OBSERVATIONS CRITIQUES
Que faut-il penser de la philosophie du S. Docteur? Y a-t-il des ombres au tableau ou n'y en a-t-il pas ? Le Christianisme n'est engagé à aucun degré dans cet examen ; il s'agit exclusivement de philosophie. S. Thomas distingue lui-même les limites de la foi et de la pensée libre (*) : il reconnaît l'urgence, la nécessité de leur harmonie (^).
Tel fut le caractère le plus général des plus beaux siècles: il ne paraît pas moins dans S. Jérôme et S. Augustin que dans Bossuet, dans Fénélon et Descartes que dans Leibnitz (^). Tous ces illustres person-
(') «Quœcumque ab horaine cognosci possunt per virtutem luminis intellectus agentis, et omnia illa quae per revelationem divinam hominibus innotescunt. » Opusc. 59, a. 3.
(^) Voyez 1* 2*^ q. 119, art. 1. c. 5. in Bœtium de Trinitate, q. 1, a. 1.
(^) «Haec autem de scripturâ pauca posuimus, ut congruere nostra cum philosophis doceremus. » S. Hieronymus adv. Jovinianum , lib. II. s. Augustin dit que la philosophie , c'est-à-dire Tamour de la sagesse, n'est pas différente delà religion. Traité de la vraie religion, ch. 5. Voyez l'Instruction pastorale de Mgr. Affre sur la composition, l'examen et la publication des livres , p. 14; l'Alliance de la science et de la religion, par Mgr. Genouilhac, évêque de Grenoble, discours prononcé au congrès
nages scellèrent l'accord de la philosophie et du Christianisme, de la raison et de la foi (*). Les plus belles manifestations de la nature humaine sont sorties de ce commerce réciproque, la civilisation moderne et la garantie de sa durée.
« Quand saura-t-on, se demande le P. Gratry, la puissance de la charité intellectuelle de la communion des esprits»? En suivant la vie tracée parTAnge de l'école (^). Son système philosophique, déduit des premiers principes, est la libre réflexion ; sa méthode rationnelle et expérimentale va de l'esprit humain à l'histoire, de l'histoire à l'esprit humain (^) et se compose de différentes parties.
S. Thomas définit d'abord la philosophie ; il déter-
scientifique de cette ville (1857; le Discours prononcé à la faculté des lettres de Parfs, par M. Damiron, ouverture du cours de Tannée 1845 — 1846, sur la question des rapports de la foi et de la raison. «Ce qui flattait le plus Descartes dans sa philosophie , c'est qu'il la croyait plus propre que toute autre à servir la religion. » Les pensées de Descartes sur la religion et la morale, par M. Emery, supérieur de S. Sulpice.
(') «Puisque la religion et la science, quoique à des titres divers, ont Dieu pour auteur, elles sont donc naturellement alliées et amies, et il est de leur intérêt bien entendu de maintenir cette alliance.» S. Augustin, Traité de la vraie religion, ch. 3. V. le Cours de philos, de M. V. Cousin (1829), tom. 1, p. 48.
(2) « Aujourd'hui plus que jamais l'Eglise sent et reconnaît qu'il faut que la philosophie et la théologie s'embrassent et s'unissent pour fonder la science sur la foi, pour justifier la foi par la science. » Discours prononcé par M. l'abbé Goschler, docteur-ès-lettres , à la distribution des prix du petit séminaire de Strasbourg (1839—1840), p. 25.
(^) « Rationis lumen quo principia sunt nobis nota est nobis à Deo inditum, quasi quœdam similitudo increatae veritatis in nobis resultantis. » De Verit, q. XI, a. 1, Rubeis, tom. XVT. p. 389.
mine la place qu'elle occupe dans le monde intellectuel et les rapports qu'elle soutient avec les autres sciences. Mise en face de la théologie, elle laisse mieux voir ce qui l'en approche et ce qui Ten distingue. Il y a, pour le S. Docteur, une Théodicée qui est du domaine des études philosophiques ; il y a des études philosophiques dont la théologie emprunte le secours ; il y a le dogme catholique (*). Tout a donc sa place ; tout rentre dans ses limites. Il y a âes vérités qui sont naturellement connues par la raison ; il en est d'autres qui dépassent la raison et que nous ne pouvons décou- \Tir qu'à la lumière surnaturelle de la foi (^).
Les procédés qui conduisent le plus sûrement et le plus directement à la vérité philosophique, sont, outre la générahsation , la classification et l'induction , l'analyse et la synthèse. La synthèse embrasse tout l'ensemble qu'on se propose d'étudier ; l'analyse aboutit à une diversion légitime de l'objet en sesVéritables éléments (^). S. Thomas suppose à chaque loi de l'es-
(') «Ratio hominis est perfecta dupliciter à Deo, primo quidem naturali perfections, secundum scilicet lumen naturale rationis; alio autem
modo quodam supernaturali perfectione per virtutes theologicas
quantum ad ea quae subsunt humanae rationi, in ordine scilicet ad flnem connaturalem homini, homo potest operari per judicium rationis. ...» s. i^ 23^ q. 68, a. 2.
(2) « Rerum sensibilium plurimas proprietates ignoramus, earumque proprietatum quas sensu apprehendimus , rationem perfectè in pluribus invenire non possumus : multè igitur amplius illius excellentissimae substantiae transcendentis omnia intelligibilia, humana ratio investigare non sufficit. » S. Gont. Cent., 1. 1, c. 3. Ch. In symbolum expositio, art. 1, Opp. Rubeis, tom. VIII, p. 56.
(•■') « Compositio et divisio , scilicet quando unam rem conceptam componit per esse ; vel divisio quando dividit per non esse, et in utrâque
prit la généralité et l'invariabilité et fait ressortir nos connaissances de l'expérience et des intuitions de la raison (*). Il analyse les faits sensibles et les faits rationnels, et distingue les sciences d'observation ou eocpérimentales des sciences de raisonnement ou transcendantes (^) Le S. Docteur ne réduit donc pas la psychologie à un pur empirisme (^) : il descend au-dessous de l'écorce des choses, là où palpite la vie ("). Végétative dans les plantes, sensitive chez les animaux, rationnelle chez l'homme, elle se développe et s'organise, en quelque façon, comme l'univers, dans lequel apparaissent d'abord les êtres les plus simples qui se
operatione intellectus invenitur veritas. » Opusc. 47, c. 5. Voyez Dugald- Stewart, Philos, de l'esprit humain , tom» III, ch. IV; M. Cousin, Philos. du XVIIP siècle, tom. 1, 3^ leçon; M. Charma, Réponses aux questions de philosophie, etc. p. 38. Garnier, liv. I, ch. IV, sect. III. De l'Analyse et de la Synthèse, par M. E. Géruzez, cours de philos., p. 95.
(') «Les choses sensibles ne sont pas la cause totale de nos connaissances. Platon et Démocrite sont tombés à ce sujet dans des erreurs opposées. Aristote est resté dans le vrai en tenant un juste milieu. Il a admis avec Platon que l'intelligence a une opération propre ; et, avec Démocrite, que le corps a aussi la sienne. » 1^ 2^^. q. 84, a. 5.
C^) « Scientia experimentalis, sive acquisita. . . lumen intellectus agentis, quod est humanae naturae connaturale. » Opusc. 59, a. 3.
(^) « Sensus est virtus inorgano corporali, intellectus autem estvirtus penitus immaterialis. » Opusc. 48.
(*) «Intellectus intelligit quidditatem rei in se. » Opusc. 47, c. 5. «Aristote n'est pas sensualiste, S. Thomas non plus. Toutefois Tun et l'autre pourraient être accusés de sensualisme par des esprits peu attentifs. Leur doctrine sur la connaissance de la pure raison, présentant un côté mal compris, leur donnerait une couleur apparente et fausse d'empirisme. » Revue des Deux-Mondes, 15 Novembre 1856, p. 101. «Platon ni Aristote ne sont point tombés dans les extravagances de l'idéalismeet du sensualisme.»
combinent ainsi dans des êtres plus complexes, et ainsi de proche en proche , par une évolution sans fin (*). Mais dans l'intelligence seule réside la vérité immuable, et là seulement Dieu laisse son image (^). Les sens sont donc faits pour Tintellect (^) ; les forces rationnelles sont proprement de l'homme ; elles se divisent en psychologie intellectuelle et morale C"). Quant aux principes de la vie, ils sont indivisibles.
En méditant la philosophie de S. Thomas, on y trouve: T cette science séparée de ce qui n'est pas elle ; 2° la méthode d'observation, qui joue dans le domaine de la pensée le même rôle que les machines dans rindustrie ; 3° le sujet de la science ou l'être sachant ; l'objet de la science ou la chose sue (^) ; 4"^ la question psychologique mise à son rang ; 5° la politique subordonnée à la morale , et la morale philosophique à la psychologie. Le sentiment du moi, de son activité et de sa liberté, est donc la base de toute spéculation rationnelle.
