‹ De la philosophie morale: ou, Des différens systèmes sur la science de la vieChapitre 17 sur 41 · OU DESIR D OBEIR ET DE PLAIRE A LA DIVINITE · texte numérisé non relu

OU DESIR D OBEIR ET DE PLAIRE A LA DIVINITE

QoELLE heureuse hannonie ce principe d'actions forme avec la tempérance et la bienveillance 9 avec ces deux vertus que tous les moralistes veulent nous inspirer ! Ëcoutez-vous sans émotion ces paroles de Marc-Aurèle : J'essayai de ressembler aux dieux, en ayant peu de besoins et en faisant du bien aux hemmes f

Parmi les définitions générales qu'on a données de la religion , la plus juste , par conséquent la plus sublime , est celle de Kant : La religion, dit-il» est l'accomplissement de tous les devoirs , considérés comme prescrits par la DixHnUé.

Un philosophisme hautain, un cagotisme niais , semblent être d'accord pour ailaiblir, pour altérer le principe d'actions religieux. Je

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doute cependant que l'être le plus incrédule puisse observer sans attendrissement des hommes d'une piété toujours active , toujours modeste, tels qu'il en existe un petit nombre dans chaque société religieuse. Le mobile céleste qui les anime répand , si j'ose dire ainsi , une teinte noble et touchante sur leur vie entière. La maison que dirige un principe si pur devient un temple où , ministre aimé du ciel , le père de famille entretient le» douces joies par les bonnes iBuvres et la prière.

J'ai vécu longtemps; et peut^tre ai-je assez réfléchi pour qu'on ne puisse m'accuser de préjugés. Je le déclare aux jeunes gens qui liront cet écrit : le trésor de l'homme est sa confiance en Dieu.

Tai vu beaucoup de gens » trèt^^estimables d'ailleurs, qui, dans leurs relations privées, étaient tristes, mécontens des autres et d'euxmêmes , presque las de la vie ; j*en ai vu qui, dans leurs relations publiques, étaient faibles, d'une conduite incertaine, chancelante, bien qu'ils fussent incapables de traliir entièrement

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leurs devoirs , toujours j'ai reconnu qu'il leur manquait Fappui que donne une convie lion profonde des vérités religieuses.

Quand j'ai entendu les mêmes orateurs qui parlaient de liberté , professer l'irréligion , fai haïsse les yeux, et je n'ai point douté de la chute de ces prétendus philosophes. Savez-vous conunent les Américains proclamèrent leur indépendance? Après avoir rédigé en congrès Pacte qui les séparait du roi d'Angleterre , ils se rendirent au temple , ils placèrent une couronne sur la Bible et relevèrent vers le ciel : ensuite ils combattirent , et triomphèrent.

Le mobile d'actions religieux est celui qui donne l'impulsion la plus active; il est également propre à s'emparer des âmes grossières et des esprits cultivés; il excite les sentimens qui nous dominent avec le plus d'empire : l'espérance, la crainte et l'admiration. Cesl tomber" dans une étrange absurdité que de ne pas reconnaître quelle influence doit exercer sur la morale de tout un peuple, la croyance qu'il existe un juge , partout présent , qui voit nos

actions , entend nos pensées , récompense les vertus les plus secrètes, et punit les crimes les plus cachés. A ces véhicules d'espérance et de crainte s'en joint un autre qui suffirait pour ennoblir la race humaine. Créatures imparfaites et passagères , il nous est donné de porter nos regards vers un Être immuable , modèle infini de la perfection : il veille sur nous, il nous prescrit d'imiter sa bonté ; nous pouvons lui obéir et lui plaire ! Une céleste étincelle vit en nous; notre âme peut se mettre en harmonie avec le régulateur des mondes , et seconder ses vues d'ordre universel !

Il faut , ditron, de la religion pour la classe « ouvrière : oui, et davantage encore pour la classe occupée de grands intérêts; k moins qu'il ne soit plus facile de gravir un roc escarpé que de traverser un vallon.

Mais quelles tristes réflexions viennent assaillir mon âme! Le mobile que j'examine, ce mobile si noble et si pur en lui-même, peut se corrompre et devenir fécond en résultats déplorables. Quand nous nous jetons avec luî

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dans des routes trompeuses, comme il est le plus puissant pour exalter nosTacultés, il nous entraîne au mal avec plus de Tiolence que tout autre. Certes » on s'abuse , si Ton croit que lui seul fait des intolérans. Née de notre orgueil et de notre faiblesse , l'intolérance est une maladie de rame qui peut atteindre les hommes de toutes les opinions; mais il est évident que le principe d'actions le plus actif doit enfanter les haines les plus ardentes et les plus implacables. Les émigrés d'Amérique et ceux de France ont , après quelques années d'exil, revu leur patrie; les protestans, bannis par la révocation de l'édit de Nantes , sont morts eu gémissant de laisser leurs fils subir l'hospitalité sur une terre étrangère.

