‹ De la philosophie morale: ou, Des différens systèmes sur la science de la vieChapitre 40 sur 41 · ROTES · texte numérisé non relu

ROTES

sultat de ses longues méditations sur des sujets qu*on Taccuse d*avoir dédaignés.

Je suis heureux de ce qu'il m*est possible d*orfrir deux fragmens de cet ouvrage inédit/ Près de les transcrire , je suis ému ; il me semble que , dans cet instant, leur auteur m^approuye de dissiper les erreurs dont il se voit encore Tobjet.

Rappelons-nous que pour expliquer les phéno* mènesdeTuniverSy on est toujours obligé d'admettre une cause première, et que la question est de savoir si cette cause est aveugle , inhérente à la matière, ou si elle est intelligente, douée de volonté, antérieure au monde visible. Quelle opinion embrassait Cabanis? Écoutons-le:

a L^homme est exposé à Faction d*une foule de

Cl causes qui lui sont inconnues Habitué àre-

« connaître que les mouvemens qu'il exécute avec (( dessein sont le résultat de ses jugemens et de <f ses désirs, il suppose naturellement dans les ob- « jets qui se meuvent autour de lui , ou dans la « force invisible dont ils reçoivent l'impulsion , CI celte même foculté de juger et de vouloir. L*é-< «clair qui fend la nue, le vent qui gémit dans la « forêt, le fleuve qui court à travers les vallons^

* 11 a depuis «^lé iinpriittc. *

(c la pluie , la grêle , la neige , qui tombent sur la « terre, sont pour lui des êtres animés, agissans « à sa manière , ou poussés par une main secrète u dont la volonté leur imprime le mouvement. .

K L^homme apprend bientôt sans doute que f( tous les mouvemens et tous les bruits n'annonce cent pas de Tintelligence et de la volonté dans « leur cause, au moins dans leur cause immé- « diate ; mais ce quMl ne peut concevoir sansPune (f et Tautre de ces deux qualités ou propriétés, « c'est la production d'ouvrages savans, coordon- « nés dans toutes leurs parties, et surtout coor- « donnés avec d'autres ouvrages du même ou « dedifférenâ genres , qui, sans leur être unis par a des rapports mécaniques, sont arrangés de ma- « nière à produire, concurremment avec eux, de « nouveaux effets empreints des mêmes caractères « de combinaison. Il lui suffit de jeter le coup « d'œil le plus superficiel sur l'organisation des « végétaux et des animaux , sur la manière dont « ils se reproduisent , se développent et remplis- « sent, suivant l'esprit de cette organisation môme, « le rôle qui leur est assigné dans la série des « êtres. L'esprit de l'homme n'est pas fait pour

Nons. 261

« comprendre que tout cela s'opère sans pré- « voyance et sans but, sans intelligenee et sans vo- « Ion té. Aucune analogie, aucune vraisemblance « ne peut le conduire à un semblable résultat; H toutes, au contraire, le portent à regarder les ou- « vrages de la nature comme produits par des opé- « rations comparables à celles de son esprit dans la « création des ouvrages les plus savamment com* « binés, et quin*en diffèrent que par un degré de « perfection mille fois plus grand ; d*où résulte pour « lui Vidée d^une sagesse qui les a conçus etd*une a volonté qui les a mis à exécution ; mais de la a plus haute sagesse, et de la volonté la plus atten- «tiveàtous les détails, exerçant le pouvoir le f( plus étendu avec la plus minutieuse précision, n Cet admirable morceau n*a pas besoin de commentaire, rai remarqué avec un vif intérêt, dans le même ouvrage , les opinions de Cabanis sur rimmortalité, sur la persistance du moi après la mort, sur la possibilité d'indiquer comment Têtre pensant peut conserver Texistence et môme le souvenir, après la destruction des organes qui tombent sous nos sens. Cette partie de Touvrage est entièrement neuve ; on y trouve, en faveur de rimmortalité de Tâme , des preuves non connues

262 NOTBS.

que l*auteur deYait à ses méditations sur Tanatomie et la physiologie.

J*ai goûté une satisfaction pure en rendant hommage à la mémoire de Cabanis. Il m^est doux d^aoquitter ainsi une faible partie de ma dette ; on n'approchait pas de cet homme de bien sans contracter des obligations envers lui ; toujours on lui devait quelques idées élevées, quel* ques sentimens généreux.