(') « 1. s. q. n, a. 1 et2. Vegetativum, sensitivum, intellectivum. » q. 78j a. 1. «Vegetare, sentire et intelligere. » Opusc. 42, c. 1. «Ex moveri et sentire non potest concludi rationale. » Opusc. 47, c. 11, tract. XI. «Anima autem rationalis in tantum excedit naturam corporalem, quod propriam operationem suam cxercet sine organo corporali. » Ibid.
(2) « Nec in rationali creatura invenitur imago Dei nisi secundum mentem, in aliis vero partibus similitudo vestigii. Imago reprœsentat secundum similitudinem speciei, vestigium per modum efïectus. » 1. 93. 6.
f) «Sensus est proptcr intellectum . » Opusc. 60, c. 22.
(*) «Rationales sunt propriae hominis, hae dividuntur in intellectum et affectum. » Opusc. 60, c. 22.
(5) « Omnis cognitio fit per hoc quod cognitum est aliquo modo in cognoscente. » Opusc. 48.
Le S. Docteur distingue l'analyse purement psychologique d'un procédé intellectuel et les règles logiques auxquelles l'emploi de ce procédé doit être soumis, c'est-à-dire la nature de son usage (*). 11 montre la sensibilité et l'intelligence, la liberté et la volonté comme autant de phénomènes dont le principe commun est une force douée de conscience qui les produit successivement (^) , et concilie Platon , Aristote et S. Augustin f ).
En construisant des réalités que Tintelligence peut seule donner, la philosophie de S. Thomas se renferme dans la sphère des essences immatérielles et des idées pures. Elle est séparée des sensualistes, c'est-àdire de la philosophie qui s'appuie exclusivement sur les sens, de deux manières : en ce qu'elle admet certaines connaissances dont l'objet est contingent, fini, passager, mais non corporel, et des connaissances dont Tobjet est nécessaire, absolu. Or, de ces deux sortes de connaissances , l'expérience sensible ne peut expliquer ni la formation ni l'origine ("). La doctrine du S. Docteur a donc une haute valeur scientifique (^).
(') «Aliquis cognoscit per intellectura , quod non cognoscit per sensum. » Opusc. 42; c. 4. S. Thomas joint donc la raison à l'expérience .
(2) « Proprietates animae naturales. » 1. S. q. 77, a. 1 ad quintum.
(^) « Audiatur ergè Angelicus ille Platoneni; Aristotelem et Augustinum mira certitudine inter se concilians. » Cursus philos, auct. Marino de Boylesve, S. J., p. 106.
(*) « Impossibile enim est, quod aliqua spiritualis natura et intellectualis cadat in apprehensione sensus : cum enim sensus sit pars corporea, non potest esse cognitivus nisi corporalium rerum. » Opusc. 50.
(^) «Ratio intellectiva quam intellectus noster de aliquâ re format, habet esse in anima intellectuali . » Opusc. 13.
Elle ne substitue jamais les idées au sentiment, la réflexion au mouvement (^). C'est en cela que S. Thomas suit Platon, Socrate et l'immortel évêque d'Hyppone.
L'ordre d'acquisition de l'idée du temps est distingué de l'ordre logique ou rationnel. Dans l'ordre logique , l'idée d'une succession quelconque d'événements présuppose celle du temps (^); mais dans l'ordre chronologique ou psychologique, l'idée d'une succession d'événements précède l'idée du temps qui les renferme (^). La raison nous montre cette succession alternative , en tant que l'idée du temps est son antécédent logique, ou qu'elle est son antécédent psychologique {^), C'est là ce que l'Ange de Técole appelle l'ordre logique des idées entr'elles. Or , laquelle des deux idées , celle du temps ou des instants, est la condition logique ou rationnelle de l'admission de l'autre? Evidemment, c'est Tidée du temps. En effet, prenez tel être composé que vous voudrez, vous ne pouvez en admettre Tidée qu'à la condition que
(') «Intelligit, quia ista non sunt motus de potentiâ ad actum, sed processus perfectus de actu ad actum, ubi non requiritur aliqua species motus . » Opusc .14.
C^) «Et ide5 anima in suis cogitationibus percipit successioiiem continuam , et apprehendit priùs et posteriùs in eâ, et in hoc consistit ratio temporis. » Opusc. 33, c. 1.
(^) « Licet enim nihil sentiamus per aliquem sensum exteriorem nisi ab aliquo motu facto circà corpus , tamen solà cogitationum successione potest anima priùs et posteriùs percipere in ipsâ successione. » Ibid.
{'') «Tempus estfluxusipsius nunc, secundum quod alternatur ratione. »> 1. q. 10, a. 1, et 5 passim.
vous admettiez en môme temps l'idée d'un être simpie C).
Ce n'est pas que nous ayons une idée claire, complète, achevée du temps (^}, dont l'existence est nécessaire (^). Nous disons seulement qu'une quantité continue est sa mesure (^) ; et comme l'instant est en luimême l'acte le plus simple de la volonté, le mobile est la cause matérielle, mais non efficace du mouvement (^). L'instant est d'abord tout intérieur, il devient la mesure de tous les mouvements extérieurs (^).
Dans la théorie de Locke, le temps n'est autre chose que ce que le fait être la succession de nos idées plus ou moins rapide, plus ou moins court, non en apparence, mais en réalité. Le S. Docteur combat cette er-
(') « Quia composita sunt nobis notiora simplicibus et divisibilia indivisibilibus , idée à temporis notitiâ incipiendum est , ut per ipsum ad instantis cognitionem et indè ad diversitatem durationum notitiam facilius possit pervenire, » Opusc. 35, c. 1.
(2) « In successione est tempus. Hoc dubitationem habet.» Ibid. « Tempus componitur ex prseterito et futuro, quse non sunt, praeteritum enim fuit et non est, futurum autem nondùm est, videtur ergè tempus non esse. » Opusc. 43, c. 1=,
(^) « Necessarium est tempus esse. » Ibid. C'est le lieu des événements.
(*) «Mensura autem ipsius mobilis est instans. » Opusc. 35, c. 1. « Ejus essentia in successione consistit. » Ib., e. 2. «Tempus est vera quantitas continua. » Opusc. 43, c. 1 .
(^) «Secundura est quod mobile est causa motus non efficiens, sed materialis. » Opusc. 35, c. 1.
(^) «Sicut facit in die cura accipit ortura et occasum solis. » Opusc. 35, c. 3.
reiir (*): il ne confond pas la succession avec le temps (2). L'expérience, soit interne, soitexterne, n'atteint que la mesure du temps, non le temps lui-même. Il est certain qu'il n'y a pas plus d'idée de succession sans ridée de durée, que l'idée de durée sans l'idée préalable de succession (^). Ces idées se supposent et se limitent réciproquement. Mais de ce que nous ne savons du temps que ce que nous apprend la succession, il ne suit pas que celle-ci ne soit que celui-là. Le temps, c'est-à-dire la collection des instants dans laquelle on le résout, est impossible de toutes manières sans la supposition même des instants. Quant au nombre , il est un élément de succession, et par conséquent un élément fini f^). Le nombre et la succession mesurent le temps (^), mais ne l'égalent pas, ne le constituent pas (^). Voilà donc, en termes modernes, la question de la nature du temps parfaitement posée. On ne peut ne pas en admirer la profondeur, la justesse.
(') «Fuerunt tamen quidam, qui dixerunt tempus non esse nisiin anima. » Opusc. 43, c. 1. «Tempus nec tardum nec velox. » Ibid.
(2) « Tempus est in re extra. . . . impossibile est, quod sit in anima. » Opusc. 43, c. 1. «Quia tempus quod mensurat actiones nostras, non est in eis sicut in subjecto, sed est mensura earum. » Opusc. 35, c. 3.
(^) « Apud nos autem successio quaedam est, quando intelligimus unum continue, sicut quando intelligimus plura successive. » Opusc. 35, c. 5.
(*) « Et ideô tempus, quod est mensura motus, à quod habet continuitatem sicut à subjecto foumaliter estnumerus. » Opusc. 35, c. 1.
(5) « Numéro enim judicamus aliquid plus vel minus. » Opusc. 43, c. 3.
(6) « Et hoc est mensura, quamvis esse habeat per motum, sicut accidens à suosubjecto. Opusc. 35, c. 1.
La première succession pour nous étant celle de nos idées (^), il s'ensuit que l'intelligence et l'imagination sont totalement distinctes {^). L'espace est une conception, non une image ; et aussitôt que vous le représentez sous une forme déterminée quelconque, ce n'est plus Tespace que vous concevez, mais quelque chose, distincte de toute représentation sensible (^). Rationnellement et logiquement on peut avoir l'idée d'espace C"), chronologiquement et de fait, l'idée d'espace n'arrive qu'avec Tidée de corps {^).