Nous avons une manière de voir très-élevée , si nous considérons comme impies les actions qui nuisent à l'humanité, les discours qui blessent la raison. Cette manière de voir est juste , car il y a de l'impiété h dégrader Touvrage du Créateur. Mais, que notre opinion cesse d'être éclairée , nous croirons coupables

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des actions innocentes ou mêmes gén^eiises, et nous le» condamnerons arec d'autant plus de violence» que toutes les fautes seront impies à nos yeux. Ces gens qui nous paraissait déraisonner ne seront plus seulement nos adversaires; nous verrons en eux des ennemis de la Divinité. Quelle horrible exagération va redoubler Tardeur de nos querelles! Le fanatianc naîtra peut-être d'une opinion destinée k rendre sacré tout ce qui porte le caractère du vrai f du juste et du beau.

Non-seulement le mobile d'actions religieux conduit k des résultats effrayans lorsqu'il est corrompu > mais encore il se déprave aisément, parce que le précepte obéis à Dieu est vague pour la plupart des hommes. Ah! sans doute, une âme simple et pure se représente Dieu comme un père* Que demande un père à ses cnians ? qu^ils le chérissent , qu'ils s'aiment , s'entr'aident et concourent à leur bonheur mutuel. Tous ks coBurs droits entendent ce langage ; mais si des controverses s'établissent sur la signification et sur les conséquences des

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mots obéis à Dieu, quelle foule d'iiiterprétalions vont être proposées, commentées, réfutées! ^ nos instituteurs, par intérêt ou par ignotance , nous donnent des notions fausses , des idées <^)scures et contradictoires, dans quel océan de doutes et d^erreurs dlons-nous être plonges! misère de l'esprit humain! la réT^tioa même ne saurait nous garantir en* iîèrementdeces dangeis, puisqu'elle se manifeste par deê mots , et que les expressions les plus claires ont encore du vague et sont susceptibles d'interprétations différentes.

On a remarqué sonrent que , parmi les personnes occupées avec ardeur de suirre le précepte obéisgez à Dieu , il en est qui négligent et même qiû dédaignent les devoirs importans pour s'altai^er h de minutieuses pratiques. En effet, rhomme imbu de ce précepte peut être amené par des raîsonnemens très -spécieux, tiès-conséquens en apparence , à substituer une morale de convention^ la morale étemelle. Lorsqu'on remplit les devoirs essentiels de la vie, sans d«uie on obéit h la Divinité; mais,

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éliÂDg«9 ; les^ notions que doiiQ« le bon seas y fmmi étou£G6as «ou» un inconeevable asseaur blage de folies ascétiques, savantes et bizarres. Geite écfAe eut cependant des philosophes esiiniables qui pourmi^t encore, par leurs vertus pratiques, nous servir de modèles ; mais, comme si l'on devait attacher moins d'importance ^ la manière d'agir qu"^ la tournure d'esprit des hommes, nous avons perdu ta mèmnÂte de leurs actions et gardé le souv^r de leurs erreurs.

Plotin dont le nom, peu connu de nos iours, ne se prononce qu'avec dédain, Plotin fut environné d'une gloire bnllanie et méritée. Son savoir était vaste,son esprit était capable de suivre et de coordonner les idées les plus ab^araites. Fidi^e observateur d'une morale élevée, il pratiquait ia plus active bienveillance et donnait Texemple d'une vie tempérante ; ses vertus au»tères, ses moeurs douces, son commerce facile, le faisaient chérir du peuple et respecter des «npereurs. Cet h(»nme s'abandonnait k tous les rêves de la mysticité : plongé dans de longues

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exUseSy il s^imagiiiait entendre des révélations, il eroyail jouir de la vue de Dieu même; et le grand objet de ses leçons était de laire partenir ses diacipleB à cet état de raTissement qui , d^apiès sa docthiie , est le plus parfait où les âmes vertueuses puissent s'élever sur la terre.

Q est &dle de condamner des opinions bizarres; mais si Ton veut ^éclairer et devenir indulgent y on doit, ainsi que je l'ai dit, examiner comment leurs partisans ont été conduits k les juger raisonnables. Les erreurs mystiques, je TavottOy m'ét<mnent peu; et je conçois sans peine qu'une àme tendre et mélancolique, en s'exaUant, les embrasse. Observons Tenchalnement d'idées fort simples qui peut les rendre vraisemblables.

Souv^at l'homme affligé , qui prie avec ferveur, sent un calme inattendu descendre dans son éme* La bonté suprême a-t^lle voulu , dès Torigine des choses , que la prière eût naturellement ce pouvoir de suspendre les douleu» ; ou Dieu vientril , par des actes particuliers de sa providence, donner la paix aux malheureux

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donl Tardeur confiante mérite sa pitié? I^ première opinion , u^admettant que des lois gêné* raies dans l'univers , est , selon plusieurs philosophes, la seule qui réponde à la grandeur de l'Être immuable. Toutefois cette considération est frivole. Il semble que nos systèmes se perfectionnent, quand notre manière de concevoir le maintien de l'ordre intellectuel ou de l'ordre physique , épargne des soins à la puissance qui gouverne les mondes; mais nous ne faisons ainsi que la dégrader , puisque nous lui supposons notre propre faiblesse. La seconde opinion donne une plus haute idée du pouvoir et de la bonté suprêmes. Cette opinion chère à Socrate y enseignée par lui dans la Grèce y est celle d'un grand nombre de sages. Si des actes particuliers de la Providence agissent sur notre sort 9^ Dieu a des .relations continuelles avec l'homme ; la prière est écoutée , elle obtient des réponses. Je trouve naturel que des Âmes affectueuses essayent de rendre ces relations plus douces et plus intimes , ces réponses plus directes et plus claires. Il me semble égale-

