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DE LA PRESCIENCE DE DIEU

d'après s. THOMAS.

La prescience est une perception directe et immédiate, une science réelle de l'avenir. Elle n'a rien de commun avec notre fausse prévoyance ; les faits divins n'ont d'analogues que les faits divins eux-mêmes. Le phénomène dont la cause est encore à naître et qui ne se produira que dans plusieurs siècles. Dieu le voit et le contemple par avance. S. Thomas enseigne que, pour le Seigneur, il n'y a point d'époques distinctes dans la durée, mais un présent éternel (*). Il est en lui-même, voilà son lieu; et dans ce lieu immuable qu'aucune étendue ne mesure, il est partout, et partout tout entier , se produisant par sa puissance , se connaissant par sa pensée, se vivifiant par son amour. Mais cela ne signifie pas que Dieu confonde les divers moments de la durée et mêle arbitrairement les différents âges. Il voit, dans l'avenir, ce qui est dans le présent, et dans le présent, ce qui est dans le passé. De sorte

(') «Intelligere Dei successionem nonhabct, sicut nec ejus esse. Est igitur totum simul, semper manens, quod de ratione seternitatis est. Temporîs autem duratio successione prions et posterions extenditur.» S. Cont. Gent., 1. Ij G. 66.

qu'à parler rigoureusement , c'est Dieu qui se rend présent à ce qui n'est plus et à ce qui n'est pas encore, spectateur de l'avenir auquel il assiste dans le lointain des âges , comme l'œil saisit ses objets à distance , témoin inévitable et infaillible qui, sans effort, embrasse les temps et les espaces d'un seul et même regard (*).

Prévoir n'est pas produire ; on peut donc voir ce qui se passe dans une âme , sans que ce qui se passe soit fatalement déterminé. Si l'on objecte que l'âme n'agit pas sans motifs ; que les motifs lui donnent l'impulsion ; qu'ils la déterminent à se porter d'un côté plutôt que d'un autre, et qu'ils l'entraînent par conséquent, les faits , pour être d'avance l'objet d'une perception , n'en sont pas pour cela l'ouvrage et le résultat de cette perception. Si les motifs déterminent la décision dans un sens plutôt que dans un autre, c'est toujours la volonté qui fait pencher la balance , puisque c'est elle qui donne le poids aux motifs (2). Ainsi, la prescience ne détruit pas la liberté : si l'on disait qu'il est nécessaire que Socrate s'asséie parce qu'on le voit s'asseoir, il n'y aurait pas ici de nécessité absolue, comme quelques-uns le prétendent , mais une simple nécessité de conséquence (').

{') «Ea ver5 quae sunt prœsentia, prseterita vel futura nobis, cognoscit Deus secundum quod sunt in potentiâ suâ, et in propriis causis, et in se ipsis; ethorumcognitio diciturnotitiavisionis.» S. Cont. Gent., 1. 1, c. 66-

(2) Impossibile est quod Deus moveatur à principio extrinseco quasi ab agente : sed oportet quod omnis motus voluntatis ab inferiore procédât.» S. Cont Gent., 1. 3, c. 88.

(5) «Necessarium est, Socratem sedere, ex hoc quod sedere videtur.

Cependant , comment concilier la prescience divine avec la liberté humaine ? Pouvons-nous nous déterminer autrement que Dieu Ta voulu ? Nos actions ne peuvent donc ne point arriver selon l'ordre écrit dans la pensée de l'Éternel. La prescience de Dieu est entière, nul doute ; elle s'étend à tout l'avenir, mais pas de la même manière. Les êtres, privés d'intelligence et de liberté, hors d'état de pourvoir par leurs propres facultés à la conduite de leur vie, ont dû, dès leur naissance, être coordonnés dans un plan qui ne laissât rien à leur charge et à leur responsabilité. Les actions de ces êtres sont écrites d'avance dans la pensée de F Éternel : sa toute-puissance leur destine une irrévocable exécution. Mais les âmes sont libres. En les associant à sa nature par une sensible analogie , en leur donnant de son intelligence et de sa libre activité tout ce que réclame la nature humaine, il leur a commis pour une portion la conduite de leur vie , il les a instituées, dans des limites , maîtresses et responsables de leur sort à venir (*).