C'est ainsi que toutes les vérités semblent grandir sous la plume de S. Thomas. Il fixe des bornes au domaine de la sensation ; ce champ même serait bientôt stérile sans l'intelligence qui le féconde (^). Les principes par excellence, ceux par lesquels s'établit la certitude de toutes les vérités, fortifient les yeux, écartent les nuages et font briller le jour (^). Toutes les con-
(') « In actionibus autem aiiimae , licet non sit transmutatio ex parte ipsius animae, tamen transmutatio ex parte phantasmatum , per quorum naturam in cogitationibus auimae est continuum et tempus. » Ibid.
(^) Voyez le ch. 67 du 2« livre de la Somme contre les Gentils ; Réponse à ceux qui prétendent que l'intellect possible est Timagination.
(') « On peut supposer l'espace sans corps, tandis qu'on ne peut supposer de corps sans espace. » Cours d'histoire delà philos, par M. V. Cousin, tom. 2, p. 160»
(*) « Intellectus intelligit incorporalia. » S. Gont. Gent. 1. 2, c. 66.
(^) «Intellectus agens facit intelligibilia per phantasmata. » Ibid., c. 60.
(^) « Sensus non est cognoscitivus nisi singulorum; intellectus autem «st cognoscitivus universalium.» Ib., c. 67.
(') V. s. q. 79, a. 9. «Principes connus par la simple vue. » !• 2"
naissances y sont suspendues ; de là leur sûreté , leur solidité manifestes, frappantes. Elles ne peuvent faire un pas en avant, sans prendre les axiomes immuables pour guides. Il y a donc un cercle à l'origine de la pensée des plus profonds philosophes ; mais il n'y a pas cercle vicieux.
Le S. Docteur établit que la science n'accomplit pas le même acte intellectuel que la raison qui le conçoit. Seulement, ces deux actes: la raison qui saisit l'évidence, et le raisonnement qui tire de l'évidence la vérité non évidente (*), ces deux actes, une fois discernés, c'est-à-dire l'enchaînement des vérités distingué d'avec celui des termes qui en sont les signes, le S. Docteur ne les rapporte pas toujours à une même faculté (^). Ces têtes d'où le raisonnement a banni la raison, nous attestent quelle distance il y a entre avoir raison et raisonner. Et, comme les deux principales facultés de l'âme sont l'intelligence et la volonté (^), S. Thomas lui attribue deux fonctions: les unes spéculatives, les
q. 79, 7. « L'intelligence nous montre les premiers principes des sciences spéculatives. » Ibid., a. 8.
(') « Le raisonnement va du connu à Tinconnu. » l'^ 2»^. q. 79. a. 7. « Ratiocinari est de uno intellectu ad aliud procedere. » Opusc. 42 , c. 6.
(^) «L'intelligence et la raison ne sont donc pas dans l'homme deux puissances distinctes.» 1^ 2^^^ q 79^ a. 7. Autre part S. Thomas les distingue, «Est-ce l'intelligence ou la raison, se demande-t-il, qui a le plus de part à ce commandement? C'est la raison.» 1^ 2^^ q. 81, a. 3. « Sciendum, quod intellectus et ratio in hoc differunt quantum ad modum cognoscendi.» Opusc. 52.
(^) « In naturâ intellectuali sunt dua3 solum operationes, scilicet intelligcre et velle.» Opusc. 52.
autres pratiques. La fin de Tintellcet spéculatif est la vérité; l'œuvre, celle de Tintellect pratique (*).
En développant la véiité^ la vie active la conduit à un premier degré de perfection (^). La vie intelligente élève la connaissance à un degré supérieur, à ce degré où elle cesse d'être spontanée et directe pour passer à un état réfléchi (^), servant de point de départ à la science. Or, cette base est dans l'ame se comprenant, se concevant elle-même, pensant à elle-même ou aux choses placées au dehors d'elle-même. La science de l'esprit est la première et la plus élevée des sciences (''). Elle a pénétré dans nos mœurs, dans nos institutions, dans nos codes ; elle influe sur la conduite de la vie privée et sur le gouvernement des États. S. Thomas , en empruntant au système de Platon ce qu'il a de vrai, c'est-à-dire les données expérimentales internes ou externes, à la condition desquelles l'entendement conçoit certaines idées, rejetant ce qu'il a de faux, c'est-à-dire l'exagération de la puissance propre de la raison , l'usurpation de la raison sur Texpérience , l'a mis en harmonie avec la foi (^). Il n'y
(') « Finis speculativi est sola Veritas, practici verè opus.» Opusc. 42, c, 6. La discussion de l'idée du vrai n'est donc pas sans résultats.
CO Voyez l'Opusc. 42, ch. 1, De la Volonté.
('") « Undè ratio incipit semper ab intellectu et ad intelligendiim terminatur.» Opusc. 42, c. 6. Descartes ne dirait pas mieux.
(*) « Indivisibilium intelligentia est, in quibus non est falsum.» Ibid,
(•'') L'Ange de l'école a fait la uième remarque sur S. Augustin. « Et ide5 Augustinus, qui doctrinis Platonicorum imbutus fuerat, si qua invenit accomodata lldei in eorum dictis, assumpsit, quae ver5 iuvenit tidei nostree ad\ersa, in melius commutavit. » 1^ q. 84, a 5.
a là ni trouble, ni changement, ni incertitude ; tout y est pur, universel et fixe; le raisonnement n'y pénètre que pour y puiser les principes qui le légitiment (*).
Le S. Docteur reconnaît que les facultés de fâme , ordonnées entre elles (2), se diversifient selon leur objet (^), et il échappe ainsi à toutes les définitions arbitraires. Il n'y a pas conscience de la plus légère attention sans un acte d'attention ; il n'y a pas de volition sans sentiment d'une force causatrice intérieure (") ; pas de sensation perçue sans rapport à une cause externe et au monde , que Ton conçoit dans un espace et dansun temps (^), Mais, bien que l'entendement soit
(') M Pênes intellectum est vis inquirens incognita, scilicet ingenium. intelligens inquisita : hœc propriè intelligentia.» Opusc. 60; c. 22.
(^) Voyez l'opusc. 2^ chap, 89 : Toutes les puissances ont leur racine dans l'essence de l'âme. C'est là que la première pensée se saisit.
(•') Voltaire s'est grossièrement trompé en disant que S, Thomas adadmettait trois âmes. Oeuvres complètes, tom 29, p. 189. Le S. Docteur distingue trois facultés dans une seule âme. « Inferior est potentia vegetativa, superior sensitiva, sed suprema intellectiva, et sic habemus très potentias animse acceptas secundum quod res conjungitur ipsi animae. » Opusc. 42, c. 1. Voyez TOpusc. 2, ch. 90 : Il n'y a qu'une seule âme dans un corps. « Quia etsi sint très potentise, non tamen très animae.» Opusc. 42, c. 1. M Gardons-nous de croire que S. Thomas admette en l'homme trois âmes. Chez lui, comme chez Aristote, ce n'est qu'une façon de parler. Ils reconnaissent, l'un et l'autre, qu'il n'y a qu'une âme et quand ils composent trois âmes, ce sont trois facultés principales qu'il faut entendre par ces mots. » Les facultés do l'âme, selon S. Thomas d'Aquin, par M. Ch. Lévêque, Revue des cours publics, 3 août 1856, p. 09.
(*) «Intelligentia interior prœcedit naturaliler voluntatem interiorem, etc.» Opusc. 52.
(5) « Res intellecta est interdum extra intellectum.» Ibid. «Individuatio naturœ communis in rébus materialibus et corporalihus, est ex materiâ corporali sub determinatis dimensionibus contenta.» Opusc. 48,
uni au monde invisible, il n'éelaire pas seul, c'està-dire il n'est pas Tordre unique de connaissance (*). Il ne se développe que sous la condition d'une sensation et de mouvements organiques préalables (^) ; mais il n'est pas la sensibilité ; et c'est parce qu'il ne l'est pas, qu'il nous découvre des objets placés au-delà de la sphère des sens, comme la sagesse, la vérité et les relations des choses (^).
La philosophie de S. Thomas porte donc une empreinte réelle de spiritualisme. Elle établit des rapports entre nos facultés appartenant à un même être pensant, comme les rameaux d'une même tige (''). Or. les facultés de l'âme une fois distinguées, on reconnaît
(') «Virtussensitivaetintellectiva.» S. Cont. Gent, I. 2, c. 67. Voyez la 2ae q^ gO, 1. «L'intelligence est sans doute supérieure aux sens, mais elle a besoin, pour agir, de leur concours. » l^ 'i'^^. q. 84, 7. «Platon, qui s'est élevé aux plus sublimes hauteurs de la métaphysique, ne compose la vie que de raison pure : il n'aperçoit pas cette autre partie de l'homme, le sentiment, qui est le satellite fidèle de la raison.» Du Vrai, du Beau et du Bien, par M. V. Cousin, p. 61. «Et propter hoc qui nihil sentit nihil potest dicere, neque inteliigere. » Arist. in lib. 3 de anima.
