‹ De la philosophie positiveChapitre 5 sur 9 · QUAI DES AUGUSTINS, I · texte numérisé non relu

QUAI DES AUGUSTINS, I

Il a paru dans le National , en novembre et décembre i844» plusieurs articles concernant le Cours de philosophie positive de M. Auguste Comte*. Je remercie les directeurs de ce journal de m'avoir ouvert leurs colonnes pour une exposition philosophique aussi longue et, en somme, aussi difficile. En la publiant alors et en la reproduisant aujourd'hui , j'ai eu pour but d'appeler l'attention sur les notions fondamentales de l'ouvrage de M. Comte , et de présenter ainsi une sorte d'introduction à la nouvelle philosophie.

* Cmirs de pliilnsopliie positne, [.ai M. Auguste ( omle, ancien élève de l'École Pulylechniqiie, rf^péliteur d'anahse transcendante et de mécanique rationiieUc à celle école, et examinateur des candidats qui s'y deslincnt. S\x volumes in-S, 1830-1842.

DE LA

De la question philosophique telle qu'elle peut être posée <Ie notre temps.

posée <Ie notre temps.

Les idées philosophiques remplissent un office indispensable dans l'évolution de l'humanité. Ceux qui le nient ne considèrent pas suffisamment les conditions qui ont présidé aux phases successives de cette évolution. Laissant donc de côté, comme absolument dénuée de fondement, cette négation préjudicielle , il reste à noter, à l'égard des idées philosophiques, un état des esprits singulier et spécial à notre époque : les uns , tenant plus aux notions positives qu'aux notions générales, et ne trouvant dans aucune des philosophies actuelles un point stable, abandonnent, de désespoir, un terrain qui leur semble toujours mouvant, et se jettent dans les études particulières ; les autres , plus attachés aux notions générales qu'aux notions

4 DL LA PHILOSOI'HIK

positives , font bon marcbé des dilTicuUés inhérentes aux philosophies actuelles, et tiennent pour suffisant le secours qu'elles leur fournissenl. C'est assez de ce seul énoncé d'une situation réelle pour indiquer une lacune dans le système de nos connaissances ; les études positives ne sont pas assez générales ; les éludes générales ne sont pas assez positives.

il ne faut que prêter un moment l'oreille aux échos de la société européenne pour percevoir les discordances qui y éclatent de toutes parts. Les religions (elles sont à un certain point de vue une philosophie véritable , car elles donnent une conception générale de l'ensemble des choses), les religions n'ont point de symbole qui puisse rallier tous les esprits. Le catholicisme, le protestantisme et ses sectes innombrables, le mosaïsme, comptent des hommes très éclairés, inhabiles cependant à se convaincre réciproquement, et chacnno de ces communions a des limites qu'elle s'efforce en vain de franchir. Il en est de môme pour la philosophie proprement dite. En France, l'école éclectique a pris un accroissement considérable; mais la doctrine de Condillac n'est nullement éteinte , non plus qu'aucune de celles qu'a enfantées le xviir siècle, et, tout récemment, des hommes éminents ont essayé d'autres voies métaphysiques. En Allemagne, Kant, Eichte, Schelling, Hegel , pour ne nommer que les plus célc-

posnivE. 5

bres , se partagent le domaine de la pensée. En Angleterre, ce qu'il y a de philosophie se ratlache essentiellennent à l'école écossaise. En Italie, la métaphysique a aussi des représentants qui ne sont pas sans renom et qui jettent une diversité de plus au milieu de toutes ces diversités. Tel est donc l'état des choses : religions contre religions , philosophies contre philosophies, et, d'un autre côté, religions et philosophies souvent aux prises i les unes avec les autres.

Ce n'est pas tout. Depuis longtemps les écoles théologiques et métaphysiques ont renoncé à placer dans leur domaine les sciences^physiques et naturelles. Celles-ci se développent d'une façon tout indépendante et à l'aide de procédés opposés ; elles ne traitent que les questions relatives et s'ahsliennent des questions absolues ; elles s'occupent, non de l'essence, mais des propriétés des chosesnOe là le caractère positif qui leur est inhérent ;Nde là l'ascendant qu'elles prennent sur les espriis , et la continuité non interrompue do leurs progrès. Mais cela est justement le contraire j des méthodes théologiques et métaphysiques ; une I incompatibilité radicale existe entre ces dcuxma- I nièresde procéder, qui de jour en jour deviennent [ plus étrangères l'une à l'autre.