La prescience divine ne gêne donc pas notre liberté. Si cette conciliation nous paraît impossible, concluonsen que notre inteUigence a des bornes et que certaines

Hoc autem non necessarium est absolutè, velut à quibusdam dicitur, necessitate consequentis, sed sub conditione vel necessitate consequentiae. » S. Cont. Gent, 1. 1, c. 67,

( ' ) «Agens autem voluntarium assequitur divinara similitudinem in hoc quod libéré agit. Non igitur per Providentiam substrahitur voluntatis libertas.» S. Cont, Gent. , 1. 3, c. 73. Voy. Bergier, Dict. de Théol. art. Prédestination. — Il n'y a guère que l'Église catholique dont la sagesse ait ôté au dogme de la Prédestination ce qu'il a d'exclusif et de choquant,» Dict. des sciences philosophiques, t. 5, p. 192.

vérités nous surpassent ; mais ne cessons pas de tenir fortement les deux bouts de la chaîne dont nous n'apercevons pas les anneaux intermédiaires : car, sacrifier une vérité à une autre , c'est nier la vérité , c'est aboutir aune erreur. D'ailleurs, le mot prévoir ne peut convenir à Dieu, pour qui il n'y a lii futur ni passé (*). Or, l'idée de voir n'emporte pas avec elle l'idée de contrainte, ni l'idée de nécessité. En d'autres termes, la prescience n'est pas la causalité.

L'intelligence qui connaît l'avenir, franchit l'intervalle des siècles ; elle se rend présente aux événements futurs, les constate , les observe de loin comme elle le ferait de près. Or, ce spectacle de l'avenir ne rend pas fatal ce qui est libre , n'enchaîne pas des résolutions naturellement indépendantes. Comme la science du présent constate ce qui est, la science de l'avenir constate ce qui sera. Et si Ton répondait que l'éternelle unité de Dieu correspondant à tous les points successifs de la durée, ne nous rend raison de rien, puisque la science de Dieu est antérieure à son objet, non-seulement sous le rapport de la durée, mais encore sous celui de la causalité , et que , selon l'expression de S. Thomas, scientia Dei est causa reriim (^) , le saint docteur explique ce mot, et de quelle manière Dieu concourt à chacune de nos déterminations sans nuire à leur liberté. La science de l'avenir et la science du

{') «In esse autem divino non est priùs et posteriùs, sed est totum simul. Igitur nec consideratio Dei habet priùs et posteriùs, sed omnia sîmul intelligit. S. Gont. Gent., 1. 1, c. 55.

(2) Sum. Theol. l» p. q. 14, a. 18, et ContràGent. 1. 1, c. 66,

présent sont déterminées par leurs objets ; elles doivent les rendre tels qu'ils sont.

Une autre objection se résume en cette idée , que la prescience ne s'étend qu'aux créatures inintelligentes et non pas à l'homme (*). Les créatures inintelligentes sont invariablement soumises à une loi d'action ; elles sont dirigées par le ciel et par les créatures raisonnables, qui senties instruments de Dieu, c'est-à-dire subordonnées à la Providence (^). Si les enfants de Dieu ne sont pas poussés, par le Saint - Esprit, comme des esclaves, mais comme étant libres, il ne s'ensuit pas qu'ils vivent et qu'ils agissent, sur cette terre, dans une complète indépendance de Dieu , comme détachés du principe dont ils procèdent. Et puisque celui-ci est libre, qui est cause de son acte', nous faisons librement ce que nous faisons de nous-mêmes , c'est-à-dire en vertu de notre volonté (^).

Les fatalistes disent que «Dieu opère en nous la volition et son accomplissement» {^). C'est-à-dire que la créature tient, de son auteur, tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle peut; et, en ce sens, Dieu, cause productrice

(') «Opinio quorumdam, qui dicebant quod Providentia non est de his quae subsunt libero arbitrio , sed Providentia refertur ad exteriores eventus.» S. Cent. Gent., 1. 3, c. 89.

(2) V. le ch. 90 du 3<5 liv. de la Somme contre les Gentils : les élections et les volitions de Thomme sont subordonnées à la divine Providence

(^) « A Spiritu sancto filii Dei aguntur, non sicut servi, sed sicut liberi. Quum igitur liber sit qui suî causa est, illud libéré agimus quod ex nobis ipsis agimus.» S. Cont. Gent., 1. 4, c. 22.

{*) Quidam dixerunt quod Deus causât in nobis velle et perficere.» S. Cont. Gent., 1. 3, c. 89.

de notre liberté, est la cause indirecte de tous nos actes libres. Mais, ces actes eux-mêmes, il n'y a que nous qui puissions les produire, car il est de l'essence de tout acte libre d'être conçu , voulu, entrepris, exécuté par un seul et même être, de n'avoir qu'un seul et même être pour auteur et pour agent. Si Dieu créait nos volontés, comme il crée tout notre être, c'en serait fait des actes libres et de la liberté. L'ordre tracé à l'homme , afin qu'il sache comment se conduire, vient de Dieu ; mais la manière dont l'homme se conduit dans son rapport avec cet ordre, vient de l'homme. Il y a donc deux choses fort distinctes : le but auquel l'homme doit tendre , et le but auquel il arrive , le bien qu'il doit accomplir et celui qu'il accomplit. En d'autres termes, il y a le droit et le fait, l'un de Dieu , l'autre de l'homme.

