BELA VÉRITÉ
d'après s. THOMAS.
La vérité que nous sommes si avides de connaître, c'est ce qui est, c'est-à-dire un fait subjectivement hé à la conscience intime que nous avons de nous-mêmes, et inséparable, sous ce rapport, du fait de notre pro-
pre existence. La nature nous oblige à sa recherche comme à celle des aliments, sous peine d'inquiétude, de langueur, de léthargie et de mort. En d'autres termes, la vérité est l'essence môme des choses, c'està-dire la perfection de l'intelligence ou de l'opération intellectuelle (*). 11 s'en suit qu'il y a affinité et harmonie entre la vérité et l'intelligence, entre l'intelligence et l'objet; car l'intelligence affirme l'existence de ce qui est et la non-existence de ce qui n'est pas; et comme elle affirme , elle appartient au jugement qu'elle prononce et non à l'opération par laquelle elle le forme. Mais, bien que la connaissance ne soit vraie qu'autant qu'elle est conforme aux objets qui lui correspondent, il n'y a pas cependant génération et identité entre la connaissance et son objet, puisque l'objet est quelquefois matériel , tandis que connaître est quelque chose d'immatériel. Et comme le vrai est nécessairement intelligible, il faut que la chose soit réellement telle que l'affirme rintelligence (^). En d'autres termes, il n'est pas nécessaire qu'il y ait identité entre le mode de la connaissance et la manière
(') «Veritas... perfectio intelligentiae est sive intellectualis operationis,» S. Cont. Gent.^ 1. 1^, c, 60.
(2) «Quum enim veritas intellectus sit adeequatio intellectus et rei, secundum quod intellectus dicit esse quod est, vel non esse quod non est, ad id in intellectu veritas pertinet quod intellectus dicit, non ad operationem quia id dicit. Non enim ad veritatem intellectus exigitur, ut ipsum intelligere res adœquetur, quum res interdum sit materialis, intelligere vero immateriale; sed illud quod intellectus intelligendo dicit et cognoscit, oportet esse rei aequatum, scilicet ut ita in re sit^ sicut intellectus dicit.» S. Cont. Gent., 1. 1, c. 59.
d'être de la chose , car il arrive souvent que l'on connaît séparément des choses unies en réalité (*).
La vérité ne consiste donc pas dans la ressemblance parfaite de nos idées avec la nature des choses, puisque ces idées ne sont pas la ressemblance adéquate , mais le résultat des rapports de nos facultés avec les choses. Elle se rapporte nécessairement à l'être : le vrai est donc dans l'esprit, car il est le fond et l'essence même des choses {^). L'exacte correspondance de la réalité et de rintellect , en d'autres termes , de nos sensations , de nos idées , de nos jugements , de la raison avec la nature des choses, constitue la vérité (^). On dit aussi quelquefois qu'une chose est vraie , quand elle est conforme à la nature qui lui est propre Ç"). Toute connaissance, en effet, se compose de deux éléments, d'éléments subjectifs, qui résultent de la nature du sujet connaissant , c'est-à-dire de nous , de notre personne, de notre liberté, de notre volonté, de notre con-
(') «Quamvis eniiïi ad veritatem cognitionis necesse sit ut cognitio rei respondeat, non tamen oportet quod idem sit modus cognitionis et rei; quee enimconjunctasuntinre^ interdum divisimcognoscuntur.» S. Contr. Gent., 1. 2, c. 74.
(2) «Veritas propriè invenitur in intellectu.» Q. 1 de Veritate, a. v. «Verum propriè non in rébus, sed in mente.» S. Contr. Gentr. Gent., 1. 1 , c. 60. «De même, dit S. Anselme, quand on parle de la vérité, de telle ou telle chose, ce n'est pas que la vérité appartienne à ces choses, ce sont plutôt ces choses qui appartiennent à la vérité , car la vérité n'appartient qu'à, elle-même.» Anselm. 0pp. Dial. de Veritatc, c. XIII.
(^) «Gorrespondentia entis et intellectus, adacquatio rei et intellectus dicitur, et in hoc formaliter ratio veri perficitur.» Q. Quodl. q. de Veritate, a. 1.