Ce n'est pas tout encore. Les sciences physiques et naturelles, dont la méthode est si puissante, n'ontj elles, aucune efficacité philosophique.

b DE LA PHILOSOPHIE

L'unitéL eur manque ; elles ne forment pas un tout, un ensemble lié par une doctrine commune ; et surtout elles laissent en dehors le phénomène complexe et immense des sociétés humaines. On aurait beau combiner sans fin toutes Tes notions sur l'espace et le mouvement, sur le système céleste , sur les agents physiques , sur les compositions chimiques , sur l'anatomie et la physiologie, on n'en ferait sortir aucune solution touchant ce sujet , le plus compliqué , le plus difficile, le plus important de tous. Plus on reconnaît nettement la portée des sciences, plus on s'aperçoit que, telles qu'elles sont, il leur est interdit d'aborder un pareil problême.

Voilà donc aujourd'hui le tableau réel des spéculations les plus hautes : idées générales qui , valables sur le terrain social , cessent de l'être sur le terrain scientifique ; idées générales qui, ellesmêmes, sont livrées à des divisions sans terme ; enfin, sciences particulières dont l'impuissance à former une philosophie, dans l'état actuel, est manifeste à tous les yeux. Les faits sociaux se partagent , ou , en d'autres termes, le gouvernement spirituel des sociétés se dispute entre les religions et les métaphysiques. A côté s'élève une série de notions spéculatives dues aux mathématiques, à l'astronomie, à la physique, à la chimie, à la biologie. Ces sciences , sans s'inquiéter des solutions llicologiqucs et métaphysi([ues ,

font prévaloir irrésistiblement les démonstrations i -*" ([u'elles apportent. Ainsi, le domaine spéculatif ? se trouve partagé en deux compartiments profon- ; dément isolés, l'un appartenant aux religions et à i la métaphysique , l'autre aux sciences j)ositives. | D'une part , les notions religieuses et métaphysiques, qui renferment les idées les plus générales, n'ont plus l'antique force de convergence qui leur avait donné l'empire sur les esprits ; et d'autre part, les sciences particulières, qui, elles, conquièrent forcément l'assentiment et amènent la convergence mentale, ne sont pas capables d'arriver, par elles seules et sans philosophie, à une généralité coin^^éhensive.

Entrons un peu plus avant dans l'examen de la situation historique des deux méthodes entre lesquelles le domaine spéculatif est divisé. Les divergences dont l'Europe moderne est le théâtre ne sont pas fortuites ; car elles ont pour cause la rupture de l'unité catholique sous les efforts du protestantisme et de la philosophie critique ; tout le sol moderne est semé des débris de ce naufrage. Ce n'est pas non plus par hasard que les doctrines générales de notre temps laissent en dehors de leur influence le domaine des sciences positives. Celles-ci se sont émancipées progressivement et l'une après l'autre de la tutelle primitive et se sont soustraites à une direction incompatible avec leur propre méthode.- Le même flot qui a amené suc-

cessivement les théocraties antiques, le polythéisme gréco-romain, le catholicisme, et, à partir du XV* siècle , l'ère de révolution , le môme flot a successivement aussi amené les sciences avec leur méthode expérimentale, inductive et déductive. Dans leur croissance continue , elles ont envahi toutes les notions du savoir humain, toutes, excepté celles qui touchent aux questions sociales, et elles les ont envahies par Temploi de leur mode de démonstration , si déterminant pour les esprits. Là, sans doute , est le secret de leur force ; mais , incomplètes comme elles sont, à côté est le secret de leur impuissance philosophique. Le fait est que les intelligences modernes appartiennent à un double régime mental. L'un tient, il est vrai , la sommité des choses ; mais il est livré à des dissidences irrémédiables, car elles sont nées de sa propre dissolution ; l'autre n'est pas arrivé au point culminant; mais, par la nature même de sa méthode, il ne comporte aucune dissidence fondamentale. Tous deux ont un vide ; mais le vide de l'un est une lacune , car ce sont les sciences qui lui ont échappé ; le vide de l'autre est un blanc qu'on n'a pas encore essayé de remplir. Des deux parts, insuffisance : l'un n'ayant pas d'efficacité scientifique, l'autre n'ayant pas d'efficacité sociale ; mais l'insuffisance de l'un est un fait sur lequel le passé a prononcé ; l'insuffisance de

l'autre est un fait encore réservé et sur lequel il faut que l'avenir prononce.

