‹ De la philosophie morale: ou, Des différens systèmes sur la science de la vieChapitre 10 sur 41 · AMOUK DE SOI. DÉS1B DE BONHEUR · texte numérisé non relu

AMOUK DE SOI. DÉS1B DE BONHEUR

Un aveugle amour de soi enfanta les coupables doctrines dont les sophistes voulurent empoisonner la Grèce. Trop souvent leurs erreurs ont été reproduites chez les peuples modernes. Mandeville soutient Futilité • du vice , et La Rochefoucauld ne croit pas à la vertu. Toutefois ce dernier n'est pas flétri du même opprobre que les sophistes , sans doute parce qu'au lieu de donner des préceptes, il énonce des observations qui sont justes si Ton se borne k les appliquer aux hommes dépravés.

En commençant à s'éclairer , l'amoUr /le soi

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fil nallre ces riantes doctrines du plaisir dont Âristippe fut le chef dans les écoles de la Grèce. Parmi ceux qui donnèrent de nouveaux charmes h sa morale indulgente , s'il m^est permis de citer un poète, je rappellerai les aimables leçons d'Horace. Mais récriyain qui sut le mieux perfectionner cette phUosophie, qui sut la rendre aussi douce que sage, et non moins élevée qu'attrayante, c'est notre Montaigne.

On doit également rapporter à Tamour de soi une philosophie bien différente, qui dégrade rhomme en voulant le réduire au bonheur négatif. Hiéronyme de Rhodes enseigna tristement, dans une écoJe peu fréquentée, que le souverain bien est l'absence de la douleur. H est des systèmes qui participent k la fois de ceux des sophistes et de ceux des véritables moralistes. Leurs auteurs pensent que les calculs de l'amour de soi doivent nous déterminer à pratiquer la tempérance et la bienveillance ; par conséquent ils s'éloignent des sophistes ; mais ils s'en rapprochent par les expressions qu'ils emploient. La morale d'Épicure

repose sur la volupté , et celle d'Helvétius sur l'intérêt personnel. Leurs doctrines seront toujours susceptibles de recevoir deux interprétations ; toujours elles auront des sectateurs méprisables et d'autres dignes d'estime, parce que les uns prendront les mots au sens propre et \ulgaire , tandis que les autres les concevront dans un sens métaphorique et plus élevé. Épicure , Helvétius appartiennent encore aux sophistes, sous ce rapport qu'ils ont en vue seulement un bonheur terrestre et qu'ils anéantissent l'homme au tombeau.

Gassendi perfectionna le système d'Épicure , dont il se disait modestement l'interprète. Il définit les mots de manière à ne laisser aucun doute sur le sens qu'il leur donne ; puis il complète, par des espérances religieuses, la philosophie de son maître.

Locke, puisant ses lumières dans l'expé* rience, et voyant que la nature nous dispose à fuir les sensations pénibles, à chercher les sensations agréables, jugea que ces deux véhicules déterminent toutes nos actions. 11 n'a laissé

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sur la morale que des idées éparses; mais ses travaux en métaphysique le rendront Féternel honneur de Técole où la philosophie prend pour guide Tamour de soi.

Jean Clarke ne voit en nous que des vertus intéressées. Considérant la vie présente et la vie à venir, il fait naître la morale de Tintérèt actuel et de Fintérêt futur de Tbomme.

Plusieurs philosophes , sans prétendre que toutes nos actions dérivent de Tamour de soi , nous présentent le bonheur comme un but général. Aristole place d'une manière ingénieuse chaque vertu entre deux vices , et nous conduit, par la modération , à travers de doubles écuells , vers la félicité, qui selon lui est le bien suprême, le bien pour lequel nous recherchons tous les autres.

Shaftesbury est le moraliste qui me parait avoir le plus épuré l'amour de soi. Il se plaît à faire briller le bonheur k nos yeux; les vertus

auxquelles il nous invite sont intéressées; c'est pour nous-mêmes qu'il nous presse de restreindre nos adections privées et de déve-

lopper nos affections sociales. Il est loin cependant de vouloir nous rabaisser k de froids calculs ; souvent ses pages nobles et toucl|juites semblent être animées d^une inspiration divine.

Dans cet exposé rapide des principaux systèmes produits par Tamour de soi , nous avons vu ce sentiment, d'abord aveugle, s'éclairer par degrés.

Sociabilité. Désir d'être utile à nos semblables.

Un philosophe très-peu lu de nos jours, mais dont les écrits ont avancé en Europe la civilisation, Pufendorff, pense que Thomme n'est un être moral que parce qu'il est un être sociable ; que ses devoirs , ne pouvant s'accomplir ni même exister que dans la société, ils dérivent tous d'un seul, de celui qui nous prescrit de conserver, d'améliorer, d'embellir la vie

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sociale. Pufendorff donne en conséquence ce précepte fondamental : Travaillez autant qu'il est en votre pouvoir à procurer, à maintemr le bien de la société humaine en général. La direction de cette sage doctrine fit désigner sous le nom de Socialistes, les disciples de son auteur.

