‹ De la philosophie morale: ou, Des différens systèmes sur la science de la vieChapitre 35 sur 41 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

vent circonscrites dans les bornes les plus étroites. La poésie , les beaux-arts » heureux enfans de Fimagination , naissent , prospèrent ^ déclinent, périssent chez un peuple; ils renaissent chez un autre pour offrir les mêmes I^énomènes ; et Ton ne peut dire que dans les dernières contrées qui en jouissent , les poètes et les artistes obtiennent sur leurs deyanciers une éyidente supériorité. Quelques écrivains ont développé avec beaucoup de talent une opinion contraire; ils ont prétendu que la littérature moderne surpasse la littérature ancienne; mais ces écrivains , séduits par un ingénieux système , me paraissent plus jaloux de lui prêter des charmes que de rendre hommage et la vérité. 1a poésie , en parcourant la Grèce , FI- \sà\e et la France , a déployé dans ces divers états des richesses kpeu près égales : on peut prendre .indistinctement des vers d'Euripide , de Virgile 9 de Racine, pour montrer k quel point de perfection il est donné au génie de s'élever dans cet art enchanteur. Le goût particulier d'un peuple lui fera préférer ses eom-

226 DE LA PHILOSOPfliB HOBALE.

positions dramatiques à cellcsde tous lesaulres; mais soyons sans panialité , ^t nous jugerons qu^on n'a point surpassé les Grecs dans Tart de faire i^oùter aux spectateurs de tires et nobles émotions : oâ compose difinsi'emmetit sans composer mieux. Non , k littérature n^h point une marche progressite; elle décrit un cercle. Le peuple qui succède h ceux qu'abandonne la gloire littéraire , ne continue pas leur ouvrage; il le recomnience.

Des travaux plus sérieux présentent un phénomène trè»<iifféreilt< Le pouvoir que Fhomme a de recueillir des faits ^ de les comparer, d^en tirer des conséquences , et de créer ainsi des sciences féconde^ , ce pouvoir s'exeree sur un domaine immense dont il est impossible d'assigner les limites. Ajoutons que dansiez lettres, les travaux ëont iiidividuels; et que dans les scfeoces, fis se font en commun. Les ricfaesses scientifiques, amassées chez tous les peuples et dans tous les ftges, forment un trésor que nos contemporains grossissent du produit de leurs veilles , et que nos neveux continueront d*ac-

CHAPITBE V]L. t27

crolire. La marché des sciences est progressive : c^esl du point où sont arrivés nos prédécesseurs que nous partons pour aller pUis loin.

Sans dQu\4g plusieurs découvertes ont été perdues; des faits et des procédés connus dans les temps reculés sont ignorés de nos jours.

Mais , d^une part , ces pertes sont probablement fiaiUes ; de l'autre , Tavenir ne peut en craindre de semblables. Le génie , par le progrès de ses découvertes , a trouvé les moyens de perpétuer ses œuvres : l'imprimerie et la gravure tran^ .mettront indéfiniment les inventions prôûeuses. jNi les ravages des conqiiéiPAs f ni les révolutions intestine qui dévorent les peuples, ni les efibrts des plus ay«uglés tyrans, ne#wcaieAl désormais «ffuôavtir les lusoières. D exista, dans toutes les parties du monde , des archives où les connaissances biunaines ont été mises «i dépôt. Une ûootrée civilisée , une ^Hile échapperait aux barisar^ , 4pi'«lle deviendrait pour toutes les autres Tarche de salui. L'homme ne peut phis détruire l'ouvrage de l'homme ; e( pour anéantir les sciences , il fiaui qu'une révo-

liition physique bouleverse le globe jusqu'^en ses fondemens.

