‹ De la philosophie de St Thomas d'AquinChapitre 59 sur 60 · QUI CARACTÉRISENT EN MÊME TEMPS LA PHILOSOPHIE DE S. THOMAS · texte numérisé non relu

QUI CARACTÉRISENT EN MÊME TEMPS LA PHILOSOPHIE DE S. THOMAS

Tout notre travail a été une réponse progressivement développée de cette question; il ne nous reste plus qu'à résumer cette réponse , à la réduire à son expression la plus simple. Or, que peuvent revendiquer les fondateurs des écoles grecques dans la philosophie de S. Thomas? Que doit-il à Platon et à Aristote?

C'est un fait manifeste que le saint Docteur a puisé aux sources de la philosophie ancienne, mais c'est justement ce don de choisir librement parmi les plus sublimes conceptions de la pensée, sans s'asservir à aucune d'elles, qui constitue le génie. La philosophie de l'Ange de l'école renferme la science de l'être (*), (la science est un ensemble de déductions rigoureuses qui

(') «Esse solum pef- se existentibus convenit. » Opusc. 40. La première catégorie d'Aristote est celle de l'être.

se rattachent à des principes fournis par la raison )(*), la science de Dieu (^), la science des esprits (') , la science de rhomme ("). Tout le reste peut se grouper autour de ces points essentiels, qui dépendent eux-mêmes de l'étude directe de l'esprit humain, c'est-à-dire de la connaissance de soi-même C^). Or, en quoi la philosophie de S. Thomas est-elle originale, et en quoi ne l'est-elle pas ?

Le saint Docteur cherche, comme Aristote, la science de l'être dans les notions de substance, de forme, de matière, etc.(^), mais il ne s'y arrête pas; il en fait sortir des notions plus expresses et plus vivantes. L'être, en passant par une suite de déductions nécessaires, devenait successivement bonté, unité, vérité, c'est-à-dire franchissait tous les degrés de la vie intellectuelle et morale. L'unité est la condition de toutes

(•) « Scientia est quodammodo scibilia. » Arist. de Anima, 1. 1, c. IX. « Vera est semper scientia et intellectus et nullum aliud genus est scientia exactius quam intellectus. Scientia autem omnis cum ratione est. » Analyt. post. 1. 11, 19, n° 8. « Scientia est de conclusionibus demonstrationum; conclusiones autem demonstrationum sunt universales, sicut et principia. » S. Cont. Gent., I. 2, c. 73. « Scientia est veritatis cognitio. » Cursus Philosophiee, auctore Marino de Boylesve, S. J. p. 1 .

(2) S. Cont. Gent., 1. 2,; Opusc. II. ^

O s. Cont. Gent, 1. 2 ; Opusc. II ; Opusc. XV. (*) S. Cont. Gent., 1. 1 ; Opusc. II.

(^) « Intellectus enim cognoscit seipsum et cognoscit intelligere. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 66. « In quo subjecto cognoscente, primum omnis cognitionis ac certitudinis subjectivum principium, seu objectum. » Cursus Philosophiee, auctore Marino de Boylesve, S. J. p. 66.

(«) Voyez Opusc. XLI, ch. 1 ; de l'Être.

les existences (*), le vrai, la jouissance des esprits ; le bien, le terme de toutes les tendances de la nature et de toutes les pensées (^).

Mais il est impossible de rien juger en ces matières sans observer d'abord, comparer, classer les facultés de l'esprit. De là, la division et la classification des connaissances humaines d'après la distinction de leurs caractères actuels et primitifs. S. Thomas, à l'imitation du Stagyrite, détermine ce que sont pour l'âme les organes au sein desquels elle vit et se développe ; puis il examine ce que sont également pour elle les êtres qui lui sont supérieurs ou inférieurs ; quels liens l'unissent aux corps terrestres et célestes ; quels liens l'attachent à Dieu, principe et fin de toutes choses.

Le saint Docteur établit le rapport des facultés de l'âme, leur influence réciproque, et l'ordre dans lequel elles se développent (^). Les unes ont reçu l'empire et l'énergie, d'autres sont destinées à leur usage, d'après la distinction de leur contingence ou de leur nécessité C*). Tel est aussi le caractère de la philosophie de

(') « In omnibus enim rebus materialibus hgec unitas reperiiur. » Opusc. XXXI, c. 9. «Omne autem quod est, ideô est, quia unum numéro est.» Opusc.XLI, c. 2. «Esse proprium cujuslibet reiest tantum unum.» S. Cont. Gent., 1. 1, c. 42.

(2) M Verum est terminus intellectus sicut bonum appetitus. » Q. 55.

i'^") Voyez Opusc. II, c. 77 : Il y a entre les substances intellectuelles un ordre et un degré.

(*) « Hoc idem consideramus in ipsis potentiis animœ in alterutrum comparatis; quia quœdam ordinatae sunt ad superandum et movendum, ut intellectus et voluntas, quœdam ad serviendum eisdem secundum gradum ipsarum. « Opusc, XX, 1. 2 c. 10,

Kant, de Locke et de Reid. Ces écoles, bien différentes entre elles et par les principes et par les conséquences, tiennent Tune à l'autre par l'esprit de critique et d'analyse qui les recommande.

S. Thomas ne confond jamais les pouvoirs spéciaux de l'esprit humain avec les formes qui en sont les conditions nécessaires. Remontant l'échelle des êtres, à la vie végétale, il ajoute la vie animale ; à celle-ci, l'intelligence (*). Il ordonne aussi les puissances sensitives. La vue est la première, parce que son empire, le visible , est le plus vaste et s'étend à tous les corps. Vient ensuite Fouie. L'air qui lui transmet les sons, frappe cet organe avant le mélange des éléments qui produisent l'odeur. L'odorat est la dernière de ces puissances , à cause de 1^ finesse qu'elle suppose dans l'organe et de l'humidité du cerveau qui en entrave l'exercice (^).

L'âme n'a rien de matériel , mais elle naît à propos de la matière. Comme donc la plupart de nos connaissances se montrent d'abord eaipiriquement avant d'arriver au but de la généralisation, le saint Docteur prouve , à l'imitation d'Aristote , que nous communiquons avec l'ordre matériel par les sensations , avec

{' ) « Ubi invenitnr altior viventis, ibi invenitur altior species vitae, correspondens illi action! ; in plantis enim invenitur sola actio ad nutritionem pertinens, in animalibus autem invenitur altior actio, scilicet sentire et moveri secundum locum. » S. Gont. Gent., 1. 2, c. 59. «Habebit igitur homo altiorem animam, qua vivit, quaoa sit anima sensibilis. NuUa autem est altior quam intellectus. » Ibid.

l'ordre intellectuel par les idées (*). La philosophie moderne n'a rien de plus lumineux (^). Dans celle de S. Thomas, ainsi que dans celle du Stagyrite , la sensation est toujours distinguée de l'intelligence (^). La nature phénoménale du monde sensible , c'est-à-dire l'expérience, employée seule, ne donne que des expositions variées, sans ensemble et sans lumière ; l'intelligence, c'est-à-dire la faculté de comprendre ou d'entendre, conclut de ces qualités leur sujet, et rapporte nécessairement les accidents à la substance Q. Si donc la perception des objets extérieurs, c'est-à-dire le jugement que l'esprit porte sans l'analyser, est le premier anneau de nos connaissances, puisque, l'expérience détruite, il ne peut exister pour l'intelligence aucune connaissance, la conscience de la pensée ne commence qu'avec l'acte de la pensée, e' est-à-dire avec la pensée se repliant sur elle-même, et se donnant en spectacle à elle-même , en d'autres termes avec la psychologie scientifique (^). En partant de ce principe, on pose la

(') « Quod autem non idem sit sentire et intelligerCj evidens est » De Anima, III, c. 111, n° 6. « Intellectus se ipsum intelligit, et suum intelligere.» S. Cont. Gent., 1. 2,c. 75 «L'intellect actif, qui est la première et la plus noble puissance de Tâme, spiritualise les formes matérielles. » 1^ 2^ q. 84, a. 5.

(2) jVoyez la dissertation sur la Métaphysique de la géométrie; par M. Vincent- Augustin Fribault.

(') « Intelligere differt à sensu. » Opusc. 16.

(*) « Post quaestionem motam de differentia intellectus et sensus, inquirit secundum quid intellectus sit similis sensui et secundum quid ab eo différât. » Opusc. 16.

(^) « Les sens ne nous montrent des créatures que la surface, mais ils ne pénètrent pas dans les plus intimes profondeurs des choses. » 2» 2'*, q. 9, a. 1 .

base de toute ontologie légitime. Aussi, tous les efforts de la philosophie spiritualiste tendent-ils à arracher les âmes à l'empirisme. Ce succès, il faut en rapporter une partie de la gloire à l'Ange de l'école, et à ces penseurs éminents qui ont su, au sortir de l'énorme abaissement où étaient tombées les idées religieuses vers le commencement de ce siècle, abattre le matérialisme et faire rentrer dans la philosophie ces idées nobles, élevées, qui semblaient ensevelies à jamais.

S. Thomas ne négligeait aucune de nos facultés; il les regardait toutes aussi réelles, aussi incontestables les unes que les autres. Si le monde intérieur, entièrement distinct de l'objet , n'est , comme le prétend Hume, qu'une succession d'impressions et d'idées ; s'il n'est, comme le veut l'école Condillacienne , qu'une [collection de sensations et d'idées, que devient le prin- [iipe universel et nécessaire de causalité? Aucune expérience sensible ne donne l'idée de cause. Le S. Docteur a donc rendu service à la philosophie en s'appuyant sur les principes universels et nécessaires.

Ces principes sont un asile ouvert à la dignité de Fhomme et de la science (*) ; ils diffèrent radicalement des produits de l'imagination (^). Les principes contingents se réduisent aux choses senties, étroites et bornées; les conceptions rationnelles garantissent l'existence des

(') Aristot. de Anima, III, c. 3 ; Ethic. le. 6. « Antiqui enim philosophi laturales posuerunt quod intellectus non differt à sensu. » S. Gont. Gent.,, :, 3, c. 24.

('^) « Intelligere non potest esse actus corporis nec alicujus virtutis iorporeae. » 1. q. 50, a. 1. « Gum intellectus non sit actus alicujus or- ^•ani corporis. » Opusc. Il,, c. 127.

réalités intérieures. S. Thomas s'apercevait dans tout fait intellectuel , comme le sujet de ce fait, indépendamment des conséquences externes qu'on en peut déduire, c'est-à-dire que son entendement ne concevait pas les choses selon leur nature, mais selon sa propre nature. Il peut bien y avoir en nous la matière d'une pensée, d'une sensation, d'un jugement, d'un souvenir, d'un raisonnement ; mais certaines affections ne deviennent pour nous sensation ou désir qu'autant que nous les comprenions (^). Donc, outre les connaissances variables et contingentes, il y a une autre espèce de vérités qui ne résultent d'aucune donnée expérimentale, c'est-à-dire des principes qui apparaissent à la raison comme absolus, et nous révèlent des existences placées hors de nous (^). Cette distinction, écrite dans les profondeurs de la pensée humaine, ne se trouve ni dans la philosophie atomiste et corpusculaire de l'école ionienne , ni dans Hobbes et Gassendi (^). Tous les phénomènes qui se passent dans la conscience n'ont pas leur source dans l'organisation ; penser n'est

(') « Operatio cujuslibet rei est secundum modum substantiee ejus. Inielligere est operatio penitùs immaterialis. Unumquodque intelligitur in quantum à materiâ abstrahatur. Inteilectus non apprehendit res secundum modum earum , sed secundum modum suum. Res materiales, quae suntinfrà intellectum,simpliciori modo sunt in intellectu quamsint in seipsis.» 1, q. 90, a. 2.

(2) « Quicumque intelligit, hoc ipso quod intelligit, procedit aliquid intrà ipsum quod estconceptio rei intellectse, ex vi intellectivâ et ejus notitià procedens. » 1, p. 27, a. 1. « Necesse est sensibilia intelligibilibus suo modo assimilari, et sic ex similitudine sensibilium utrumque possu- • mus devenirein notitiam intelligibilium. » Opusc. II, c. 80.

(') a Quia tum ipse Democritus, quara alii antiqui naturales non ponebant intellectum differre à sensu. » 1. q. 84, a. 5.

pas calculer; et rintelligence est autre chose qu*une arithmétique.

A l'exemple d'Aristote, le S. Docteur analyse les sens et pénètre l'essence des choses. Ce procédé est fructueux pour la science (*). L'Ange de l'école ne se borne pas à enregistrer les faits qui lui apparaissent dans le monde intérieur et dans le monde physique; il ouvre devant les regards une autre vie et proclame l'immortalité de Tâme (^). Il savait que la conception de l'autre vie est aussi absolue que la conception de l'existence de Dieu , que celle de l'existence des objets externes, que celle de notre propre existence (^). Il avait l'idée de l'immortalité de l'âme, parce qu'il en trouvait déjà une image dans cette vie intérieure de la volonté, dans ce monde de déterminations libres et d'intentions vertueuses, où n'entre rien de grossier et de terrestre {^).

L'ancienne hypothèse de deux substances accolées pour former l'homme est vraie si l'on entend parler de deux ordres de phénomènes, dont lun dépasse

(') Reid se contenta de l'analyse des sens et changea la face de la philosophie anglaise.

('^) Arist. Ethic. X, c. 7. « Anima hominis immortali existente. » S. Cent. Gent., 1. 3 c. 48.

(^) « Homo autem per intellectum apprehendit esse simphciter. Consequitur ergô homo perpetuitatem secundum animam, qua esse simpliciteretsecundum omne tempus apprehendit. » S Cont. Gent., 1. 2, c. 79.

(*) « Quum verb voluntas sit potentia non utens organo, sicut intellectus, palàm est hujusmodi, secundum quod sunt actus voluntatis, in anima separatâ remanere. » S. Cont Gent., 1. 2, c. 81. « Propriura perfectivum hominis secundum animam, est aliquid incorruptibile. » Ib., c. 79.

l'autre de toute la distance de l'infini (*) ; c'est ainsi que l'établit l'Ange de l'école (^). Il ne représente pas grossièrement les choses. La conscience de l'individu naît et se forme ; elle est une résultante plus réelle que la cause qui la produit, et sans mesure commune avec elle, à peu près, pour me servir de l'expression d'un écrivain moderne, comme un concert n'existerait pas sans les tubes et les cordes sonores des exécutans, bien qu'il soit d'un tout autre ordre que les objets matériels qui servent à le réaliser.

S. Thomas s'élève aussi à la substance absolue, éternelle, immuable (^). Tous ses arguments qui établissent l'existence de Dieu par le mouvement C"), par la causalité (^), par la beauté, l'ordre, l'intelligence et la sagesse répandues dans l'univers (^), sont empruntés auStagyrite. Et sil'expérience la plus constante prouve

(') Voyez le ch. 57 du 2^^ livre de la Somme contre les Gentils : Opinipa de Platon sur Tunion de l'âme intellectuelle avec le corps.

(^) Ibid., ch, 71 : Tâme est unie immédiatement au corps.

{^) Arist. Metaphys. IV, c. 3, « lUud per se notum oportet esse, quo omnia alia cognoscuntur. Deus autem hujusmodi est. » S. Cont, Gent., I. 1, c. 10.

(*) « Aliquid semper incessabili motu movetur. Gum verô id quodmovetur et movet médium sit, est etiam aliquid quod non motum habet, quod aeternum substantia et actus est. » Metaphys. 12, c. 7. « Omne quod movetur, ab aliquo movetur, et in moventibus et raotis non est abire infinitum ; ergô oportet unire ad aliquod primum raovens immobile, quod est Deus, sive causa prima. » Opusc. XX, 1. 3, c. 2.

(5) « Omne quod est habet esse à se aut ab aliis. Sed constat quod habere à se non convenit nisi uni, scilicet primo seu principio, qui Deus est. » Arist. Metaphys.

('') Arist. Metaphys. 1. 12, c. 10; Analyt. post., Il, II.

tout au plus que les faits ont en général une cause unique , intentionnelle et substantielle , le saint Docteur en établit la nécessité (*). Mais la démonstration de l'Être suprême par la seule idée du vrai, du beau et du bien, est philosophique. L'idée d'un être parfait suppose son existence. En reconnaissant dans les êtres divers degrés de bonté, de beauté et de vérité, Saint Thomas conclue que les êtres sont d'autant meilleurs, plus beaux et plus vrais qu'ils s'approchent davantage de ce qui est la bonté, la beauté, la vérité au plus haut degré. C'est-à-dire que le beau, le vrai et le bien, ont une cause substantielle au-delà des limites de ce monde p). Si le saint Docteur n'insiste pas assez sur ces arguments, ce n'est pas que son esprit ne soit pas assez élevé pour aller du vrai, du bien et du beau à la conception de leur éternel auteur; il s'agit seulement de mettre ces preuves en lumière pour leur donner une autorité incontestable.