Bien que Dieu nous donne la volonté , c'est toujours notre libre volonté qui détermine nos actions, puisque c'est elle qui donne le poids aux motifs. Au reste, toutes les objections qui s'élèvent contre la liberté , lorsqu'on l'envisage isolément, perdent leur valeur lorsque nous considérons en lui-même le fait de la liberté. Il reste toujours démontré , d'un côté , par l'idée de la Providence, que la prescience est un de ses attributs, de l'autre, par la conscience, que la liberté est un privilège de l'âme. L'humanité est instrument et cause tout ensemble : ce qu'elle fait comme instrument ne lui appartient pas , ce qu'elle fait comme cause lui sera imputé. En d'autres termes, les hommes ont de sublimes fonctions à remplir, et quoiqu'ils ne puissent pas se soustraire absolument à l'influence divine , ils sont susceptibles d'amasser des trésors de science et de

vertu. La conduite de Dieu , dit Pascal, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce. Donc la Providence ne gêne pas la liberté de rhomme(*). Chaque chose porte en elle-mêuie, et indépendamment de toute inteHigence , une sorte de nécessité conditionnelle qui dérive de sa nature propre, et n'est que l'expression de son mdividu alité (^). Otez à un homme la volonté de réfléchir , de pénétrer et d'apprécier les preuves , vous avez détruit ses facultés intellectuelles ; vous les avez détournées de leur nature et de leur destination ; vous avez ôté la libre disposition de sa force, de sa prudence ; vous avez attenté à son être. Tout ce que nous faisons en dehors de la liberté morale n'est que fatigue perdue (^).

S. Thomas n'a donc pas prétendu que Dieu exerce sur l'esprit de l'homme une action telle qu'elle le fait attentif et voulant. La prémotion physique , dont M. Gatien-Arnoult regarde à tort le S. Docteur comme l'auteur {^), entend mal les attributs divins et détruit l'activité de l'homme. Bien que la Providence , dit S. Thomas , soit la cause essentielle de tel effet futur,

(') «Non ad rationem Providentiae pertinet quod excludat libertatis voluntatem.» S. Cont. Gent. , 1. 3^, c. 73.

('^) «Dftus autem vult aliquid in creaturâ, non necessitatc absolutâ, sed solum necessitate quae est ex suppositione.» S. Cont. Gent, 1. 1, c. 85.

(") Si autem libertas voluntatis tolleretur, multa bonasubstraherentur ; toUeretur enim laus virtutis humance, quae nulla est si homo libéré non agat; tollcretur etiam justitia prœmiantis et punientis, si non libéré homo ageret bonum vel malum ; cessaret etiam circumspectio in consiliis, quae de his quae ex necessitate aguntur frustra tractarentur. S. Cont. Cent. 1. 3, c. 73.

(^) Programme U'un cours complet de philosophie , p. 12G.

on ne peut cependant pas conclure que l'effet doit avoir lieu néccssairenaent; car la Providence de Dieu est cause par elle-même que cet effet se réalise d'une manière contingente, c'est-à-dire comme elle a été prévue ; donc elle se réalisera comme effet contingent, et non pas comme effet nécessaire (*). Si j'ai bien compris le S. Docteur, car son pinceau procède quelquefois par une suite de touches délicates plutôt que par des traits fortement dessinés, la liberté de l'homme reste entière (^) ; et ici, comme partout ailleurs, S.Thomas occupe une place haute et belle parmi les maîtres immortels de l'esprit humain. Sa psychologie vit par l'intelligence , par le cœur et par les élans généreux qui poussent l'homme en avant sur les routes du vrai, du bien , de l'étude et qui sont les mirages de la liberté et de la vertu.

(') «Etsi diviiia Providentia sit per se causa biijus effectus futuri, non tamen sequitur quod effectus sit de necessitate futurus.» S. Cont. Gent. , 1. 3, c. 94. « Ut igitur utroque modo res provenirent, quibusdam adaptât necessarias causas, quibusdam verè contingentes , divina voluntas efficaciter impleatur. » Opusc. 11, c, 140.

(-) « Quamvis autem ordo divinse Providentiae rébus adhibitis certus sit ratione cujus Bœtius dicit, quod fdctum est dispositio immobilis rébus raobilibus inheerens , non tamen propter hoc sequitur omnia de nécessitât accidere. Nam effectus necessarii, vel contingentes discuntur secundum conditionem proximarum causarum. » Opusc. 11, c. 139.

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