C^^) «N'oublions jamais que nous sommes dans le monde des composés et des agrégats; que le sujet psychologique est simple et sans parties; et que peut-être la question qui nous occupe suppose, comme distinctes en soi et réellement, des facultés qui ne se séparent, à vrai dire, que pour la pensée et scientifiquement.» Réponses aux questions de philosophie contenues dans le programme adopté pour l'examen du baccalauréat ès-lettres ; par M. Charma, p. 24.
{^) «Non ex parte corporis..., percipit hoc.» Opusc. 52. «Gircà considerationem sensus, quare sit singularium, et intellectus universalium, sciendum est, quod sensus est virtus in organo corporali, intellectus autem est virtus penitùs immaterialis, et non est actus alicujus organi. » Opusc. 48.
(*) Voyez l'Opusc. 42, c. 8, et la théorie des facultés de l'àrae, par E. Géruzez.
aisément la légitimité de leurs applications. Tout ce qui vient immédiatement de la conscience, par Tintermédiaire des sens , est une sensation simple; tout ce qui vient immédiatement de la conscience, sans l'intervention des sens , nous avertit de ce qui se fait dans notre intérieur. La conscience n'est le principe d'aucune de nos facultés, mais elle en est la lumière. Ce n'est point par la conscience que nous sentons, que nous voulons, que nous pensons, mais nous savons par elle que nous faisons cela. L'état de notre âme est tel qu'elle le proclame. Quant à la raison qui atteint aussi bien les êtres que les phénomènes , le S. Docteur s'en est servi pour prouver ces grandes et fortes vérités qui supportent les fondements de toute philosophie et de toute croyance religieuse (^).
L'hypothèse des fantômes que S. Thomas aurait jugés nécessaires à l'intelligence pour la mise en œuvre des connaissances expérimentales est gratuite, ainsi que les images qu'il aurait placées entre la perception et la raison (^). Non-seulement le S. Docteur n'a jamais écrit ni pensé que les entités fussent des espèces distinctes de la faculté que nous avons de penser , mais
(i) « Le péril est aussi grand pour la raison de se dégrader et de se mutiler elle-même que de se diviniser dans les nuages. Si l'apothéose est une folie, le suicide est un crime. On fait le vide de Dieu dans l'intelligence humaine. Ce n'est pas la loi qui viendra remplir ce vide, ce sera le doute qui viendradans l'àmeet la troubler.» Etudes morales sur le temps présent, par E. Caro, prof, à la faculté de Douai.
(■^) « Connaturale est homini utspecies intelligibilesin phantasmatibus videat. . . Sed tamen intellectualis cognitio non consistit in ipsis phantasmatibus, sed in eis contemplatur puritatem intelligibilis veritatis. » 2^ 2»e, q, 180, a. S.
il a positivement établi que rintelligence les engendre (*). Il n'ignorait pas que la théorie de l'image matérielle n'aboutit pas à moins qu'à cette conclusion de détruire la connaissance légitime de la matière et du monde extérieur. Dans la perception de la forme des objets, il n'y a que des objets figures et une âme douée de la faculté de les apercevoir avec leurs formes (^). D'ailleurs, » la partie purement péripatéticienne de S. Thomas (touchant l'intelligence humaine) périt avec le système dont elle est la reproduction (^). Tout le reste a servi la cause de l'esprit humain.
La philosophie moderne reconnaît, comme le S. Docteur, que Fâme est passive en recevant les sensations C") ; que le dehors, l'extérieur, la nature y laissent des traces ; que la mémoire a la force volontaire de se rappeler les objets absents tels qu'ils sont, et avec les formes qu'elle avait aperçues en eux pendant leur
(•) I, s. q. 78, art. 3 et 4. Le premier jet de lumière est dans le sujet.
« Intellectum habere operationem absque communicatione corporis. » 1. q. 86, a. 6. Aussi « l'enfant commence-t-il à penser de luimême , selon S. Thomas, au simple contact de la nature, fùt-il éloigné de toute société. » De la valeur de la raison humaine, par le P. Ghastel, S. J. p. 20.
(2) « Quia magna differentia est quantum ad modum operandi inter intellectum et imaginationem, subdit (Arisoteles) quod de speculativo intellectu altéra ratio est. » Opusc. 16.
(5) Philosophie et Religion, par M. l'abbé Maret, p. 76 et 123.
(*) « Motus prout est in mobili ab aliquo, dicitur est passio. » 1. q. 41 . « Quand les modes ont lieu dans l'esprit, nous disons qu'il les souffre (patitur), qu'il pâtit ou qu'il est passif. » Programme d'un cours complet de Philosophie, par M. Gatien-Arnould, p. 25.
présence (*). Ils rapportent aussi à la perception externe la connaissance sensible (^), et ne se servent dans les choses spirituelles du mot de lumière et autres termes qui appartiennent à la vision, qu'en raison de la noblesse du sens de la vue, qui est de tous les sens le moins matériel (^). La notion de cause absolue, nécessaire , une et universelle , leur est donnée par la raison. Elle nous révèle le monde et Dieu avec la même autorité que notre existence et la moindre de ses modifications Q), c'est-à-dire qu'elle embrasse le faisceau des sciences morales (^).
II. y a donc un dessein idéaliste dans S. Thomas et dans Aristote (^). C'est un fait incontestable qu'on a
(' ) « Voyez le cours de Philosophie^ par M . Géruzez, p . 70. De la Mémoire. Le sensualisme n'y considère que le retour accidentel de la même image. « Vis quâ conservamus intellecta, heec est memoria. » Opusc. 60, c. 22.
(2) « Pour s'en convaincre, on n'a qu'à mettre en regard de la psychologie l'Opuscule 42, c. 3, de s. Thomas. « Visus est primus sensu s, etc. »
(^) « Quod autem lumine et his quœ ad visum pertinent utimur in rébus spiritualihus, contingit ex nobilitate sensus visus, qui est spiritualior inter omnes sensus. » Opusc. 30.
(^) le 2^6, q. gi^ 3, (( La raison cherche son impersonnalité, l'impersonnalité son origine divine. » L'Univers, 8 février 1858.
(5) « L'âme a la puissance de connaître tout ce qui est intelligible. » 1* 2*^. q. 79, 2. Opusc. 42, c. 6. De la Puissance intellective. Cette ironie de Voltaire «que nous aurions besoin de la décision de l'Eglise sur ces points de philosophie (Œuvres complètes, tom. 29, p. 191),» est donc une mauvaise plaisanterie. Voltaire en convient lui-même, car il affirme que «la raison démontre l'immortalité de l'âme. » Ibid.
(^) « Nec per sensum fit ut sciamus, Evidens ergô est impossibile esse utsentiendo sciatur aliquid eorum quee sun^ deraonstrabilia. » Analyt.
vainement essayé de couvrir de ténèbres. Dans la théorie des idées, le S. Docteur ne suit pas en tout le Stagyrite, car une fois certaines conditions expérimentales accomplies, l'esprit, par sa vertu môme, se développe, juge, pense, conçoit, connaît une foule de choses qu'une réflexion profonde peut seule atteindre (*).
S. Thomas voit toute la lumière ruisselant du sein de la Divinité (^). Les vérités éternelles sont en Dieu comme types et comme principes de connaissance (^); elles pénètrent dans l'esprit humain sous la forme de vertus intellectuelles et de principes naturellement inspirés (^). Or, Dieu inspirant l'esprit humain et se révélant aux intelligences , c'est le fond de la théorie
poster, l. 1, c. 31. « Intellectus est potentia à sensu separata et ipsum transcendens. » De anima, 1. 2, a. 5. « Potentia quidem quodamniodo intelligibilia est intellectus. » De anima, 1. 2, c. 5. « Omninè est intellectus qui actu res intelligit. » De anima, 1. 3, 8. Voyez l'Opusc. 52. de S. Thomas sur l'intellect et l'intelligible, etc.
C) « Intellectus secundum quod est in actu par speciem intelligibilem, consideratur absolutè, et similiter intelligere. « Opusc. 52.
C^) « Anima Intellectiva omnis vera cognoscit in rationibus seternis. » 1«, q. 84, a. 5.
(^') « Idée Augustinus in lib. 83, q. 46, posuit loco harum idearum, quas Plato ponebat, rationes omnium creaturarum in mente divinâ existere, secundum quas omnia formantur, et secundum quas etiam anima humana omnia cognoscit. » 1«, q. 84, a. 5.