S. Thomas s'attache à faire ressortir le non-sens du matérialisme. 11 est le fait d'esprits étroits qui se noient dans leurs propres mots et s'arrêtent à l'écorce des choses. La raison et la moralité se produisent dans le monde par suite de l'existence d'un certain organisme ; mais, une fois produites, elles font oublier leur cause génératrice. La matière est la condition nécessaire de la pensée ; mais la pensée triomphe à son tour de la matière, la dompte, la méprise et lui survit.

(«) Ridiculum est autem etiam apud indoclos, ponere instrumenta moveri non ab aliquo principal! . » Opusc. II, c. 5

(2) Q» II, a. 3. Ces preuves ne se trouvent pas dans Aristote.

Le S. Docteur ne recule pas devant les formules élevées, qui seules, quand il s'agit des choses morales, renferment la vérité. Il reproduit les formes ou, si l'on veut, les lois universelles de nos jugements, c'est-àdire les catégories d'Aristote. Ce sont là les points de vue les plus généraux, les éléments les plus simples de la pensée, les termes auxquels peuvent se ramener tous les autres.

A l'aide de son énergie naturelle, l'esprit humain aperçoit des principes que Texpérience n'a point découverts et qu'aucune vicissitude ne peut atteindre (*). L'analyse s'y arrête comme à une loi primitive, objet spéciale de la raison Q. Le septicisme tombe dans un abîme d'exagérations, tout aussi extravagantes que celles du sensualisme. En vain il discute, il argumente ; puisqu'il cherche à prouver, il reconnaît donc une base sur laquelle reposent les preuves. L'esprit humain a des croyances naturelles, qui sont les ressorts de toute activité (^). Toute pensée, toute parole, est empreinte

(') Arist. Analyt. post., 1, 31; De Anima, II, VIII. Le Stagyrite n'a donc pas rejeté l'absolu du fond de sa philosophie. Platon s'est abandonné aux faits primitifs sans être démenti par Aristote. Voyez Essais de Philosophie, par M. Ch. de Rémusat, tom. 1, p. 248.

(2) Reid a entrepris la re^ie et le dénombrement des premiers principes de la raison humaine. Voyez l'Essai 6 de Reid, ch. 5 et 6. (Œuvres, tom. 5, ou la e^ leçon de M. Cousin, de 1819-1820, p. 212, et la critique de la liste des premiers principes de Reid, par M. Jouffroy.) CEuvr. compl. Préface, tom. 1, p. 65.

(^) « Exister pour l'esprit, c'est agir, c'est juger, c'est penser, et par conséquent c'est croire. Cours de l'hist, de la philosophie' (1 829), par M. V. Cousin, tom. 1, p. 314.

de foi ; plus on sait en général, plus la foi est vive, décidée, sûre d'elle-même.

Deux choses sont nécessaires en philosophie : un caractère moral dans les doctrines qu'elle professe, un caractère scientifique dans la manière dont elle les établit. S. Thomas élargit les termes de cette assertion et en détaille les conséquences. 11 s'accorde avec Aristote dans la manière de penser sur la nature de Fétre absolu (*), de son essence infinie (2), de son activité pure et indépendante, de sa souveraine félicité (^). C'est aux oeuvres de ce philosophe qu'il emprunte la définition de l'âme, comme le principe de la vie, la théorie de la connaissance et celle de la volonté, etc. Il définit, comme le Stagyrite, la cause finale des êtres {''), le temps (^), la matière (^), l'infini (^), les corps célestes (^), le mal (^), la justice (*^), les vrais et les faux plaisirs (**). L'origine de la société , la nécessité d'un pouvoir social , les divers formes de gouvernements, leurs avantages et leurs défauts, ne sont pas autrement décrits que dans Aristote. Mais la pensée chrétienne adoucit les rigueurs de l'esclavage et condamne sévèrement l'usure. Marchant sur les traces du Stagyrite, S. Thomas assimile aux nombres, les formes des choses et les définitions qui les énoncent (*^). Il trouve la vérité

{•) Arist. Phys. 8;Metaphys. 1. 14, c. 2, passim. (2)Metaphys., II, c. 7. (3) Politic. 7, 1. (*) Metaphys. 1, c. 14. (5) Physic. 4, c. 12. C^) De Gêner, et corrupt., 1. 1, c, 7. (') Metaphys. 11, c. 2. (^) De Gœlo, 1, c. 8. (^) Metaphys. 9, c. 10. {'") Ethic. 5, c. 1 et 5.

(* ') «Non in delectationibus corporalibus félicitas humana ponenda. » S. Cont. Gent.,1. 3, c. 27. Voyez Opusc, ch. 18 : Erreur de ceux qui mettent le, bonheur dans les créatures.

('2) Metaphys. 1. 8, c. 13,

dans l'entendement et y aperçoit les connaissances générales sur les choses qui résultent de la plus simple observation de la vie (*).

Le saint Docteur définit le syllogisme comme Aristote; il en apprécie Futilité dans l'enseignement et l'énergie dans la discussion et la controverse (^). Il n'ignore pas que « la forme de la pensée influe sur la pensée elle-même, et que la décomposition du raisonnement dans les trois termes essentiels qui le constituent, rend plus distincte et plus sûre la perception des rapports de convenance ou de disconvenance qui les unissent ou les séparent (^).))

S. Thomas ne cesse de répéter que l'empirisme est vrai en lui-même ; qu'il explique une partie de nos connaissances, mais qu'il est incomplet ; que les sens donnent le réveil à l'âme C^), mais qu'ils restent étrangers aux idées spirituelles (^). Delà dérive un admirable sentiment à la fois de raison et de vie, un système entier de principe et de lumière. Locke etCondillac ne purent jamais spéculer sur les notions fondamentales de la

(') Ibid. « Notre intelligence, par un retour sur elle-même, et se considérant dans ses facultés, dans ses perfections finies, se connaît et se comprend elle-même.» \, p. q. 27, a. 1. « Manifestum est enim quod homo solus universalia considérât, et habitudines rerum, et res immateriales quse solum intelligendo percipiuntur. » Opusc. II, c. 79.

(2) Analyt. post. 1, c. 22.

(3) Cours de l'hist. de la Philosophie (1829), par M. V. Cousin, tom. 1, p. 207.

(*) « Omnis cognitio à sensu incipit. » Opusc. XL.

(5) « Suprà intellectum nihil est, in quo ab aliquo aliquid exprimatur. » Opusc. XIV. Sur cette idée fondamentale roule toute la philosophie.

métaphysique que l'observation ne donne pas (*). Pour arriver à une philosophie parfaite, il faut que toutes nos facultés intellectuelles entrent en exercice. Elles se servent et se modifient mutuellement; elles se limitent et s'unissent. Dans leur action commune, elles se redressent et se complètent les unes les autres, c'està-dire qu'elles nous donnent en même temps un certain nombre d'idées liées entre elles et qui forment un tout (^). Quelque différentes, quelque nombreuses qu'on parvienne à les faire, elles appartiennent à un même être. Si donc la matière n'emploie ni la réflexion ni l'intelligence ni la volonté ('), il y a quelque chose qui se sert de la Volonté, de l'intelligence et de la réflexion, c'est l'âme C^). Elle est l'essence même et le tout de l'homme. Mais si tous les esprits ne sont pas assez étendus pour embrasser les facultés de l'âme dans leur harmonie, il n'y a donc que le bien qui soit également obligatoire pour tous.

S. Thomas descend à une grande profondeur dans l'analyse de la psychologie. Il considère isolément cha-

(') Voyez la doctrine de S. Thomas sur les idées, dans les soirées de Pétersbourg, par le comte Joseph de Maistre, tom. 1, p. 155.

(^) « Operationes pertinent addiversas potentias sensitivas et in uno intellectu adunantur. » S. Cont. Gent, 1. 2, c. 73. Voyez le développement de cette assertion dans le cours de Thist. de la Philos. , par M. V. Cousin (1829), tom. 2, p. 289, et dans les Essais de Philosophie, par M. Gh. de Rémusat, tom. 1, p. 7.

(') « Quod non cadit in intellectu non potest cadere in voluntate. » s. Cont. Gent., 1. c. 84. Voyez la philos, de MM. Cousin, Géruzez, etc.

(*) Voyez Oposc, II, ch. 88 : Gomment ces deux puissances sont unies dans la même âme. « In eâdem essentiâ animae conveniunt, » Opusc. II, c. 87, compendium theologiae.

cune des parties du tout, c'est-à-dire détache certaines qualités des objets divers où il les avait observées (*). Quant à cette puisssance de l'âme qu'Aristote a vue et dont le S. Docteur a donné le degré de Têtre, c'est-àdire la puissance nutritive et végétative Q), l'Ange de l'école lui attribue l'existence mais non pas la conscience (^). Et s'il parle d'une âme végétative, il ne s'ensuit pas qu'elle nourrisse, conserve et fasse croître le corps, car les mouvements de la nutrition ont leur priqcipe dans l'intérieur du corps et ne réfléchissent pas (^). Il n'y a pas d'autre âme que l'âme raisonnable (^).

Elle agit directement sur la matière [^) , scrute les phénomènes organiques et s'affirme elle-même Texactitude et la vérité de ses observations. Cette perception

(*) « L'être abstrait est dans rintelligence. » S. Gont. Gent., 1. 2, c. 75. « Undè vis intelligendi pendet à vi abstrahendi. » Cursus philosophiae, auctore Marino de Boylesve, S. J. p. 9.

(2) « Anima vegetabilis plus quam forma elementaris. » 1, q. 76, a. 1.

{•■') « Omne enim animatum aliquo modo movet se ipsura. Et talis est operatio animae vegetabilis. 1. q. 77, a. 8. « Operationes animse sensilivae sunt aliqualiter obedientes rationi, et ideô sunt aliqualiter rationales et humana?, in quantum scilicet obediunt rationi, ut patet per philosophum in 2 Ethic. Operationes ver6 quae sequuntur animam vegetabilem, vel etiam naturam elementaris corporis, non subjiciunt rationi, undè nuUo modo sunt rationales. » 3. q. 19, a. 2,

(^) « Organum autem non redit suprà se : undè non est reflexio in sensu. » Opusc. 14.

{^) « De se habet (anima) ut intelligatur. » Opusc. 14.

{^) « Et ideô oportet quod creatura corporalis à spirituali moveatur. » 1. q. 115, a. 1. «Proprium instrumentam virtutis motivae est spiritus, ut dicit Philosophus. » 1. q. 7G, a. 7 ad 1.

iiilerne , cette notion de conscience qui atteste nos opérations, n'existerait pas, si elle ignorait la c^iuse de cette connaissance (*). C'est là tout un système de philosophie. De sorte que la méthode expérimentale qui, appliquée à la seule partie variable, inconstante, multiple des objets, était trop grossière pour s'élever à la cause de toutes les causes, à la cause substantielle, à Dieu ('^), appuyée sur cette faculté qu'Aristote place dans la pensée même, et que S. Thomas appelle r intellect actif (^), c'est-à-dire fait de conscience, relève ce que le sensualisme avait renversé, et fournit à l'ontologie, c'est-à-dire à l'étude de nos connaissances objectives, une raison d'être.

De tout temps, la connaissance des choses générales a donné lieu aux idées , comme la connaissance des choses particulières donne lieu aux sensations. Avec l'observation interne, c'est-à-dire avec les faits sensibles, les faits volontaires et les faits rationnels, le saint Docteur est arrivé à des résultats dont l'importance égale la certitude. Le vrai est mis en rapport avec notre intelligence C"), le bon avec notre volonté(^).

(') 1. p. q. 27, a. 1. V. le cours de phil., par M. Géruzez, p. 17.

(2) « Ista opinio (eorum qui imaginationem transcendere non valent) ex hoc videtur procedere, quod elevari non potest intellectus ad intuendum alium modum causandi quara istum qui convenit materialibus rébus.» Opusc. XV. c. 9. Voyez le cours d'hist de la Philos, moderne, par M. V. Cousin (1816-1817), p. 351.

{^) Metaphys. 1. 12. Voyez Opusc. II, ch. 83 : Il est nécessaire de supposer un intellect actif.

(*) « Illud verum est de eo quod intellectus dicit. » S. Cont. Gent., 1. 1, c. 49. V, les principes de logique, par le B<*° de Reiffenberg, p. 191.

(^) « Voluntas habet pro objecto bonum secundum rationem boni. » S. Cont, Gent., 1. 2, c. 23,

L'un est l'être qui nous apparaît dans sa splendeur; l'autre plaît à l'appétit intellectuel et sollicite ses désirs. Le faux est opposé au vrai ; l'étude de Tun conduit à l'étude de l'autre. Entrant profondément dans la pensée d'Aristote, S. Thomas pose le principe de contradiction, contrepoids salutaire qui retient les systèmes sur la pente glissante de l'hypothèse (*), et déploie l'analyse qui divise et subdivise , la synthèse qui classe et ordonne.

Lorsqu'il vient à interroger la raison sur elle-même, à lui demander la cause de cette autorité qui la caractérise, il établit que ce n'est pas nous qui la constituons ; qu'elle est la même chez tous, en tant qu'elle se compose ou se sertdes mêmes facultés. En constatant, distinguant, appréciant toutes les vérités naturelles, elle doit retrancher les erreurs de l'esprit et les passions qui troublent la vue distincte de nous-mêmes. De là un mot qui a cours dans toutes les langues et qui est vrai partout, l'aveuglement des passions. Elles agissent directement sur les sens, comme la colère, par exemple, qui les trouble , les bouleverse et opère sur eux un effet que Ton peut comparer à l'ivresse (^).

(') « Détruisez le sensualisme, vous ôtez à l'idéalisme la contradiction qui réclaire. » Cours de l'hist. de la Philos. (1829) par M. V. Cousin, tom. 1, p, 166. « Omnia duplicia, unum conlrà unum.» Eccles. 42, 25.

('^) « Undè et passionibus animae, puta in ira, formale est quod ex parte affectionis, scilicet quod sit appetitus vindictai ; materiale autem quod pertinet ad motum cordis, puta quod sit ascensio sanguinis circà cor. » Opusc. XXXIV. M Non ergb propter hoc aliquis vindictam appétit, quia languis circà cor accendatur, scd ex hoc aliquis est ad iram dispositus; irascitur autem ex appetitu vindicte. » Opusc. XXXIV. Voyez les Passions, dans la Somme de S, Thomas, 1» 2««. c. 3,

Le S. Docteur définit, à l'exemple du Stagyrite, les passions (*), les classe (2), établit leur différence ('), leur bonté, leur malice {^), et les ramène à des dispositions antérieures qu'il nomme appétits. Il en reconnaît de trois sortes : l'appétit naturel, qui n'a pas conscience de soi ; l'appétit sensitif, qui a son mobile externe dans les choses sensibles, et qui est concupiscible ou irascible ; l'appétit intellectuel, dont l'objet n'est appréciable qu'à la pensée. Ils sont réductibles à l'amour (^).

Plus on observe les mouvements de la nature humaine, les mystères de ses élévations ou de ses chutes, de ses prospérités ou de ses désastres, plus on se confirme dans cette conviction, à savoir que les questions qui concernent la vie des peuples comme la vie des hommes, n'ont d'autre cause que l'amour. Il n'y a pas une perversion, une blessure, une ruine, qui aient une autre source que le désordre dans l'amour.

Pour dompter les passions, il faut que l'intelligence soit active par rapport à elles, c'est-à-dire qu'elle puisse agir avec force et dégager l'âme des ombres qui l'enveloppent dans les jours d'obscurité. Un esprit pur acquiert des connaissances explicites, claires, réfléchies. Penser et avoir conscience de la pensée est un fait indivisible. S. Thomassubstituaitdonc les croyances réelles aux connaissances verbales et attachait les vérités naturelles à la notion de l'intelligence Q). Un existant

f ) Q. 22. ('-') Q. 26. (') 1» 2»S q. 23, (*) Ibid., q. 24. [^) 1* 2", q. 25; q. 26. En ce qui concerne les passions, S . Thomas consulta Némésius.

(*) « Verbum cum re dicta per verbum con'^nientiam habet majo-

dont la raison est le phénomène, suppose un sujet de la pensée. Le S. Docteur donne à cette déduction la forme d'une démonstration géométrique (*). Il établit la certitude des vérités générales immédiatement évidentes (2)j par lesquelles l'entendement est conuïie constitué ou informé (^) ; et en dehors de l'expérience, des vérités absolues, sans lesquelles il n'y a pas de science réelle.

La certitude morale réside dans le témoignage C*) ; celle de l'ordre physique dans les sens (^). Si donc la classification et la coordination des catégories d Aristote laissent quelque chose à désirer, la classification et la coordination des facultés de l'âme par S. Thomas répond au développement progressif de l'intelligence. L'union des preuves de fait, de raison, d'expérience

rem in naturâ sua, quum cum dicente^ licet in dicente sit, in subjecto. » Opusc. XIV. V. le cours de Phil. de M. Géruzez, p. 43, etc.