Les choses sont placées entre une philosophie tant théologique que métaphysique , laquelle n'a pas conservé ses positions, et une philosophie rudimentaire qui na encore que des éléments et point de doctrine. Les sciences ont assujetti à leur méthode et à leurs théories l'espace et le mouvement, le système céleste, les actions physiques des corps, les combinaisons élémentaires des substances et les phénomènes des êtres animés. Que leur reste-t-il à faire pour qu'elles embrassent tout? à entrer enfin dans le domaine des faits sociaux , à la limite duquel nous les voyons aujourd'hui parvenues. Eh bien! supposons, parla pensée, cette grande opération terminée , supposons la méthode positive étendue jusque-là. Alors l'incapacité provisoire qui frappait les sciences disparaît; la digue qui les arrêtait se rompt ;, elles s'emparent du domaine spéculatif entier : et, tenant déjà tout ce qui est su du monde inorganique et de la vie , cette adjonction les complète définitivement J Un tel complément est la préparation indispensable, mais suffisante, pour l'élaboration de la doctrine générale. A ce point, il peut émaner des sciences une philosophie qui sera positive comme elles.

(La phjJQSjpphie positive est expérimentale ; ^r elle provient des sciences, qui n'ont d'autre guide

que l'expérience aidée de l'induction et de la déduction. Elle se compose de notions relatives, non absolues ; car elle ne peut élaborer que les questions apportées par les affluents qui l'ont formée. Enfin elle est une philosophie , car elle opère sur l'ensemble des phénomènes ; ensemble qui est complet, du moment qu'aux sciences déjà existantes on ajoute la science sociale. Opérer sur cet ensemble est l'œuvre philosophique ; trouver la science sociale est le préliminaire.

On s'étonnera sans doute , au point de vue où l'on est communément placé, que ce préliminaire soit nécessaire ; mais c'est la diversité de la méthode qui impose celte nécessité. Une philosophie qui n'emprunte aucune donnée à une intervention surnaturelle , ou aux notions métaphysiques , ne peut exister qu'à la condition de posséder devant elle, et comme matériaux , toutes les sciences particulières. Une philosophie qui ne découle pas de principes posés a priori , et qui se forme par une induction générale, a besoin que toutes les sources d'induction aient été découvertes. Tant qu'un ordre de faits reste qui n'a pas été abordé par la méthode positive , la philosophie positive est impossible. Une telle conception est donc nécessairement fille du temps 11 a fallu qu'elle trouvât les différentes sciences déjà constituées; il a fallu qu'elle n'eût plus qu'un degré à franchir : il a fallu qii elle [)ùl ùlr(.' un simph' jirolongomcnt d'un sys-

tème resté jusque là rudimenlaire.et incomplet./

Faire de l'histoire une science et créer une philosophie positive, sont deux, idées consécutives, mais connexes , et qui , au point où est arrivée l'humanité, ne peuvent être séparées. Faire de l'histoire une science (l'histoire n'est que la société considérée dans le temps), c'est d'une part reconnaître que les phénomènes sociaux se suivent dans une succession qui n'est ni arbitraire ni fortuite, et d'autre part déterminer la loi de cette succession ; tant que ce résultat n'est pas obtenu , ou bien les faits, à l'état de simples matériaux , ne sont qu'un objet d'érudition, ou bien ils se prélent à toutes les explications, quelque vagues qu'elles soient; et c'est la double condition dans laquelle l'histoire est encore aujourd'hui. Créer j une philosophie positive , c'est coordonner la to- j ta ïi té du savoir humain , de manière à en tenir à la fois toiis les fils, remédiant ainsi à la double insuffisance qui , dans l'état actuel , frappe d'une incapacité égale, mais inverse, la méthode posi- ^ tive et la méthode rivale.