Gumberland établit que le bien commun est la suprêfne loi ; puis il tire de cette loi son précepte moral: Exercez une bienveillance universelle envers tous les êtres raisonnables.

Ce philosophe s'élève contre ceux qui donnent le bonheur indiTÎduel pour but k nos efforts; tandis que , selon lui , nous devons être uniquement occupés du bien général. Appartenant a un tout, nous participons aux avantages qu'il obtient : voilà, dans les idées de Gumberland , le seul point de vue sous lequel il nous soit permis de considérer notre félicité ; c'est pour le tout que nous devons agir, parler, penser , en un mot , exister.

Une philosophie puisée dans Tamour de nos semblables est , en général , celle des moralisics

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anglais; mais aueun d'eux n^ofifrit une théorie p]us désintéressée que celle de Hutcheson. C^est lui qui , plein d'enthousiasme pour la vertu et la beauté , ne put concevoir qu'houes nous fussent révélées par des sens grossiers , et soutint quMl existe un sens moral ^ une faculté de reconnaître immédiatement le juste et Tinjuste , le beau et le difforme. Selon lui , la vertu consiste dans Tamour de nos semblables. Plus nos affections embrassent d'êtres intelligens , plus elles sont vertueuses; ce caractère s'afiaiblit en «lies ^ k mesure qu'elles se dirigent vers un moindre nombre d'individus ; et leur mérite est k son plus faible degré quand elles se concenir^nt sur une seule personne, par exemple , sur un fils ou sur un ami. Quant k Tamour de soi , jamais il ne saurait devenir vertueux ; il peut seulement être innocent.

Hutcheson exige que la bienveillance soit désintéressée, et pense même qu'elle s'altère si l'on agit en vue du témoignage heureux que rend une bonne conscience.

Un des plus attrayans systèmes, k mes

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yeux , est celui de Samuel Clarke. Le précepte moral de ce philosophe nous prescrit d'agir avec tous les êtres d'une manière conforme à leur nature, c'est-à-dire propre à leur faire atteindre leur destination. Les effets de ce précepte s'étendent aux trois espèces de créatures, inertes, sensibles, raisonnables. Le disciple fidèle de cette doctrine bienfaisante traite un arbre comme un être destiné à croître, h porter des fleurs, à donner de l'ombre et des fruits , à se multiplier ; il prend soin , dans l'occasion, de redresser sa lige, de le rendre plus utile , plus beau , de confier à la terre les germes qui le reproduiront. Il traite l'animal comme un être \ivant et sensible ; il se garde de le frapper sans nécessité, veille à sa conservation, et s'interdit d'en exiger des services pour lesquels ne Ta pas formé la nature. Enfin, avec un homme, il se conduit comme*avec un être moral : il ne le soumet point à des volontés arbitraires, il agit sur lui par des moyens

frappé par les autres. Les attributs de rÉlernel qui me semblent donner naissance à des doctrines morales plus ou moins distinctes sont la bonté , la sagesse , la justice et la puissance. Platon eut un génie éminemment théologique et poétique. Au milieu de ses idées éparses , de ses conceptions quelquefois bizarres, souvent ingénieuses, brillantes, élevées, il est difûcile de saisir sa pensée dominante. Si ' jMnterroge ses disciples, les plus nombreux me répondent que son principe d'actions , son principe chéri est le désir de ressembler à Dieu (i). Ce désir ne peut être enfanté que par une alTeclion \ive pour la bonté suprême. La perfection des qualités de TÉlre inûni ne permet pas aux nôtres d'enapproelier: comment lui ressembler en sagesse, en justice, en puissance? mais la contemplation de sa bonté n'accable point notre faiblesse. Ainsi , dans le nombre de ses perfections , la bonté est celle dont il parait le moins difficile que rame humaine offre un léger reflet; et, par une métaphore hardie, mais assex juste pour

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qu^ellesoil devenue populaire, on a dil que verser des bienfaits, c'est ressembler à la Divinité.

L'amour de la bonté suprême, en s'exaltant, produit les doctrines mystiques dont nous pouvons former trois classes.

Née d'une source pure, une douce mysticité nous émeut et nous chaimek la lecture de quelques écrits écbappés du cœur de Fénélon. Des moralistes mystiques plus ardens veulent perfectionner leurs disciples, en les plongeant dans un état de ravissement et d'extase; entraînés par les songes d'une imagination enflammée , ils croient avoir des rapports immédiats avec des êtres surnaturels, avec Dieu même : ainsi délirèrent un grand nombre de platoniciens d'Alexandrie. Parmi les enthousiastes que séduisent de telles chimères , les uns restent fidèles aux devoirs sociaux, les autres se perdent dans les derniers excès de la mysticité, où non-seulenieniresprilse trouble, mais encore où le cœur se déprave. Des mystiques enseignent que les bonnes œuvres sont

inutiles et même dangereuses , parce qu'elles dérobent un temps que réclament la prière , Tamour et Textase. Dans leur spiritualisme absolu , quelques-uns font tellement abstraction du corps, qu'en se livrant h des prostitutions dégoûtantes , ils ne croient pas qu'onaitère la pureté de Pâme.