(*) «Res tamen intcrdum vera dicitur, secundum quod actum propriee naturae consequitur.» S. Contr. Gent. , 1. 1. c. GO.
science, et d'éléments objectifs placés en dehors de l'esprit qui les conçoit Q*
S. Thomas se soutient toujours à cette hauteur dans les régions de la métaphysique. Il rapporte la vérité h la sensibilité et à l'intelligence , c'est-à-dire aux phénomènes de conscience , aux perceptions des sens , aux intuitions de la raison. Nous ne nous asservissons donc pas à la poussière; nous nous élevons à cette sphère sublime et infinie d'où découlent toutes les lumières (^). Et comme la science de l'infini est la condition et le but de toutes les autres sciences, nous ne pouvons rien savoir, ni rien affirmer qui ne suppose l'infini et ne se rapporte à lui. Cependant, pour connaître Dieu ou quoi que ce soit, il faut aussi se connaître soi-même. La connaissance de Dieu ne peut donc précéder celle du moi , elle la suit ; tout au plus peut-on admettre que ces deux connaissances sont presque contemporaines : elles se supposent, se soutiennent et s'achèvent l'une l'autre.
11 ne s'agit pas d'ailleurs de pénétrer, avec notre faible intelligence, dans l'abîme de l'infini et d'en visiter les profondeurs, mais de montrer la place que cette idée occupe dans notre pensée , la valeur qu'elle donne à toutes nos connaissances, et de l'éclairer tant par les phénomènes intérieurs de Tâme, que par les conditions
(') Objectum autera non adest ipsi animée. » Opusc. 14.
(2) «Gum sit unus intellectus scilicet divinus, secundum cujus conformitatem omnia vera di^untur, oportet omnia esse vera secundum unam veritatem.» Q. 1 de Verit. art. V. «Omnis veritas creata deriv^,t à veritate increatâ et ab eâ suam virtutem habet.» Quest. 1 , de Veritate, a. 4,
et les forces extérieures de la nature. La vérité ne se manifeste à nous que par l'être ou la vie ; et, comme il y a de l'être et de la vie en toute chose et au fond de chaque chose , la conception qui correspond à l'être ou à la vie , c'est-à-dire le juste rapport de l'inteHigence avec les choses qu'elle saisit, exprime le nom de vérité (*). Ce que nous ne concevons pas, ce qui ne tombe, en aucune façon, sousnosfacultésintellectuelleSjn'existe pas pour nous. Aussi nul ne peut dire ma vérité, votre vérité : la raison ne la constitue pas, elle en participe, car elle affirme l'être C).
Il y a une évidence de perception, une évidence de témoignage et une évidence de sentiment (^). L'évidence immédiate se sent mieux qu'elle ne se définit ; son premier mouvement est un ravissement céleste , tel que serait celui d'un rayon de lumière au miheu d'une obscurité profonde. L'évidence médiate est acquise par l'induction, au moyen du raisonnement C"). Le résultat est le même ; c'est l'être devenu visible et perceptible de quelque façon, c'est la certitude, c'est-à-dire la conscience de la vérité (^).
(') ((Convenientiam verô entis ad intellectura exprimit hoc nomen verum.» Ib. Quelle justesse et quelle profondeur !
(2) «Dicit est.» Ib. § 3. La vérité a une existence propre.
(5) « Veritas intellectus nostri est secundum quod confirmatur suo principio, scilicetà rébus à quibus cognitionem accipit.» S.^ p. 1, q. 16, a. 5.
(^) « In rébus autem aliis invenitur per relationem ad intellectum. » Q. quodl. q. de Vcritate, a. 4.
(^) «Ratio veri sequitur rationem cntis.» Q. Quodl. q. de Veritate, a. 1.
On ne définit pas, on ne fait qu'énoncer les principes nécessaires : ils forment la loi immuable et souveraine, la règle première et dernière, de laquelle tout procède, à laquelle tout se rapporte dans le domaine de la raison. S'ils n'existaient pas, le raisonnement n'aurait ni base ni terme ; et ce n'est que parce qu'ils existent , parce qu'ils sont communs à tous , parce qu'il suffit à l'esprit de les voir pour en reconnaître la souveraine vérité, que les hommes peuvent se comprendre (^).