I Telle est donc l'opération scientifique et philo- 1 sophique que M. Comte a vCulu accomplir, et que ' je me propose d'examiner. Dans cet examen , je suivrai l'ordre que je viens d'indiquer, exposant d'abord la théorie sociale, puis la philosophie qui sort de l'ensemlde des sciences définitivement complétées.

Pour concevoir la théorie sociale, il faut se familiariser avecTîclée que des causes plus ou moins générales , et placées en dehors~(îé I action indiyiduelFe, agissent dans le sein des sociétésTCèT causes produisent des résultats cj[ue^ le raisonnement aurait été absolument inhabile à prévoir, et gtii ne se révèlent que par le temps et l'expériençei^ Déjà l'histoire commence à être assez prolongée pour en offrir quelques exemples ; et il ne sera peut être pas sans intérêt de faire passer sous les yeux du lecteur cette sorte de prolégomènes.

L'antiquité a signalé un phénomène curieux : les populations libres , les citoyens des républiques anciennes nonl jamais pu se maintenir par la reproduction. Les neuf mille Spartiates de Lycurgue étaient réduits à un millier du temps d'Aristote. Le peuple d'Alhènes fut obligé de se recruter bien souvent par l'adjonction des étrangers. Celui de Rome, quoique établi sur un*e base bien plus large, avait subi la même influence, et l'on sait dans quelles inquiétudes la perte des trois légions de Germanie jeta Auguste ,*à un marnent où la population romaine, soumise au recrutement, avait diminué.*En un mot , c'est le défaut de citoyens qui a été une des causes les plus actives de la ruine des répiibliques antiques.

Les choses n'ont pas marché autrement dans les temps modernes. Toutes les aristocraties, tous les corps fermés, ou ne se répariml que chez eux-

POSITIVK. l3

mêmes , ont éprouvé des perles graduelles qui y auraient amené une extrême réduction sans les adjonctions faites de temps en temps. Il n'est pas une seule noblesse en Europe dont la masse remonte à une grande ancienneté. La plupart des vieilles familles ont disparu; ce sont des anoblis à diverses époques (jui ont rempli les vides. Mais, dira-t-on, les populations libres de Tantiquité , les noblesses du moyen âge et des temps modernes ont été sujettes à une cause toute particulière de destruction, à savoir, la guerre. Les unes et les autres étaient essentiellement militaires, et c'est là qu'est la raison de cette extinction graduelle. Sans doute; toutefois il serait facile de montrer que , à côté de celte cause réelle de destruction , il se trouvait des causes nombreuses de conservation, telles que la richesse , le bien-être, l'éloignement des métiers dangereux autres que le métier de la guerre ; j'ajouterais que la guerre est loin d'e-xercer une action destructive sur les populations générales et non fermées ; mais j'aime bien mieux présenter un exemple décisif et qui ne laisse aucune place au doute. Si les familles placées dans une position exceptionnelle de bien être, et nes'aliiant qu'entre elles, étaient capables, soit de se maintenir au complet, soit surtout de se multiplier, les familles royales de l'Europe moderne, qui forment une véritable tribu, devraient avoir mjarché, depuis six ou sept cents ans qu'elles

l4 DE LA PHILOSOPHIE

sont closes , vers une multiplication considérable. Ici la guerre n'a point agi , le nombre des personnes royales tombées sur le champ de bataille est petit; cependant, loin que le développement ait été progressif, on compte plusieurs familles éteintes dans cette tribu , et , de temps en temps, on y voit entrer quelques nouveaux membres. Ainsi , nulle cause de perte , beaucoup de causes de conservation , la richesse ; les soins, la médecine toujours présente ; néanmoins ces familles privilégiées ne se sont pas multipliées, elles ne font que se soutenir, et il leur faut, à elles aussi, des adjonctions. Les classes fermées, on le voit, n'ont pas la puissance de s'étendre ni , par conséquent , celle de se réparer ; et , les destructions accidentelles survenant, la diminution numérique y est inévitable.