A une époque fatale où , sous un chef ivre de despotisme, on voyait la civilisation près de rétrograder, le séjour habité par Cabanis, Auteuil, était un des asiles où se réfugiait Tamour de la liberté, le désir d'améhorer le sort des hommes ; noble désir, avec lequel il faut vivre et mourir.

Je n*ai qu'un moyen pour indiquer le sentiment profond que mon cœur garde à Cabanis. La France vient de perdre le Nestor de sa littérature. Ducis , mort trop tôt quoique chargé d*ua long âge, Ducis m'honora de son amitié. Ceux môme qui n'ont pas eu le bonheur de le connaître savent quelle vénération méritaient ses mœurs patriarcales, son désintéressement, sa piété, son courage. Eh bien, j'aime à réunir dans ma mémoire Cabanis avec lui; je confonds dans mes

souvenirs et dans mes regrets ces deux hommes qu'illustrèrent tant de vertus et de talens.

(6) Page 176. Quelques personnes ont accordé à Spinosa une très-grande force de tête ; je ne puis partager leur manière de voir. La force de lête imprime aux conceptions d'un écrivain la vérité et la clarté : le système de Spinosa manque essentiellement de ces deux qualités.

Ce qu'il ne faut point contester à cet auteur, c'est la bonne foi. Ses erreurs étranges excitent une sui-prise mêlée de regrets, quand on voit quel désir de s'éclairer il montre dans plusieurs parties de ses écrits. Je citerai, en l'abrégeant, un morceau où il parle des motifs qui le déterminèrent à cultiver la philosophie. 11 y a loin de la route où nous allons le voir entrer, au dédale dans lequel il a fini par s'égarer.

«t Après m'être convaincu par l'expérience que « la plupart des choses qui nous inspirent des « craintes, ne sont en elles-mêmes ni bonnes, « ni mauvaises, et ne deviennent fâcheuses que a par la manière dont elles affectent notre âme , « je pris enfin le parti de chercher s'il n'existe pas ce un bien réel , dont la découverte, puisse nous

« assurer un bonheur vif et constant. Je dis à « dessein que je pris enfin ce parti , car j^avais « craint d*a1x»rd qu*il ne fût insensé de renoncer « à des avantages certains , pour aspirer à d*au- <c très encore incertains. Je Toyais les plaisirs « que donnent les honneurs, les richesses ; et je « sentais qu*il me faudrait y renoncer pour ata teindre le but nouveau qu*entrevoyait ma « pensée. J*aurai tort, me disais-je , si le souve- « rain bonheur résulte des biens que poursuivent (c la plupart des hommes ; j'agirai sagement si <c la félicité suprême natt d'une source différente. ff J'examinai tout ce qui flatte les désirs du grand « nombre. Aux plaisirs sensuels succèdent le déc( goût et le repentir. La possession des honneurs « et des richesses, loin de nous satisfaire , nous « contraint à vouloir encore des honneurs et « des richesses. La douleur de les perdre serait « aroère ; et pour les obtenir, il faut abandonner « sa liberté , il fsiut se rendre esclave d'autres « hommes , éviter ce qu'ils ftiient et rechercher a ce qu'ils ambitionnent. Mes réflexions m'ame- « nèrent à penser qu'en adQptant un nouveau « genre de vie. Je renoncerais à des biens qui \ « sont incertains en eux-mêmes, pour me diriger

NOTKS. 265

(c vers un autre qui est certain par sa nature, et « qui n'offre d'incertitude que dans les moyens « d'y parvenir. » ( Opéra posthuma , pag. 357 , Tractatu9 de inteUectûs emendatione.)

L'intelligence humaine est pleine d'obscurité et de contradictions. Il y avait pour ainsi dire deux hommes dans Spinosa : l'un , doux, presque timide, fidèle à la voix du bon sens, écrivit des observations justes et simples ; l'autre, hardi, à la fois savant et rêveur, imagina un système absurde qui blesse la raison et répugne^au sentiment.