(') « Ens subjecum philosophise primse. » Opusc. XLI, c. 3. « Intellectus verus in rerum quidditatibus percipiendis; in propositionibus per se notii^ in quibus prœdictum est in ratione subjectif et ex solâ terminorum perceptione cognoscitur attribum contineri in subjecto, vel ei esse contrarium. » 1, q. 82, a. II. Post. 1. 1, lect. 6 et 19.

(2) « Prima principia per se sunt evidentia, ac proin scientificè demonstrari nequeunt. Arist. Anal'yt. post. 1. IJ, 19, n" 8.

(^) « Sicut res naturalis non déficit abesse quod sibi competit secundum suam formam, ità veritas cognoscitiva non déficit in cognoscendo respectu illius rei cujus similitudine informatur. » 1. q. 16, a. 2, et de Veritate, l, a. 12.

(*) 2» 2^6, q. 10, a. 3. V. M. Charma, Rép. auxquest. de Phil., p. 42.

(^) « Sensus, circà sensibilia proprium, semper est verus. Sensibile proprium est quod ità sentitur uno sensu, ut non possit alio sensu sentiri ; et circà hsec sensus non potest errare : sicut visus cognoscitivus coloris, etc. De Anima, 1^.11, c. 23,

et de témoignage, porte avec elle un faisceau de lumière.

En étudiant l'homme, qui est seul en possession de l'intelligible (*), S. Thomas ne négligeait pas les causes ; il ne faisait pas abstraction du fond môme de notre nature, du sujet propre de toutes nos facultés qu'il s'agissait de reconnaître, parce qu'il est la cause de tous les actes dont ces facultés ne sont que la généralisation (^). Locke fait abstraction des causes quand il emprunte moins à la réilexion qu'à la sensation. Il fallait qu'il fût conséquent avec lui-même, car ni la généralisation de l'expérience sensible ne donne le principe de causalité, ni aucune expérience sensible, l'idée particulière de cause.

Le S. Docteur doit à Aristote ce qu'il dit des facultés de l'âme (^), c'est-à-dire de la sensibilité C^), de rintelligence Q, de la volonté et de son objet (^), de

(') Arist. Metaphys. lib. 12, 7; Des substances intellect., S. Gont. Gent., 1. 2.

C^') « Causatio alicujus causse et virtus ejus tante magis cognoscitur quantô plures et majores ejus effectus innotescunt. » S. Gont. Gent., 1. 3, 0. 49.

(^) Anima, id est quo vivimus, et sentimus, et intelligimus primo. » Arist. de Anima, 1. II, c. 111. « Accipienda est ergo prima defmitio animse, quam Aristoteles in II de Anima ponit, dicens, etc. . . Substantia enim est qu83 secundum rationem, etc. » Opusc. XVI,

(*) Arist. de Anima, 1. II, c. 3; S. Gont. Gent., 1. 2, c. 66.

(^) De Anima, III, c. 5 et 8; Metaphys. 1. 12, 7.

(6) « Voluntas in parte intellectivâ est, ut patet per philosophum. » (De Anima, III, c. 9.) « Bonum enim intellectum est objectum voluntatis, ut patet in tertio de Anima. » S. Gont. Gent,, 1. 3, c. 120»

l'indépendance de la puissance spirituelle (*), du principe de nos connaissances {^), de nos jugements primitifs, logiques en acte, ontologiques en puissance (^), de Finduction pour arriver aux premiers principes {'*), de l'imagination (^), de la mémoire (^), de Tamitié (J), de la recherche du bien (s), des progrès des lumières (^), et des bornes de l'esprit humain (^^). 11 pose les conditions essentielles de la science, c'est-à-dire les procédés intellectuels habiles à la produire, qui constituent ce

(') « Non enim inteilectus habet aliquod organum corporale, ut probatur in tertio de Aniinâ. » S. Gont. Gent.^ 1. 3, c. 120.

(') « L'homme, dit Aristote, ne peut rien apprendre qu'en vertu de ce qu'il sait déjà. » Metaphys. 1. 1, c. 7. Ailleurs il répète, «que toute doctrine et toute science rationnelle est fondée sur une connaissance antécédente , que le syllogisme et l'induction n'appuient leur marche

que sur ces sortes de nos connaissances; partant partout de principes posés comme nous. » Analyt. post. 1. 1, c. 1, de Demonstr.

(^) Metaphys., 1. IV, § III -VIII, etlib. XI § V ; Logic. Categ. XIIÎ ; Hermen., c. VII et VIII; Analyt. post., 1. I, c. III, Voyez aussi la critique de la raison pure, Logiq. transe, liv. II, sect. 1, et dans le l^'' vol., l'Essai IV, p. 337. Leibnitz, Meditationes de cognitione, veritate etideis.

(^) Analyt. sec. lib. II, c. XIX. Trad. de M. Barthelcmy-Saint-Hilaire, 2^ part. ch. V.

(*) S. Cont. Gent., passim. 1^) Ibid. (") P S"», q. 28, 1. (*) Ethic. VI, c. II.

C) « Illi qui sequuntur seraper inveniunt alia ab aliis quae à prioribus inventa sunt, sicut dicitur in secundo Metaphys. (c. I); Ethic. I. c. .7

C") « Les égarements de tous ceux qui ont voulu approfondir ce qui est impénétrable doivent nous apprendre à ne vouloir franchir les limites de notre nature. La vraie philosophie est de savoir s'arrêter où il faut, et de ne jamais marcher qu'avec un guide sur. » (Euvr. complètes de Voltaire, tom. 2b, p. 33. Philosophie générale. '

qu'on appelle l'observation de l'ânne par l'âme (*) et rannènent toutes les vérités naturelles sous les lois primordiales de la raison. Là est le centre, le terme et le point de départ de toute recherche scientifique.

S. Thomas distingue l'unité des lois sous la multiplicité des facultés dont l'exercice et le développement constituent la vie de l'âme ; il constate la variété des facultés ainsi que les actes qu'elles produisent, et s'approprie les idées d'Aristote avec une telle puissance, les traduit avec tant de force et de netteté, qu'elles semblent dans sa plume une seconde fois originales. Il établit aussi deux sortes de méthodes dialectiques, l'induction, c'est-à-dire le passage du particulierau général, et la déduction qui engendre la logique propre^ ment dite (^).

Le S. Docteur distingue les vérités contingentes des vérités nécessaires, dans Tordre métaphysique et dans l'ordre moral. L'intelligence n'est pas un reflet delà nature (^) ; la nature n'est pas un reflet de la pensée Ç").

(') « Homo enim per animam intelligit. » De Animâ^ 4^ c. 5; S. Cont. Gent, 1. 2, c, 73. V. le cours de Phil. par M. Géruzez, p. 44.

(-) Topic, liv. 1, ch. 12. Trad. de M. Barthelemy-Saint-Hilaire. De la Logique d'Aristote, 2® part., ch. VI. «L'induction n'est pas une méthode nouvelle ; ce n'est pas à Bacon qu'elle appartient; ce n'est pas même à Platon; c'est à l'esprit humain lui-même. Cours del'hist. de la Philos. (1829) par M. V. Cousin, tom. 1, p. 58.

(') « Intellectum esse sine materiâ. » Opusc. 41. c. 4. S. Cont. Gent., 1. I, c. 43; lib. 2, c. 40. Aristote accuse Anaxagore de n'avoir fait aucun usage raisonnable de la cause intelligente. Metaphys. 1. I, c. 18.

(*) Voyez Opusc. 31 ; De la nature de la matière. Kant, à Texemple d'Aristote, applique les lois intellectuelles à la nature.

C'est-à-dire que les lois de l'esprit humain, prises en elles-mêmes, sont séparées d'avec ces mêmes lois applifjuées à la nature. En d'autres termes, l'homme a la faculté de dépasser par son intuition le champ de la connaissance expérimentale. Cette antithèse laisse une trace ineffaçable dans les œuvres d'Aristote et de saint Thomas, comme plus tard dans la philosophie de Kant. L'intelligence ne se réalise en acte que moyennant un objet qu'elle suppose et qui est pensé, compris, connu (^). Le S. Docteur n'agrandit donc pas, comme le philosophe de Kœnisgberg, Fabuiie qui sépare notre esprit de l'essence des choses (^). Il repousse toutes les opinions extrêmes, mais ne détruit pas ce qu'elles peuvent contenir de vérité. Otezla sensation, l'homme ne saurait pas qu'il y a quelque chose en dehorsde lui; sans la faculté de nous connaître nous-mêmes, et de nous maintenir par-là dans un rapport constant avec l'intelligence absolue (^), nous ne pourrions pas suivre les lois dans leurs conséquences et les rapporter à leur premier et dernier principe. Les faits déclarent, comme la raison, que le métaphysicien est avant le moraliste,

(') « Invenitur aliquod objectum sensus in rerum naturà. S. Cont, Gent., 1. i, c. 20. Les sens, c'est le subjectif; les organes sont objectifs.

('-) « Dès l'introduction de la critique de la raison pure, à peine Kant a-t-il constaté en nous une faculté de connaître capable de produire les connaissances que nous venons d'énumérer; dès ce premier pas il se hâte de nous avertir que tout cela se passe dans l'esprit^ dans la raison, dans le sujet; qu'il faut bien se garder d'y voir une réalité objective. » Philos, de Kant, par M. V. Cousin.

(^) « Est etiam intclligibilis et ipse, et intelligibilia cuncta. » De Anima, III, c. 4. Voyez ce que S. Thomas dit del'csprit et des idées, S. Cont. Cent., 1. 2, c. 40. Ibid., c. 57.

et le moraliste avant les historiens. Ainsi, le développcnfientdcs diverses parties de la philosophie suit le même ordre qui les lie dans la vérité des choses. S. Thomas s'appuie de cette autorité et croit, comme Aristote, que la science et Tintelligence sont éternellement vraies, qu'il n'y rien de supérieur à la science que l'entendement lui-même (*). Ce sentiment élevé, ce souffle généreux, tout cela doit inspirer à laphilosophie moderne le plus grand respect, la plus vive sympathie.

Mais si l'intelligence n'a rien de commun avec la substance étendue et avec la figure, c'est-à-dire avec les principes contingents, la vérité est très naturelle à l'organe de l'intellect. La grâce elle-même, la venue de ces soudaines illuminations, de ces mouvements secrets, de ces impressions immédiates, qui surprennent notre esprit et notre cœur, n'est pas contre la nature, ou n'ayant aucun rapport secret, intime avec la nature de l'homme f). Nous n'assistons pas, il est vrai, à un

(') Analyt. sec. liv. II, ch. XIX. Traduct. de M. Barthelemy-Saint- Hilaire, 2^ part. ch. V.

C"^) Si Dieu agissait toujours, dit Nicole d'une manière miraculeuse, on serait forcé de le reconnaître en tout, et cette évidence ne serait conforme ni à sa justice, ni à sa miséricorde C'est pourquoi il ne donne

ordinairement ses plus grandes grâces que par une suite de moyens tout

humains et tout ordinaires , et c'est sur cet ordre de la grâce et sur

cette suite de moyens que sont établies toutes les règles et tous les avis spirituels que les saints inspirés de Dieu ont donnés à ceux qu'ils ont conduits dans ses voies C'est pourquoi ils nous prescrivent des pratiques

comme pourraient le faire des philosophes. Us veulent que nons tenions toujours notre esprit occupé de pensées saintes ; que nous nous appliquions sans cesse à la lecture, à la méditation de la parole de Dieu, etc. Ce n'est pas qu'ils sussent parfaitement que Dieu nous peut donner ses grandes grâces sans nous faire passer par ces exercices ; mais ils savaient en même temps

ordre mystérieux, comme nous assistons par la science à l'ordre de la nature; le plus sage est donc de dire avec FApôtre devant un mystère de la pensée divine : ô profondeur, ô altitudo; mais cette profondeur, c'est do la sagesse, car l'Apôtre ne dit pas seulement profondeur, il dit profondeur de la science. Ce n'est donc pas quelque chose qui implique contradiction.

Dans l'ordre moral, S. Thomas distingue l'amour de concupiscence et l'amour d'amitié ou de bienveillance (*). Il signale les causes de l'amour et ses effets, les éclaire l'un par l'autre (^), et ne confond jamais les erreurs de l'esprit et les vices des hommes. La loi de la vérité nous oblige de la répandre (^); celle du devoir d'aborder franchement et courageusement les passions mauvaises, de les combattre avec un glaive de feu et de les vaincre C^). En plaçant la science morale sur sa base, c'est-à-dire sur la connaissance du devoir en tant que devoir (^), le S. Docteur considère aussi

qucl'ordrccommiinde la Providence est de ne nous les accorder qu'en suite de ces exercices et par ces exercices. » Essais de Morale^ 3° vol. Voyez aussi Mallebranche, dans les Méditations chrétiennes; la magnifique argumentation de S. Thomas sur ce sujet; la raison philosophique et la raison catholique, par le T. R.P. Ventura, p. 294,

(') Q. 28. (- Q. 27 ; q. 28. V. M. Damiron, morale, p. 296, etc. .

(') « Quis ignorât cum quanta veritatis ignorantiâ, homo in hanc vitam veniat, ut si vivere dimittatur ut velit, in omnia vel in multa facinorum et flagitiorum gênera perveniat? » Opusc. De Erudit. Princ, 1. 5, c. 1.

(*) Seneca ; Recte putandus est fortior qui cupiditates quam qui hostes vicerit. » Ib , 1. 3, c, 10.

V (*) V, S. p. 1, q. 18, art. à. V, M. Damiron, Morale du devoir^ p. 296.

nos facultés intellectuelles sous tous leurs aspects et pénètre dans le cœur de chaque système. Le pouvoir de comprendre se produisant sous plusieurs formes, il y a la double question d'un être, l'une qui demeure dans la science du subjectif (*), l'autre qui passe dans son objet, c'est-à-dire qui conclue de la pensée à des existences réelles, en d'autres termes à l'ontologie (^).

S. Thomas explique, comme Albert-le-Grand, les questions psychologiques par la pensée qui se replie sur elle-même, et qui se plonge jusque dans l'intîni (^). Si nous étions capables de remonter plus haut, dit M. Royer-Côllard, nous saurions tout. La vraie grandeur vient de la pensée C") ; toute fécondité lui appartient. L'idéal de l'homme est ce qu'il est en puissance de devenir; maissi penser fournit une base large à l'esprit humain, aimer, prier de tous ses vœux et de toutes ses espérances, de toutes les forces de son cœur, être porté au bien et y aspirer, est une chose plus excellente encore, et qui est plus près de l'œuvre et de la vertu. Prier et penser, au surplus, loin de se repousser,

(') « Actio autem animée non est ab extra. )> Opusc. 14. « In ipsâ anima formatur, et non extra, idée erit in aninnâ ut in subjecto. » Ib.

(') Cum objectum sit extra in suâ naturâ. » Ib.

(^) Voyez Albert, Summa de Creaturis, de Anima, 1. 1, c. 2. » Intellectus noster intelligendo aliquid in inâuitum extenditur. » S. Cont. Gent., I. 1, c. 43. L'entendement est donc la région des vérités éternelles. Cette idée de Platon subsiste sous des noms différents dans la philosophie moderne.

(*) Sous le nom de pensée, il faut comprendre tout ce qui est tellement en nous que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes et en avons une connaissance intérieure. » Essais de Philosophie, par M, Ch. de Rémusat, tom. t, p. 113.

s'appellent; dans l'idéal, ils en sont deux éléments invariablement unis entre eux. Ainsi la vie de Dieu n'est pas plus de penser sans aimer que d'aimer sans penser, elle est d'aimer et de penser dans la plus pure harmonie ; et le S. Docteur cultive en même proportion et l'esprit et le cœur (*).

Il achève l'étude des facultés intellectuelles par celle des existences réelles externes. Et si nous communiquons avec la nature par un certain milieu, les phénomènes qui se passent en elle, à l'occasion du monde et des organes, n'ont avec ceux-ci aucun rapport d'essence et d'identité. Il n'y a ou il ne paraît d'unité et d'identité et à plus forte raison d'intelligence, d'affection et de liberté ou d'activité que dans le monde de la pensée.

Le saint Docteur ne juge donc pas des idées de l'entendement d'après les fantômes de limagination ; l'existence personnelle, l'être que nous sommes, ne tombe pas sous les yeux de la conscience et de la mémoire ; il n'y tombe que les opérations par lesquelles cet être se manifeste. L'intelligence, c'est-à-dire l'activité que S. Thomas a définie, puise à la source de toute lumière , élabore et combine les perceptions reçues, les élève à l'état de notions et combine les notions elles-mêmes (^). Ces notions sont indépendantes de l'idée que nous en possédons.

(') Voyez Opusc. 19, ch. 11 : Est-il permis à un religieux d'instruire?

(^) « Intellectus non decipitur in cognoscendo quod quid est.» S. Gont., Gent.,1. 1; c. 61 « Intellectus agens nihil aliud est, nisi participatio intellectualis luminis, quod anima humana habet k fonte totius luminis.