Voilà donc un fait considérable qui se produit dans les temps anciens, comme dans les temps modernes, un fait cependant que nul n'auraifjamais imaginé a priori; car il semble contraire à toutes les inductions. Si le raisonnement, abon-

donné à lui-même, eut été privé du secours de / l'expérience, sans doute il aurait supposé tout le contraire , et il aurait admis que les familles privilégiées en richesses et en"bien-être devaient se multiplier. Ce faiF permet déjuger toute la politique ancienne. Elle s'était radicalement méprise sur les conditions de tlurée de ses établissements;

POSITIVE. l5

ses hommes d'état entreprenaient, en voulant donner de la permanence à des sociétés fermées, une tâche au-dessus des forces humaines ; ou du moins, il aurait fallu instituer en même temps des moyens de réparation successive pour un édifice que des causes naturelles dégradaient incessamment. Mais rien n'avait pu être prévu , puisque rien n'était su ; et les lois ignorées d'une sorte de physiologie socialement contribué puissamment à amener la ruine des grandes institutions de l'anti-j quité; ruine tant déplorée par les hommes d'état qui ne savaient , toutefois , que proposer vainement le retour à un ancien ordre de choses destiné à succomber de nouveau après chaque restauration.

Tandis que la position privilégiée des aristocraties les empêche de se multiplier, la misère, par un effet que le raisonnement a priori n'aurait pas non plus soupçonné, tend à faire pulluler, en nombre infini, des existences chétives . il est vrai, et abrégées. L'expérience prouve que, parmi les causes de la multiplication de l'espèce humaine, il faut compter l'état misérable des populations libres. C'est encore là un résultat contre lequel les hommes d'état se débattent vainement, un embarras dont aucune force ne peut triompher. L'exemple le plus frappant est l'Irlande , pays dont le gros de la population a été jeté , par des causes diverses, dans une détresse profonde. Là , le flot

l6 DE LA PHILOSOPHIE

du paupérisme est incessamment croissant, et tant que l'extrême misère sera le lot de cette contrée, l'extrême accroissement de la population irlandaise viendra gêner ses gouvernants et compliquer toutes les questions politiques.

La transmission de la civilisation d'un peuple à l'autre doit aussi être citée parmi les cas où l'expérience seule pouvait apprendre le résultat et déterminer la conduite à tenir^ A tout homme raisonnant dans son cabinet , il aura semblé qu'il n'était besoin , pour transformer des nations barbares en nations civilisées , que de l'éducation ; une génération devait suffire à cette métamorphose. Or, de tous côtés, l'histoire donne le démenti à cette supposition. 11 faut du temps pour qu'une nation sanvage s'assimile les idées d'une nation civilisée, et un temps d'autant plus long que la distance entre les deux est plus grande. Voyez les peuplades du nord de l'Amérique , si sauvages au moment où ce continent fut découvert par les Européens ; eh bien ! c'est à peine si, de nos jours, quelques germes de civilisation commencent à poindre parmi elles. Trois cents ans ont été nécessaires pour les rendre quelque peu aptes à concevoir ce qui nous semble simple et naturel. 11 n'en a pas élé autrement dans l'antiquité. C'est, par exemple, suivant l'ordre de la conquête que l'on voit arriver dans la politique et dans les lettres romaines les populations espagnoles, gauloi-

POSlTIVIi. 1--

ses et bretonnes. Les Espagnols, conquis les premiers, arrivèrent à l'assimilation avant les Gaulois ; et les Gaulois , à leur tour, arrivèrent avant les Bretons. Ce phénomène général et constant indique avec combien d'inhabileté les peuples civilisés ont travaillé à la civilisation des peuples barbares ; il indique aussi quelle marche il importerait de suivre à l'avenir. Les idées exigent un temps d'évolution comme toutes choses ; et demander que ce qui a été le produit de longs siècles pour les populations avancées devienne immédiatement le partage des populations arriérées, c'est vouloir supprimer l'intervalle nécessaire qui sépare l'ensemencement et la moisson.

