploi qu'il avait fait des écrits du Stagyrite. Quelques-uns essayèrent même de nier son Aristotélisme. De ce nombre fut Campanella (*). Mais la gloire de S. Thomas allant toujours croissant, fit tomber toutes les critiques.
Erasme avait dirigé plusieurs attaques contre la doctrine de S. Thomas ; mais quoiqu'il l'accuse d'avoir montré trop de déférence pour le jugement d'autrui, il le considère néanmoins comme l'écrivain le plus sain de l'école f ). Le cardinal Sadolet remarque qu'il est plus heureux à exposer les sentiments d'autrui que les siens (s) Huet juge
(') Il disait : «Thomam non aristotelizasse , sed tantum Aristotelem exposuisse, ut occureret malis per Aristotelem illatis. »
(^) «Scriptorem de scholâ omnium sanissimum.»
(^) «Laboriosus Thomas, itemque magis alienae sententiee narrator, quam demonstrator suse. » Lib. III ^ ep. X
la Somme du savant Docteur avec quelque sévérité!*). Avant eux, le cardinal d^Ailly mettait certaines restrictions à l'éloge qu'il accordait à saint Thomas (2); et un théologien moderne lui trouve des opinions outrées (^), Racine lisait beaucoup le saint Docteur (^) ; Bossuet le défend contre tous ses agresseurs.
Le XVIP siècle, qui détruisit le règne d'Aristote, n'épargna point la philosophie de S. Thomas. Au XVIIP siècle,le saint Docteur fut attaqué avec un certain ménagement : on n'osait heurter de front un savant qui avait illuminé tout son siècle. Deslandes, partant d'une hypothèse gratuite, mêla réloge au blâme. Condillac, si sévère, si injuste, même à l'égard du génie, s'exprima en termes modérés sur S. Thomas. Voltaire, qui avait pour but de mépriser nos vieilles gloires, par respect, disait-il, pour le bon goût, ne devait pas ménager celui qui éleva la science à cette pureté, à cette sévérité, à cette abstraction dans les formes que nous admirons dans l'Ange de l'école.
(') Voyez rHuetiaiia, p. 112, et Laur. Yalla, dans Richard-Simon , Critique de du Pin, t. I, p. 38 S.
{-) «Nous honorons la sainteté de ce Docteur, et nous nous attachons ;\ sa doctrine, autant que la raison et la foi nous le permettent. » Dans Bossuet, Défense de la déclar. p. 260.
(•') Coryne, Défense des droits des Evoques, t. Il, p. 107.
(*) «Je passe tout le temps avec mon oncle, avec S. Thomas et Virgile. Oeuvr. compl. de J. Racine, t. 5, p. 45. Lettres de Racine,
xvn
Le temps qui émousse les angles des métaux les plus durs, amollit la haine, efface des ressentimens, dissipe des préventions. Des hommes considérables ont fait luire sur S. Thomas une auréole de gloire. M. de Chateaubriand ne put lire sans un éblouissement d'admiration les ouvrages d'un c< génie lout-à-fait comparable aux plus rares génies des temps anciens et modernes, qui tient de Platon et de Mallebranche pour la spiritualité, d'Aristote et de Descartes pour la clarté et la logique.):»
Avant l'illustre auteur desMartyrs^ M. de Maistre avait reconnu cela clarté, la précision, la force et le laconisme d'une des plus grandes têtes qui eussent existé.» Un recueil périodique qui a retrempé ses armes au feu de toutes les controverses religieuses et politiques , reproduit, dans les termes les plus pompeux, les éloges adressés à S. Thomas^ «un de ceux que l'Europe moderne peut opposer aux noms fameux des Platon et des Aristote. »
Des penseurs modernes louent avec un égal enthousiasme la forme et le fonds , le style et les idées du saint Docteur (*). Ces éloges sans res-
(') «Divus Thomas Aquinas tantum ostendit ingenium rationemque siiam tam mirificè exercuit ut humanse intelligentige fines , ultra quos progredi viatori nefas, attigisse -videatur.» «Unius D. Thomee exemplum ad hoc sufficeret, cujus philosophica scripta nihil penè aliud continent, nisi veritates christianas^ naturalibus rationihus miro ordine et invincibiliter demonstratas.» De Methodophilosophandi, autore P. D. J, Ventura, p. 52.