(*) « Necesse est ponere in mente divinà ideas. Cum ideœ à Platoue ponerentur principia cognitionis renim et generationum istarum, ad unumque se habet idea prout in mente diAinâ ponitur. » Q. 15. Aristote dit qu'il (Dieu) est dans l'âme comme les rayons du soleil dans l'air. Ce n'est autre chose que la lumière de Dieu, partie de son visage et rayonnant sur nous. 1' 2«e, q. 79, 4.
platonicienne des idées (*). Nul ne peut contester que ces idées ne soient pas seulement nos idées universelles et nécessaires, nos idées de classe et de genre, lesquelles existent dans l'esprit humain et nulle autre part, mais qu'elles aient une véritable réalité objective (2). Rien n'existe qui n'ait sa loi plus générale que soi-même (^). S. Thomas ne dit pas qu'il y a des individus et point de genre, des choses liées ensemble et pas de plan , par exemple des individus humains plus ou moins différents , et pas de types humains ; car, dans ce cas , il n'y a plus rien de général dans le monde, si ce n'est dans l'entendement humain ; c'està-dire, en d'autres termes, que le monde et la nature sont dépourvus d'ordre et de raison , et qu'il n'y a pas d'existence réelle ; ce résultat serait mille fois plus embarrassant que la théorie platonicienne, dont le secret est l'unité de l'existence universelle, par conséquent de l'esprit humain et de la nature.
Entre ces deux extrêmes, le principe indéterminé et l'essence individuelle, le S. Docteur place des intermédiaires C") qui présentent chacun les deux conditions de l'être, à savoir : une matière et une forme ; ainsi la ^matière indéterminée, qui est comme le fond de
(') Voyez Topinion de Platon sur Torigine des idées, dans le cours de Philosophie du P. Marin de Boylesve, S* J. p. 99.
(2) Esse igitur cujuslibet in génère existcntis est prœter generis quidditatem. » S. Cont. Gent., 1. 1, c. 25.
(5) « Universale in essendo, et universalc in cognoscendo. » Opusc. 54.
C^) « Averrhoes dicit L. De Anima, quod universale est qualitas in anima, et hoc dico substantialis, quae quidem non est substantia, nec accidens, sed médium, etc. » Opusc. 54.
l'être, semble prendre un forme et se réaliser en se particularisant (*). S. Thomas admettait, du moins dans la pensée et le langage, des essences génériques (^), puis des essences spéciales, enfin des essences individuelles Q, et touchait au double être de l'universel , l'un en tant qu'il est dans les choses, l'autre suivant qu'il est dans l'ame Ç*). Il voyait donc parfaitement ce qu'il fait dire des univeirsaux , établissant leurs rapports et leur attribuant, en certains cas, une existence réelle (^). Mais si l'attention suffît pour que l'esprit prenne connaissance des objets , il ne s'avance qu'en s'élevant vers ce firmament intérieur de l'âme, où resplendissent les idées , foyer de toute intelligence (^).
Ces idées prennent vie dans le langage par le verbe Ç), En confondant la pensée de l'homme formée
(') « Kemotâ illâ indeterminatiuiie, quaeerat causa unitatis generis, remanet species per essentiam diversoe. » Ibid.
(^) Intellectus formas abstractas, id est superiora sine inferioribus ititelligit. » Opusc. 42, c. 6. V. Dante et la phil. cath. au 13« siècle, par Ozanani,
(^) « Animal enim significat substantiam ejus de quo prsedicatur, et similiter homo. » Opusc. 54.
(^) «Et tangitur in hoc dupplexesse universalisa unum secuudum quod est in rébus, aliud secundum quod est in anima. » Ibid.
(^) « Sic igitur patet quid dicendum sit de ipsis universalibus, et quomodo habeant se, quia aliquo modo habent esse animae extrinsecum, et aliquo modo non . » Ibid .
[^) « Nous voyons tout en Dieu en tant que nous connaissons et discernons toutes choses par la participation de sa lumière. » P p. q. 12, a. XI.
(') « Verbum quod foris, id est quod est foris sonat, est signum quod intus latet. » Opusc. 58, c. 8.
dans le cœur et qui s'appelle conception de l'esprit (*) avec la parole, on dénature la doctrine des Pères, et surtout celle de l'Ange de l'école. Le verbe mental , dit-il, c'est l'acte de l'intelligence, aussi distinct de la prononciation intérieure que de la prononciation extérieure (^) ; donc la pensée formée en nous peut exister sans la parole (^). Cette solution est la seule que puisse donner la science, philosophique f").
Le S. Docteur ne voit la réalisation de la psychologie que dans l'épanouissement complet et harmonieux de toutes les puissances qui la constituent. Dieu reconnu par l'idée de la vérité et du bien ; l'existence des idées dans l'esprit, leur nécessité pour la construction de nos connaissances et la pratique de la vie ; la la raison qui domine Texpérience la plus riche, la plus étendue, la plus développée, la plus complète (^) ;
(') « Cogitatio hominis in corde formata, qusc dicitur conceptus mentis, est verbura cordis. » Opusc. 58, c. 8.
(2) « lllud ergo propriè dicitur verbum interius, quod intelligens intelligendo format. . . et illud sic formatum et expressum per operationem intellectus vel definientis vel enuntiantis, exteriori verbo significat. » Opusc. 13.
(*'') « Ex que autem intelligentia habet pro certo examinatum, cogitât quomodo possit illud aliis manifestare. » Opusc. 52.
« Usus autem vocis significativae est significare audienti conceptum intellectus dicenti s. » Opusc. 47, c. 3.
(*) « Defmitio de verbo , quam ponit Augustinus, III de Trinit. Est enim, sicut ibidem dicit, verbum cordis quod mente concipitur, et est verbum oris quod aure percipitur, et est verbum nutus quod oculo cognoscitur. » Opusc. 58, c. 8. Voyez la valeur de la raison humaine , par le P. Chastel, p. 109.
{^) » Anima in tantum suâvirtute excedit materiam corporalem , quod habet aliquam operationem, in quâ nullo modo communicat materia
l'énergie individuelle qui fait abstraction de toute chose hormis d'elle-même et se prend elle-même pour point de départ , sans faire jamais de la pensée une création de Tame ; la vie future qui règle la vie présente ; les vérités intelligibles qui devancent dans l'ordre logique les vérités expérimentales, sont les traits de l'idéalisme. S. Thomas n'en est pas fort éloigné, car s'il prend ses formules dans Aristote, il ne peut ne pas prendre ses idées dans la Bible et dans les Pères de l'Église (*). L'Écriture sainte figure aussi parmi les éléments de sa métaphysique et de sa morale.
Le S. docteur n'épuise point les exagérations du réalisme ; il ne suit pas non plus le nominalisme dans ses conclusions extrêmes f). Ce n'est pas qu'il ne laisse éclater pour Aristote une incontestable sympathie; mais il ne résumait pas moins le passé avec une in-
corporaliS; et hsec virtus dicilur intellectus. » 1, q. 76, a. 1. Et infrà ad 1 : « Virtus intellectiva non est virtus alicujus organi corporalis, sicut visiva est actus oculi : inteiiigere enim est actus qui non potest exercer! per organum corporale , sicut exercetur visio. Principium intellectivum in homine est principium transcendens materiam : habet enim operationem in quâ non coramunicat corpus. » 1. q. 118, a. 2.
(') Voyez les Enneades de Plotin, par M. E. Saisset. Rubeis nous a laissé une liste d'écrivains qu'à cités S. Thomas. On trouve parmi eux ; S. Ambroise, S. Augustin, S. Jérôme, S. Grégoire de Nazianze, S. Basile, S, Jean Damascène, S. Jean Ghrysostôme, S. Cyprien, S. Hilaire, S. Athanase, S. Grégoire de Nysse, Eusèbe de Césarée, et en arrivant à une époque plus rapprochée de la nôtre : Isidore de Séville , Bède, Alcuin, Raban Maur. 1. D. Thomœ, opp.^ t. IV, adm. praev., p. 16.
(2) « Universalia secundum universalia, non sunt nisi in anima ; ips» autera naturae, quibus accidit intentio universalitatis , sunt in rébus. » Opusc. 48.
flexibilité d'idées et de vues originales. Il combattait les adversaires de sa doctrine, non-seulement par amour pour la foi , mais encore parce qu'ils étaient contraires au sens commun et à la vérité (*). En théorie et en pratique, l'Ange de l'école adoucit la rigueur du péripatétisme , et prélude à la liberté et à l'égalité civile (^). Dans les opuscules divers, qui furent les matériaux de ses autres ouvrages , et dont quelques-uns sont de grands ouvrages, toutes les connaissances divines et humaines sont représentées (^) ; le firmament des âmes y a toutes ses étoiles ; nous pouvons plus ou moins nous illuminer aux clartés
(')Iliende plus absurde que Tidée de rentendement imaginée par Àverrhoès, Un écrivain moderne s'est trompé en disant que les réfutations que le moyen-âge a faites de la théorie d'Averrhoès n'ont pas été solides. Voyez Averrhoès et l'Averrhoïsme, par Ernest Renan, p. lOS.