Ce fait est un des plus importants pour l'histoire de l'humanité et pour la philosophie entière. Là se montre, dans sa réalité, le caractère essentiellement relatif de toutes les conceptions humaines , même de celles qu'on regarde comme étant le plus absolues. S'il était possible de transporter avec leurs idées les hommes des générations passées dans le temps présent, ils y seraient mal à l'aise et ne pourraient se conformer à notre régime mental. Cette hypothèse, que je fais ici , se trouve journellement réalisée dans les contacts des peuples civilisés avec les peuples arriérés : rien , comme l'expérience le prouve, rien n'est plus difficile que de faire entrer dans l'esprit de ceux-ci les notions do ceux-là. Les opinions , les institu-

l8 DE LA PFIILOSOPHIK

tions sont donc relatives à la position que les nations occupent dans le temps; et les conceptions humaines sont si loin d'être absolues, qu'il suffit de se* déplacer quelque peu , soit dans l'espace historique, soit dans l'espace géographique, pour les trouver inapplicables.

Les statistiques judiciaires, que les gouvernements publient depuis quelque temps , offrent l'exemple d'une remarquable constance dans les faits d'un ordre moral. Qui, avant touîe expérience, n'aurait pas cru que les crimes et délits devaient considérablement varier d'une année à l'autre? qui n'aurait pensé qu'en cela plus qu'en toute autre chose , intervenait le libre arbitre , et qu'aux intervalles les plus rapprochés le triste contingent devait offrir de notables fluctuations? 11 n'en est rien pourtant; les chiffres inexorables restent les mêmes dans des limites très étroites, et, les causes ne changeant pas , les effets ne changent pas non plus.

Donc, manifestement, par la simple juxtaposition des hommes dans la société, par les rapports qui s'établissent entre eux, par les tendances qui résultent nécessairement de leurs dispositions primordiales , naissent des influences puissantes qui surmontent, annulent, dénaturent les combinaisons artificielles des hommes d'état. Nulle science sociale n'est possible, tant que des conditions pareilles sont ignorées; elles l'ont été absolument

dans Tanliquité, elles l'ont été dans le moyen-âge, on ne commence à les entrevoir que de nos jours. Et en effet , dans une telle complication , où les actions les plus effectives étaient continuellement masquées , l'expérience seule des siècles pouvait dégager quelques unes des inconnues de ce difficile problème. Quand les causes sont peu nombreuses , il suffît de peu d'observations et d'une courte durée pour faire trouver la loi qui les régit; quand elles concourent en grand nombre pour produire un effet donné , l'esprit humain n'a pas assez de force pour les démêler, et il faut que l'évolution successive des choses se charge de lui faciliter cette tâche. Tel est le service que rend l'histoire, et l'antiquité était trop jeune pour soupçonner les principes lointains des événements immédiats qui la transformaient malgré elle de jour en jour.

(C'est qu'en effet , quoique composée d'individus en apparence indépendants les uns des autres, la société forme véritablement un corps où tout conspire ASi nous n'étions pas plongés dans ce milieu, et pi^sque aveugles, en raison de l'habitude, pour les phénomènes qui s'y passent , nous étudierions avec la plus pressante curiosité le jeu de tant de ressorts. Il s'agit de nourrir, de loger, d'instruire, de défendre la société , d'accroître ses lumières , d'améliorer son industrie; et tout cela se fait par une multitude d'agents qui , on rendant ces servi-

ces publics, n'obéissent pourtant qu'à leurs goûts, à leur vocation, à leurs intérêts. Le membre le plus humble de cette communauté remplit, aux yeux du philosophe, une fonction sociale; et il arrivera sans doute un temps où la société reconnaîtra cette vérité. Une fois qu'on s'est accoutumé à cette vue, il devient sensible que, dans ce grand corps des sociétés humaines, les individualités s'annulant, il se forme des résultantes qui meuvent les choses.