Iriclion ont rencontré des contradicteurs, mais sans amertume , d'abord dans M. Villemain, puis dans quelques philosophes. S. Thomas ne brillerait que dans l'art de raisonner, c'est-à-dire qu'il aurait des règles pour les conséquences, non pas pour les principes. En d'autres termes, le S. Docleur aurait une méthode pour déduire, non pour induire, c'est-à-dire l'hypothèse.
Nous prouverons que S. Thomas était aussi instruit des règles de la généralisation que de celles du raisonnement; qu'il lirait ses arguments des causes propres des êtres (*) , et qu'il s'appuyait sur les données de toutes les sciences pour démontrer ses théories (2). Autant ce grand Docteur honorait la philosophie par cette vigueur de sens et de dialectique qui le caractérisent^ autant il l'estimait dans tous ceux qui cultivaient cette science. Qui ne connaît l'immense parti qu'il a tiré d'Aristote? A chaque instant il le cite et lui décerne une sorte de royauté intellectuelle.
Les plus grands esprits du Christianisme , si fermes dans la foi , si dociles pour l'autorité de l'Eglise, étaient hbres en même temps et attachés aux droits de la raison. Fénélon a combattu
(*) «Nam philosophus arg'umentum assuniit ex propriis rerum causis.» S. Cont. Gciit., 1. 9, c. 2, Avant-propos.
('^) «Aitud philûsophos, prima philosophia utitur omnium scientiarum documeiilis ad suum propositum ostendendum.» Ib.
Spinoza^ par les seules armes de la logique. Bossuet, engageant le Père Lami a écrire contre Spinoza, lui disait de se placer sur le terrain môme de Descartes , et par les propres principes du maître, que Spinoza, suivant Bossuet, avait mal entendus, de ramener au vrai de téméraires et infidèles disciples.
Si la philosophie n'était plus rien sans la révélation , il ne resterait à la société d'autre alternative qu'entre un fanatisme aveugle et un irrémédiable scepticisme, selon l'expression du P. Chastel. S. Thomas a cherché dans la connaissance de lui-même le secret de sa nature, et sa Somme contre les gentils est toute philosophique (*). Elle traite de l'origine et de la création du monde, de Dieu lui-même, de l'homme, de son âme, de ses facultés, de l'union de l'âme avec le corps, du bonheur qui attend l'homme s'il fait un bon usage de sa liberté. «L'existence de Dieu, dit le saint Docteur, et les autres vérités de ce genre qui ont rapport à Dieu, ne sont pas des articles de foi , mais des préambules aux articles de foi, car la foi présuppose la connaissance naturelle. Avant de croire, il faut savoir pourquoi^ car l'homme ne croirait point, s'il n'avait pas des raisons de croire. »
(') «In doctrinà philosophiae, quse creaturas secundum se considérât et ex eis in Dei agnitionem perducit.» S. Cont, Gent, G. 2, Avant-propos.
s. Thomas ne prosterne donc pas dans la poussière tout ce qui est science, effort d'esprit; il soutient avec force l'accord de la révélation avec la raison. ïennemann le reconnaît (*). «Peu de noms méritent, dit M. Cousin, d'être prononcés avec plus de respect que celui de l'Ange de l'école (2).» Le baron de Reiffenberg trouve qu'on n'apasexagéréenrappelaîUleDocteuruniversel(^^). Le P. Lacordaire le dépeint faisant voir la vérité dans les plus grandes profondeurs, comme on voit les poissons au fond des lacs limpides ou les étoiles au travers d'un ciel pur. « S. Thomas n'avait pas seulement écrit sur des matières religieuses , sa théologie n'avait pas seulement obtenu une autorité incontestée : il avait jeté sur la philosophie de vives lumières, et les écrits dans lesquels il les répandit, eurent un immense retentissement. Les siècles écoulés n'en ont pas affaibli la valeur, et son nom est encore aujourd'hui, comme il l'était alors, placé parmi ceux qui ont eu dans la science le plus de célébrité C^). »
La science, la rigueur^ la sobriété, ne recommandent pas moins les œuvres de S. Thomas que
(') Manuel de Philosophie, trad. par M. V. Cousin, 1. 1, p. 371 et suiv.