S. Tliomas donne une définition magnifique de la vérité. Elle est, dit-il, une équation entre l'affirmation et son objet (*). On ne trouve ni chez Platon ni chez Aristote une si profonde analyse de la vérité. Le saint Docteur a soin de nous avertir qu'il ne s'agit d'équation qu'entre ce qu'on dit de la chose et ce qui est dans la chose ; mais qu'à l'égard de l'opération spirituelle qui affirme, elle n'admet aucune équation, parce qu'elle est au-dessus de tout et ne ressemble à rien , de manière qu'il ne peut y avoir aucun rapport, aucune analogie , aucune équation entre la chose comprise et l'opération qui comprend (2). Il n'est donc pas nécessaire que les idées ressemblent aux objets p). Dans cette conformité qui s'appelle vérité, le S. Docteur considère quatre choses, la chose telle qu'elle est conçue ou telle qu'elle est objectivement dans l'intellect, l'intellect qui le conçoit et l'acte de l'intellection qui est subjectivement dans l'intellect avant d'être dans sa nature. Il observe que la vérité se trouve dans la chose telle qu'elle est conçue ou telle qu'elle est

nempè Deo. » 1 , p. q. 79, a. 4. M, Auguste Comte regarde comme une pure illusion la contemplation de l'esprit par lui-même. Voyez le Cours de philosophie positive, l'"® leçon, tom. !«•■.

(•) «Veritas est adœqaatio rei ad intellectum. » Opusc. 47, c. 4, tr. 9.

('^) « Undè in hoc consistit veritas, quod res apprehenditur ab intellectu sicut est in rerum naturâ,.... quando intellectus intelligit rem sic esse sicut est in rerum naturâ, vel non esse sicut non est, talis conformités dicitur veritas. » Ibid. « Veritas, quae est conformitas utriusque, scilicet rei, ut intellecta est, et rei in suâ naturâ. » Opusc. 47, c. 5, tract. 9.

(') « Ubi nota, quod sicut dictum est veritas est relatio rationis, entia autem rationis nusquam sunt subjective, nisi largo modo intelligatur, secundum illud cui ratio attribuitur talem respectum rationis, habet ergo veritas esse objective, » Ibid.

objectivement dans l'intellect avant d'être dans l'intellect; ou dans l'acte de l'intellection ou dans la chose telle qu'elle est dans sa nature (*).

Le spiritualisme n'a donc pas été sans éclat au moyen-âge (^) ; les mots sacrés qui semblaient bannis vers le commencement de ce siècle , étaient alors en honneur. Les caractères actuels des connaissances humaines dans l'intelligence développée se trouvent dans la philosophie du S. Docteur. Il rappelle les intelligences à un ensemble de principes, qui sont comme le nerf de la raison (^) ; il réfute Empédocle et Averrhoès par Aristote (^), se place à un point de vue élevé, d'où il peut apercevoir d'un coup-d'œil les opinions évidemment fausses qu'il faut abandonnera jamais et chasser de la discussion, et éclaircit le mystère de la communication des esprits avec les corps (^). De là les arguments de S. Thomas sur l'entité qui se retrouve dans

(') « In tali conformitate quae veritas dicitur, est considerare quatuor, scilicet rem ut est intellecta; seu ut est in intellectu objective, et ipsum intellectum, etc. » Opusc. 47, c. 4 et 5, tract. 9.

(^) M. Ernest Renan regarde le moyen-âge comme une admirable source de poésie. De Tinfluence spiritualiste de M. V. Cousin à propos de ses souvenirs, par M. Ernest Renan, de l'Institut.

(') Opusc. 16. Uesprit est donc la plus élevée des forces à nous connues.

(*) De anima, 1, c. 5. « Hoc autem induxit (Aristoteles) ad excludendum opinionem Empedoclis et aliorum antiquorum, qui posuerunt quod cognoscens est de naturà cogniti. » Opusc. 16.

(^) « D'où vient l'extravagance de nier le monde extérieur? D'abord, de la prétention de tout expliquer, poussée jusqu'à la fureur ; ensuite de la prétention de tout expliquer avec un seul principe : enfin, de l'adoption de la conscience pour principe unique. » Cours d'hist, de la Philos, moderne fl 8 16-1 3 17), par M. V. Cousin, p. 11.

ridée comme dans l'objet qu'elle représente, c'est-àdire qu^elle rend présente dans la conscience, sur cette réalité que lobjet communique à l'idée, sur la réalité éminente ou formelle, sur la réalité objective, qui est d'autant plus grande dans l'idée qu'il y a plus de généralité dans l'objet (*).

Ce qui s'observe en nous, et ce qui est observé hors de nous, ne sont pas une seule et même chose. Toutes les pages des œuvres philosophiques du S. Docteur mettent en lumière l'extériorité d'un monde distinct de nous-mêmes et de nos pensées (^). Il arrive donc à ridée de sa propre existence , à la connaissance de l'âme , résultant de l'explication du principe des substances, et voit en Dieu l'idée archétype de la création ('). En recherchant la valeur des notions, S. Thomas s'accorde avec les plus grands, les plus nobles, les

(') Cette théorie est aussi celle de Descartes. S. Thomas ne refuse jamais d'une manière absolue toute existence au genre. Aristote lui-même, bien que disposé à ne reconnaître en général d'existence substantielle qu'à l'individu, ne le fait pas. On lit dans le livre III, ch. 1, de sa Métaphysique ; « Le genre est plutôt la substance que les espèces et l'universel que le particulier. » — « Nous avons vu que ni l'universel ni le genre n'étaient des substances. » — « Il est donc évident que la matière est une substance. »

(-) « Aliud enim est hoc à quo accipitur species, scilicet res ipsa , et aliud ad quod terminatur actio intellectus, scilicet similitude rei formatae ab intellectu. » Opusc. 14. « Impossibile est intellectum facere rem extra, à quâspeciem trahit. » Ibid.

{') « Per sigillationem divini luminis, in nobis orania demonstrantur. » 1* q. 84, a. 5. « Quaelibet mens quidquid per certitudinem cognoscit in his principibus intuetur, secundum quae de omnibus judicatur. » S. Cent. Gent. ,1. 3, c. 47. » La doctrine des idées, dit Euler, est de la dernière importance pour approfondir la source des connaissances. » Lettre 30.

plus vertueux génies. Quelle que soit d'ailleurs l'origine des idées, elles sont inséparables de l'esprit humain (*), c'est-à-dire accessibles au pâtre comme à Bossuet. c( J'irai plus loin, s'écrie M. de Rémusat, et je dirai que dès que Ton a ces notions (et on les a dès-là qu'on est homme), que dès qu'on les conçoit (et on peut les concevoir dès qu'on les a) , comme on les voit ou les suppose sans cesse réalisées dans le fini, on est capable de les concevoir dans l'infini , c'est-à-dire absolues ; ainsi on s'élève à l'idée de l'existence du bien , de la cause suprême. Cette idée est possible, et non-seulement possible, mais il ne l'est pas qu'elle manque de s'introduire dans l'esprit. Il est plus difficile de se figurer l'homme dépouillé de cette idée que privé de de tel ou tel de ses sens. L'existence de cette idée et, en général, des notions nécessaires est aussi irréfragable pour le moins, que le mieux prouvé des phénomènes dont s'occupe la physique (^).

Mais nous ne jouissons pas d'une vision directe de notre archétype infini, de notre modèle idéal (^); S. Thomas contemple donc, comme S. Augustin, le vrai dans son principe éternel C"). Les idées d'unité.

(') « Intelligimus enim res universaliter et immaterialiter. Modus autem intelligendi speciebus intelligibilibus^ quibus intelligimus , necesse est , quod respondeat. » Opusc. II, c. 83.

(2) Essais de philosophie, tom. I, p. 79.

(') « Il faut en prendre son parti : jamais l'homme ne pourra comprendre la substance infinie.» Du Vrai, du Beau et du Bien, par M. Y, Cousin, p. 101. « Distinguitur quod est notum per se simpliciter et quod qui ad nos. » S. Cont. Gent, 1. 1, c. 11.

(*) «Hune sensum confirmant verba Augustini (Sollil. 1, 8).» S. Cont. Gent.,l. 3, c. 47.

d'infini, de nécessaire, de beau, de juste, de saint, etc., qui distinguent la philosophie platonicienne , que le chef de l'académie avait si bien discernées et arrachées à la sensation, mais sans les compter ni les énumérer toutes, le S. Docteur les a, comme Aristote , étudiées séparément , successivement épuisées, et réduites à leurs éléments les plus simples. Il serait môme permis de dire que les idées qui sont la clé de voûte de l'édifice académicien (*), touchent de près aux formes péripatéticiennes. Qui ne sait, en effet , que ces deux sortes d'idées se corrigent réciproquement (2). L'tcTsà, dans ces dialogues, oii elle est magnifiquement célébrée, prend souvent le nom d'EiJ'oa ; elle devient forma en se traduisant en latin (^). L'Er/os est donc la condition de toute connaissance régulière , c'est-à-dire que c'est avec nous-mêmes et les facultés dont nous sommes doués que nous rentrons dans les limites de l'humanité et de la nature (^).

(♦) « Posuit autem Plato formas rerum per se subsistereà materiâ seperatas, quas ideas vocabat. » 1. q. 84, a. 5.

(2) « Lorsque je dis que quelque idée est née avec nous ou qu'elle est naturellement empreinte en nos âmes. . . ., j'entends seulement que nous avons en nous-mêmes la faculté de la produire. » Descartes, Réponses aux troisièmes objections, tom. i, p. 492.

(^) « Idea grsecè, latine forma dicitur. Forma autem alicujus rei prœter ipsam existens , ad duo esse potest, vel ut sit exemplar ejus, cujus dicitur forma; vel ut sit principium cognitionis ipsius, secundum quod forma cognoscibilium dicuntur esse in cognoscente. » 1. q. 15, a. 1.

(^) « Intellectus est potens operari per seipsum. » S. Gont» Gent., 1. 1, c. 74. «Si la vérité n'était pas en nous, à quoi reconnaîtrions-nous la vérité hors de nous? Nouvelle démonstration évangélique, par le P. Deschamps, p. 119.

Il y a plus : nous ne pouvons nous faire aucune idée ]ii (le la cause première ni de la substance infinie , si nous n'avons pas une idée de ce que c'est qu'une cause et une substance; et cette idée^ rien ne peut d'abord nous la donner que l'esprit liumain. C'est dans le sentiment de notre activité volontaire et libre que nous puisons les notions de su])stance et de cause. Passez en revue toutes les sciences, dirai-je avec un philosophe moderne , et cherchez s'il en est une qui se compose entièrement de données sensibles, ou qui doive à celles qu'elle contient toute sa solidité, s il en est une qui n'ajoute pas à ce qui se voit, ce qui se comprend. L'étude de la nature humaine est donc la base de toute connaissance (^) ; elle intéresse les générations qui se contentent d'histoire sans vues philosophiques, comme celles qui demandent la vigueur , la vivacité , le mouvement. On ne peut pas rejeter les idées nécessaires , ni le droit de penser à ces idées.

S. Thomas est d'accord avec Platon , quand celui-ci établit avec force et développement l'existence des vérités immédiatement révélées par la raison (^) ; mais s'il y a. dans le S. Docteur, l'empreinte du chef de l'A-

(') «Prima est considcratio de creaturis, et ultinia do Dec.» S. Coût. Cent., M, c. '♦. V. Cf. in lib. Bœtii de Trinitate.

(-) «Leibnitz accorde une contiance absolue aux notions nécessaires qui ne procèdent d'aucun antécédent logique. C'est la connaissance résultant des faits primitifs que Jacobi a célébrée sous le nom d'intuition de la raison. Les notions à priori de Kant sont aussi des principes antérieurs à toute déduction. Schelling a également admis un savoir immédiat, indépendant de toutes les vérités dérivées. Hegel ne le niepas^ quoiqu'il ne voie dans ce savoir primitif que le début, et pour ainsi dire le crépuscule de la science.» Essais de Philosophie, par M. de Rémusat, tom. I, page 248.

cadémie, les idées d'Arislote s'épanouissent dans la définition des substances séparées (*) , dans la cause des vertus et des vices qui intéressent la société (^) , dans la division des vertus en intellectuelles et morales (^). Entre la philosophie du Stai>yrite et celle de TAnge de l'école, il y a donc des rapports nonibreux , non pas seulement juxtà-posés , mais unis pour former un tout rationnel et systématique. On voit dans S. Thomas, comme dans Aristote , la même marche , la même forme de discussion critique , la même manière d'exposer les questions, de les développer, de les résoudre. La théorie du S. Docteur est donc celle du Stagyrite ; c'est souvent même de TAristote pur; mais S. Thomas y ajoute son mode d'exposition , son grand art de distinguer et de diviser, et cette raison sévère qui n'admet rien qu'après l'avoir discuté. Il sait déjà , et semble dire qu'un vrai philosophe ne suit en réalité qu'un maître , l'évidence (^). S'il admet dans la science humaine une autre autorité que celle de la raison, c'est qu'il y arrive par la raison, de telle sorte que c'est toujours la raison qui gouverne cette science et la domine. Ce serait donc trahir un singuHer oubli des conditions et de la nature même de la philosophie que de s'élever contre l'envahissement de la raison dans l'étude de l'esprit humain; car il n'y a pas une autre philosophie que

(') Metaphys. 12. G. 8; Opusc. 15.

(■-) «Virilités publica; et vitia non suut nobis à naturâ, sedex assuetudine^utprobat philosophas.» (Ethic. 11, c. 1.) S.CoiU. Cent., 1. 3.,c. 8o,

(•') Ethic. 1., c. 15. Y. i^ 2»^ q, 61, art. 3.

(*) Revue des cours publics, 3 Août 1856, p, 69. Les facultés d»^ l'aiiu', selon S. ThoniaS; par M. Ch. Lévèque.

celle qui consiste à prendre la raison et la raison seule pour guide (*).

Après avoir vu S. Thomas appliquant son travail et son savoir à consolider simplement l'édifice philosophique construit par Platon et par Aristote et en fortifier les bases , il importe de connaître celles qu'il y a ajoutées. Le plus beau titre de gloire du S. Docteur et son caractère le plus saillant , c'est d'établir deux ordres de pensées distinctes , de les faire rayonner de la plus splendide lumière (^). S. Thomas en concluait l'alliance de la science et de la foi que S. Justin avait scellée de son sang, que S. Augustin avait accueillie (^), et que l'Église appelle de tous ses vœux C)- C^tte dé-

{') «La raison nous semble enseigner beaucoup plus de choses que les rationalistes ne le prétendent, et nous croyons la nature humaine douée par le créateur de prérogatives beaucoup plus élevées que celles dont ils la gratifient.» h' Univers, 6 Février 1858. «L'Église, dans ses plus illustres représentans , n'a jamais contesté à la raison naturelle son pouvoir et ses droits. De tout temps elle a reconnu que la saine raison , même sans le concours de la révélation, peut connaître avec une entière certitude les vérités de son ordre et de sa sphère , je veux dire de l'ordre et de la sphère naturels, et la grande philosophie veut même que l'on considère ces vérités comme des préambules nécessaires de la foi.» Études morales sur le temps présent, par E. Caro , Prof, à la faculté de Douai , p. XXXI.

(2) Si Rousseau ne put accorder la raison avec la foi, comme Locke et comme Kant , c'est qu'il n'avait pas le bon sens du premier , ni la profondeur du second. .T. J. Rousseau , par M. Lerminier.

Q) « Il y a deux ordres de vérités : les unes de foi , reçues et admises d'autorité; les autres de raison, vues et aperçues par elle, au sein de la méditation et de la réflexion : Distribuitiir inter auctoritatem etrationem.» s. Augustinus.

(*) «Sic enim creditur et docetur quod est humanse salutis caput, non aliam esse philosophiam, idest sapientiœ studium, et aliam religionem.» s. Augustinus.

luction subsiste indépendamment de cet esprit incrclule et sceptique que le XIX'"' siècle prend quelquebis pour le triomphe de la raison(*). Mais le domaine le la spéculation , si vaste qu'il soit, a des limites, aulelà desquelles les plus grands esprits s'égarent dans ni monde d'hypothèses et de chimères. Une philo- ;ophie qui ne se rasseoit donc pas dans l'ordre légitime, le peut s'accorder avec l'esprit général d'aucune îpoque.

Le sens commun contient tous les élémens de la •aison ; le principe de cette lumière qui nous éclaire , î'est Dieu ; mais nous ne le savons qu'en vertu de la acuité de connaître (^). Que n'arrivons-nous donc au rapprochement de toutes les vérités , à l'unanimité de outes les certitudes {^) ! Si l'unité était établie dans es sciences, « alors se formerait entre tous les ordres le la pensée cette harmonie idéale, ce concert sublime, 'êve des plus beaux génies, tendance spontanée des »rands siècles, ambition suprême de l'esprit humain. Uors Dieu apparaîtrait plus visible dans la magnifique mité de son œuvre ; on verrait toutes les routes du >énie de l'histoire monter jusqu'à son auteur f").»