(7) PageiW, Il n'est pas toujours aussi fiicile que le croient les esprits superficiels , de juger si les moralistes ont entre eux de simples disputes de mots , ou si leurs discussions naissent de sujets plus réels et plus graves. Selon les stoïciens, par exemple, la vertu est l'unique bien ; la santé est seulement préférable aux maladies, Taisanee à la misère, la beauté à la laideur, etc. Selon les péripatéticiens, la santé, l'aisance, la beauté, sont des biens; mais la vertu est le premier de tous. Il est évident que dans l'une et l'autre théorie, le premier rang est donné à la vertu ; et que dans aucune, la santé, les maladies, etc., ne sont jugées

indifférentes et regardées du même œil. La question se réduit donc à savoir si la santé, Taisance, doivent être nommées des biens, ou s*il faut se borner à dire qu'elles sont préférables à leurs contraires. N*est-ce pas une vaine dispute de mots, tout ^ fait indigne d'occuper des sages, dont l'intérêt de l'humanité réclame les méditations et les soins? Cependant les mots étant des signes représentatifs, on ne les change pas sans modifier les idées qu'on réveille. Il ne peut être indifférent d'employer des expressions justes ou fausses, disent à la fois les disciples des deux écoles. Mon langage est le seul raisonnable, ajoute le péripatéticien ; l'exagération ne pourrait qu'éloigner de la sagesse , en faisant supposer qu'elle excède les forces humaines : la vertu est le bien auquel on doit être prêt à tout sacrifier, mais il est des biens d'un ordre secondaire ; ainsi le disent la nature et le bon sens. Mon langage seul est exact, réplique le stoïcien; la vertu n'est pas seulement un bien, elle est le bien de Tbomme. Vous en avez une idée vague et fausse, ou vous devez juger que le nom qui la caractérise ne saurait désigner qu'elle-même. Fidèles à la vérité et pleins de bonne foi , nos maîtres énoncèrent des

faits, sans nulle subtilité, lorsqu'ils avouèrent que la santé est préférable aux maladies, Taisance à la pauvreté ; mais ils auraient rougi de profaner par de fausses applications le nom révéré qui n*appartient qu*à la vertu. Votre manière de parler la dégrade , jette la confusion dans les idées ; et notre école dédaigne le langage vulgaire pour s*élever à celui qu^enseigne la raison. Ce débat n'offre-t-il qu^une dispute de mots; et s^il est plus sérieux que nous ne Tavions supposé, doit-on traiter le stoïcien de rêveur , ou son langage serait-il en effet le seul digne de la vertu? Dans leurs discussions , souvent les hommes contestent tout ce que les passions peuvent contester; tandis quMls devraient abandonner, au contraire, tout ce que peut céder une raison indulgente. Pour diminuer le nombre des causes qui nous divisent, j'incline volontiers à penser que des discussions importantes en apparence sont en réalité des disputes de mots. Toutefois , pour être vrai , je dirai que beaucoup de discussions philosophiques me semblent interminables. Souvent, en effet, la différence qu'on aperçoit entre >les opinions des moralistes, est trop légère pour qu'on ne puisse soutenir qu'elle est uniquement

dans les expressions ; et néanmoins, elle est assez sensible pour qu'on puisse prétendre qu'elle est inhérente au fond des idées. Ainsi, sur beaucoup de questions agitées par les philosophes, il eiiste et il existera étôrnellenient plusieurs opinions: deux sont opposées entre elles , une troisième fait juger vaine et ridicule la division qu'établissent les deux premières. J'en découvre une autre encore ; ses partisans observent avec indulgence toutes les opinions précédentes , apprécient leur utilité pratique, et refusent de prononcer sur leur justesse théorique. Assez élevés au-dessus du vulgaire pour ne point embrasser ses querelles, jugeons les opinions, surtout par leurs résultats; et lorsqu'elles peuvent concoiirlr au bien de l'humanité, bornons-nous à dire que leurs partisans doivent s'estimer , en continuant l'examen des questions qui leur plaisent, et surtout en s'occupant de pratiquer leurs préceptes. Cette mani^ d'observer les débats philosophiques et de se refuser à porter des jugemens absolus , peut paraître singulière après qu'on a vu tant de fois des exemples d'intolérance ; mais elle est la seule qui soit digne d'un ami de la paix et de la vérité.

NOTES. 36d

(8) Page 200. La théologie d^Ëpicure dégradait les dieux, et sa physique semblait être un jeu de rimagination ; mais sa morale austère , tempérée par des rapports toujours directs avec le bonheur, exerçait sur les âmes une douce influence. Longtemps ses disciples offrirent le modèle d'une parfaite union. Tandis que tes platoniciens, divisés sur les dogmes de leurs maîtres, se livraient entre eux à de continuels débats , tandis que la plupart des écoles étaient agitées par des questions de pure théorie , la société des épicuriens pr^enêait l'image d*une république animée Sun même esprit, d'un même sentiment. {Prœcep. e^mngd, Suseb. lib. 14, c. 5, p. 727.) On doit surtout attribuer Tunion, le calme dont jouissaient ces philosophes, à la tendance toute pratique de leur morale , tendance qui, sous des rapports essentiels, corrigeait les vices du système très-incomplet d'Épicure.

