‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 29 sur 60 · DES MOYENS DE CONNAITRE LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

DES MOYENS DE CONNAITRE LA VÉRITÉ

d'après s. THOMAS.

Ils reposent sur les sens , la conscience , la raison et le témoignage des hommes. De l'association de ces motifs résulte un faisceau de lumière (^).

La sensation est le premier élément de connaissance (^) : elle accompagne la raison et introduit dans l'âme les formes même du monde extérieur (^). Mais si la partie sensible de la connaissance est incontestable , la partie intelligente n'est pas moins parfaitement réelle f^). La lumière intérieure, qu'on appelle la conscience , c'est l'atelier où l'intelligence prépare

(') «Tmpossibile est quod aliquis intellectus sit qui naturaliter in judicio veri decipiatur.» S. contr. , Gent. , L. 3., c. 107.

(2) « Gognitio à sensu incipit.» ib. , E. 1., c. 3. «Si falsi sensus, est omnis ratio falsa.» Lucret.

(^) Yidetur autem manifesté, per id quod cxperimur, quod anima indigeat sensibus.» S. Cont. Gent. , 1. 2. c. 83. — Pascal cite S. Thomas pour prouver la légitimité des sens. Provinc. , lettre .XVIII. Voyez aussi les leçons de Philosophie de M. Laromiguière , surtout sa XII« , où il explique sa théorie des facultés sensibles, intelligentes et morales. Receveur, Recherches philosophiques, p. 63 — 93.

{•*) «Veritas propriè invenitur in intellectu et in sensu.» Q. quodi. q. de Veritate, a. 9. « Vocatus itaque animai .intellectus.» Opusc. IG. « Gertitudo quœ est in intellectu, » Q. 2.

toutes les connaissances. La vie commence et finit avec elle. Et plus nous nous observons attentivement, mieux nous reconnaissons , avec l'élément personnel et actif de notre nature, un élément universel, c'est-à-dire la raison, fond nécessaire de toute pensée, condition universelle de toute existence (*).

La raison est un rayon de la vraie lumière qui éclaire tous les hommes. Elle tient étroitement à la personnalité et à la sensibilité ; mais elle n'est ni l'une ni l'autre ; et c'est parce qu'elle n'est ni l'une ni l'autre , c'est parce qu'elle est en nous sans être nous-mêmes, qu'elle nous découvre ce qui n'est pas nous , les objets de nos connaissances. Après avoir assuré à l'âme son existence , son activité , son individualité , sa liberté , elle entre dans le monde extérieur, continue ses observations dans l'histoire , examine , discute , apprécie par elle-même et prend son vol vers l'infini (2).

Mais elle est distincte de la religion , et en différera toujours. ((On a bien vu de fanatiques étourdis , dit M. Cousin , tels que Diderot et le b^ron d'Holbach , prétendre qu'il ne faut plus du tout de religion sur la terre , et que désormais le genre humain ne doit être composé que de philosophes semblables à eux : cela certes est une prétention fort extraordinaire , mais on la conçoit à la rigueur ; mais vouloir , avec la plupart

{') «Idea, secundumquod principium cognoscitivum est, dicitur ratio.» s. 1, XV.

(2) «Ratio ad intellectum cognitioneraque perducit.» Speciem intellectivi, quod est ratio.» S. Gontr. Gant,, 1. 2., c. 73. — Comme Mallebranche, le Cardinal de Polignac identifie la raison avec Dieu même. «Lex igitur primœva Dei mens atque yoluntas. Et legem hanc sentira Deum est audire loquentem,» L' anti-Lucrèce , lib. IX, v. 422.

des rationalistes allemands, conserver le Christianisme, en être les prêtres, les ministres , en vivre eux et leurs familles, lui devoir leur rang dans la société et dans l'État, et en même temps le dépouiller comme religion , c'est une contradiction radicale , l'entreprise la naoins conséquente et la moins philosophique qui fût jamais (*).»

Les vérités morales ont un degré supérieur à celles des vérités physiques (^). La raison est à l'esprit ce que l'esprit est au corps (^) ; sans elle , nulle connaissance ni physiologique ni ontologique. Cependant elle n'atteint pas chez tous le même degré de perfection. Selon Kant , elle pourra hien , en se développant, voir s'accroître le nombre des phénomènes qu'elle embrasse et soumet à ses lois; ses applications pourront se multiplier et s'étendre indéfiniment , sans jamais franchir la borne que le philosophe de Kœnigsberga posée. Pour arriver à la vérité et y conduire les autres, il faut déployer toute la puissance de la réflexion , la considérer sous toutes ses faces et dans toute sa profondeur (").

Le témoignage des hommes, quand il présente toutes

(!) Une promenade philosophique en Allemagne, par M. V. Cousin.

(2) Voyez les témoignages de S. Thomas , recueillis par M. Rozaven , dans sa réponse à M. Gerbet, p. 150. — Du Voisin , Essai polém. sur la religion naturelle, ch. III, , p. 108.