L'Ange de l'école refusait de se laisser éblouir par

(■) Essais de Philosophie, par M. Ch. de Rémusat, tom. 1, p. 180.

(-) ))Per lumen naturale intellectus redditur certus de his quae luwiine llo cognoscit.« S. Cont. Gent, 1. 3. c. 154. «Deus rationis enim princidum.» Opusc. 17 , 1. 9.

(^) «De his quse supernaturali lumine apprehendit certitudinem habet iciit de his quse lumine naturali cognoscit» S. Cont. Gentj 1. 3., c. 154.

(*) Le P. Gratry et l'avenir delà Philosophie chrétienne^ par le Vicomte le Meaux, dans le Correspondant. V. Pompée^ par Corneille^ v. 115 et s,

une seule face des choses , si brillante qu'elle fût ; il observait les détails sans perdre de vue l'ensemble (*), et ne s'engageait dans aucun chemin sans l'avoir mesuré tout entier , sans avoir bien reconnu son point de départ, sa portée, son issue Q. Cette impartialité supérieure préside toujours aux méditations de S. Thomas; elle se fonde sur la légitimité des moyens de connaître. Par les sens , la nature extérieure s'introduit et se réfléchit dans la conscience. L'esprit , c'est-à-dire la substance qui pense, connaît parce qu'il est doué de la vertu de comprendre ou d'entendre (^) ; et, s'il est impossible à l'intelligence de supposer le développement des applications avant celui des principes, la première condition de la psychologie est qu'elle reproduise tous les faits de conscience {^), sans quoi les lacunes des prémisses psychologiques se retrouveront dans les conclusions ontologiques , et plus tard dans les vues historiques. 11 en est ainsi dans la morale et dans l'histoire de la philosophie. Le principe de nos actions , dit

(') On ne peut donc point pas passer par-dessus la scolastiquo, quand il s'agit de méthode et de synthèse.

(2) «Quamdiu erg5 intellectus ratiocinando discurrit^ hue illucque jactatur, necdum formatio perfecta est, nisi quando ipsam rationem rei perfectee conceperit.» Opusc. 13.

(^) «Ex hoc autem quod substantia aliqua est intellectualisa compreliensivaest.» S. Cont. Gent., 1. 2., c. 98. Dans la question des rapports de la foi et de la raison ^ le P. Guéranger «montre le peu de sympathie que lui inspire le système qui refuse toute valeur à la raison humaine , jusqu'à ce que la foi Tait éclairée, et confond ainsi l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel.» L'Univers, 30 Janvier 1858.

(■') «Anima dclcrminatur per suas partes sensitivo, et inlellec-

tivo et quod haec omnia contingit in uno et codem invenire , sicut

in homine.» Opusc. 16.

S. Thomas, est la raison; mais il faut à celle-ci Ir concours des facultés de rame(*)-

Ce n'est donc pas uniquement par l'intelligence que nous pénétrons dans la partie supérieure à nos connaissances expérimentales et à nos déductions logiques ; à côté des principes suprêmes que possède la raison, qu'elle applique avec force, mais auxquels cependant elle ne parvient pas à tout soumettre, parce qu'ils semblent échapper à la science , il y a la volonté (^), la sensibilité, lapensée(^), et mille mouvements de notre âme, qui ne se laissent pas aisément mesurer au calcul philosophique. « C'est Descartes qui jeta la philosophie moderne dans une direction sceptique, en attribuant à laconscience l'autorité suprême. L'impulsion une fois donnée par la main puissante de Descartes, tout fut entraîné et suivi sans retour ; l'unité systématique devint la chimère universelle, et la conscience fut mise en possession de créer le monde avec la raison pour seul instrument C"). »

La physique dont se sert Aristote pour arriver à F existence de Dieu par le mouvement, le S. Docteur l'adopte, mais non sans restriction aucune. Il voit non-seulement la cause première partout et toujours présente , mais

(') 1» 2^ q. 54. , 2. V. le Traité de rame, par Albert.

(2) « De his quse ad partem intellectivam pertinent, puta iiiteliectus et voluntas. » Opusc. 16. Y. les Opuscul. psych. d' Aristote.

(') « Ratione autem quod alterae sint (potentiae animae) ad invicem manifestum est. Sensitivo enira alterum esse et opinativè manifestum est. » Opusc. 16.

(*) Cours d'histoire delà Philosophie moderne (1816-4817), par M. V. Cousin, p. 11 . V. les Essais de Philos., par M. de Rémusat.

aussi la justice et Famour. C'estce que ne nous apprend pas le Stagyrite; le Dieu qu'il nous révèle peut bien être celui du géomètre et du physicien, c'est-à-dire la conception de l'être infini, mais il n'est pas celui du philosophe chrétien (*).

Les lacunes et les erreurs d'une pensée qui se pense elle-même éternellement, autour de laquelle gravitent le ciel et la terre, se trahissent sans peine dans Aristote (^) ; elles supposent l'éternité de la matière, et ne laissent au premier moteur ni liberté, ni personnalité (^). S. Thomas réfute cette erreur Ç"). Il appelle essence ou nature le principe suprême, employant ainsi avec intelligence la langue de la science contemporaine. Aristote ne place point la notion de cause à sa place (^) ; en érigeant la nature divine en cause universelle, à laquelle toutes les autres existences sont

(') « Christi philosophus. » Malt. Paris, p. 63, éd. 1640. Henr. Hunting. D. Bouquet; tom. XIII, p. 34.

(2) Metaphys. 12; Phys., 1. 8. V. S. Cont. Gent., 1. 2, c. 32,

(^) Brucker, Hist. critic, in Aristot. ; Cicero de Naturâ Deorum, 1, 13. « Les scolastiques combattaient Aristote au sujet de Téternité du monde, de la nécessité où est Dieu d'opérer, de l'impossibilité de la création, et sur d'autres points de la même gravité, dans lesquels Aristote s'est trompé, à cause de la faiblesse de la vue de l'homme en présence des abîmes de la lumière divine. » Pallavicini, Hist. du concile de Trente, tom. II, liv. 4.

(*) « S. Thomas avait naturellement plus de tendance vers les idées platoniciennes que de sympathie pour les idées péripatéticiennes, et s'il accorde plus d'autorité au philosophe de Stagyre, il faut moins l'en accuser que le temps où il a vécu Mais il n'a pas admis sans contrôle le

torrent de l'opinion, ni répété sans réserve les principes ontologiques. » Théologie de S. Thomas, par l'abbé G. Malé, tom. I, p. 16.

(5) Analyt. post., 1, 13; et 11, 8, 9, 10 et 11. Metaphys., v. 2; Phys. 11, 3. V. le Comment, de S. Thomas sur le livre des Causes.

subordonnées, S. Thomas rétablit le vrai sens de la cause productrice et verse ainsi des lumières à travers toute la philosophie (*).

On rencontre, il est vrai, dans le Stagyrite, un Dieu veillant sur les êtres supérieurs, mais non pas sur tous les êtres inférieurs Q ; le S. Docteur corrige cette idée, la redresse, pour ainsi dire, sans efforts et représente cette éternelle et infinie Providence que le genre humain adore, dont la toute-puissance égale la sagesse, embrassant dans ses conseils tous les hommes et tous les Heux (^).

S. Thomas donne une forme populaire aux grandes vérités de l'ordre moral. Il s'éloigne de l'Esthétique d'Aristote qui est à moitié empirique, et de sa définition de l'immortalité de l'âme, réduite par le Stagyrite au principe d'intelligence qui en était la partie principale O ; de Platon, quant au mode de l'union de

(') « Utuiitur ratione Aristotelis in VI Metaphys. probantis quod si oinnem effectum ponamus habere causam per se, et quod causa posita necesse sit effectum poni, sequeretur quod omnia futura ex necessitate contingerent, etc.; Opusc. 15^ c. 13.

(2) « Ponit enim (Aristoteles) uiium bonum separatum omnibus providentem, ità scilicet, quod superiores rerum perfectae providentiae ordi-

nem consequuntur , inferiores enim entium, qui minus perfectè pro-

dentise ordinem recipere possunt, multis defectibus subjacent.» Opusc. 15, c. 3.

(^) Voyez Opusc. II, ch. 133 : Dieu étend sa Providence aux choses particulièrQg. « Ut sic consideremus, Deum in suâ eeternitate fluxum temporis cognoscere, sicut qui in altitudine speculae constitutus, totum transitum viatorum simul intuetur. » Ibid.

(*) « Dicit Aristoteles in pluribus locis, iutellectum esse perpetuum et incorruptibilem. » Opusc. 16. En se prononçant pour l'immortalité du principe intellectuel, on peut douter qu'il lui accorde l'immortalité avec

l'àmc avec le corps, et cite, à cet égard, l'autorité de Plotin et de S. Grégoire de Nysse (*). Dans la science de l'homme, c'est-à-dire dans la partie générale de la philosophie, le S. Docteur trouve, outre l'existence, un fait qui se mêle sans doute à la sensation, mais qui n'est pas explicable par elle, qui a des conditions organiques, mais qui est distinct et même indépendant de l'organisme, à savoir l'activité (^). Cette activité personnelle, c'est-à-dire cette condition nécessaire de l'acception du moi, qui est spontanée ou réfléchie, saint Thomas la discerne de tout ce qui n'est pas elle; il remonte à sa source ; il la suit dans ses développements; il lui restitue son rang dans la vie intellectuelle, et la porte à cette hauteur dont les noms de Descartes, de Leibnitz mesurent les divers degrés (^).

La vie n'est bien à nous qu'autant que l'action nous appartienne , et que nous nous l'approprions par la

] a permanence de la mémoire et de la conscience. » De Anima, 11, 2-6; III, 3 seq. « S'il ne restait d'Aristole que sa Métaphysique et son traité de l'âme, nous hésiterions à le ranger parmi les sages qui ont véritablement honoré l'esprit humain. » M. l'abbé Maret, Philos. etReligion {1856),p. 76,

(•) «Plato posuit animam non uniri corpori ut formam, Bed magis ut motorem et rectorem, ut patet perPlotinumetGregorium Nyssenum. « Opusc. 16.

('^) « Actio est propriè actualis virtufis. >» i* 2*^^ q, 54^ a. 1. «Vis motiva, quâ moventur membra ad exsequendum imperium voluntatis; «ndè haec vis à voluntate movetur, quae est ali ud principium; voluutas autem movetur à judicio virtutis apprehensivae. » S. Cont, Gent., 1. 3, c. X. M. Maine de Biran a développé cette théorie dans les Rapports du physique et du moral de l'homme.

(') «In ordine actionura moralium duo principia voluntatem praecedunt, scihcet vis apprehensiva et objectum apprehensum, quod est finis. » S. Cent. Gent., 1. 3, c, 10.

liberté, c'est-à-dire par la réflexion, en d'autres termes, par la faculté de retenir et de poursuivre librennent la pensée, malgré les impressions contraires ; car il n'y a pas de liberté sans cboix, sans jugement, sans comparaison et délibération. La moralité est donc dans la volonté (*) : ôtez le vouloir, c'est-à-dire l'efifort, et le fait entier disparaît (^). Cette vérité éclaire de toutes parts la philosophie et son histoire.

Si l'on objectait qu'Aristote et S. Thomas ont placé le premier principe de nos connaissances dans les sens ; ([ue l'âme pense bien par la vertu qui est en elle, mais à la condition qu'il y ait aussi dans la conscience une image venue du dehors (^), cela ne prouverait autre chose, sinon que c'est à l'aide des sens que nous entrons en communication avec les objets extérieurs. La philosophie moderne ne s'arrête pas non plus aux phénomènes de la conscience ; elle rapporte la sensation à l'impression faite sur l'organe , et celle-ci aux objets extérieurs, qui deviennent alors la racine de nos sensations et par là d'un grand nombre de nos idées Q. Ni le Stagyrite, ni le S. Docteur ne se laissent dominer

(*) «Sicut se habel intellectus ad ratio Jiein , ità se habet voluiitas ad vim electivamj id est ad liberum arbitrium. » 1. q. 83, a. 4.

(^) «Nonenim ad inores hujusmodi actus pertinent , nisi secundum quod snnt voluntarii. » S. Cont. Gent.^ î. 3, c. 10.

(2) « Philosophas probat quod principimu nostrae cognitionis est à sensu. » 1. q. 86. a. 6. «Philosophus dicit in tertio de anima, quod nihil sine phantasniate intelligit anima. » 1. q. 84, a. 7. «In cognitione humanâ fundamentum et origo est seusus. » Opusc. 29.

(*) « Sentimns et intelligimus. » Opusc. 16. « Sensitivura et intellectivum. » Ibid.

et envelopper par ce qu'il y a de purement physique (*). Ils s'appuient sur les vérités qui viennent de la raison et sur celles qui viennent de l'expérience sensible (^).

En vertu de cette noble faculté, qui s'appelle entendement agissant, c'est-à-dire qui se déploie par sa propre vertu , sans aucune impulsion étrangère , l'âme discerne les traits qui lui sont propres, et elle se forme des idées dont la raison est le fondement direct (^). C'est donc rigoureusement parlant , dans l'esprit humain, indépendamment de toute application et de tout

(') Aristote distingue soigneusement trois classes de vérités: 1° les vérités qu'on obtient par la démonstration , les vérités déduites; 2° les vérités générales qui sont la base de toute démonstration, et qui viennent de la raison même ; 3° les vérités particulières qui viennent de l'expérience sensible. » Cours d'hist. de la philosophie (1829), par M. V. Cousin, tom. 1, p. 271, « Aristoteles posuit intellectum habere operationem absque communicatione corporis. Undè non potest dici quod sensibilis cognitio sit totalis et perfecta causa intellectualis cognitionis , sed magis quodammodo est materia causae. » 1. q. 84, a. 7. « Intellectus potentia asensu separata et ipsum transcendens. » De anima. 1^ 2^^ c. 5. «Quoniam duse sunt in homine potentiae cognoscitivae , scilicet sensus et intellectus, raanifestum est illas diversitatem supponere ex parte objectorum suorum.» Opusc. 29. « Restât ostendere, ubi separatur cognitio sensus et intellectus à se mutu5. » Ibid. « En récusant tout autre moyen de certitude que la pensée elle-même, il y a une omission ou inconséquence dans la démonstration de Descartes. Son exemple , dit M. de Rémusat , a porté de mauvais fruits; il a prêté des armes au scepticisme. » Essais de Philos., tom. 1. p. 161.

(^) Metaphys II; analyt. post. , 1 , 31. «'Oportet quod phantasmata fiant intelligibilia per intellectum agentem. » i.q. 88, a. 6. «Il n'est pas aussi vrai qu'il plaît à certaines personnes de répéter, qu'Aristote tire toutes ses connaissances d'une seule source, l'expérience sensible. » Cours d'hist. de la Philos. (1829), par M. V. Cousin, tom. 1, p. 271.

(^) <( Anima cognoscit se, et qua3 à parte suâ sunt. » Opusc. 29. «Anima et immaterialiter recipiens, et seipsam intelligens. » Opusc. 16.

objet externe, que se trouvent les principes invariables et par conséquent la certitude de toutes les connaissances humaines (*).

La philosophie est donc le centre et, en quelque sorte, la région commune où toutes les branches de la culture intellectuelle se réunissent. La contemplation non raisonnée de la nature n'est autre chose qu'une simple sensation. Le spectacle de l'univers n'éveille dans l'âme des émotions d'un ordre supérieur que quand la raison est en état de comprendre l'ordre universel. La science resserre les liens entre le monde physique et l'intelligence ; elle jette ainsi les fondements d'une vraie philosophie de la nature.

Les faits actifs et volontaires n'épuisent donc pas tous les phénomènes de conscience. A coté des faits sensibles, de leurs variétés et des faits volontaires , S. Thomas place un troisième ordre de faits tout aussi réels que les deux autres , et qui en sont parfaitement distincts , c'est-à-dire les faits rationnels. Mais, si nous affirmons au nom de la raison (^) , elle ne va pas toute seule ; son exercice est nécessairement accompagné de celui des sens, de la volonté et de l'intelligence (^) ; en d'au-

(') « L'intelligence^ c'est l'œil de l'âme, et nous nous plaisons à reconnaître que cet œil est par sa propre nature, actif et pénétrant au-dedans comme au-dehors , dans les choses impalpables ou spirituelles , comme dans les choses matérielles et sensibles. » Tradition et Raison, par Mgr. Parisis. Voyez le Cours d'hist. de la philos., par M. V. Cousin (1829), tom. 1, p. 148. (( La réflexion sort du monde de la sensation, etc.

(-) « Dicimus scire anima, et scire scientia, per priùs autem scientia quam anima. Quia per aniraam non scimus nisi in quantum habet scientiam. » Opusc. 16.

(•'') «Sentire, intelligere et velle. » 1. q. 18, a. 3.

très termes, la raison est contemporaine de la sensibilité et de la conscience. Elle agit avec elle et en même temps qu'elle; seulement ses objets ne sont pas les mêmes.