«Non propter revelationem fidei, ut dicunt, sed quia hoc subtrahere est niti contra manifeste apparentia. » DeUnitate intellectus. Edit. Rubeis, p. 261. « Ad primi igitur superficiem philosophi venerunt, fundum non invenerunt... De ipso tamen quod invenerunt, biberunt de rivulis accidentium, ex substantiâ fonte fluentium diversasscientias intellectui potabiles hauseruntj et de unico rivulo motus hujus substantiee et partium ejus bibit Ptolomaeus, astronomiam hauriens mathematice. Aristotel«s scientiam libri de Cœlo et Mundo hauriens physice.... etc. Biberunt omnes hi de multis aliqua et consopiti sunt, satiali nonsunt... Stare ergo ibi non potest; sed alterius currit in siti : sed ex quod remedium sitis noninvenit, currit deorsum et dirigit, et ad alium fontem venit. » Opusc. 60.
(^) « Non tenentur servi dominis obedire de matrimonio contrahendo vel virginitate servandâ aut aliquo hujusmodi. » S. 3, q. S2, a. 2. Ces textes prouvent, contrairement â l'assertion de M. Delécluse (Grégoire VU, 8. François d'Assise et S. Thomas d'Aquin, loni. IT, p. 24]), que le S. Docteur n'a pas été favorable au servage.
(^) Voyez: De Principiis naturœ ; de Principio individuationis; Gornpendiumtheologise; de Unitate intellectus; de Regimine Principum.
qu'elles nous envoient , mais Dieu n'y allunic pas des soleils nouveaux. C'est la grande puissance des novateurs de tous les temps, de tenir la multitude haletante en lui montrant chaque jour à l'horizon des astres inconnus qui se lèvent pour éclairer un monde imaginaire.
S. Thomas avait autant de charité que de science. Il entrait à pleines voiles dans l'océan de la bienveillance et s'y trouvait comme dans son élément, porté par le souffle puissant qui fait arriver de frôles navires aux rivages les plus difficiles. Il vivifiait les masses par de nobles émotions ; il les échauffait et les perfectionnait. Avec quelle vigueurn'établit-il la liberté morale, sérieusement responsable (*) ! Le même coup qui frappe la liberté en nous, emporte l'homme et ne laisse qu'un automate où s'exécutent encore les fantômes organiques et même intellectuels, mais sans que nous y participions, sans que nous en ayons conscience (^).
L'âme se connaît, se voit dans l'exercice de ses facultés (^). Le-S. Docteur l'orne de toutes ses richesses 0; et s'il ne croit pas que les idées soient naturellement
(') Voyez Opusc, 2, c. 73 : Il y a pour l'homme ; après cette vie;, des récompenses ou des châtiments.
(2) «Anima humana secundum id quod est sibi proprium, scilicet secundum vim electivam.» Opusc. 16. « Non enim ad malitiam moralem pertineret, si actus exterior deficiens esset defcctu ad voluntatem non pertinente. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 10.
{'') «In anima nostrâ est etiam cogitatio per quam significatur ipse discursus inquisitionis. » Opusc, 13.
(*) «Sunt in anima humanâ plures potentise. . . . istse autem potentise per actus et objecta distinguuntur. » Opusc. 42, 1. 1.
imprimées en elle (*), c'est que nous ne le croyons pas non plus, et cela par une raison bien simple. «Qu'y a-t-il dans la nature? Avec les corps rien autre chose que des esprits, entr'autres celui que nous sommes, qui conçoit directement les choses, les esprits et les corps. Et dans l'ordre de l'esprit qu'y a-t-il d'inné? Rien que l'esprit lui-même, l'entendement, la faculté de connaître (^).)) Nous disons, «que toutes les idées sont innées dans l'âme, en ce sens, qu'elle possède le germe avec la puissance de coopérer activement à leur production. Nous ne faisons pas de l'âme une table rase; rien, selon nous, ne justifie cette assimilation. Nous en faisons une terre dans laquelle Dieu a répandu la semence dès le commencement (^).)) Cette comparaison est autorisée parles Saintes-Écritures et par l'Ange de Técole. Le S. Docteur admet un certain nombre d'idées fondamentales qui servent de base à la science la plus élevée et au plus humble sens commun (^).
Ces idées se forment diversement selon la nature des objets. Lorsque l'esprit se dirige sur lui-même, et qu'il connaît sa manière d'être et les divers phénomènes dont il est le sujet, il obtieat cette connaissance
(^) Cours de la Philosophie moderne (1829), par M, V. Cousin^ tome 2, p. 388,
(^) Tradition et raison, par Mgr. Parisis.
(■^) «Les fantômes ne suffisent pas pour produire l'idée intellectuelle.» Ij q. 84, a. 6. Il s'ensuit que les idées ou connaissances ont pour origine l'activité de l'esprit, mis en rapport avec les objets. « Intel lectus agens est, qui nihil recipit, sed est potentia auimœ, quo omnia facit actu intelligibilia. » Opusc. 42, c. 6.
par le sens intime. Si Tosprit se dirige sur le monde extérieur, et qu'il en saisisse les phénomènes , il le fait à l'idée des sens physiques ou images sensihles(*). Mais l'esprit connaît encore d'autres réalités ohjectives, que S. Thomas ne confond pas avec lui ni avec le monde extérieur, c'est-à-dire avec le temps, l'espace, le heau, le juste, l'ahsolu, le nécessaire et qui se rapportent à la raison. Cet idéal vient de Platon, que le S. Docteur affirme avoir lu (^). Ses citations ne sont donc pas de seconde main. Il n'ignorait pas non plus le grec (^); une honne partie de l'antiquité lui était connue , non-seulement par des versions, mais par l'original. La charité était sa devise ; toutes les sources de son cœur s'ouvraient et versaient des bienfaits. Il montrait ainsi qu'on peut parcourir et honorer deux carrières , celle de la science et celle du sacerdoce.
Les questions de la grâce et de la prédestination qui touchent à la philosophie, sont expliquées à la lumière de la tradition chrétienne et de la raison. On y admire
(2) «At quae non fuerit opinio Aristotelis, quae Theophrasti, et quae etiam Platonis, facile arbitrer colligi posse ex verbis his, quee suprà dictis de libris eorum prompsimus, prœteximusque. » Opusc. 16. Or, pour analyser les ouvrages de Platon il faut les avoir lus. Quant au sentiment du chef de l'Académie sur les causes de la corruption des gouvernements, il paraît que le S. Docteur ne l'a pas bien connu. 1. I. q. 84, a. 3; Pr.Anal., II, c. XXI, 7.
(^) «Habetur sic sequens littera in grœco. » Opusc. 16. Au reste, le S. Docteur avait l'habitude de s'adresser à un interprête qui lui expliquait les passages les plus difficiles. Voyez : In catenam sup. Marci evangelio Epist. dedicat., Opp., tom. IV, p. 499.
une fécondité, une profondeur et une exactitude étonnantes. Pour les êtres individuels ou collectifs, rien de plus difficile qu'une transformation ou qu'une marche ascendante vers la perfection , surtout quand on commence par une large mesure de renoncement. Le S. Docteur le proclame. Il établit la nécessité de la grâce, qui est dans l'essence de Fâme et la transforme (*), raccordant ainsi les questions les plus délicates du secours céleste avec la doctrine de S. Augustin et rattachant au Christianisme les idées les plus pures de Platon, d'Aristote et d'Avicenne (^). Quant à la prémotion physique, S. Thomas n'en fait pas mention (^).
Des penseurs modernes s'étonnent de ne pas voir le S. Docteur s'élever à des principes de critique qui planent sur les problèmes et dominent tout l'horizon philosophique ; mais leur étonnement est gratuit , car si, pour arriver à ces hauteurs, il faut vaincre des difficultés énormes, S. Thomas n'en élude aucune et se fonde sur une observation attentive, sur une démonstration rigoureuse des faits intérieurs. Il a encore la méthode historique , premier et indispensable fondement de toute philosophie et de tout art , et cette largeur d'intelligence qui est accessible à tous les systèmes. Le S. Docteur ne s'élève pas toujours, il est
{') «Gratia est in essentiâ animœ. » Opusc. 39, art. 1. «Sicut ab essentià animse fluunt potentiœ cjns, quae sunt operativa principia, ità etiam ab ipsâ gratiâ effluunt virtutes in potentias animse, per qnas potentia?. moventur ad actus. » Opusc. 59, art. 1.
(2) «Et ista videtur ratio Platonis. Etheec estprobatiophilosophi, hœc est ratio Avicennse.» De Potent., q. 3. a. 5.
ty « Notandum est nulliïra à S. Thomâ mentionem fieri de physic» prëmotione. » Curs. Phil. auct. M. de Boylesve, p. 330, V. S. 1, q. 83, a. 1; Dernier, Dict. de Théol., tom. 3, p. 354Î, et tom. 8, p. 141.
vrai, dans la région de l'idéal, comme S. Anselme et S. Augustin , mais il place l'activité de rintelligence dans l'intuition et superpose Tesprit à la matière (*).