(-) Cours de l'histoire de la Philosophie (1829) ; tom. 1^% p. 00.
(•') Principes de Logique, p. 308.
(*) Discours d'ouverture prononcé à la séance publique de l'académie des sciences morales et politiques, par M. Bérenger, président de l'acadéiTiie, le 2 mai 1857.
la justesse et la précision. Quand le saint Docteur s*61cve clans les plus hautes régions de l'intelligence, c'est pour en faire descendre des flots de lumière. Sa parole porte à l'esprit des idées nettes, transparentes comme l'évidence môme. Et, si en jugeant le mérite de ce grand homme, des écrivains ont commencé par reconnaître que son style est clair, mais d'une clarté relative, c'est-à-dire qui n'existerait que pour ceux qui sont initiés au langage technique de la scolastique, on fait remarquer que, si le style de S. Thomas ne s'épanouit pas en paroles amples et magnifiques , on y admire la première qualité des philosophes, c'est-à-dire la clarté, que Vauvenargues appelle leur bonne foi, une concision expressive, une couleur sobre et juste, un équilibre heureux de toutes les facultés, tout ce qui se grave, les caractères d'une beauté virile, la vigueur, le mouvement, la facilité, en un mot, tout ce qui agrandit l'âme et l'éclairé (*).
Une forme ornée, l'élégance, la souplesse, la grâce de la période, la splendeur des images, tout ce qui saisit l'imagination^ la charme, la ravit, l'enivre, ne font pas la substance du style; il se compose essentiellement de rapports délicats et
(') La beauté morale est Télément essentiel; le caractère éminent de la beauté littéraire. « Quand une beauté vous élève l'esprit , disait La Bruyère , et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et généreux , ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage ; il est bon.
logiques entre la pensée et Texpression. La condition première, c'est la convenance, l'harmonie, l'unité de ton. Or, rien de tout cela ne fait défaut à S. Thomas.
Quelque soit le sujet qu'il traite, il- est aussi remarquable par la précision des détails que par la richesse des vues générales. Son plan est simple, sa marche ferme, son but évident. En présence d'une foule d'idées régulièrement disposées et qu'il embrassait d'un coup d'œil, il éprouvait la sensation du sublime; son âme débordait, le vaste fleuve de la pensée coulait hors de lui^ impétueux, uni, splendide comme une nappe d'or.
Cependant, toutes les questions sont traitées par ordre; puis, les objections posées et résolues, sans autre appui que celui d'une métaphysique profonde. Cette marche, c'est la science pure et nue. Il y a même dans l'impassibilité, dans l'uniformité du style du Docteur quelque chose d'énergique^ de solennel, je dirai presque d'architectural. Autour d'un petit nombre de questions fondamentales, viennent se grouper des myriades de questions accessoires. Celte prodigieuse multiplicité de questions, et leur symétrie continue, n'est pas un obstacle à l'ensemble de l'ouvrage, à l'harmonie de ses parties diverses. L'intérêt philosophique va croissant et s'échauffe de chapitre en chapitre. 11 y a liaison et conséquence.
Peu de vies ont été plus laborieuses, plus méritoires, plus constamment utiles que celle de S. Thomas; peu d'hommes ont plus donné à la religion, à la science et à la jeunesse. Raisonneur infatigable, il a construit des édifices de démonstrations, dont les rudes assises et les solides attaches témoignent d'une énergie extraordinaire. Quant à la doctrine de l'Ange de i'école, elle rayonne de lumière.