Il y aussi une différence entre l'intelligence et la volonté. Par cette distinction, S. Thomas a embrassé et exprimé, en ses diverses phases, les côtés remarquables de la psychologie. Il place Tessence de l'esprit dans la pensée même, c'est-à-dire dans la sensation ; le jugement se réunit dans une idée collective qu'on appelle moi, et lui donne un lumineux point de départ (*). Cette pensée, en d'autres termes, ce principe intelligent de notre activité intérieure, s'allume au même foyer d'où sort l'héroïsme Q. Elle ne se perd pas dans les hypothèses ingénieuses et profondes, mais chimériques et extravagantes qui remplissent les derniers développements du Cartésianisme.

Le S. Docteur met un frein à l'impétuosité naturelle de la pensée, et élève une barrière contre sa fougue. Tl la condamne à ne rien entreprendre qu'elle n'ait examiné; car si toutes les vérités ont prévenu la philosophie, elles ne lui ont pas dérobé le mérite de s'en rendre compte. Quanta la mémoire, elle n'est pas seu-

('; «Dico autem intellectunij quo opinatur et iutelligit anima. » Opusc. 16. «Hœc est differentia inter intellectum et voluntatem : quod intellectus lit in actu ; per quod res in intellectu secundum suam similitudinem. Voluntas fit in actu, non per hoc quod aliqua similitudo voliti fit in voluntate, sed ex hoc quod voluntas habet relationem quamdam in rem volitam.» 1. p. q. 27, a. 4.

('-) « Virtus cogitativa est propria homiiii. » S, Gont. Gent., 1. 2, c. 73. « Operatio autem propria homini estintcUigcrp; ciijiis primum principium est intolleclus agens. » Ihid. c> 7(i.

Icment la simple persistance (fiine impression reçue . une sensation prolongée; elle contient un élément actif et intellectuel. Procédant comme la pensée, elle n'a pour objet rien d'extérieur; elle ne se rapporte point aux choses, mais à nous ; nous ne nous souvenons que de nous-mêmes (*).

La conscience, principe fondamental du savoir et de la vie intellectuelle, s'aperçoit en vertu de substance, de quelque chose d'existant, opposé aux accidents variables, aux phénomènes transitoires. Ainsi, pour arriver à savoir que Tâme est la substance de la pensée, il faut partir du principe de substance (^). On ne voit primitivement ni le sujet sans la qualité, ni la qualité sans le sujet, les deux termes sont coordonnés ensemble. Nous n'avons donc pasTidée de qualité d'une part, et de l'autre, l'idée de substance, comme l'a enseigné Locke. S. Thomas montre que les faits ne se passent point ainsi. Par exemple, l'air est diaphane; cette conception est un jugement nécessaire. Il ne s'agit pas de constater un rapport entre deux idées parallèles, mais d'aller d'une idée à une autre (^); la

(') Voyez la question 79 où S. Thomas dit que la partie intellectuelle de l'âme est le siège de la mémoire. « Quand on dit : nous nous souvenons d'une personne, nous nous souvenons d'un lieu, cela ne veut dire autre chose , sinon nous nous souvenons d'avoir été voyant tel lieu , nous nous souvenons d'avoir été voyant ou entendant telle personne. Il n'y a mémoire que de nous-mêmes , etc. Cours d'hist. de la philos. (1829), par M. Cousin, tom. 2, p. 174.

(-) «Substantia est id quod est. » S. Cont. Cent. , 1. 2, c. 34. « Ratio substantia3 est per se subsistere. » Opusc. 41, c. 4.

(') «Sicut diaphanum est aeri principium lucendi, quia facit eum proprium subjectum luminis, » S. Cont. Cent., 1, 2, c. 73.

qualité de l'air étant donnée , Tesprit en conçoit un second, et il n'y a plus de rapport à chercher^ encore moins à placer les acquisitions des sens avant celles de la pensée.

Une analyse approfondie peut aller plus loin encore : ôtez l'intelligence, et il n'y a plus de beauté pour nous dans les formes extérieures et dans les choses. Qu'est-ce, en effet, que les sens nous apprennent des formes? Rien, sinon qu'elles sont à l'être ce que la lumière est à l'objet lumineux ou la blancheur à celui qui est blanc , c'est-à-dire qu'elles sont colorées , etc. (*). Nous ne sentons, nous ne pensons véritablement qu'à condition que nous le sachions.

Ce n'est pas la métaphysique d'Aristote , mais sa physique qui a enfanté des sensualistes et des empiristes (^). Continuellement en présence de la vie organique , il est facile de se laisser entraîner par l'apparence et de s'autoriser de toutes les découvertes des sciences naturelles. L'école Thomiste est une protestation du bon sens de l'humanité contre le sensualisme et contre toutes les théories qui n'ont plus de route tracée dans les régions intellectuelles. Elle ne se perd pas non plus dans la folie de l'idéalisme (^).

{') «Forma non est ipsum esse, sed se habent secundum ordinem ; comparatur enim forma ad ipsum esse sicut lux ad lucidum vel albedo ad album esse. » S. Cent. Gent., 1. 2., c. 54.

(2) Voyez Gicéron, de Natur, Deor., 1 ; Academ.; \, 9; Tuscul.; 1, 10; de Finib., V., 5.

(•'') « Le sensualisme ne croit qu'à l'autorité des sens et à l'existence de la matière, mais il y croit fermement; l'idéalisme ne croit qu'à rexistence de l'esprit et n'admet que l'autorité des idées qui sont en lui : mais enfin

Partout où le S. Docteur pose les pieds , le terrain s'afFermit , se consolide. Joignant le génie de la forme au génie de l'idée , il change en or tout ce qu'il touche et crée l'intérêt des sujets par la douce passion dont il les anime. S. Thomas , plus qu'aucun penseur , a eu le don de diriger l'opinion et de rendre contagieuses ses admirations et ses sympathies. Il ne confond pas, comme Aristote, les principes avec les causes, et admet une faculté qui conseille la volonté, qui veille, selon l'expression du poète , sur le seuil de l'assentiment , pour accueillir ou rejeter les affections bonïies ou mauvaises (*). Or, le conseil qui assiste à ces décisions, c'est le discernement. C'est lui qui saisit les différences de ces actes en tant qu'ils sont coordonnés à une fin ; on peut l'appeler l'œil de l'âme , car c'est le plus beau rameau qui surgisse de l'arbre de la raison (^), En percevant sa pensée , l'âme recherche en elle-même un point d'appui visible et inébranlable dans l'idée claire

il croit à cette existence, il admet cette autorité; ce sont deux dogmatismes opposés, mais égalemeni impérieux, également sûrs d'eux-mêmes. Savez-vous pourquoi? C'est que l'un et l'autre sont fondés sur une donnée également vraie. C'est cette donnée vraie, quoiqu'incomplète^ qui fait leur force ; et ils s'y retranchent toutes les fois qu'on les attaque. Le sensualisme en appelle au témoignage des sens , l'idéalisme à celui de la raison et à la vertu de certaines idées, inexplicables par la sensation seule. C'est là que le sensualisme et l'idéalisme sont forts ; mais quand d'une donnée vraie , mais incomplète , ils tirent un système exclusif, là est leur commune faiblesse. Le sensualisme et l'idéalisme sont deux dograatismes , éga,lement vrais par un côté , également faux par un autre , et qui aboutissent à peu près à d'égales extravagances. » Cours d'hist. de la philos. (1829), par M. V. Cousin, tom. 1., p. 152.

(') 1» 2«% q. 14, 2. V. Reid, traduct. de Jouffroy.

(^) S. Thomas, Proleg. in Ethic. Arist. inDeum.

et distincte de sa propre existence ; et , au lieu de se contenter de concevoir les vérités nécessaires , elle pénètre la raison de leur existence. C'est ainsi qu'on imprime à tous les monuments d'un siècle un caractère particulier de grandeur et de majesté.

Aristote a établi la loi du mouvement dans sa variété et dans sa multiplicité; mais ce mouvement était fatal, la liberté y disparaissait (*). S. Thomas s'est emparé de ces doctrines du Stagyrite et les a corrigées en se les appropriant; il a pris l'idée du mouvement et a sauvé ridée de la liberté humaine (^). Le S. Docteur a renversé d'avance la méthode de la philosophie allemande et les systèmes qui ont contribué à détourner le génie humain des sources du Vrai , du Beau et du Bien , à le concentrer dans la connaissance et l'amour exclusif des choses contingentes , n'attribuant de réalité qu'à ce qui se voit , se palpe , se mesure , se pèse. Au lieu d'établir la vérité sur la croyance , il fonde la croyance sur la vérité ; car si l'homme n'a pas droit à l'évidence absolue , « il a droit à la certitude absolue » (^). Il n'est point infaillible , il est vrai , mais

(') «Natura hominis in plerisque serva est. » Aristote. Voyez l'Essai sur la Métaphysique d'Aristote, par M. Ravaisson , p. 71. «Et ita hic homo non erit Dominus sui actûs, nec aliquis ejus actus erit laudabilis vel vituperabilis , quod est divellere principia philosophiae moralis. » Opusc. 16.

(2) « Et hœc est radicalis ratio libertatis humanae , nempè idée liber est horao, quia etc. » 1^ 2*^, q. 13^ a. 3. «Homo non ex necessitate eligit, et hoc ideô quia quod possibile est non esse , non necesse est esse. Potest enim velle et non velle, agere et non agere. » 1* 2"=, q. 13, a. 3. «Ratio causa libertatis. » 1* 2", q. 17, a. 1 ad 2.

(•') L'Univers, 30 Janvier 1858. « Non crederet, nisi videret esse credenda. » 2» 2«% q. 1, a. 4 ad-2. C'est la première règle de Descartes.

il a des règles infaillibles. Le premier acte de la raison est un acte spontané, une intuition primitive, c'est-àdire un acte du cœur (^ : le développement ultérieur de Tesprit crée la science (^). Ce sont là les deux moments fondamentaux de la pensée et de son développement ; ce sont là ses deux formes essentielles. Le langage survient , réfléchit Tentendement , et le met , pour ainsi dire , en dehors de lui-même.

Dans les questions de la grâce , de la prescience divine , de la fin de l'homme , du bonheur , des moyens d'y parvenir , des devoirs envers Dieu (^) , le prochain et nous-mêmes, des vices, des péchés et des circonstances qui les aggravent, de la règle de nos actions (^), des attributs de Dieu, de la Providence, du discernement des esprits, de Tastrologie (^) , de la magie, de la résurrection des corps , des punitions et des récom-

(') « Quam quidem conceptionem vox significat et dîcitur verbum cordis. » 1* p. q. 27, a. 1.

(^) «Ante addiscere, est homo in potentiâ essentiali ad scientiam. » S. Cont. Cent., 1. 2, c. 74. V. Garnier, 1. \, ch. IV, sect. III.

{') « La raison ne donne pas à l'humanité tout ce que l'humanité lui demande, car inventer un culte, cela ne se peut. » De la Religion naturelle, par M. J. Simon, p. 372.

(*) « Comment règle-t-il (Aristote) les passions? Qu'est-ce que la vertu selon lui? L'équilibre entre les passions, le juste milieu, rien de trop, la mesure. Mais cette morale est arbitraire. Car qui déterminera cette juste mesure qu'il faut garder dans la passion ? Quelle est la règle, la formule qui prescrira la dose convenable en laquelle on doit mêler la colère et la douceur, la vivacité et la paresse, pour en tirer la vertu? La loi d'Aristote est bonne; mais elle en suppose une autre plus élevée et plus fixe. » Cours d'hist. de la philos, par M. V. Cousin (1829), tom. 1, p. 276,

{^) Voye* Opusc. 26. Sur l'astrologie judiciaire, r

penses, S. Thomas a marché dans la pensée et sur la l'Ouïe de la doctrine chrétienne. La science d'Aristote s'est élevée très-haut, mais en perdant de vue la terre, elle n'a pas pu s'orienter dans les cieux.

Il n'y avait pas à craindre qu'il en advînt ainsi de la spéculation philosophique du S. Docteur. Le poids des mystères était moins lourd pour lui que celui des systèmes (*). Il remontait des exemplaires aux raisons des choses, c'est-à-dire aux vérités éternelles, universelles et visibles à tous comme le soleil Q. Il se demandait pourquoi nous sommes et quelle est la»destinée qui nous attend? Et si « poser une question dont une des branches se prolonge dans l'infini, c'est poser une question insoluble (^) » , le philosophe chrétien la met en pleine lumière C^).

La fin de l'âme, dit Aristote, n'est pas d'animer les corps, mais de connaître {^). S. Thomas donne une plus haute définition de l'âme. Nous retournerons, notre mission accomplie, à l'immensité divine, comme les

(') « Quia clarissimè hoc intelligunt attestari excellentiae, et majestati, et immensitati ipsius primse veritatis, » Opusc. 58, c. 1.

('■') « Idea est forma ad similitudinem cujus mundus est factus. Ars est quo Deus intelligit; idea ut quid intelligit. » S. 1, 15.

<') Essais de philosophie, par M. Ch. de Rémusat, tora. 2, p. 580. « Necessarium enim dimittere fortioribus dicere. » Arist. Metaphys. 1. IX.

{*) Voyez la valeur de la raison humaine, par le P. Ghastal, 4* partie, ch. 3 : Ce que peut la raison qui reconnaît la révélation sans autre règle de croyance; l'Instr. past. de Mgr Affre, sur l'union, etc. 1844.

(^) « Non est animas humanse finis movere corpus, sed intelligere, ia quo est sua félicitas. » Arist. in X Eth.

fleuves à Ja mer (*). Les élus voient Dieu dans son essence (^) ; ils contemplent directement, face à face, la substance divine (') ; ils participent à sa vie, à sa féli- (îité, à son éternité, à son immuabilité, à sa puissance, à ses richesses, à sa lumière (^). Cet ordre est surnaturel, mais non pas en dehors de nos instincts, de nos besoins, de nos sentiments, de notre être (**). On ne peut fonder logiquement la science des mœurs qu'en s'appuyant sur ces idées.

Les rayons de cette beauté que nous cherchons en vertu de la constitution même de notre nature, qui est essentiellement une aspiration, se reflètent dans

(') « Per reductionem creaturarum in Deum, nihil Deo accrescit. » Ecles 1 : « Omnia fluminaintrant in mare » , id est immensitatem Dei, etc. Opusc. 59, a. 1.

(^) Voyez le ch. 17 du 3« livre de la Somme contre les Gentils : Dieu fin surnaturelle. Cette idée est essentiellement chrétienne.

(') « Ultima félicitas hominisconsistit in contemplationeDei. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 37. Le P. Lacordaire a très bien exposé et justifié la doctrine de S. Thomas sur la destinée humaine dans les conférences qu'il a prêchées à Toulouse en 1854. « L'amour delà félicité, dit-il, n'est pas la cause première qui nous fait aimer le bien^ et l'amour du bien n'est pas la cause première qui nous fait aimer la félicité. Ce sont deux mouvements rais en nous, d'une source unique, contemporains dans leur expansion, égaux dans leur puissance, et qui, s'aidant l'un l'autre sur la terre, ont l'un et l'autre, après un temps d'épreuve, leur immuable satisfaction. »

(*) Voyez: De la vision de Dieu, souverain bien. S. Cont. Gent., 1. 3. « Oportet quod ad tam nobilem visionem intellectus creatus per aliquam di-vinse bonitatis influentiam elevetur. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 53. «Divine luraine intellectus humanus divinitus roboratur et elevatur suprà facultatem naturœ suée, ut ipsum fontem lurainis in suo lumine contempletur. » Opusc. 59, a. 1.

(*) « La religion révélée a donc, elle aussi, sa racine et sa raison dans la nature de Dieu et dans la nature de l'homme , et dans ce sens elle est très naturelle. » Conférences du P. Ventura (1851). p. 289.

ce inonde (*). Tontes les sciences remontent à leur source (^), et forment une des conditions du progrès et de notre bonheur (^). Chaque jour, elles remportent sur ce globe des victoires nouvelles, mais il n'y a que le principe du bien qui les rende profitables. Donc, impuissance daméliorer Torganisme social, jusqu'à ce que le principe moral et le principe scientifique effectuent une indispensable concorde.

S. Thomas sent le besoin d'embrasser et d'unir les deux termes joints déjà dans l'affirmation du premier article du symbole, Dieu et l'univers. Il reproduit, contre le dualisme et le panthéisme, l'argumentation de S. Augustin et des premiers Pères de l'Eglise, et complète la démonstration de l'unité divine. Il en conclut la création proprement dite , que les anciens philosophes ont ignorée C"), et exclue formellement le sens panthéistique du mot émanation (^).

(') « Naturaliter Deum cognoscit^ sicut naturaliter ipsum desiderat. » S. Cont. Gent., 1. 1, c. 11. V. Fénélon, de TExistence de Dieu.