Aristote lui-même a reconnu l'objectivité des idées de Platon, quoiqu'il rejette le terme d'idée pour y substituer celui de principe. Et si la Théodicée du S. Docteur est la même que celle du Stagyrite en ce que S. Thomas pensait que l'existence de Dieu ne saurait être prouvée qu' k posteriori (^), il n'ignorait pas qu'une vérité, pour être absolue , doit exister indépendamment de son aperception, c'est-à-dire à pion, caria notion de l'infini tient à la nature de l'âme (^). Comme il faut de l'absolu pour que la science soit vraie , il faut de l'observation pour qu'elle soit à la portée de l'homme. En d'autres termes, la méthode rationnelle et la méthode expérimentale se soutiennent et se complètent. En s' attachant à suivre les idées dans la réalité et dans ce monde, S. Thomas partait de ces idées pour s'élever par l'abstraction à Dieu ("). «Commencer par
(') « Intellectus, qui non est virtus raaterialis, sed suprà omnem naturam corpoream.» Opusc. 47, c. 3.
(2) «Non potest demonstratio de ipso (Deo) tîeri, nisi per effectuni. » S. Cent. Gent., 1. 1, c. 25.
(•') «Ratio naturalis pertingere potest, sicut est Deum esse.» Ib. c. 3. «Divina essentia h diversis repraesentatur , et in intellectu et in naturâ. » Opusc. 9, q. 2.
(•*) « Sur l'existence de Dieu, le S. Docteur a composé un chapitre spécial, intitulé : De l'opinion de ceux qui disent que l'existence de Dieu est connue par la foi, et qu'elle ne saurait être démontrée. «S. Cont. Gent., 1. 1, c. 12. Ils disent donc, ajoute S.Thomas, que l'existence de Dieu ne saurait être découverte par la raison, .... Cette erreur pourrait chercher à tort à s'appuyer , etc.
les vérités de l'ordre naturel ^ et les démontrer à Tadversaire par les seules forces de la raison, pour le conduire de là aux vérités surnaturelles fournies par la révélation, voilà la marche suivie par le S. Docteur et par les théologiens de tous les siècles (*)» .
L'Ange de l'école rappelle aux hommes que la vie manque aux chefs-d'œuvre de l'esprit ; qu'elle a été surtout donnée aux vérités éternelles ; qu'elle ne se conserve et ne s'alimente que dans le sanctuaire de l'âme. Il ne s'abrite donc pas toujours à Tombie d'Aristote. Il y a une contradiction entre la création de S. Thomas et celle du Stagyrite. Celui-ci admet l'éternité de la matière ; celui-là définit la création en philosophe chrétien (^). Aristote ne dit presque rien des attributs moraux de la divinité , le S. Docteur la représente comme la source de la sainteté et de la justice. Quant au sens commun, il peut devenir une vérité philosophique (^). Sa solidité n'accueille qu'avec réserve ces constructions merveilleuses oii l'on se place d'emblée dans l'absolu, pour créer des univers de fantaisie , des rapports nouveaux entre Dieu et la nature humaine; comme si ces rapports pouvaient changer jamais, ou que jamais ils eussent pu, en ce qu'ils ont d'essentiel, être inconnus à l'homme. Il importe de tempérer la témérité naturelle de l'esprit de système
(') De la valeur de la raison humaine, par le P. Chastel, p. 476.
(2) « Fides autcm calbolica confitelur omnia yraeter Deum tam visibilia quam invisibilia à Deo esse creata. » Opusc. 23. «Aristote est corrigé par l'incomporable S.Thomas d'Aquin.» Gazette de France, 25 août 1855.
(^) «Sensuscoininunisest virtus cui redduntur omnia sensata, » Opusc,
par le contrepoids d'une méthode sévère qui ferme quelques fausses routes tro}) fiéquentées. et de se rallier à la grande méthode psychologique, capa])le de satisfaire cette avidité de connaître qui éclate de toutes parts avec une si grande puissance.
S. Thomas ne perd jamais cet équihhre que le Christianisme recommande. Il conseille, à l'exemple de S. Jérôme (*), et de S. Augustin (^), les écrits de l'antiquité profane qui s'adressent avec le plus de force à l'esprit et à l'âme. En parlant un langage fait pour les intelligences , le S. Docteur comprend les besoins des hommes d'élite , qui interviennent dans les événements, y mettent leur main et y laissent leur trace. Ce qui lui appartient surtout, c'est l'amour de la vérité. Que de grandes et immortelles pensées la philosophie ne lui doit-elle pas ! L'association des idées est devenue, entre les mains de ses disciples, un riche sujet d'expériences et de sages leçons, un point fécond qu'ils ont particulièrement affectionné et étudié , et sur lequel ils ont rendu d'incontestables services (').
(') «Ad horum autem responsionem accipienda sunt verba Hieronymi ità scribentis ad magnum urbis Romse oratorem : «Quod quaeris cur in nostris opusculis sœcularium litterarum interdum ponamus exemplum, .... et infrà prosequens in totâ epistolâ tam ostendit scriptores canonis, quam expositores eorum. omnes à tempore Apostolorum iisque ad sua tempora sacrae scripturEe immiscuisse sapientiani et eloquentiam saecularem. Qui omnes in tantum Philosophorum doctrinis utque sententiis suos referserunt libres, ut, etc.» Opusc. 19, c. 12.
(2) « Item Augustinus in IV libro de Doctrinâ Chrùtianâ : « Porrô qui non solum sapienter , verum etiam qui eloquenter vult dicere , quoniam profecto plus proderit, si utrumque potuerit, vel legendos, vel audiendos, et exercitatione imitandos éloquentes eum mitto.» Ibid.
(^) Opusc. 23. Voyez l'utilité que les chrétiens doivent retirer de Tétude
L'Ange de l'école, élevé au bruit des discussions de l'école, mêlé sans cesse à ces tournois de l'intelligence, était toujours au courant de la polémique (*) : la gymnastique prolongée de toutes ses facultés imprima une vigueur extraordinaire à son génie. Philosophe à une époque où la philosophie était l'aliment universel , le S. Docteur prouva , à différentes reprises et par des raisons solides , mais toujours avec calme , discrétion et mesure, contre les arguments d'Avicenne et de certains docteurs de Paris, l'impossibilité de concilier la séparation d'un principe immortel avec la conscience (^). Il s'opposa vigoureusement au danger toujours croissant des interprétations hardies de l'hypothèse de l'unité de l'entendement, et s'arma contre les défenseurs de FAverrhoïsme, de l'autorité de Thémistius et de Théophraste p).
Dans la conception de l'âme, qui se décomposerait, d'après Aristote, en deux parties, l'une périssable comme sensibilité , l'autre immortelle comme intelli-
des philosophes païens ^ dans le P. Baltus, Jugement des saints Pères, p. 283; PetaU; Orat. 9^; Lancinius , De prsest. Inst. s. J. ; Judde, Oeuvr. spirit. ; le P, Ghastel, De la valeur de la raison humaine, p. 431 et suiv.
(') Voyez l'opusc. 13, ch. 6, Réfutation de l'opinion d'Avicéhron sur la matérialité des substances séparées. L'Opusc. 16 : de l'unité de l'intellect contre les disciples d'Averrhoës, etc.
C-^) « Nihilque admittentem quod evacuet gloriam conscientise attestantis, in nullo conscientiam sibi quo erubescat in preesentiâ veritatis. » Opusc. 59, art. 24.
(') DeUnitate intellectus, opp., cdit. Hubois, tom. XIX, p. 254 etseqq. Voyez dans S. Thomas les détails de la controverse mémorable sur Tunité de l'entendement, et ceux qu'a recueillis M. Renan sur les disputes de S. Thomas. V. Averrhoës et l'Averrhoïsme.
gcncc (^), S. Thomas s'en fait une notion ontologique plus exacte et plus conforme à nos espérances Q). S'il répète en vingt endroits que l'âme est quelque chose (lu corpSj aliqidd corporis (^), il dit aussi que l'ame est quelque chose de plus élevé que le corps ('*). Il ajoute que non-seulement l'ame est unie au corps comme la cause à l'effet, l'acte à la puissance, la forme à la matière {^), la perfection à l'objet perfectible (^), mais que « rintclligence est quelque chose de l'âme , aliquid animœ (^) , une puissance et une partie de l'âme , par laquelle l'âme comprend (^), c'est-à-dire une faculté de l'âme (^), qu'il ne faut pas confondre avec le corps (*°), et que l'âme, affamée d'immortalité et d'infini, n'est
(') « Dicit enim Aristotelcs in pluribus locis, iutellectum esse perpetuum et incorruptibilera, etc. » Opusc. 16.
(2) 1. S. q. 75, a. 2; de Potent, q. 3, a. 8.
(3) Séances ettravaux de l'Académie des sciences morales et politiques, juin 1857, p. 337,
(*) « Anima est aliquid corpore altius. » Opusc. 42, c. 1.
(^) « Essentiale est enim animge quod corpori uniatur. » Opusc. 16.
{^) « Anima adveniens corpori, utperfectio perfectibili. » Ib. 60, c. 20.