(9) Pagefîi. Les travaux de quelques hommes pour traduire et répandre les livres sacrés , sont vraiment prodigieux : je n*en citerai qu'un

exemple.

Les missionnaires baplist«s établis à Sérampore

ont publié les traductions suivantes : la Bible en chinois, en bengali et en orisia ; le Nouveau Testament, le Pentateuque et les livres historiques, en sanskrit; le Nouveau Testament, les livres historiques, les Hagiographes et les Prophètes en Mn. dou; le Nouveau Testament, le Pentateuque et les livres historiques' en nuihratte; le Nouveau Testament en tcUinga eien hreeUe-hkâchû ; trois Évangiles en pouchtou ou afghane, boÀimtchi et as^ sami; TÉvangile de saint Matthieu en canarin, konhéni, moîUtani,sindhij cachemir, nepal, bouhanir, otide^our, tnaravar, djéypour, khassay, et dans les langues desBarmas.

Ces renseignemens sont puisés dans les Archives du christianisme de 1820 ; par conséquent, ils sont fort incomplets avgourd*hui.

(10) Pageiza, Voici des faits authentiques déjà cités par M. Gh. Renouard, dans ses intéressans Élémens de morale (page 27).

a n y avait en Ecosse, à la fin du dix-septième « siècle, deux cent mille individus allant men- « dier de porte en porte ; et dans ce nombre cent » mille au moins vivaient en troupes, sans lois, « sans religion, sans morale. Hommes et femmes,

« toiqours ivres,* blasphémaient, juraient, se ff battaient et s'étaient fait une habitude des a vols et des meurtres. Le mal était profond. Pu- « nir les malveillans, ou même donner de Tem- « ploi aux pauvres, était un trop faible remède c< contre tant de corruption. Que fit alors le « gouvernement? Il attaqua le mal dans sa ra- « cine, en s*attachant à réformer Téducation ; et, « par un acte du parlement d'Ecosse , de i'anc( née 1698, il fut établi des écoles dans chaque « i)aroi8se , et des fonds Airent affectés au paye- « ment des maîtres. Ces sages mesures furent « observées avec persévérance; et TËcosse est o aujourd'hui le pays de l'Europe où il se coma met le moins de crimes , en raison de la popu- « lation ; si, par exemple , on compare ce pays (f avec lesautres parties de la Grande-Bretagne , « on verra que la proportion des hommes arrêa tés comme prévenus de crime, est en Ecosse « d'un sur vingt mille, tandis qu'elle est en Ir- « lande d'un sur quinze cents, et dans le comté c< de Middlesex, d'un sur neuf cents. » . .

(11) Page%kh, De véritables écoles de philosophie pourraient avoir deirès-importans résultats ; elles

27i NOTES.

contribueraient à donner à la société ce qui lui manque essentiellement aujourd'hui, je yeux dire des hommes qui s^occupent de la morale, et qui sachent la pratiquer.

Mais quelles institutions humaines sont exemptes d*abus ? Les écoles de philosophie dégénèrent lorsqu'on cesse d'y inspirer le respect pour toutes les doctrines qui peuvent concourir au bien de l'humanité, lorsque les maîtres, oubliant qu'il s'agit de former des esprits justes et de nobles caractères, n'instruisent plus leurs élèves que dans l'art fatal de l'argumentation. L'inscriptibn placée sur la porte de l'école annonce encore des leçons de sagesse; on entre, et l'on voit les prétendus sages livrés à de puériles discussions, amuser le vulgaire par de scandaleux débats.

Quand les esprits à force de subtilités ont tout obscurci , pour les faire descendre des hauteurs de la philosophie spéculative, et les ramener à la bonne philosophie pratique, pour leur rendre là lumière, il faut qu'un Lucien vienne dissiper les nuages. La gaieté satirique est un antidote puissant contre les préjugés austères et les passions fougueuses. Le remède, je Tavoue, n'est pas sans danger , quelquefois en voulant attaquer les abus

de la philosophie , on frappe la philosophie ellemême ; on la décrie, quand il faudrait ne décrier que ceux qui la profanent. Pauvres humains!

c^est ainsi que souvent les remèdes achèvent de détruire les forces du malade.

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