Le premier degré del'absoluen rapport avecl'homme est l'aperception pure. Ce beau soleil brille de sa propre lumière : si nous fixons les yeux sur lui, il nous éblouit et nous aveugle ; mais si nous ne considérons que les objets qu'il nous rend sensibles , il éclaire à la fois notre esprit et réchautïe notre cœur. Il n'y a pas d'échelle dans la vérité : la nature et les lois de l'intelligence nous la font connaître (2). Elle est nécessairement une, immuable, universelle. Pour en montrer la fécondité, S. Thomas en varie les définitions. C'est tantôt le lien de l'intelligence et la fin de tout être(^j; tantôt l'harmonie de l'esprit et de la nature f"). Mais ,
(') «Gertissimâ cognitione circà quse error esse non potest, quee est cognitio primorum principiorumuniversalium.» Q. quodl. de Synderesi.
(2) «Per omnes proprias ordinatas operationes et rectas homo pervenire nititur in veritatis contemplationem. » S. Contr. Gent. , 1. 2. c. 83.
(f) Verum est bonum intellectus.» Q. quodl. q. 'de Voluntate, a. 8. «Oportet autem ergô ultimura finem universi esse bonum intellectus.» S. Contr. Gent., 1. 2, c. 23.
(^) « Conformitatem sive adaequationem rei et intellectus.» Q. quodl. q. de Veritate^ a. 1. « Adœquatur rei (verum,^ quod est extra se.» Q. quodl. q. de Veritate , 3.
si nous sommes en possession d'un certain nombre de vérités, il en est que nous ne pouvons pas atteindre (*).
Cependant, en vertu d'une énergie qui lui est inhérente, la raison humaine, avide de savoir, s'efforce incessamment de reculer les bornes des connaissances, par une observation ininterrompue des phénomènes , soit de l'homme, soit de l'univers. Elle en cherche la liaison ; elle aspire à en concevoir les causes , à en découvrir les lois , car elle coopère au progrès. Rien n'arrête ce mouvement intellectuel. Au plus fort même des discussions, du sein même des orages, elle montre quelquefois une fécondité inattendue. Le stoïcisme a commencé, on sait avec quel éclat, quel prestige, quel cortège de sympathies et d'espérances , et le stoïcisme a fini. Ce n'est pas un malheur pour l'humanité , car tout ce que cette philosophie a de bon n'est pas perdu. Elle sert encore la philosophie expérimentale par des analyses fines et détaillées des vertus et des vices, des désirs , des passions , de tous nos principes actifs et moraux. Tout se succède, tout se développe ; et, comme primitivement il y a eu des vérités, la raison les acquiert et ne peut plus s'en séparer. Elle les cherche même sous les formes sensibles, qui en offrent la vague image et en deviennent le rayonnement extérieur (^). Car, de même que le soleil éclaire le monde matériel, le Verbe divin éclaire et vivifie tous les êtres. L'intelHgence qui
(') «Quum intellectus humanus, secundam statum prœsentis vitae, non possit intelligerc substantias imraateriales, multè minus potest intelligere essentiam substantiae increata3.» S. p. i, q. 88, a. 3
(2) «Sicut visus per hoc quod disponitur per speciem coloris cognoscit colorera,» Q, quodl. q. de Veritatc, a 1,
brille dans chacun de nous , les idées qui forment le fond invariable de notre pensée , ne sont qu'une participation , un reflet des idées de Dieu (^). Elles relient tous les hommes comme dans une même âme; elles leur composent une même substance spirituelle.
Ce n'est pas tout : la lumière divine, source de toute vérité et de toute science , est aussi la source de toute beauté et de tout amour ; il n'y a rien de plus harmonieux que le vrai : nulle mélodie plus douce , nul parfum plus délicieux , nul élan plus sublime Q). Toujours pur, entier et inaltérable, il enlève, attache, impressionne vivement et puissamment le géomètre le plus impassible (^). Il est à notre âme ce que les rayons du soleil sont à notre corps : il l'éclairé , il la réjouit, il l'anime. De même que l'œil est fait pour la lumière et l'oreille pour le son, l'âme est faite pour la vérité. Elle l'attend , elle l'appelle , elle l'aspire ; c'est l'air de nos poumons , c'est l'aliment de notre faim , c'est le breuvage de notre soif.