("') De là l'axiome de S. Augustin, que la raison nous donne la certitude de nos connaissances. «Quod intelligimusdebemusrationi;,)) De utilit. credendi, N"2o. Voyez de Cardaillac, Élém. de philos., tom. t., p. 306, — Buffier, Traité des premières vérités, ch. I,

(*) «Iiitcllectus bene dispositi esse videtur alios perducere ad veritatem.» s. Contr. Gent, 1. III., c, 106.

les conditions voulues de véracité, en matière de faits et de lumière, garantit la certitude morale (^). Et, comme nos sens abordent directement les qualités des êtres extérieurs , et la conscience celle des êtres pensans (^) , S. Thomas a répondu d'avance à deux attaques faites par deux écoles exclusives et incomplètes , c'està-dire aux idéalistes et aux matérialistes. Les premiers ont voulu renfermer toutes les connaissances dans les données de la réflexion, les seconds, dans la sensation (^).

La science se légitime elle-même de sa propre lumière. Elle n'est donc pas un désir, c'est-à-dire un fait personnel , mais une pensée se mouvant dans un cercle immense. Le comment des choses , leur existence même comme objet de science , sont en quelque sorte mesurés pour l'être inteiïigent. Le désir n'a pas de durée, de fixité; il naît et disparaît, pour reparaître et s'évanouir de nouveau. Il est dans un perpétuel mouvement , dans un flux et reflux continuels. Quant aux idéalistes , si la raison humaine était la mesure universelle de la vérité des choses , c'en serait fait de la vérité et de la raison.

Le doute généralisé ne peut pas commencer la science ; car, pour douter, il faut avoir quelque chose à

{') « Testimonium non habet infallibilem certitudinem , sed probabilem. » 2^ 2^^ q. 10, a. 3.

{^) « Sensibilia excitant animam sensibilem ad sentiendum, et similiter sensus excitant animam intellectivam ad intelligendum. Aristoteles posuit cum PlaÇone, intellectum differre à sensu. » 1. q. 84, a. 5.

(5) «Anima determinatur par suas partes. . sensitivo, etintellectivo... et quod haec omnia contingit in uno et eodem inveniri, sicut in homine. » Opusc. 16,

douter, il faut avoir affirmé, et l'affirmation est le premier acte de la pensée. Excellent comme moyen d'investigation, le doute trouble les facultés de l'âme, quand il devient systématique et universel, c'est-à-dire sceptique. La suspension absolue du jugement tue, avec toute croyance, toute vertu , non-seulement d'élan et d'enthousiasme, mais de pénétration et de résignation. Exprimer la conséquence, c'est dénoncer le danger du principe. Impossible et inconcevable dans l'ordre scientifique, puisqu'il n'y a pas de savoir sans croyance , le doute est pernicieux dans la pratique de la vie (^).

Le doute ne peut pas non plus finir la science ; car la perception subit des conditions, la logigue des conclusions, la raison des principes. Un homme qui doute pense-t-il et a-t-il foi dans sa pensée? croit-il qu'il existe? S'il le croit, cela me suffit; car il croit qu'il existe, il croit donc que cette pensée de croire qu'il existe est digne de foi ; il a donc foi au principe de la pensée, c'est-à-dire à Dieu. C'est parce que dans toute pensée est la foi au principe de la pensée, que toute parole prononcée avec confiance n'est pas moins qu'une profession de foi à la pensée, à la raison en soi, c'està-dire à Dieu. Le scepticisme universel est donc une absurdité, il implique contradiction dans les termes (^).

{') « Intelligit quod scilicet est in actu. » S. Cont. Gent., 1. 2. c. 78. Voyez le Scepticisme, par M. E. Saisset, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, tom. 5;, p. 487.

(^) Voyez le livre spirituel intitulé ; Scivi, sive sceptices et scepticorum a jure disputationis exclusio, par Thomas White, le métaphysicien des Catholiques anglais dans les temps modernes. «La nature confond les sceptiques. » « La vie intellectuelle est une suite continuelle de croyances, d'actes de foi à l'invisible révélé parle visible, à l'externe révélé par l'in-

Il faut donc toujours revenir à la raison, c'est-à-dire à la faculté générale de connaître. Son caractère éminent, c'est de juger toutes les autres forces, de les souniettre à son contrôle (*).

terne. » Progranfimc d'un cours de philosopie, par M. V. Cousin, fragm. philos, p. 267.

(') «Cseteree vires animas à ratione reguntur. » Opusc. 20, 1. !, c. 12. « Aristoteles subtiliter dixit quod homo est intellectus maxime. » Opusc.

« Équitable envers la raison, qui est sa source immédiate et son instrument, le Christianisme en professe la légitimité, il en proclame la force. » Discours de Mgr. l'Évêque de Grenoble, prononcé au congrès scientifique, (1857.)

« L'Église catholique traite bien mieux la raison et la philosophie que le méthodisme. » Une promenade en Allemagne, par M, V. Cousin,

Page 1