(^) « Intellectus possibilis est aliquid animse humanae. » S. Cent. Cent., 1. 2, c. 76.
(8) « De intellectu quem dixit potentiam et partem animée , que anima intelligit. » Opusc. 16.
(^) Voyez le ch. 76 du 2^ livre de la Somme contre les Gentils; L'âme humaine n'est pas une substance séparée , mais une faculté de l'âme.
('") « Undè nequemisceri est rationale ipsum corpori. » Opusc. 16.
pas bornée au temps et à la matière Q), mais qu'après sa séparation du corps, elle subsiste comme Tange (^).
L'aridité primitive du sensualisme est corrigée par une sève meilleure ; la raison y circule, vivifiant et facilitant la conception de la vérité (^). Nul n'a mieux, que le S. Docteur, distingué le sentiment qui ne connaît pas tout, et qui n'exerce pas son opération au moyen d'une qualité corporelle ('*), de Fintellect qui est capable de tout connaître (^). C est h cet intellect agissant que S. Thomas et les péripatéticiens attribuent la formation des premières idées générales et universelles. Et, comme toutes les sciences reposent sur des faits variés à l'infini et s' élevant jusqu'à la cause première , elles forment entre elles une pyramide dont la métaphysique est le sommet. Du haut de ce point oià elles se touchent, le S. Docteur embrasse toutes leurs faces.
La vérité se présentait à son esprit comme un ensemble d'idées liées entre elles par des rapports nécessaires, sous une synthèse majestueuse. Il voyait toujours les questions et les doctrines sous leur aspect
(^j Voyez le cb. 84 du 5'' livre de la Somme contre les Gentils: L'àme humaine n'est pas détruite avec le corps : « Destructo corpore, anima adhuc remanet in suo esse. » Opusc. 16. Voyez encore l'Opusc. 60, ch. 20 ; Ce que c'est d'aimer Dieu de toute son âme.
(^) « Separata manetut angélus. » Opusc. 60, c. 21.
(5) « Homini datus est ratio, pcr quam veritatem discernere et investigare possit. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 147.
(*) « Islam operationem (anima sensibilis) non exercet, mediante qualitate corporeâ. » Opusc. 42, c. 1.
(^) « Sensus non est cognoscitivus omnium, intellectus autem est co, gnoscitivus omnium, » Opusc, 16.
métaphysique et religieux. L'oi'igine de l'IionuTie préoccupait l'Ange de l'école autant que sa fin, et il s'arrêtait longtemps à méditer le principe de sa nature. Heureuse méthode pour arriver philosophiquement à la connaissance de la vérité, et acquérir une certitude scientifique (*).
En descendant des hauteurs de la pensée, le S. Docteur s'abaissait sur les dernières classes de la société et s'enflammait pour elles d'affection et d'amour (^). Ce fut un bon exemple. Et si le Stagyrite a pu entrevoir la sympathie native et dévouée de l'homme pour tout homme , au seul titre de leur nature commune , comme un éclair de vérité et d'émotion morale. S. Thomas fait de la charité un sentiment large, immense , permanent et populaire (^). Il règle l'accomplissement de l'aumône et ne place point sur la même ligne les devoirs envers les parents , enver's les proches, envers les amis f^). Hors du Christianisme peut régner Thumanité dans les sentiments, c'est-à-dire la
(') «Quod aliquod per certitudiiiem sciatur est ex lumine rationis, divinitus indito quo in nobis loquitur Deus. » De Veritate, q. XI, a. 1, Rubeis, tora 16, p. 390.
(^^ Voyez : De l'amour de J.-C. et du prochain. Opusc. 60.
(^) « Ce que Tàme de Cicéron, élève de la Grèce, avait appelé un vœu philosophique plutôt qu'un devoir, tout en y attachant le beau nom de Gantas generis humanij cette affection pour le genre humain, principe alors si peu connu, et que démentit si cruellement la dureté des mœurs romaines , devint, par Tapostolat évangélique , le plus vulgaire des préceptes et comme le signe infaillible de la loi nouvelle. » Rapport de M. Villemain à rAcadémie française (Août 1837).
(i) ga 2ae^ q, 32, a. 5 et 6 ; 2» 2^^, q. 188, a. 7.
bienveillance ; jamais l'humanité dans les actes, c'està-dire la bienfaisance.
L'Ange de l'école formait des vœux ardents pour la conversion des ennemis de la vraie foi. Il refusait à l'astrologie une influence quelconque sur la liberté de l'homme (*), et sur la fécondité de la pensée (^). Une foule d'idées saines, ingénieuses et mêmes originales sont répandues dans le chapitre des astres (^). Le S. Docteur ne cherchait donc pas, à la faveur d'un télescope , à travers le serpent, le cancer et les autres monstres des cieux , le retour assuré d'une comète pour conformer une théorie du hasard (^).
Les mêmes qualités qui sont dans la psychologie de S. Thomas, c'est-à-dire tous les éléments de la conscience, se retrouvent dans sa morale. Le S. Docteur recherche les principes de la moralité des actions humaines, et pénètre de couches en couches ces maux que l'humanité cache en ses profondeurs. La partie morale de S. Thomas porte particulièrement l'empreinte de son génie; elle n'est ni froide, ni ardente ; elle est pure et sévère comme l'élément infini des choses dont elle émane. On y goûte donc un fruit délicieux de calme et de sérénité. Le cœur se dilate,
(') « Voluntas hominis non est subjecta nécessitât! astrorum. » Opusc. 60.
(-) Voyez le ch. 84 du 3^ livre de la Somme contre les Gentils: Les astres n'ont aucune influence sur notre intelligence. « Corpora cœlestia super intellectum imprimere non possunt. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 105.
(3) Ibid. et opusc. 26.
(*) Oeuvres complètes de Bernardin de S. -Pierre, tom XI; p. 459.
l'âme est consolée. Une morale pleine de paix, d'harmonie et d'amour, n'a pas besoin de s'enfler ; la vérité seule la soutient et la porte.
La logique du S. Docteur est forte, décidée, remplie de lumière. Procédant comme le syllogisme, de choses vraies, nécessaires, premières de soi, propres, connues par elles-mêmes, immédiates et causes de la conclusion (*), elle ne se sépare pas de la psychologie, qui est le péristyle de la science (^).
S. Thomas investit le talent de gloire. 11 le montre portant sur son front une marque de l'amitié divine (^). La méditation des ouvrages de l'Ange de l'école explique le grand mouvement d'idées qui n'a pas cessé depuis le 13' siècle. Puisse ce mouvement ne pas être interrompu de nos jours où l'on voit tant d indifférence pour la culture intellectuelle et désintéressée ! En exposant avec franchise et conviction les différentes parties de la philosophie du S. Docteur , nous regrettons de n'avoir pu consacrer à la défense de nos opinions plus de savoir et d'autorité. S. Thomas a été l'un des constructeurs d'un monument auquel des nations
(') « Procedens ex veris, necessariis^ per se primis propriis, perse notis, immediatis, et causis conclusionis. » Opusc. 47j c. 3. Voyez tout rOpusc. 47, sur la somme de la logique d'Aristote.
(■'') « Logica débet addisci prius omnibus aliis scieutiis , ut ex ipsa tanquam ex praeexistente cognitione in aliis scientiis procedatur. n Opusc. 55. Voyez les Essais de logique, par M. Ch. Waddiugton. C'est un résumé des leçons faites à la Sorbonne de l'année 1848 àl856.
(•') « Nihil est melius intellectu et ratione nisi Beus. » S. Cont. Geut., 1, 3, c. 89. « Deus maxime curât de his qui diligunt intellectum; tanquam de amicis suis. » Ibid., c. 90.
orientales ont apporté la première pierre (*), et qui a grandi, fécondé des travaux et des sueurs de tant d'hommes d'élite.
Cependant, l'esprit humain se trouverait aujourd'hui à l'étroit dans le superbe édifice de la Somme de Théologie (^) : qu'on nous montre donc des espaces plus larges, des horizons plus étendus, une science de l'homme plus complète ! Aussi longtemps qu'on se bornera à formuler des assertions gratuites, nous dirons, avec le président de l'Académie des sciences morales et politiques , que « les siècles écoulés depuis l'Ange de l'école n'ont pas aftaibli la valeur de ses écrits, et que son nom est encore aujourd'hui, comme il était alors, placé parmi ceux qui ont eu dans la science le plus de célébrité (^). »
(') LOrient a été le berceau de la philosophie; mais tous ces pays n'ont pas eu des systèmes philosophiques. « ^î^gyptiifuerunt de prirais philosophiee vacantibus. » Opusc. 20j 1. 4, c. 12.
(2) Revue des Deux MondeS; i^^ septembre 1855, p. 942.
(') Discours d'ouverture prononcé à la séance publique anuuelle du samedi, 2 mai 1857, par M. Bérenger, séances et travaux de TAcadémie, Juin 1857, p. 372.