Un être borné dans ses moyens d^aciion ne pouvant produire que des effets également bornés , il est évident que les progrès des sciences et des arts industriels ne sercmt pas indéfinis ; mais Tesprit humain s'exercera pendant une longue suite de siècles , avant d'arriver aux limites que rÉtemel a posées , et qu'il ne nous sera jamais donné de franchir. En écrivant des coiy ectures sur les progrès possibles des sciences! on s'expose au double danger de rester fort audessous de la vérité , et de passer pour un rêveur. Cependant , on peut présumer que nos successeurs s'élèveront à des découvertes aussi fécondes , aussi puissantes pour avancer la civilisation , que l'ont été la découverte de l'imprimerie et celles de la boussole et de la poudre à canon. L'emploi récent de la vapeur qui rend nos communications si rapides, doit être assimilé aux grandes découvertes que je viens de citer. On assure qu'un officier d'artillerie a trouvé les moyens de mettre un navire destiné au com*

CHAPITU XIZ. 299

raerce en état de détruire on vaisseau de guerre. Quelle influence cette invention exercerait sur la liberté des mers! Des perfectionnemens ou même de simples applications de ce qui existe, par exemple de la lithographie et du télégraphe, auront sans doute un jour des résultats incalculables.

Les progrès des sciences morales et politiques sont plus difficiles et moins éyidens que ceux des sciences physiques et mathématiques. Gelles-cijS'exerçant sur la matière inerte, lechamp de leurs obsenrations est stable; Texpénence constate aisément Futilité de leurs découyertes; et pour en faire des apphcations certaines , il suffit de calculs exacts. Les sciences qui traitent de l'homme et de la société s^exercent sur des «c^eis mobiles , moins soumis aux sens qu'à la pensée ; les données qu'exige la solution de leurs problèmes sont nombreuses, compliquées et délicates k saisir. Les faits qu'on recueille pour servir de base à ces sciences sont , encore plus que les autres , sujets k des interprétations différentes; les théories qui en ré-

2S0 DE LA PHIL080PBIB HORALB.

sultent sont souvent livrées au jugement des passions haineuses, des (Miriis aveugles; et, lorsque la sagesse d'une théorie est à peu près défflontrée^eombien de cireonslances peuvent modifier, contrarier, arrêter ses applications! Une mystérieuse loi de la nature veut que presque toujours les hommes nés pour aecroUre les lumiènes soient persécutés en traversant ce monde. Ils blessent l'amour-propre, ils froissent des intérêts ( les intérêts ejl rfumour-f^prye se vengent. Si des vérités nialbématiques ont valu des perséiMUlions ^.ceuxqui l^s am^nt/dér couv^rtes« le ^»ogm fi^i 9\m mmm^\ los^

qu'il s'agii de véril^ m m ^î i^^tun^ sojgit moin$ é viitoPkt^ £t qui UmheH k KJ^^s Uitérte plus étefîdus et plus gr«^ves. Am^» bew^cpMP d'ioji^s^rvatoms paisiUes » ci!9igiMnt ranianQsjiié des partie, n'piBeQi hasarder kf^is idiées, abuir donnent 1^ plume aux mains vénales o^ factieuses ; et l'on est priyé d'ouvrages qui secû^t précieux , çax ils seraient écrils de JiQnne foi. Toutes ces causes réunies expliqu0nt sijiffisamment pourquoi les progrès dessciences monale»

ctLànttLE m. 231

et politiques sont les moins rapides. Gependani pour ces sciences , ainsi que pour les aulTM , il est évident que les générati^M suoeesëiTes peuvent profiter des lumières et même des erreurs de celles qui les ont précédées, qiJÉ'elles peu* vent par conséquent s'éetaiter toujours davan* tage, et multiplier les résultais pratiques de leurs utiles recherdliés.

Le raisonnement prouve que Tespèce hu* maine est susceptible d^étre améliorée ; mais remarqùOns-nous en elle des progrès véritaMes? rcjtpérieoee vient-^elle confirmer une théorie féeonde en espérances? Pour juger cette question , on ne doit pas considérer des détails auxquels il est toujottis flBleile d'en opposer d'autres; on ne doit pas s'arrêter h des actes isolés, quelque gronde que paraisse leur importance ; c'est un vaste ensemble de faits qu'il est néeessaire d'endMrasser. Je remonte vers les temps anciens; je considèt^ l'Europe à l'époque la plus brillantedesartsdelaGrèce et delà gloire de Rome; je traverse les siècles de barbarie, et redescends jusqu'à nos jours. Je vois , k toutes les époques,

Page 1