DE LA PHIL080PB1B MOHALB
des crimes affliger le monde et déshonorer les hommes. Le sang et les larmes ont coulé dans tous les âges et sur tous les points de la terre. Nos temps modernes , ainsi que les anciens, ont produit d'exécrables atrocités; et cependant Tobservateur impartial , en comparant les diverses époques, doit reconnaître qu'il y a des améliorations dans le sort des Européens. Jamais Taisance ne fut aussi répandue, jamais PEurope n'pifrit autant d'hommes passablement vêtus , logés et nourris , exerçant librement leurs facultés et recueillant les fruits de leur industrie ; jamais les mœurs ne furent aussi généralement douces et bienveillantes; jamais Topinion n'éleva moins de barrières entre les ^> peuples. Les faits qu'on peut m'opposer seraient très-probans , si je soutenais Pexistence d'un bien absolu , ils ne sauraient détruire ce que je dis d'un bien relatif. L'Attique si fameuse, l'Attique avec ses orateurs, ses poètes, ses artistes et ses nombreux esclaves qui servaient une poignée de citoyens, offrait k la totalité de ses habitans moins de bonheur que n'en
CHAPITBB XIX. 233
présente aux siens la province de TEurope la plus ignorante et la plus mal gouvernée , mais où le christianisme a détruit Fesclavage.
Assurément nos mœurs, nos usages, nos lois peuvent être Tobjet de censures très-judicieuses. Que dois-je en conclure ?L'Eurdpe est .vieille , dit-on. Cette idée est , selon moi , une des plus fausses que puisse énoncer un esprit superficiel. L'Europe est à peine échappée à la barbarie ; ses malheurs , ses préjugés et sa turbulence n'ont encore annoncé que Fenfance et la jeunesse de ses peuples.
Les progrès de l'espèce humaine vers une meilleure situation morale seront nécessairement très^lents. S'il faut des années pour l'éducation d'un honune dont la vie est courte et sur lequel on a tant de moyens d^agir, quel espace de temps doit exiger l'éducation des peuples? Toutefois , l'activité de l'esprit humain atteste qu'il produira tout ce qu'il est capable de produire. L'époque où il prendra ses plus nobles développemens ne saurait être prédite , mais c«s développemens se manifeste-
ront , pafce qu'ils sont conformes k la nature des choses.
Quand, occupé du sort des hotdtnës, on tbontre des jours plus heureux dans uil ftTetiit lointain, il est des gens qui s*écrient aVec découragement : Me^ nous n'y serons plus ! Eh !
qu'importe que nous n'y soyons plus? Étranges philosophes , tous ne rendes donc un seryice que pour en toucher matériellement le salaire! Combien de vieilkirds regardtint avec intérêt de jeunes arbres qui ne leur pfétèfoât jamais d'ombrage , mais sous lesquels ils Voient en espérance se reposer leun e&fans! Vôtià qile le sort du monde semblait occuper, vous dédaignez les améliorations dont voiis né tM)Urf)3z recudlUir les fruits. Triste tésultat d'une fausse I^ilosophie! Quelque système de monde qae vous adoptiez , élevez-vbus aâ* plus hautes pensées; songez qu'une intelligence infinie»
en vous plaçant sur la t^re , vous chargea de contribuer au bonheur de vos semblables et que vous devez bientôt aller rendre compte de cette mission. Celui qui ne sait point que telle
CHâtlTHB xix. S35
est 8A destination ignore la science de la vie ; il cherche pénthlement sa route , il ne Toit pas son but, il ^ heurte contre les obstacles; cet homme marche en aveugle dans le monde moral.
Sans doute, h quelque degré d'amélioration que parvienne Tespèee humaine , sa faiblesse lui sera tooiours rappelée par des vices et des malheurs î la félicité pure n'appartient qu'à la patrie céleste* Jfc crois au perfectionnement , non h la perfection future des sciences : elles n'atteindront pas la venté; mais sur la route elles trouveront des vérités. Il faut , pour avancer la civilisation , parvenir à foire pratiquer plus fidèlement la morale. Desécrivaind,mécontëâs de leur siècle et de leur situation , ont ptié tendu que nos sciences et nos arts dont funestes ftux mœurs* Mais si, d'un côté , je vois que l'industrie multij^he les besoins, complique les intérêts et fournit de nouveaux alimens aux passions ambitieuses , d'un autre côté , je suis frappé de voir que les peuples sans arts , sans besoins,. ont des mœurs farouches et qu'ils
S36 DB LA PBIL080PB1B MOBALE.
préfèrent la rapine au travail : ce qui caractérise les sauvages , c'est la paresse et la férocité. On dira peut-être quMl ne faut chercher Pétat le plus convenable à Thomme , ni dans les forêts , ni dans les capitales ; et, pour modèles , on citera des peuplades innocentes, heureuses, telles qu'en offrent aux regards du voyageur quelques vallées de la Suisse. Pai goûté le charme de Ces humbles vallées; et j'ai béni la Providence d'avoir rendu le bonheur si facile. Toutefois , ce. n^est pas avec une imagination romanesque qu'il faut discuter les intérêts de l'humanité. Les peuples ne peuvent rester éternellement chasseurs ou pasteurs ; l'industrie se développe et leur donne une nouvelle existence. Pour les améliorer, il faut étudier les ressources que présente leur situation; et non se livrera des regrets , à des rêves , vains siyets d'idyUes et d'amplifications. Pour donner aux peuples industrieux autant de bonheur que le comporte leur nature^ il est nécessaire de répandre les lumières.
