‹ De la philosophie morale: ou, Des différens systèmes sur la science de la vieChapitre 16 sur 41 · CHAPITRE VtU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VtU

morale , il n'est pas plus nécessaire que Tamour de nous-mêmes soit notre seul mobiie, qu'il n'est indispensable aîux doctrines fondées sur d'autres principes que cet amour soit banni de nos âmes. Le i^ilosophe dont le système repose sur le désir du bien-être recommande nécessairement à ses disciples d'aimer leurs semblables. Ce précepte et ses conséquences seront les mêmes, soit que l'affection pour les autres hommes naisse de l'amour projNre , soit qu'elle existe comme un sentiment tout k fait distinct de celui-ci. Je vois que souvent on fait grand bruit pour des opinions qui , en dernier résultat , n'ont pas d'influence dans la pratique.

Sans prétendre que le désir du bonheur enfante les seules doctrines raisonnables sur la science de la vie, ne doit-on pas le préférer aux autres mobiles , puisqu'il s'offre naturellement , qu'il exerce un empire irrésistible et doux, et qu'il conduit à de sages résultats?

Faire un choix différent , c'est , selon des es> prits. éclairés , vouloir perfectionner les lois

du Créateur; c'est vouloir entendre nos intérêts mieux que la Proyidence elle-même.

Entre la philosophie du bonheur et celle qu'on lui oppose, la plus grande différence peut-être, c'est que la sagesse, à sa voix^ quitte un masqiie sévère et vient s'offrir aioiable, enjouée, telle que le ciel Ta formée, et qu'elle eût toujours paru , si des pédans n'eussent pris ^ peine à la déguiser. Sans doute, la plupart des théories produites par d'autres principes ne sont pas nécessairement austères; elles ne deviennent tristes , sombres, que par de fausses interprétations ; mais la philosophie qui nous occupe est certainement , sous ce rapport , la plus difficile à corrompre.

Ses charmes cependant sont pour des esprits moroses un si^ei de censure. Mêlant le vrai avec le faux , ses antagonistes nous disent : La vertu exige de la force ; elle vit dans les combats, elle surmonte des obstacles et s'impose des sacrifices ; une facile théorie du bonheur, substituée à l'austère morale , bouleverserait ces idées éternelles. Plût au ciel,

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répondrai-je , qu'une main secourable aplanit tellement le sentier du bien , qu'il fût possible aux êtres les plus faibles de le parcourir sans effort! Hais si ce vœu, si cette opinion vous parait ofirir des dangers, soyez sans crainte , il n'existera jamais de vertu sans force. Le moraliste guidé par le désir du bonheur rejette sans doute un appareil sévère ; il se garde d'exiger d'inutiles sacrifices et de multiplier sous nos pas les obstacles, mais ne changeant point la nature des choses, il est hors de son pouvoir de nous dispenser de courage. Pour résister à ces voix des passions qui conspirent contre nous en nous-mêmes , pour résister à cette autre ennemie , l'opinion générale , qui nous pousse vers des routes trompeuses, pour goûter le plan de vie que dicte le désir éclairé d'être heureux et pour oser le suivre malgré tant d'exemples contraires, il faut une vigueur de caractère dont peu d'hommes pressentent le modèle. Si celui qui parle de cette philosophie la préconise en supposant qu'elle dispense de courage , son esprit est superû-

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ciei ; s'il la critique en s'imaginanl qu'halle dégrade la sagesse dont elle aplanit le sentier, son esprit est faux.

On a Toulu mettre en opposition, les doctrines qu'enfante le désir du bonheur avec celtes qui naissent du désir d'obéir à la Divinité. En effet, Epieure, Helvétius ont étrangement circonscrit le domaine de l'homme; tout finit pour eui sur la terre. Aristote, avec des idées plus justes, laisse néanmoins incertaine la question de savoir s'il pensait que l'existence se prolonge au delà du tombeau (3). Un sage, dont la piété profonde ne saurait être mise en doute, Locke, a posé des priacipes de métaphysique qui, selon plusieurs philosophes, détruisent Tespoir d'une autre vie , si l'on en suit les rigoureuses conséquences *, Mais , ainsi que j'ai pris soin de le dire y pour ap* précier un mobile d'actions, je ne l'examiiie pas modifié dans telle ou telle doctrine, je le

* Je suis loin de partager l'opinion de ces philosophes qui prétendent connaître la métaphysique de Locke mieux qu'il ne la connaissait lut>méme.

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considère en lui-même. L'homme que sa philosophie guide vers le bonheur, si son esprit n'est pas troublé par des sophismes, saisit avec transport l'idée qu'il existe un pouvoir étemel et rémunérateur. 11 ne se perdra point en vaines sabiîUtés peur découvrir si Ton peut adresser quelque misérable objection ^ celui qui nous annonce Texistence d'un Dieu , et pour croire k l'immortalité , il lui suffit de sentir combien d'obstacles à la félicité disparaissent en présence d'une vérité si féconde en nobles espérances. Oui , la philosophie du bonheur appelle les sentimens religieux : unie à l'athéisme , elle en reçoit une sécheresse qui contraste avec son but; die est trop souvent obligée de laisser notre faiblesse seule aux prises avec la douleur ; elle est contrainte de répondre à de terriMes argumens, qui s'évanouissent quand notre esprit s'éclaire par la pensée d'une autre vie.

