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DES RÉCOMPENSES ET DES PUNITIONS

D APRES S. THOMAS

L'idée de justice, fournie par la raison, nous montre que la vertu a droit à une récompense et que le vice appelle une punition (*). A toute bonne action est attaché un mérite , à tout acte mauvais, une flétrissure. Cette idée est inhérente aux entrailles de la justice (2). Le remords implique le sentiment du démérite ; une bonne conscience le sentiment du mérite. Cette vérité repose sur un jugement nécessaire, invariable, absolu. En accordant à chacun selon ses œuvres, on fait ce que demande l'égalité et la justice (^).

Dans l'entendement humain , il y a l'idée du bien et du mal ; en présence de certaines actions la raison les qualifie de bonnes ou de mauvaises, de justes ou d'injustes, d'honnêtes ou de déshonnêtes. Ce jugement

(') Voyez dans la Somme de S. Thomas contre les Gentils le ch. 140 du 3c livre : Dieu punit et récompense les actes de Thomme.

{'^) «Secundum ordinem culpae et meriti convenienter est ordo in pœnâ et praernio.» Si Cont. Cent., 1. 4. c. 91.

('") «Merces proportionatur merito, quum in retributione mercedis œqualitas justitiae observetur. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 149,

est universel (*). Le mérite existe donc en lui-nienne : il est digne de récompense ; et si le démérite n'est pas puni dans cette vie , il le sera dans l'autre, car il est dans la nature des choses qu'il le soit.

Cette punition s'explique encore par les plus évidentes lois de la nature. Le mal s'engendre et se propage comme le bien, et plus facilement que le bien ; ce sont deux principes actifs qui luttent sans cesse dans ce monde ; l'ivraie et le bon grain croissent dans le même champ jusqu'au jour où le père de famille recueillera l'une et rejettera l'autre (^). Or, le mal d'autrui, de même que son bien , est très-propre à faire avancer l'homme vers sa fin, puisqu'on voyant récompenser le mérite, il est excité à remplir ses devoirs, et il est détourné du mal par la vue des châtiments infligés aux coupables. Mais les peines et les récompenses n'étant pas toujours en raison directe du mérite et du démérite, la justice n'est pas satisfaite dans ce monde: elle le sera dans l'autre. C'est donc choquer la raison que d'appeler la vie future un monde fantastisque , un monde mystérieux ; la souffrance du juste et le bonheur du méchant sont de véritables désordres ; l'ordre doit être rétabli par le renversement de ces rapports.

D'ailleurs, la récompense et la punition sortent

(') «Ex bonâ voluntate quâ horao benè utitur rébus liabitis, dicitur bonus, et ex malâ malus.» S. p. I, q. 48.

(2) «Sinite crescere usque ad messem.» S, Cont. Gent. , ^1. 3, c. 146,» «Ad divinam Providentiam pertinet quod mali puniantur et boni prœmiantur.» S. Cont. Gent 1. 3, c. 140.

d'une loi essentielle, c'est-à-dire de la nécessité (*). Tel que je suis constitué, j'ai été agréable à Dieu ou non. Dans le dernier cas, j'ai au moins des expiations à craindre; dans le second, j'ai des récompenses à attendre. Ce n'est pas seulement parce que le pervers aura mérité un châtiment qu'il sera éloigné d'un monde meilleur, c'est parce qu'il se sera rendu incapable de goûter le bonheur réservé à la vertu. Enfin, il est de la parfaite bonté de Dieu de ne souffrir aucun désordre parmi les êtres ; il est donc nécessaire qu'il punisse les péchés, et par la même raison qu'il récompense les bonnes actions (^). Mais, comme les actes de vertu et les péchés sont gradués , il doit y avoir des degrés dans les récompenses et les châtiments (^).

Il y aura donc des peines qui assurent la sanction à la loi morale ; mais quelles seront ces peines ? quelle sera la durée ? Les peines consistent : r en ce que l'intelligence sera totalement privée de la lumière divine, et l'affection obstinément éloignée de la bonté de Dieu (^) ; 2° dans les maux tant spirituels que corporels (^). Quant à la durée, la récompense étant éter-

(') «Ejus enim est punire vel preemiare cujus est legem imponere. Sed ad divinam Providentiam pertinet ut legem hominibns ponat ; ergo ad Deum pertinet homines punire vel prœmiare,» S. Cont, Gent,, 1. 3, c. 140.

(2) «Oportet igitur quod peccata hominum puniantur diviniti!is, et eâdem ratione bona facta remunerationem accipiant.» S. Cont. Gent, , 1» 3, c. 140.

(') V. le chap. 140 du 3« liv. de la Somme contre les Gentis : De la différence de Tordre des châtiments.

(*) « AUseria hominis in hoc, quod totaliter divino lumine privetur, et affcctus à Dei bonitate obstinatè avertatur. » Opusc. 11, c. 173,

(5) Voyez Opusc. 11, c. 179. «Le châtiment des damnés consiste dans les maux tant spirituels que corporels. »

nclle, la peine doit l'être aussi (^). A moins qu'on ne dise que les ànies des mceliants sont d'une autre nature que celles des bons. Supposer qu'après un certain tenfips la justice divine soit satisfaite , que la miséricorde intervienne, que Dieu se réconcilie avec une volonté obstinée dans le mal, c'est tomber dans des hypothèses gratuites, sinon manifestement fausses. Car, si l'expiation a toujours un terme, plus ou moins éloigné, le méchantn'apas lieu de se gêner ici-bas , certain que Dieu finira par le rendre bon et heureux. Dès-lors le remords perd son aiguillon , et le seul frein capable de contenir les plus fougueuses passions se brise. La vie future, loin de devenir la sanction de l'ordre moral, en serait la ruine.