('^) «Bernardus : Origo fontium omnium mare est, virtutum et scientiarum Dominas Christus est. » Opusc. 59, a. 1. «Toute science vient de Dieu, retourne à Dieu, est en Dieu. » Principes de la Philosophie de l'histoire, de J.-B. Vico, trad. par M. J. Michelet, prof, d'hist. au collège de Sainte-Barbe, p. 10.

{'') « Omnes scientiae ordinantur in unum , scilicet ad hominis perfectionem, quae est ejus beatitudinem. » Proleg. in Metaphys. Arist. 1. 1.

(*) « Error antiquorum philosophorum, qui ponebant materiae omnin5 nullam causam esse, e5 quod, in actionibus particularium agentium, sem- , per videbant aliquid actioni praejacere; ex quo opinionem sumpserunt omnibus communem, quod ex nihilo nihil fit; quodquidem in particularibus agentibus verum est. Ad universalis autem agentis, quod est totius esse activum, cognitionem nondumpervenerant, quem nihil in suâ actione preesupponere necesse est. » S. Cont. Gent., 1. 2, c. 16.

{") Voyez l'opusc. 15, ch. 16; Réfutation de l'erreur des Manichéens i l'égard de la Providence.

La docti'ine du S. Docteur sur l'origine du mal détruit d'avance l'erreur de Spinoza, qui regarde le bien et le mal pris en soi, comme une fiction de notre esprit (*), et de Lamennais qui ne voit dans le mal que la limitation de l'homme dans l'espace et le temps (^). C'est parce que nous sommes limités, qu'il y a une perfection possible. Qui de nous n'a lu ce terrible poëme dans lequel lord Byron peint les ténèbres descendant, profondes et tristes, sur la terre, et l'enveloppant d'un immense linceul ? Les peuples se troublent et s'inquiètent , puis ils emploient tous les moyens qui leur restent pour remplacer le flambeau qui s'est éteint dans les solitudes de l'infini.

S. Thomas prouve victorieusement que le mal existe et que Dieu le permet en vue du bien qui peut en sortir. Toutes les erreurs des Arabes, auxquelles le Coran avait fourni les idées , sont pensées à jour, et convaincues de contenir des extravagances. Les impérieuses nécessités de la raison, les lois indispensables de l'intelligence réagissent contre l'enthousiasme des néo-platoniciens Q. » En corrigeant le S. Docteur par

(') «Bonurn et malum quod attiiiet, nihil est positivum in rébus, in se scilicet considerandis, indicant, nec aliud sunt, prœter cogitandi raodos seu notiones, quos formamusex eo quod res ad nos comparamus. » Elhic., P. IV, prael. Cette erreur a été adoptée par le Courrier du Haut-Rhin, juillet 1845.

(^) Esquisse d'une philosophie, par Lamennais^ tom. 2, ch. 4, p. 30 et 40.

(^) Voyez l'opusc. 48: Du sens par rapport aux choses singulières, et de Tintellect par rapport aux universelles. « Et redibit opinio Platonis quod scientiam non acquirimus per sensus. » S. Gont. Gent. , 1. 2, c. 7. Enchaînés dans les biens du mysticisme néo-platonicien, il fut impossible à Avlcenne et à Averrhoës de s'élever à une philosophie purement ration-

Descartes . en rajeunissant le treizième et le dix-septième siècle par les progrès du nôtre, nous pourrions servir de modèle aux autres au lieu de nous faire leurs copistes (*). »

La lumière rayonnait sur FAnge de Técole ; il attribue à chaque objet sa raison d'être, et montre, par delà Tordre naturel, un autre ordre non moins certain, non moins obligatoire , mais plus beau , plus grand , et qui place Thomme dans un rapport surnaturel avec Dieu. D'où deux ordres de vérités liées entre elles : les vérités scientifiques et les vérités de foi. La science ne peut pas se séparer de sa source ; mais tout n'est pas fini quand on a substitué l'individu au genre , l'acte à la puissance : il reste à déterminer leurs rapports ; et si le genre est absorbé dans Tindividu et la puissance dans l'acte , au lieu de l'idée platonicienne , on a une abstraction en sens opposé.

A Torigine de tous les désastres , il y a une erreur , une déviation morale du intellectuelle. Le même argument de Berkeley qui ruinait l'existence de la matière, pouvait servir d'arme contre toute espèce de substance. Hume poussa l'argument de Berkeley à ses dernières conséquences et détruisit l'esprit et la matière. Le fondateur de la philosophie allemande , les yeux fixés , durant quarante ans , sur une vieille tour du château de Kœnigsberg, dressait la plus profonde ana-

nelle. La philosophie d'Arislote ne leur était pas arrivée dans sa pureté primitive. Ils ne l'avaient reçue qu'altérée , transformée par le mélange du mysticisme oriental.

(') Etudes sur les oraisons funèbres de Bossuet^ par M. i'abbéFreppel. L'oraison funèbre de la princesse Palatine.

lyse des rouages de Tesprit qui ait jamais été faite ; mais comme il s'était arrêté à considérer exclusivement la pensée actuelle, qui sert de point de départ à la philosophie cartésienne, il ne vit en cette pensée qu'un phénomène et se hâta de conclure que la pensée, ainsi que la philosophie qui en est déduite , ne peut jamais saisir autre chose que des phénomènes subjectifs ou des vérités purement formelles , qui n'expriment que Tordre des idées entr'elles , et par conséquent il a conduit à ridéalisme de Fichté, qui a conduit lui-même au panthéisme de Hegel; et ainsi s'est formée cette moderne philosophie allemande qui a commencé par les plus hautes et les plus généreuses spéculations pour finir par les théories les plus abjectes.

Pour prévenir ce qu'il y a de fragile et de périlleux dans une métaphysique plus spécieuse que solide , qui détruit les idées de Dieu, de Tâme, ces grandes vérités que la bruyante tourbe des hégéliens représente comme un reflet ou une sorte de création de la raison même , S. Thomas voit la correspondance entre les existences invisibles et les notions que la logique en déduit, entre les réalités et les idées , entre l'objet particulier et ce qui réfléchit le plus purement l'idée renfermée dans son objet.

Le S. Docteur ne pouvait donc ne pas être en harmonie avec le mouvement général de la pensée, c'està-dire ne pas répondre à ce célèbre problème des universaux légué par l'antiquité au moyen-âge qui l'accepta et le fit servir de base à une discussion régulière (*). S. Anselme le résolut en déduisant l'existence

(') « Ad cognoscendmm quinque universalia quse Porpbyrius ponit çciendiim est, etc. » Opusc. 47, c. 1. « Si quaeralur utrùm ista natura

(le Dieu de la vérité des idées, c'est-à-dire de la notion abstraite du souverain bien , ou de la souveraine perfection ou du meilleur Q). D'autres, au contraire, refusèrent toute valeur aux idées générales, et ne reconnurent dans les genres que des créations du langage (^). Des deux côtés, égale vérité, égale erreur. La force du réalisme réside dans les idées générales qui impliquent l'existence de leurs objets ; le nominalisme démontre qu'il y a beaucoup d'idées générales qui ne sont que des idées collectives , relatives à de purs mots : tous deux ont raison au point de départ ; tous deux s'égarent dans la conclusion par leurs prétentions excessives et absolues.

S. Thomas navigue entre ces deux idées. 11 considère de deux manières les universaux , suivant qu'ils sont des substances ou des accidents , et rattache les genres et les espèces à leur principe suprême (^). En

possit dici una vel plures , neutrum concedendum est, quia utrumque est extra intellcctum humaiiitatis, et utrumque potest sibi accidere. Si enim pluraliter esset de ratione ejus, nunquam posset esse una, cura tamen sit una. Similiter si unitas esset de intellectu et ratione ejus, tune esset una et eadem natura Sortis et Platonis, nec posset in pluribus plurificari. » De Ente et Essentiâ, Col. 12 et 13.

(') s. Anselm. Proslog., c. 2. En rapprochant le Monologion et le Proslogion , en prenant la doctrine de S. Anselme dans son ensemble , on y trouve une démonstration solide, où Spinoza, Kant et Hegel n'ont rien à réclamer. Voyez Rousselot, Étud. sur la Philos, du moyen-âge ; Ampère , Hist. littér. de la France ; l'Hist. des révolutions de la Philos, en France , par le duc de Caraman.

(^) « Sic igitur considcrando universale in quantum universale est, « scilicetsecundum quod aliqua natura habetintentionem universalitatis, id « est secundum quod consideratur animal vel homo, ut unum in multis, « uuivcrsalia non sont substantiae, et hoemodo reprobatPhilosophus circa « finem VII. Metaphys. » Opusc. 54.

P) « Universale potest capi dupliciter. Uno modo proipsà natura com^

dehors des objets partieuliers et de la pensée divine , il ne pose pas les universaux comme les types nécessaires et incréés de toute existence, mais il admet au sein de l'être un élément général, distinct de l'individu, bien qu'il ne se réalise que par l'individu. L'intellect n'est pas faux en concevant les idées des choses universelles , ou les images des genres et des espèces, car il ne conçoit pas que la nature commune existe sans les principes d'individuation; et il ne regarde pas les universaux comme de pures abstractions verbales. Ainsi donc , l'intellect abstrait sans fausseté le genre de ses espèces, en tant qu'il conçoit la nature du genre sans les espèces. De même il abstrait l'espèce des individus en tant qu'il conçoit la nature en espèce , sans concevoir les principes d'individuation. Si donc l'intention d'universalité ne peut être attribuée à la nature commune autrement que suivant l'être qu'elle a dans Tâme et dans Fintellect, il est évident qu'au-delà de rindividuil y a l'espèce qui a sa marche, ses lois, sa science; science autrement féconde et attrayante que celle des rouages intérieurs de l'âme humaine, science qui est destinée à devenir l'objet principal du philo-

muni^ ut subjacet inteutioni universalitatis; alio modo pro ipsa iiitcntione secundumse. Unum quidem raateriale, secundam quod est in materiâ naturali; aliud autem immateriale, secundum quod est in intellectu. » Opusc. 48. « Alio modo potest considerari universalia in quantum universaie est, scilicet ipsa natura cui intellectus rationem universitatis attribuit, et sic universalia, ut genus et species, substantias rerum significant, et praedicatur in quid » Opusc. 54. « Formatio generis et speciei, quae est actio intellectus, non est fictitia, sicut est quando fingit non entia, ut montem aureum cui nihil recondet extra in re ; sed ex conceptione montis et auri format, scilicet montem aut aureum. » Opusc. 41, c. 8. Voyez ^. 1, ({. 15, a. 1; In Mag. Sent , l,dist. 36, q, 2, a 2 ; de Veritate, q. 3, a, 1 .

sophe, mais qui ne peut se construire qu'au moyen des plus patients labeurs (*). Ainsi la matière indéterminée, qui est au fond de Têtre, prend une forme en devenant le genre animal, elle passe à Tessence ammale\ celle-ei , déterminée par rapport à Têtre, indéterminée par rapport à l'espèce homme, reçoit, à son tour, une forme en devenant homme. En d'autres termes, les universaux qui signifient la nature des choses sont prédicables en quelque chose , c est-à-dire ont un élément réel, une forme universelle, en tant que cette forme fait partie des objets individuels (^). Si donc les généralités sont 1 ame de la science (^), la science ne se fonde et ne s'organise que dans la réalité des détails C^).

C) « Natura humana non habet esse praeter principia individuantia, nisi in solo inlellectu. Nec tamen intellectus est falsus dum apprehendit naluram communem praeter principia individuantia, sine quibus esse non potest in rerum naturâ. Non enim apprehendit intellectus, quod natura communis sit sine principiis individuantibus ; sed apprehendit naturam communem, non apprehendendo principia individuantia. . . Sic ergô intellectus absque falsitate abstrahit genus à speciebus, in quantum intelligit naturam generis, non intelligendo differentias. Et similiter abstrahit speciem ab individuis in quantum intelligit naturam specie, non intelligendo principia individuantia. Si ergè patet, quod naturae commun! non potest attribui intentio universalitatis, nisi secundum esse quod habet in anima et intellectu . Sic ergô est unum de multis, proutintelligiturpreeter principia individuantia,, etc. » Opusc. 48.

(2) Idèo dicitur quod genus praedicatur. id est, praedicabile estdepluribus differentibus specie. » Opusc. 47, c. 2.Undêsi attribuitur sibi aliquid ralione ipsius, ut universale est, quia hoc est universaliter de eo aliquid praedicari, ideô adinventum est hoc signum, omnis, quod désignât, quod prîfidicatum attribuitur subjecto universaliter, quantum ad totum illud subjecto continetur. » Opusc. 47, c. 7. V. de Verit., q. III, a. 1.

(') «Universalia, quorum suntsci en liae. » Opusc. 48. V. l,q. 44. a. 3.

(*) ff A particularibus considerationibus ad univorsales consideratio Immana profccit, » S. Conl. Gcnt., 1. 2, c. 37.

Le S. Docteur partait de là pour défendre la personnalité huniaine contre le panthéisme psychologique d'Averrhoès. U pouvait aussi tenir de son maître Albert-le-Grand une soumission à Aristote, sans se conformer avec scrupule à toutes ses leçons (*). Le nom du Stagyrite ne couvrait pas tout (^j; et si S. Thomas corrobore même S. Augustin de l'autorité du Stagyrite (^), entre le S. Docteur et Aristote, il y a des dissidences inévitables.

Le Stagyrite avait dit : malum est quoddam yenus ; S. Thomas rejette cette définition des Pythagoriciens , et définit le mal, la privation du bien qu'on devrait posséder C^). Aristote avait soutenu l'éternité du monde, même dans saforme, le S. Docteur combat cette erreur etluiopposela longue chaîne d'absurdités qu'elle traîne

«Sic universalia quae rerum naturas significant, prsedicantur in quid. Animal enim dicitur substantia illius de quo praedicatur , et similiter homo. » Opusc. 41, c. 5. Praedicatum attribuitur universali subjecto ratione ipsius particularis. Opusc. 47, c. 7.

( ' ) « Sanctum est honorare veritatem prae cœteris amicis. » Opusc .

(2) Voyez S. Gont. Gent., 1. 2, c. 73 ; ibid. c. 81; Opusc. 50.

(3) « Dicendum quod ex illâ auctoritate Augustini haberi potest quod . . . et hoc ade6 verum ut etiam apud philosophum dicatur. » S, Thomas.

(*) S. 1, q. 48, a. 3. Pourquoi Dieu a-t-il permis le mal? En quoi peut-il contribuer à Tamélioration des hommes? La réponse à ces demandes est un résumé de la doctrine de l'Eglise. L'Ange de l'école n'admet pas que le mal, considéré en soi, aide à la production du bien. Cependant le bien peut être attaché au mal tantôt comme un antécédent , et tantôt comme conséquent. «Malum per se ad universi perfectionera non confert. — Hoc autem potest esse vel per antecedens bonum vel per con- •equens. » 1. Dist,, q. 46, a, 3,

après elle (*). Le Stagyrite aperçoit immédiatement Tuniversel par l'expérience ; l'Ange de l'école reconnaît les genres par voie de comparaison et d'abstraction. Le premier ne définit nulle part le principe de l'individuation ; le second le caractérise (^). Aristote ne s'adresse qu'à l'entendement ; S. Thomas l'envisage sous un jour plus vrai et l'éclairé de toutes ses lumières. Il fait dépendre les connaissances humaines non pas de la seule force de l'âme, de la pensée et de ses lois, c'est-à-dire de ce noble spiritualisme qui a contre lui la réputation équivoque des sublimes ejf. chimériques abstractions auxquelles il a fini par conduire plus d'une école, mais de l'entendement et des idées que la volonté n'explique pas plus que la sensation (^).

(') « Quum tamen Aristoteles expresse mundi aeternitatem ponal. » S. Cont Gent., 1. 2, c. 81. «Aristoteles, qui posuit mundi seternum . » Opusc. 16. « Aristoteles procedit ex sempernitate mundi, quse fidei veritatis répugnât . » Opusc. 1 5, c. 2 . « Alius error fuit Aristotelis ponentis quidem omnia à Deo producta esse, sed ab seterno etnullum fuisse principium temporis, cum tamen scriptum sit, Gen. , 1 : « In principio creavit Deus cœlum et terram » et ad hoc excludendum addit ; « Ab initie temporis. » Opusc. 23.

(^) « Sciendum est quod individuum apud nos in duobus consistit. Est enim individuum. . . quod de nullo prsedicatur. . . Aliud est in quo salvatur ratio individui apud nos, determinatio scilicet ejus ad certas particulas temporis et loci, quia proprium est esse sibi hic et nunc. » De princip, individuationis, Opp. Romse, 1570, tom. XVII, p. 207. Voyez encore. 1. S. q. 3, a. 2. La théorie de Tindividuation est donc l'invention de S. Th.