Parmi les reproches adressés à la morale qui repose sur le désir d'être heureux , s'il en est qu'un examen attentif détruit entièrement , il en est d'autres qui seront Tobjet de contro-

verses éternelles. Saus doute ce désir , lorsquUl est éclairé, inspire de liantes pensées. Le moi ne borne pas son activité aux soins du corps ; il en conçoit de plus nobles , de plus intéressans pour lui , sa prévoyance ne s'arrête pas h cette courte carrière; mais , dans le plus sage système né du besoin d'être heureux, on revient souvent k nous entretenir du moL II est des âmes tendres et des imaginations brillantes qu'importune ce retour sur soi-même; elles craindraient d'en recevoir une apparence d'égoïsme qui suffirait, k leurs yeux, pour ternir l'éclat de la vertu. Ces âmes pures , k la fois timides et fortes , ces imaginations fécondes en idées nobles et ravissantes, jugeront toi^ours peu ccmformes k la dignité de notre nature les systèmes qui naissent d'un principe intéressé, où par conséquent les mots dévouement, sacr^ice, oubli de soirmême ne sont que des espèces de métaphores. En s'occupant d'arithmétique morale , elles croiraient priver de leurs charmes les vertus aimables et dépouiller de leur grandeur les vertus héroïques.

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Le disciple de la philosophie du bonheur répondra toiôours qu^il ne peut créer ni Phomme ni la Tertu ; que sans abaisser el sans exagérer leur dignité , il observe , découvre et suit la vérité. Je seconde , ^joute-t-il , les soins de la nature qui y voulant nous guider vers le bien par notre propre intérêt, sème de fleurs la route de la sagesse : pourquoi les arracher? Les mots dévouement, sacrée, ont dans mon langage leur véritable sens ; c'est vous qui les transformez en efirayantes métaphores et rendez ainsi difficile ce qui devait nous être aisé. La morale de l'intérêt éclairé est laseule qui laisse èi notre nature toute sa dignité , à la sc^esse tous ses charmes , puisqu'elle prouve que Thomme a besoin de fuir le vice pour réaliser le premier désir de son âme et pour jouir des voluptés les plus douces.

Toujours on pourra reprocher aux moralistes partisans du mobile que j'examine de ne donner à la vertu qu'un rang secondaire : ils l'estiment, ils la recherchent, ils la cultivent; mais ce n^est pas pour elle'même , c^est parce qu'ils

voient en elle un moyen' de bonheur. Or, n^en8eigne4-il pas une doctrine plus élevée, celui qui , regardant le bien-être comme une simple conséquence de la pratique de ses préceptes , donne la vertu pour but à nos efforts , la place au premier rang , et la fait briller ainsi de tout son éclat? Cette doctrine exalte nos facultés; et ceux qui voient dans Tenthousiasme l'unique source de tout ce qu'il y a de grand et de beau sous le ciel , jugent funeste ou regardent en pitié une pliilosophie qui s'attache à montrer ce que notre intérêt nous prescrit.

Mais les apologistes de cette philosophie diront toujours : il faut craindre de se laisser abuser par des mots; en cherchant la morale la plus élevée , on peut s'abandonner ïi de hautes extravagances; n'employons pas des expressions vagues , et cherchons une morale vraie. Cest surtout dans la poésie , dans les arts , que Tenthousiasme est nécessaire ; c'est surtout de raison qu'on a besoin pour se conduire dans la vie. Vous aimez les idées qui produisent de vives impressions; nous préférons celles qui

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laissent des impressions justes et durables. Vous trouTez quelque gcandear à soutenir que le tMNihettT est une simple conséquence de nos travaux, non leur but; pins puissante que vous, la nature y»it qu'il soit l'objet direct de nos efforts, et le moraliste ne saurait fermer les yeux sur cette première Térité sans se jeter en aveugle dans une route trompeuse.

Je crois interminablesde telles controverses. Les adversaires de la philosophie du bonheur pourront toujours soutenir que ses partisans, an lieu d*élever Phomme k la vertu , la dégradent en la faisant descendre vers lui ; et toujours les amis de cette philosophie pourront prétendre que leurs antagonistes nous font perdre de vue la sagesse phicée près de nous par ]& bonne nature , et nous montrent son £mtème sur des monts escarpés. Aucune de ces deux opinions ne sera jamais portée à un degré d'évide&œ capable desoumettre tons les esprits, ^entends les deux partissi'écrier à la fois que je m'abuse ; mais le prouveront-ils par cette vague assertion ? Il faudrait, pour me confondre, qu'ils

en vinssent à s'accorder entre eux; et c'est ce qui n'est pask craindre pour moi.