Mais si personne ne doit croire légèrement et sans raison suffisante, c'est-à-dire sans avoir la preuve certaine de la vérité de sa foi , ce serait de la science , si , avant de croire , il fallait comprendre à fond et complètement. Nous vivons au sein même du mystère : il y a dans l'ordre matériel même des phénomènes dont
(') «Sicut enim lux solis priiicipiiira est omnis "visibilis perceptionis , ità divina lux omnis intelligibilis cognitionis principium est.» S. Contr. Gent., 1. I , c. X.
('-) «Nullum desiderium tam in sublime feratur sicut desiderium intelligendae veritatis.» S, Contr. Gent. ; 1. 3 , c. 50.
nous ne pouvons douter et que nous n'expliquerons jamais ; il nous manque pour cela des facultés spéciales. Combien plus y en a-t-il dans l'ordre moral , dans le domaine des lois métaphysiques? Cette théorie des choses incompréhensibles et certaines n'ouvre pas la porte au mysticisme. Nous ne nous appliquons pas à des rêves, mais à des faits établis. La venue du Christ, son enseignement , son action , le mouvement qu'il a imprimé au monde , sont des faits. La foi est donc susceptible de certitude ; il y a dans la fermeté de nos convictions autant de lumière que d'inteUigenceC). Ce qui est divin en soi s'harmonise dans la pensée de l'homme , et la vérité , après avoir traversé ce milieu corruptible , peut se produire sous la forme de l'erreur. Rien donc de plus légitime que de discuter les motifs de croyance , que de faire de sérieuses recherches sur les origines et les monumens du Christianisme.
L'idée de recommander à l'imagination , au goût , au sentiment la foi de nos pères, et de lui regagner les cœurs par la beauté autant que par la vérité , est ingénieuse , nul doute ; mais il y a plus de gravité à faire passer les grandes questions du ressort de l'imagination , du sentiment et du goût dans celui de la raison. Nous aimons à justifier la religion plus par ses preuves que par ses ornements. Cette belle parole de Bacon : Un peu de philosophie éloigne de la religion, beaucoup de philosophie y ramène, a toujours été la devise de S. Thomas. Le Christianisme, qui charme, cherche à convaincre. Sa doctrine, solidement établie , marche
(') Voyez, dans S. ThomaS; Serm. theol., Part. II. , q, 11. a. 9 : ulrùm credere sit meritorium.
et se développe avec une régularité parfaite , avec une grandeur et une clarté ravissantes. Nos moyens d'explication sont en harmonie avec nos croyances ; ils laissent épanouir nos âmes au grand soleil de la démonstration (^). «Pour les intelligences vulgaires, dit S. Augustin , la voie de l'autorité ; pour les intelligences cultivées, capables d'embrasser les motifs de croire, la voie du raisonnement, qui discute, compare, pèse les raisons(^). » La certitude est donc commune à la philosophie et à la religion (^).
« 0 Vérité ! quelle est donc votre puissance et votre inépuisable fécondité!.... Un seul de vos rayons qui pénètre dans l'âme la réjouit et la fortifie. En vous contemplant , il semble que les orages se dissipent , que les troubles intérieurs s'apaisent , que les amertumes s'adoucissent , que les passions se calment ; la ' paix se rétablit , la sérénité reparaît , la charité ellemême trouve moins d'obstacles. Brillez donc dans tout votre éclat dans ce siècle d'agitation, de discussions irritantes , de divisions farouches , de haines sourdes , et vous ramènerez avec l'union, la paix et la concorde C").»
(') «Fides habet inquisitionem quamdam eorum per quœ inducitur homo ad credendum.» Q. 9.., a. 1. ad 1. — Voyez la démonstration des dogmes et de la morale de l'Église catholique , par M. .T. B. Cloet.
(") De l'utilité de la Foi. «Seraper tibi ignis iidei, et lucerna scientiae accensa sit.» Origène, hom. in Levit.
(^) S. Thom.j Commentaire du IV^ ch. de l'Évangile de S. Jean.
{^) Études philosophiques; Ontologiques ou Etudes des lois de la pensée , par M. l'abbé Hugonin , Directeur de l'école des Carmes , 2^ vol. conclusion de l'ouvrage.
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