(^) «Plato posuit causam nostrae scientise esse ideas, Aristoteles autem intellectum. » S. Cont. Gent., 1. 3, c. 34. «Constat autem quod scientia nostra dependet ab intellectu agentesicut ex primo principio. » Itâd. 1. 2, c. 76. «Omnia intelligibilia ad aliquam scientiarum speculativarum pertinent. » Ibid. 1. 3, c. 41. Ailleurs, S. Thomas relève les contradictions d' Aristote. « Philosophus dicit, IMetaphys., quod difficilia sunt hominibus ad cognoscendam , quae sunt maxime universalia, quod est contra illud, quod dictura est in Phys., etc. Opusc, 52.

11 est impossible de parler plus catégoriquement. En établissant que la raison parvient à la conception de la vérité (*), le S. Docteur paraissait voir dans Tavenir, derrière l'attrayant principe de Tempirisme, à côté de Locke, Dodwell et Collins, à côté de Condillac , la Mettrie et d'Holbach , c'est-à-dire les conclusions du sensualisme, en d'autres termes, le matérialisme, le fatalisme, l'athéisme. Au-delà de l'inspiration péripatéticienne, il y a donc dans S. Thomas, une autre influence moins apparente et cependant aussi effective, une méthode éminemment propre à la découverte et à l'invention Q. Cette méthode est une théorie, un système, qui a sa science, ses principes, sa culture et ses progrès.

S. Thomas pénètre jusqu'aux éléments les plus intimes des êtres , des questions et des faits; la logique devait conduire « la puissance universelle de son génie ('), » dans ses recherches physiques. Il réfute l'opinion qui excluait les corps du plan primitif de la création, et leur donne place dans la hiérarchie des êtres. Le S. Docteur fonde l'évidence de démonstration

C) « Et secundum quod ad intelligibilem veritatem naturali operatione perveniunt, homini datus est intellectus. » S. Gont, Gent. , 1. 3, c, 147. «L'homme est son plus clairvoyant instituteur à lui-même; c'est en lui seul qu'il peut trouver au moins le germe de tout ce qui lui importe le plus de connaître.» L'Univers, 5. Décembre 1857.

(2) « Ipsum autem lumen intellectuale , quod est in nobis , nihil est aliud quam quaedam participata similitudo luminis creati , in que continentur rationes seternae. » 1, q. 84, a. 5.

(') S. Anselme de Gaûtorbéry, par M. Gh. de Rémusat, p. 451,

sur l'évidence intuitive, qui la suppose constamment (*), et il pratique la méthode d'induction (2). Il regarde l'existence de Dieu, certaine par elle-même (^) et établit que la création se continue et se perpétue par la conservation du monde C"). L'Ange de l'école ne subordonne pas les autres perfections de Dieu à sa seule volonté ; il réfute l'opinion contraire, et s'appuie sur les Saintes-Écritures qui nous disent que Dieu a tout fait avec poids, nombre et mesure («).

(') « Intelligere est veritatem simplici intuilu considerare. » Opusc. 42, c. 6. V. Jouffroy, Mélang. philos., p. 343.

(2) Ainsi, des qualités de la créature, le S. Docteur conclut les perfections du Créateur. «Diversee res diversimodè Deum imitantur, et secundum diversas formas repraesentant unam simplicem Dei formam, quia in illa forma unitur quidquid perfectionis distinctim et multipliciter in creaturis invenitur. » De Veritate, q. 11, a. 1.

(') «Deum esse sic per se notum existere, ut contrarium mente cogitari non possit.» S. Gont. Gent., 1. 1, c. 10. V. Clarcke, Cousin, etc.

(*) «Conservatio rerum à Dec non est per aliquam novam actionem, sed per continuationem actionis quâ dat esse. » S. 1, q. 104, a. 1. «Est in omnibus per potentiam, in quantum omnia ejus potestati subduritur ; est per praesentiam in omnibus , in quantum omnia nuda sunt et aperta oculis ejus; est in omnibus per essentiam, in quantum adest omnibus, ut causa essendi. » S. 1, q. 8, a. 3.

(^) «Excluditur error quoruradam dicentium omnia procedere à Deo «ecundum simplicem voluntatem; ut denullo oporteat rationem reddere, nisi quia Deus vult. Quod etiam divinse scripturse contrariatur, quseDeum perhibet, secundum ordinem sapientiœ suae omnia fecisse,» S, Gont. Gent., 1. 1, c. 87. «Per hoc excluditur quorumdam error, qui dicebant omnia ex simplici divinâ voluntate dependere, absque aliquâ ratione. » Ib. 1. 2, c. 24, Descaries soumettait toutes choses à la simple volonté de Dieu, Voyez Réponses aux sixièmes objections, œuv. compl., tom. 11, p. 348, Leibnilz repousse cette doctrine. Essais de Théodicée, discours de la conformité de la foi et de la raison, § 37,

L'erreur de ceux qui réservent l'expression de connaissance exclusivement à la connaissance absolue , succombe sous les trois objections que M. Cousin a dressées contre la théorie de Locke (*). La preuve de la nécessité du premier moteur est trop serrée pour qu'on puisse en détacher quelques anneaux. Le S. Docteur en embrasse la chaîne entière ; il emploie de préférence la preuve de l'existence de Dieu tirée du mouvement Q, mais il en ajoute deux autres, l'une fondée sur les degrés de perfection qu'on observe ici-bas, et qui conduisent au principe de toute perfection; l'autre, tirée de l'harmonie de l'univers, et il ne repousse pas celle qui est gravée dans l'esprit de l'homme (^).

L'Ange de l'école et le Stagyrite s'accordent sur l'attribut fondamental de l'esprit que méconnaît le dix-

(') Cours de Thistoire de la Philosophie (1829), tom 2, p. 419.

(^) « Oportet omne multiforme et mutabile et deficere potens reduci, sicut in principio, in aliquod uniforme et immutabile et deficere non volens.» s. Cont. Gent., 1. 3, c. 91. Aristote reconnaît une cause première à l'univers, une cause qui commence le mouvement sans y tomber. «Phys., VIII, 5; une cause intelligente, Phys., II, 5, bienheureuse, et bienheureuse par elle-même.» Polit., VII, 1.

(^) «Il y a donc primitivement une intelligence, une science certaine, une vérité, une fermeté, une inflexibilité dans le bien, une règle, un ordre, avant qu'il y eût une déchéance de toutes choses : en un mot, il y a une perfection avant qu'il y ait un défaut; avant tout dérèglement, il faut qu'il y ait une chose qui ait elle-même sa règle et qui, ne pouvant se quitter soi-même, ne peut non plus ni faillir, ni défaillir. Voilà donc un être parfait, voilà Dieu, nature parfaite et heureuse.» Bossuet, Élèv. sur les mystères, l''^ semaine, 2^ élèv. Œuvres compl, tom VIII, p. 6 et 7, édit. de Versailles.

huitième siècle (*). «Dieu, ditAristote, est la pensée de lapensée(^);» «il est, dit S. Thomas, la raison de toutes lesintenigences(^). D'elle-même, ajoute le S. Docteur, l'intelligence ne se trompe jamais, ses erreurs viennent de l'imagination et des puissances inférieures de l'âme. La pensée est une synthèse, résultat de deux facteurs qui agissent simultanément et spontanément. Le sujet et l'objet sont exprimés aussi complètement l'un que l'autre dans la même pensée : l'objet et le sujet sont donc à la fois distincts et unis ; ils affirment également leur existence par la même pensée. Si donc l'objet de la raison est Dieu, Dieu, distinct de la raison, est sa lumière (*).

S. Thomas détermine la valeur des actions humaines par leurs objets, leurs circonstances et leur fin. Sur le fond même du droit de propriété, il est aussi clair, aussi ferme, aussi décidé que les plus chauds partisans du droit (^). Il veut que le commerçant soit d'une probité sans reproche (^) , et stigmatise la hideuse

(') Voyez rOpusc. 42, ch. 6. De la puissance intellective. «Homo substantialiter est rationalis.» Opusc. 47. Sed quo intelligitur, non tamen removetur, quin per reflexionem quamdam intellectus se ipsum intelligat» S. Gont. Gent., 1. 2, c. 75. Arist. de Anima, III, c. 4.

(2) Metaphys., 1. 12, c. 9. V. Dugald-Stewart, Esq. de Phil. morale.

(^) «Divina essentia ratio omnium intelligibilium.» S. Cont. Gent., 1. 1, c. 154. V. Gatien-Arnoult, 0. d. c.

(*) «Impressio divini luminis in nobis, refulgentia divinae claritatis in anima.» S. 1» 2«% q. 91, a. 2, In. Ps. 35.

(5) 2« 2«, q. 66, art. 1. V. de la Propriété, par M. Thiers.

(^) Ibid. art. 1, 2, 3, 4. V. les Gomment, de Montesquieu.

usure (*). Les hommes sont d'autant meilleurs qu'ils sont plus justes et qu'ils s'approchent davantage de la bonté souveraine, de la vie substantielle et infinie, toujours féconde et toujours inépuisable {^). Cette argumentation échappe de toutes parts aux étreintes du sensualisme. Et si l'on ne voit pas clairement comment le philosophe de Stagyre peut attacher les attributs moraux de Dieu à son intelligence et à sa pensée, la même observation ne s'applique pas à la doctrine de TAnge de l'école (^).

La partie la plus saillante de la doctrine politique du^S. Docteur, est la prédominance de l'intérêt moral et religieux sur l'intérêt politique. S'en étonner et s'en plaindre, serait indiquer qu'on ne connaît pas le siècle où vivait l'Ange de l'école. 11 était nécessaire qu'on intronisât à la place du droit de la force, le droit de l'intelligence, et ce fut un signe du progrès de la liberté humaine que ce pouvoir fût plutôt la tiare que Tépée. Elle servait les intérêts de la morale , et avait la logique pour elle. Nécessaire pour retremper les âmes, le pouvoir féodal et guerrier eût finit par les abrutir. Il fallait que la pensée, la tradition, la science, entrassent pour quelque chose dans le gouvernement du monde. Le successeur de S. Pierre cherchait à adoucir les mœurs, à tirer les hommes de leur ignorance, à les arracher à leurs coutumes grossières ou féroces. Que

(') Ibid., q. 78, a. 1. V. Destutt de Tracy, Coram. de Montesquieu.

{'^) «Deus suâ perfectione omnes rerum perfectiones comprehendit. Suâ igitur bonitate omnes bonitates comprehendit, est igitur Deus omnis boni bonum.» S. Cont. Gent., 1. 1, c. 40; 1. q. 13, a. 2.

(^) «Deus est universitaUter perfectus.» S. Cont. Gent., 1. 1, c. 28.

serait devenue l'EuropCj au milieu de ce conflit terrible des souverains entr'eux, des souverains avec la féodalité, de la féodalité avec le peuple, si la seule autorité reconnue alors n'eût pris d'une main forte, les rênes de la civilisation ; si les papes, près de qui la société s'était jetée, ne se fussent emparés du gouvernail pour constituer l'Europe et sauver l'ordre social (*) ?

« La papauté du moyen-àge, par la fidélité avec laquelle elle conserva le dépôt des lettres, des arts, des siences, des lois, de la langue de l'antiquité ; par le courage avec lequel elle fit plier la force brutale sous le joug des idées morales ; par le zèle avec lequel eUe maintint les traditions des grandes vérités religieuses que menaçaient d'étouffer les formes mythologiques et la surabondance des cérémonies extérieures; par les exemples éclatants qu'elle donna de piété profonde, de mortification, do désintéressement, de* discipline ; par des charités splendides, par la magnificence des travaux publics qu'elle fit exécuter, par la culture des lettres et des arts dont elle entretint le goût ; par cette conviction qu'elle fit pénétrer dans les esprits qu'il y avait sur la terre un être, un pouvoir dont la mission était de défendre l'opprimé, de soulager l'infortune, de recueillir la veuve et l'orphelin, d'être ici-bas la providence du pauvre ; par tous ces bienfaits, la papauté a droit à l'estime et à la reconnaissance de l'histoire (^).»

(') LeibniU a parfaitement saisi les avantages politiques de la suprématie pontificale. Leibnitzii opéra, tom. V, p. 65. Voyez aussi sa lettre à M. Vidou, ibid. p. 476, et le pouvoir du pape au moyen-âge, par M. l'abbé Gosselin.

(^) Revue Britannique, octobre 1854, p. 284.

Innocent III s'éleva vigoureusement contre les combats judiciaires. Urbain IV favorisa la philosophie, cultiva les lettres grecques, fit éclore les travaux de S. Thomas sur Aristote, et les nouvelles versions publiées à cette époque. Nicolas V appelait à lui tous les grands latinistes, et donnait le signal de toutes les renaissances. Léon X fît imprimer Tacite, et promit une récompense à quiconque portera à Sa Sainteté de vieux livres encore inédits (*). Clément XIV, Ganganelli, Pie VI, s'efforcèrent de mettre la morale de TEvangile dans la politique.

«Toujours, dit M. de Rémusat, il restera dans la vie des sociétés telles choses que des guerres injustes, que des lois iniques, des actes d'usurpation ou d'oppression. Or la religion, oui ou non, la morale religieuse du moins, a-t-elle un avis sur ces choses? Et si elle a un avis, est-il possible et digne que l'Eglise se taise? Doit-elle se soumettre docilement à l'iniquité puissante, et sur la terre, sera-t-elle sans conscience? Jamais l'opinion des nations catholiques ne l'a fait descendre si bas. Que serait le sacerdoce, si lui qui règne par la parole , devait , toutes les fois que la société est en question, se condamner au silence?.... Ce n'est point là l'exemple laissé par le Christ ; il a subi la force, il ne s'est point tû devant elle (^).

S. Thomas avait une ardente sympathie pour les misères de l'humanité ; il ne tourna jamais le poison en remède. Si le char était versé d'un côté, il ne le ren-

(') Voyez l'Histoire de Léon X, par M. Audin. (2) Saint Anselme de Gantorbéry, p. 410 et 411.

versait pas de l'autre ; il le rétablissait sur son essieu monarchique et sur ses roues plébéiennes, afin de lui rendre l'équilibre et le mouvement. L'arme de S. Thomas n'était pas la prédication violente, mais sérieuse, appuyée sur le raisonnement et le savoir. 11 ne se bornait pas au rôle de la critique ; il entrait dans le fond des questions, et indiquait comment la société est perfectible. Le S. Docteur apportait ainsi, par sa connaissance des monuments de la législation romaine et du droit ecclésiastique, à la masse commune, quelques épis recueillis dans le champs de la science et de l'histoire, avec Fespérance qu'elle les recueillera en gerbes.

Lorsque tout est calme, pacifique et arrêté, la question du mieux ne se pose pas ; mais aux époques orageuses, on s'inquiète de l'avenir. Le courage de S. Thomas est donc admirable: il a ravi Tenthousiasme de ses disciples et Tapplaudissement de la postérité. Les peuples avaient besoin d'être éclairés par un flambeau , qu'ils n'auraient pu allumer euxmêmes. C'est ce qui explique le grand rôle du moyenâge ; c'est par là qu'il se relève. La poussière des siècles comme une cendre conservatrice entretenait le feu dont elle éteignait la flamme ; il ne fallait que remuer ces cendres pour en faire jaillir des étincelles. S. Thomas exhuma les nobles maximes de gouvernement mixte que Tacite regardait comme une chimère.

En étudiant le S. Docteur, en approfondissant sa psychologie, on le voit se rendre compte de tout, aspirer aux principes et les appliquer sans cesse. En parlant des vérités divines, il se sert du mot investigation , et déclare

que cette recherche est accessible à l'inquisition de la raison , inqidsitioni rationis pervia. Ce qui caractérise donc S. Thoniasc'estd'avoir arraché l'évidence naturelle à toute autre autorité et à tout autre guide que la raison humaine (^). En un mot, le S. Docteur a profité des modèles classiques sans abandonner les drapeaux du Christianisme. Le commerce journalier qu'il entretenait avec les écrivains de Rome et de la Grèce ne l'avait pas détaché d'une communion plus intime avec Albert-le-Grand et S. Augustin dont il consultait les vastes répertoires. De même que la science divine dans l'âme du Christ , dit-il , n'éteignait pas la science humaine, mais la rendait plus lumineuse, ainsi, chez l'homme , la foi ajoute aux clartés de la raison (^). Aussi, S. Thomas n'éclaire pas seulement tel ou tel endroit du temple de la science, mais le temple tout entier. Il concourt donc efficacement à la régénération de la philosophie , à la fécondité de son principe moral et des préceptes qui en découlent. S'il ne finit pas un mouvement commencé, c'est que le travail est l'œuvre des siècles. Ainsi passent les générations des intelligences; les unes fixent les idées fondamentales sur lesquelles roulent la philosophie, les autres, la méthode qui lui convient.

(') «Hsec igitur sunt quae in destructionem praedicti erroris conscripsimus, non per documenta fidei, sed per ipsorum philosophorum rationes et dicta. » Opusc. 16.

{'^) « Minus umen non offuscatur per majus, sed magis augetur, sicut lumen seris per lumen solis. Et hoc modo lumen scientiae non offuscatur, sed magis clarescit in anima Christi per lumen scientiae divinae. » I. S., III, q. IX, a. 1.

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