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ment naturel de penser que plus les âmes se sanctifient, plus la Dhinité leur prodigue les preuves de sa faireur. En faisant croître ces preuves au gré d'une imagination ardente, nous arriTerons à Tidée qu'il est possible d'avoir ayec l'auteur de tout bien des communications im* médiates; et le contraire ne saurait même être démontré rigoureusement, puisque notre esprit ne peut assigner des bornes à la bienveillance étemelle. Il ne s'agit plus alors que d'acquérir l'ineffalde pureté par laquelle on mérite les derniers signes de la faveur céleste. Le corps gêne les élans de l'âme; il parait donc utile d'employer des moyens physiques, ainsi que des moyens moraux, pour se purifier. Le jeûne, la retraite et les veilles syoutent a l'exaltalion de la prière. Un homme éprouve enfin des extases, ses songes se transforment en réalités pour lui , il annonce que Dieu lui est apparu tout voilé de lumière ; c'est bien à tort qu'on le poursuit du nom d^imposteur ; il ne veut ni ne croit tromper, il s^abuse, et sa folie est innocente. Les mystiques, quand les impressions du

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iDonde sensible ne les aUeiglient plus , doivent être plongés dani un état déliciinix. Que âônt tous les prodiges de nos arts, près des merveilles dont jouit un être qui croit eti^ter daiis le monde intellectuel et s'unir à Dieu même?

La raison est obligée de reconnaître que ces songes de l'imagination doivent être enivrans. Mais, au milieu de s^ fèves et de ses jouissances, la mysticité expose h d'eflrayans dangers. D'au* très genres d'aliénation mentale produisent aussi d'agréables chimères, et cependant Part essaye de les guérir. Vainement dirait-on qu'ils ren* dent heureux -, ils peuvent en un instant changer de caractère : l'insensé que nous voyons aiyouN d'hui paisible et riant, demain peut-être frappera ceux qui l'entourent et se déchirera luimême« La mysticité , d'abord féconde en idées ravissantes , pourra livrer bientôt à de noires et douloureuses pensées l'esprit qu'elle a rendu malade : elle est d^ailleurs une folie contagieuse, et ceux qu'elle abreuve de délices feront peutêtre des malheureux s'ils propagent leur doctrine. Parmi les nombreux disciples de Plotin ,

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combien ont adopté ses erreurs et n'oal point pratiqué ses vertus!

Sans rappeler les coupables égaremens de ces adeptes qui méprisent les bonnes actions pour n^attrtbuer de mérite quli leurs extases, et de ceux qui se croient purs au milieu d'infâmes débauches, il suffirait, pour condamner la mysticité, de voir qu'elle altère la raison. Le moraliste Teille h la santé de Pâme , et les rêveries superstitieuses la détruisent. Il y a même de Timpiété à rechercher les jouissances réelles et vives dont une ardeur mystique est la source , puisqu'on ne les obtient qu'en sacrifiant un présent de la Divinité et en abusant d'un autre ; je veux dire en étouffant sa raison et en exaltant son imagination.

Toutes nos facultés sont précieuses; mais, Je le répète, elles sont destinées k des usages différéfls. LMmagination doit influer peu sur les règles de la vie ; ce n'est point avec de brillantes chimères et de vaporeuses rêveries qu*on forme des pères de famille , d^utiles citoyens : les êtres qui rempliront le mieux leur destina-

lion sur la terre , seront toujours des hommes fidèles à la voix du sentiment et du bon sens.

Parmi les systèmes fondés sur le désir de plaire k la Divinité, les doctrines mystiques me paraissent occuper une place k peu près semblable à celle que les doctrines du plaisir ont parmi les systèmes nés du désir d'atteindre le bonheur. Les unes et les autres altèrent les idées qu^elles prétendent perfectionner; les unes et les autres, fécondes en images séduisantes, enivrent l'âme et lui donnent des émotions agréables, mais, affaiblissant la raison, elles conduisent h des excès et jettent dans Tavilissement les imprudens disciples qui sV bandonnent à leurs promesses.

Frappés des aberrations d'esprit que peut produire le mobile religieux , beaucoup de philosophes ont pensé qu'il faut exposer d'abord nos devoirs sociaux , les établir sur une base telle que l'amour de soi ou l'amour de nos semblables; puis appeler les idées religieuses pour former le complément heureux et nécessaire des idées morales. Alors > le principe qui

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nous occupe leur semble perdre ses daogers et garder ses avantages : ils élèvent un édiCce dont la religion forme la coupole qui le garantit des tempêtes.

Quant kceux qui veulent anéantir les sentimens religieux , c'est dans une autre partie de cet écrit que nous jetterons un coup d'oeil sur leurs étranges et fatales doctrines.

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