S. Thomas prouve que le châtiment qui exclut l'homme de sa fin dernière ne doit pas avoir de termes (^) ; que les coupables ne pourront se perfectionner, ni par conséquent , retrouver leur pureté et leur

(') Eâdem justitise ratione , pœna peccatis redditur et bonis actibus prœmium. Praemium autem virtutis est beatitudo, q'jse quidem est aeterna. Ergo et pœnaquâquis a beatitudine excludilur débet esse œterna.» S, Gont. Gent, 1. 3, c. 144.

(^) «Quod per peccatum mortale ultimo fine aliquis in œternum pri- Yatur.» S. Cont. Gent, 1. 3, c. 144. Des philosophes modernes ont peine ù, croire que les méchants soient condamnés à des tourments sans fin. — Voyez la religion naturelle, par M. J. Simon, p. 347. «A défaut de la certitude religieuse sur l'éternité des peines et des récompenses, la philosophie présente, au moins à titre de conjecture non réfutable, aux bons une espérance sans bornes, aux pervers un doute terrible.» La vie future, par M. Henri Martin, p. 294. M. Henri Martin ajoute qu'à l'aide de la révélation, ce doute de la philosophie devient une certitude. Tant que la raison n'aura pas trouvé d'argument solide contre l'éternité des peines, ce doute terrible continue à se dresser contre elle.

vertu (*) ; que le pécheur qui préfère une jouissance passagère à un bien éternel , n'a pas voulu se corriger et s'amender dans cette vie (^) , et que Dieu ne lui tient compte par avance d'une future amélioration impossible. Le raisonnement de S. Thomas renverse l'erreur de ceux qui disent que les méchants partiront , après leur mort , de la corruption et du désordre pour s'élever progressivement à l'ordre et à la sainteté (^). La même raison de justice fait récompenser les justes par une félicité éternelle C*).

Dira-t-on qu'il y a une disproportion entre une faute temporelle et une punition sans fin ? Mais examine-t-on combien de temps ont duré les séditions et les brutalités politiques? Or, il y a le même rapport entre la vie présente et la société terrestre, qu'entre l'éternité toute entière et la société des bienheureux. Cette comparaison se montre au grand jour dans toute sa justesse et toute sa vérité (^).

(') «Post hanc vitam non remanet homini facilitas adipiscendi ultimum finem ; anima enim indiget corpore ad consecutionem sui finis, in quantum per corpus perfectionem acquirit, et in scientiâ et in virtute ; anima autera, postquam fuerit à corpore separata, non redit iterum, etc.» (S. Cont. Cent. , 1. 3, c. 144.

C^) « Praeposuit fruitionem temporalem illius boni temporalis œternae l'ruitioni ultimi finis ; undè patet quod multo magis voluisset in aeternum illo bono temporali frui. Ergo, secundura divinum judicium, ità puniri débet ac si cetcrnaliter peccasset, etc. » S. Cont. Cent, 1. 3, c, 144.

(^) « Fer hoc excluditur error dicentium pœuas malorurn quandoque esse terminandas. » S. Cont. Gent., 1. 3, c, 14 4.

(*) « Eâdem justitise ratione, praemium vertutis estbeatitudo, quae quidem est seterna.» Ib.

(^) «Qui contra rempublicam pcccat, societate reipublicae privatur

Il y a d'ailleurs proportion entre la punition et l'offense. Si le péché est limite en durée, il est illimité en malice. Il y a une persévérante volonté dans le pécheur, il souhaite de vivre sans cesse dans le vice. Comme donc le plaisir d'un instant a tant d'attraits pour le pécheur, qu'il le préfère à l'amitié de Dieu , comment ne lui préférerait-il pas un plaisir éternel ? Donc, selon la justice divine , il doit être puni comme s'il avait péché éternellement (*). La mort a arrêté le péché , mais le principe d'où il était né subsiste toujours: il garde constamment sa nature d'obstacle.

De plus, tout péché contre Dieu a une espèce d'infniité à l'égard de Dieu, ce qui fait qu'il mérite d'une manière quelconque une peine infinie (^). Ceci est, pour un logicien, d'une rigueur mathématique.

omnino, vel per mortem vel per exilium perpetuum, Eadem est comparatio totius vitse preesentis ad rempublicam terrenam, et totius eeternitatis ad societatem beatorum qui ultimo fine ajternaliter potiuntur.» Ib.

(') «Undè etiam non est injustum^ si pro momentaneo peccato et temporali Deus seternam pœnam infert. Similiter etiam considerandunn estj quod peccatori pœna seterna infertur, quemde peccato non pœnitet, et sic ipso usque ad mortem perdurât. Et quia in suo œterno peccat^ rationabiliter à Deo in aeternum punitur, » Opusc. 11, c. 183.

(-) Habet etiam et quodlibet peccatum contra Deum commissum

quamdam inflnitam ex parte Dei contra quem committitur undè re-

linquitur, quod peccato mortali debetur pœna infinita duratione. » Ibid.

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