Sans oublier que le saint Docteur nourrissait, fortifiait son génie de la lecture de la Bible, de l'Evangile, des écrits de S. Augustin, de Platon et d'Aristote, on trouve dans ses ouvrages son propre génie. Il purifia la philosophie qui avait dans les veines le sang du Stagyrite par le sien et par celui de l'immortel évêque d'Hyppone.
S. Thomas, travaillé, tourmenté d'une curiosité passionnée, insurmontable, inextinguible pour l'élude, portait sans fléchir le poids de la science. On est agréablement surpris de voir, dans sa philosophie, plusieurs pensées remarquables que la philosophie moderne met en relief. Il y a aussi une théologie et une morale naturelles; «et si curieux que S. Thomas se montre de faire valoir l'autorité de la foi, il lui semble toujours bon que la foi prenne la raison pour compagne et profite de ses avis(*).»
(') Dictionnaire des sciences philos, par une société de professeurs et de savants (1852), tom. 6, p. 878.
Non-seulement, et c'est la plus grande originalité de S. Thomas , il se sert des principes et des formules dialectiques pour expliquer et établir les dogmes révélés, mais souvent il spécule comme si la révélation n'existait pas. Toute la Somme des Gentils est, de son aveu^ conçue dans cette hypothèse. Il est très-rare que dans ses Commentaires sur Aristote, et même dans ses Opuscula^ les plus profonds de ses écrits, il se serve de l'autorité du dogme, pour trancher une question métaphysique.
En regard de la religion positive, S, Thomas place une science distincte, qui apporte à la conscience la connaissance de l'homme, du monde et de leurs rapports (*). Or, ces trois élémens de la pensée réunis composent la philosophie entière. Le saint docteur ne contint donc pas son génie dans un travail en sous -ordre; et, s'il excelle comme interprète, analyste et logicien des dogmes qui avaient sa foi , il fut loin de s'effacer comme penseur original. Il porta son attention sur les trois grands problèmes de la philosophie moderne, c'est-à-dire sur la science du monde interne, sur celle du monde extérieur et sur l'origine de nos connaissances. Son point de départ est l'esprit humain (\
(') «latellectus aulcin est suprcma virtus cognoscitiva in noLis.» S. Cont. Gent. , 1. 2, c. Gl.
(^) «Anima enim csl primum quo intcUigimus.» S.; p. 1, q, 78; a. 1.
On a plus que la gloire de rapplicaiion, quand on distingue avec soin et sans cesse deux ordres de vérités ; les unes s'adressanl à la foi, les autres s'élevant ou descendant à la raison^ mais s'enfermant dans leurs limites et gardant leurs proportions naturelles. S. Thomas n'a eu recours à la raison divine^ c'est-à-dire à la religion chrétienne, que quand la raison humaine lui semblait impuissante.
« Si j'avais un livre à faire, et plusieurs années devant moi pour le composer , disait un professeur de philosophie, je me tracerais un cadre complet dans lequel je ferais entrer S. Thomas tout entier!*).)) Nous avons suivi ce plan. En ramenant toutes les idées philosophiques du saint Docteur à un certain nombre de principes éminens, en les présentant dans toute leur étendue, en les classant et en marquant avec précision l'ordre dans lequel chaque question doit être traitée, nous avons donné à la doctrine thomiste l'unité systématique qu'on a peine à reconnaître dans les divisions infinies des principaux ouvrages où elle est consignée, et où le petit se trouve à côté du grand , l'accessoire sur la même ligne que le principal. Et si aucun penseur moderne n'a fourni un développement complet des lois premières de l'esprit humain ,
(') M. Ch. Lévéque, ReA'ue des cours publics^ 27 avril 1856, p. 266.
et une déduction complète de tout ce qui résulte de ces lois, sans lacune ni omission , c'est-à-dire si aucun philosophe n'a rempli les cadres philosophiques divisés et bien liés dans toutes ses parties (*) , nous établirons, en chargeant notre exposition de textes nombreux, que S. Thomas les a du moins distingués; qu'il a dessiné les contours et les proportions d'un édifice jamais achevé, jamais complet.