Si le moraliste est frappé surtout de la sagesse de FÉternel, il le contemple avec respect comme auteur de Fordre. On connaît mal les stoïciens, quand on sait d'eux seulement quelques maximes exagérées : essayons d'exposer a^'ec clarté le principe fondamental de leur doo* trine. Un homme qui mettrait en pratique tous les préceptes contenus dans le TrEtité des Offices, serait sans doute aux yeuit de k plupart d'entre nous le vivant modèle de la vertii. Cependant un stoïcien , en reconnaissant que cet homme fait mieux d'agir ainsi que d'une manière opposée , refuserait de le nommer vertueux ; et Cîcéron lui-même a' soin de déclarer qii'il ne parle que des devoir imparfaits. La vertu, dit le sage du Portique, n'est pas une

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actiou , c^est un principe d^aetions. Pour être vertoeox , conitnue-t^il , mets le génie fui est en toi en harmonie avec le génie qui gouverne les mondes : ce ne seta plus par de valgaifes motifs et dans de courts intervalles que tu feras le bien ; tes actions , tes discours , tes pensées, dirigés vers un seul but par le principe le plus élevé y formeront un tout homogène et pur; la seras un agent de la Divinité , occn^ sans cesse de la seconder dans ses vues d'ordre gébéràl ; alors, mais seulement alors, ta -vie iliéritera le nom de vertueuse. Tel fut le m<Aile -donné par iine doctrine fameuse qui^ idans Rome avilie, fit encore jaillir de grandes âmes, étemels objets de vénération pour quiconqrie est sensible à la beauté morale.

Une idé& à peu près semblable h erile ées.

stotcic»s forme la base du Traité de Matebran*^ clie sur la morale. Selon ce philosophe, on ne peut être vertueux qu'avec Tunour dé Tordre; cet amour est la vertu fondamentale , universelle , Tunique vertu qui renf^me toutes les autres. Affaibli dans nos âmes par le péché, Ta-

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mour de Tordre peut être ranimé en partie par nos propres forces , en partie par le secours de la Divinité.

La bonté et la sagesse sont les attributs de l'Être éternel d'où naissent les doctrines religieuses les plus conformes aux besoins de notre âme. Un rapprochement rigoureux , entre les fautes d^un être plein d'imperfections et la justice d'un être parfait, accable la pensée. Certainement la sévérité ne peut se trouver en Dieu , car elle est un excès, et tout excès est un signe de faiblesse ; mais notre entendement débile semble disposé à la confondre avec une exacte justice. Aussi, quand la justice est l'attribut divin qui se présente avec le plus de force à l'esprit des moralistes , leurs systèmes prennent une teinte mélancolique et sombre , teinte remarquable dans les Essais de Nicole qui, d'ailleurs, offrent beaucoup d'observations pleines de sagacité , et dans les Pensées de Pascal, le plus éloquent et le plus hardi contempteur de nos misères.

Nous touchons k une nouvelle aberration

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du principe religieux. Toutes les àines qui s^élèvent vers Dieu sont frappées de sa puissance y tant cet attribut est inséparable de sa nature '*^, Mais si Ton isole des autres qualités de rÉtemel sa puissance absolue , on ne crée plus que d'ef&oyables systèmes; on place dans le ciel un maître qui ressemble aux despotes de la terre , ou plutôt qui en diffère par une force incalculable pour saisir y tourmenter et désoler les victimes de ses baineux caprices. Ce n^est plus un Dieu, c'est un être malfaisant qu'on adore ; et pour me servir d'une expression de Shaftesbury, c'est le démonîsme qu'on propage.

Pésir de se cooformer à des idées abstraites de

morale.

Wollaston rend plausible une opinion singulière. J'énoncerais ainsi son précepte fon-

* Les théistes de l'aotiquité n'avaient point, il est vrai, l'idée d'tto Dieu créateur, dont la volonté a tiré l'uni-

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damentai : Sois vrai dans toutes tes actions. Si l'on en croit ce philosophe , une action exprime toujours une proposition ; et la vérité ou la fausseté de cette proposition fait seule la justice ou l'injustice de l'action. Deux exemples vont éclaircir sa théorie. Le brigand souillé du meurtre d'un homme est coupable , parce que son attentat suppose qu'il a dit: J'ai le droit de disposer de la vie de cet homme. Le mensonge est tellement ce qui constitue son crime que , si l'on pouvait rendre k déclaration vraie, l'action serait légitime; comitie il arrive lorsque , dans le cas d'une juste défense, on fait succomber l'assassin par qui l'on est attaqué. On est innocent alors , parce que l'action qu'on a faite exprime cette proposition vraie : J'ai le droit de défendre ma vie, même aux dépens des jours de celui qui m'attaque.

Agir en se conformant k la vérité, tel est donc le principe de l'ingénieux et subtil Wollaston.

vers du néant : toutefois , le considérant comme architecte des mondes, et comme ayant imposé l'ordre au chaos, ils voyaient en lui un pouvoir immense.

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