Enfin , la morale puisée dans le désir du bonheur est sujette h des objections très-justes. Le mobile d'actions qui la produit dégénère aisément : il semble tout à la fois être le meilleur , parce qu'il ne trouve en nous aucune résistance, et le moins sûr, parce qu'il est facile k corrompre. Je me suis servi fréquemment de ces mots désir du bonheur; j'ai dû montrer le principe d'actions dont nous sommes occupés aussi pur qu'il peut l'être ; mais , au fond , ce désir est celui de se satisfaire qui trop souvent égare les hommes , les plonge dans le vice, et les entraîne au crime. A ce mobile répondent l'ambition, la cupidité, toutes les passions dévorantes.

Quels ravages il va causer, si de grandes lumières ne l'accompagnent , s'il est aveugle ou seulement peu éclairé !

Des préjugés très-répandus nous disposent à croire que chacun est juge de ce qui lui convient pour être heureux, qu'on est libre de braver des périls qui n'exposent que soi. Il y

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a des erreufs que semble favoriser notre nature, celles-ci sont du nombre; or, elles altèrent far cilement les doctrines qui nous donnent Pintérêi pour règle et le bonheur pour but.

Voici le plus grand danger qu'il y ait à fonder la morale sur le désir du bonheur. Assurément ce désir, quand il est éclairé, produit une constante habitude de tempérance et de bienveillance; mais beaucoup de gens entendent parler d'aune doctrine , fort peu l'étudienL Dans un état où les philosophes répètent sans cesse les mots bonheur, amour de soi, intérêt et volupté, il est k craindre que le grand nombre ne s'abuse sur le véritable sens de leurs paroles; il est à craindre que la plupart des hommes qu'on veut instruire dans la philosophie du bonheur, n'écoutent que les premières phrases de celui qui leur parle , ne retiennent que ces mots : Suis le penchant qui te porte à vivre heureux, et qu'ensuite ils ne s'abandonnent à des illusions. S'il en arrive ainsi, un peuple se plongera dans les plus viles turpitudes , n'adorera que l'argent et la puissance ,

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traitera les devoirs de chimères et ne reconnaîtra d'autre droit que ediui du plus fort.

Sans se dégrader au point de favçMriser un impudent égoïsme, la morale puisée dans le déar d^ètre heureux dégénère , lorsqu'au lieu d'être grave, sérieuse, elle déviait moUe, efféminée et nous invite moins k régler notre conduite qu'k nous étourdir sur la vie. Ses disciples respirent les plaisirs , chantent Youbli des dieux et des humains. L'esprit, lagaieté, rinsoucianee de ces convives de la folie ont des diarmes. Si l'on compare leur riÀnte existence k celle de tant d'hommes que tourmente l'ambiUon, qui s'agitent et troublent leurs semblables , on est près de voir en eux des sages. Toutefois leur philosophie ressemble k ces liqueurs qui peuvent donner une effervescence aimaJ)le et légère, mais dont l'usage faalùtuel altère la raison. Cette philosophie, répandue dans un état, amollit les èmes , invite k l'oisiveté , éteint rameur du bien public , jette du ridicule sur la vertu , et donne de Tindifi^rence pour le vice. Quand elle enivre la jeunesse , trop sou-

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vent elle rend Fàge mûr inutile et la vieillesse douloureuse; Au milieu des revers, quelquesuns de ses disciples gardent une étcmnante insouciance ; mais la ]^upart se trouvent sans courage, gémissent et se livrent li. des regrets tardifs. Un platonicien disait que Femblème de leur philosophie est le vaisseau du roi Aëte. Ce navire portait une tente brillante , des tables somptueuses , des arbustes en fleurs ; on y voyait des groupes de musiciens et de courtisanes.

Quand il sortit du port, la multitude applaudit, et tous les regards exprimaient le désir de voguer sur rheureux vaisseau. Âëte s'enivra de parfums, d^harmônie et de volupté aussi longtemps que les zéphyrs enflèrent les voiles de pourpre. Tout à coup la tempête éclata; rien n'était prévu pour vaincre sa fureur, et les vagues jetèrent sur 4e rivage , avec les débris du navire , le corps de l'imprudent monarque '*^.

De riantes doctrines , agréable mélange de raison et de folie , ne sont pas sans attrait pour moi. Bientôt , cependant , elles laissent du vide

^Max, rt^r.,Diss. 4. §3.

daDs mon âme ; je leur reproche de ne pas m'apporter des émotions assez nobles, et je sens qu'elles ne me révèlent point ma destinée.

Lorsque je les quitte pour passer à des doctrines plus graves , il me semble qu'éveillé d^un rêve où des sons fugitifs caressaient mon oreille , j'écoute les accens de la vérité que profèrent des bouches vénérables.

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