Expliquons ces mots : beaucoup de personnes
CHAPITBB JIX. 337
en ont abusé ; ils inspirent des préventions à beaucoup d^autres. On se trompe étrangement si Fon croit que, pour répandre les lumières , on doive chercher k faire de tous les hommes des beaux-esprits et des savans. L'instruction serait portée au plus haut degré dans le pays où chaque individu saurait tout ce qu'il a besoin d'avoir appris pour remplir en ce monde sa destination particulière. Ainsi , dans les états industrieux, riches, où les intérêts sont compliqués, où l'intelligence déploie une activité prodigieuse, pour juger ces intérêts , pour diriger cette activité , il est essentiel que ceux qui prennent part au gouvernement aient des lumières très-étendues, qu'ils joignent à la supériorité de fait, cette autre supériorité que donnent de vastes connaissances et des vues élevées. 11 iaut aussi que les lumières soient répandues k différons degrés dans les diverses classes de la société. Si les hommes destinés aux travaux manuels sont engourdis par une épaisse ignorance , on n'aura que des agriculteurs routiniers et des ouvriers inhabiles. La plupart de ces gens-lk ne seront
238 DE LA PflILOfiOPHIB MORALE.
pasauflsi bons chefs de fawilte Qu'ils devraient rêtre; on pourra les rendre stiperstiticlUx , fa~ natiqueâ, on joi'eo formeifa pas des ehrétiens. Un grand nombre dd faits inoontmables paient en faveur derinsiruetion populaire. Yoyeî quels changemens heureux elle a produits dahsFÉ- Gosse (iO); voyez en Âllemdgiiêj qttëlle supériorité d^industrie et de mœurs ont les provinces protestantes. Pourquoi n'itnitërions-nouspsisde nos rivaux tout ce quMls font de bien? pourquoi leur laisser sur nous des avantages que nous pouvons leur ôter sans leur huire? On ne tïie persuadera pas que la religion exige qu^on distingue à la mauvaise culture des terres un village catholique d'un village protestant.
Je le répète $ il existe dans l'univers une lutte entre la force physique et la fbrce morale. tJn des plus fedoutables agens de la îortê aveugle , est la multitude ignorante^ Sans cesse elle propage les vices , les crimes; et dans de grandes circonstances ^ elle est lancée contre les gens de bien ^ tantôt pai* les' despotes , tantôt (tar les factieux. (Test raffaiblir, c'est la diminuer en
CBAPITRB XIX. 2S9
nombre, que d'ipstruire les hommes. A mesure qu>n répond de 3ages lumières , on accroît ici-bas Finfluence d/9 la force morale , et l'on restreiot celle de b force physique.
. Je vois donc aTCC iniérèlmultiplier les écoles populaires; mais F^isdgnement n^est pas un but , c'est un moyen ; le but doit être Famélioraition du sort des hommes. Si, d^une part, les instituteurs se bojrnent à enseigner la lecture , et que de l'aatre , on imprime avec profusion , et qu'OQ vendit ^ y il prix des pamphlets implÀ, pbsc^pes, ou seulement des contes bizarres, absurdes, je frémis des ravages que peuvent entraîner d'aussi coupables folies. Je préférerais l'ignorance à de fausses lumières, comme j'aimerais mieux chercher au hasard quelques alimens dans les bois, que d^accepter des mets empoisonnés.
Je conçois des espérances, parce que deux vérités , longtemps oubliées , sont aujourd'hui presque universellement reconnues. L'une, c^est que l'instruction est peu de chose , et que le point important dans une école est l'éduca-
240 DE LA PHlIiOSOPHIB KORALE.
tioD. L'autre, c'est que réducation ne peut trouver de base solide que dans la religion.
Faisons fructifier ces vérités , et que jamais le découragement ne s'empare des cœurs droits qui désirent le bien général. Le raisonnement et les faits prouvent que le genre humain ne tourne point dans un cercle éternel , et que par conséquent il peut s'améliorer : il n'avance pas constamment en ligne droite; quelquefois il recule , souvent il décrit des ligues courbes ; mais il fait quelques progrès, et quoique avec lenteur, il avance vers de meilleures destinées.
Xg;
CHAnns XI. ^ 241
Vv/VW>/WVVVVVV'V«/VVVWVVVVVW>A«VW\/«VWV>n/VVVVVWVVVVVW\/WV\A/'