La philosophie du saint Docteur consiste dans la perfection de l'ensemble et la juste proportion des parties. Elle reproduit tout l'homme , car elle rend compte de tous les ordres de nos connaissances (^). S. Thomas a découvert les limites de chaque problème, et a appuyé sur le sujet interne la base de toutes nos connaissances (^). Il a fait ressortir leur partie variable et leur partie invariable, celle qui explique l'esprit humain, et celle qui fonde la certitude ('') ^ c'est-à-dire la nature même de l'esprit humain , sa constitution, ses lois,
(') Fragmens philosophiques, par M. V. Cousin, 2« édit., p. 323.
(^) « Apprehendere igitur et conservare (quse est in parte aninaae sensitivâ , pertinent ad diversas potentias) oportet quod, in supremâ potentiâ , scilicet intellectu, uniantur.» S. Cont. Gent. ^ 1. 2, c. 74.
C) «Anima intelligit vel homo per animam.» S. Cont. Gent., 1. 2,c. 2. « Aliqua actio est in quâ non communicat corpus , scilicet intelligere. » S. Cont. Gent., 1. 1, c. 58.
(*) «IntcUcctus factus in actu pcr speciem à phantasmatibus abstractam, quœ non sunt sine corporc. . . Anima potest agere per se ipsam, scilicet intelligere.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 60.
dans leur essence et indépendamment des objets auxquels elles s'appliquent (*). Le saint Docteur s'est donc tourné direclemcnt vers la vérité, car il est parti de la réflexion et de la lumière f ).
Les doctrines philosophiques se meuvent et se produisent dans un.cercle prévu ; il n'est pas donné à l'homme de proposer une explication qui ne relève ni des sens, ni de la pensée pure, ni du doute, ni de l'extase. Tous les systèmes qui naîtront se rattacheront , par une filiation nécessaire, à Tune ou à l'autre de ces évolutions intellectuelles. En rapprochant et en comparant la philosophie de S. Thomas avec la philosophie moderne, nous nous sommes convaincu que le saint Docteur s'est occupé de l'esprit qui connaît, c'està-dire de la grande méthode psychologique. Il a recherché de l'homme ce qu'il* est de sa nature, et de Dieu ce qu'il est dans ses œuvres et dans ses efFels, pour pénétrer dans les mystères de son essence ('). S. Thomas est donc philosophe et dans la théorie qu'il constitue , et dans les conclusions
( ' ) « Intellectus effectus recipiens est intellectus. » (S. Cont. Gent. , 1. 2, c. 60.
{'^) Omne autem intellectum , in quantum intellectum^ oportet esse in intelligente; significat enim ipsum intelligere apprehensionem ejus quod intelligitur per intellectum. » S. Cont. Gent. , 1. 4 , c. XI.
(^) «Dico autem intellectum quo opinatur et intelligit anima.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 61.
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qu'il développe (*). Ses œuvres sont des mines inépuisables d'où jaillissent des faisceaux de lumière. Il est de cette petite classe d'hommes qui surnagent parmi les flots et touchent à tous les intérêts intellectuels, c'est-à-dire à l'une des plus vraies grandeurs d'une nation; et si le saint Docteur n'avait pas élé conduit à la solution des problèmes que propose la philosophie, il resterait toujours cetle espérance et cette encourageante conviction que, remettre la pensée d'un génie dans le commerce des esprits, ce n'est pas les ramener en arrière, c'est les porter en avant, c'est agrandir et accroître la philosophie contemporaine, en lui fournissant des données ; comme ces fleuves qui , loin d'être arrêtés par les grands courans qui s'y jettent, en reçoivent une impulsion plus rapide.
( ') «Oportet igitur intellectum in habitu, quo est habitusscientiœ, esse in intellectu.» S. Cont. Gent., 1. 2, c. 60.