Le concours spontané qui s'établit entre les individus pour constituer les sociétés, s'établit entre les nations elles-mêmes, et constitue de la sorte des groupes dont les membres sont solidaires les uns des autres. Ces groupes tendent , par leurs extrémités, à s'adjoindre les peuples avec lesquels ils sont en contact. C'est ainsi que, dans l'antiquité, le groupe gréco-romain s'adjoignit et s'assimila les populations barbares qui l'environnaient. De là sont sorties les nations modernes, groupe nouveau plus vaste et doué d'une action bien plus puissante en raison et de son étendue supérieure, etdesa civilisation plus avancée. A côté se trouvent le groupe musulman , le groupe indien , le groupe chinois ; chacune de ces agglomérations a fait pénétrer au loin son influence. En Amérique, de pareils groupes avaient commencé à se former ; l'arrivée des Européens les a anéantis. Aujourd'hui , il est manifeste que ces groupes, qui pendant si longtemps n'avaient eu hs uns avec les autres que

Ae faibles coutacls , tendent à se pénétrer, à entrer dans une sphère commune ; et l'agent de celle immense assimilation est évidemment la population

européenne.

(a mesure que s'élargit la base de la civilisation , la sUbi'ïïtr'eTdevient plus ^r^^v^ô^Jî^^ondejno^ derne est plus stable que le monde ancien , et U__ le doit, entre autres causes,^ celle que je vien^s^ (le signaler. Les perturbations, inévitables dans le coursdes choses, deviennent moins dangereuses et moins profondes qu'elles ne l'ont été jadis. Qu'on se représente la civilisation européenne greffée, comme elle l'est déjà , sur toutes les par . lies du monde, et l'on comprendra combien vastes les ébranlements devraient être pour y porter une atteinte sérieuse. Le débordement de populations qui , au iv^ siècle, put renverser l'empire romain et troubler de la façon la plus grave l'ancien ordre de choses , un débordement pareil , dis-je , d'ailleurs impossible, serait absolument impuissant contre l'ordre moderne. L'accroissement de stabilité, en diminuant l'action des perturbations, tend à mettre davantage en dehors la loi de l'évolution des sociétés humaines; annulant les influences contraires, il la fait de plus en plus prédominer.

C'est le temps, jusqu'ici seul instructeur en fait de notions historiques et politiques, c'est le temps qui nous a révélé l'extension nécessaire et la sta-

bilité croissante des civilisations supérieures; c'est lui aussi qui s'est chargé de nous démontrer sans retour que science était puissance. Sans doute c'est à la science que les Grecs et les Romains durent l'ascendant qu'ils obtinrent ; mais la leur, trop peu avancée, n'était pas de force à établir une barrière définitive entre eux et les barbares. La notion de la puissance scientifique, si elle fut dès lors mise en avant, reçut un trop rude démenti du triomphe des populations germaniques pour exercer de l'influence sur les esprits. Les Goths purent renvoyer la Grèce à ses livres et se •féliciter d'être demeurés à l'abri d'une culture énervante. Mais les sauvages accents de la barbarie triomphante n'ont point eu d'écho; et un résultat singulier et inattendu s'est révélé, à savoir, que la force ne réside pas là où les premiers hommes l'avaient placée , et que du fond d'études spéculatives et de combinaisons abstraites, sortent des puissances bien supérieures à tout l'emportement , à toute la fougue des multitudes. Ce déplacement est un des faits les plus significatifs de l'histoire, et un de ceux qui déterminent avec le plus de sûreté la direction du développement des sociétés.

Ainsi , impossibilité de constituer une aristocratie permanente, c'est-à dire une population fermée se réparant par elle-même : toujours les barrières se rompent par le fait seul des extinctions. Ainsi, impossibilité d'empêcher une popu-

lation libre, profondément misérable, de pulluler outre mesure : certaines circonstances étant données , rien ne peut plus s'opposer à la multiplication des êtres vivants. Ainsi, impossibilité de transporter tout d'un coup, sans l'élément du temps, la civilisation d'un peuple à un autre peuple : toujours cette transmission éprouve une résistance insurmontable dans les premiers moments, et toujours une lente élaboration , d'autant plus longue que la distance de civilisation est plus grande, est nécessaire pour produire des effets durables. Ainsi , impossibilité de changer le contingent des crimes dans une population don^ née : toujours le nombre en oscille dans des limites très étroites, tant que les circonstances au milieu desquelles ils se produisent restent les mêmes. Ainsi, extension inévitable de la civilisation européenne sur toute la face du globe : toujours les populations inférieures en civilisation se montrent inférieures en forces , et la modification du plus faible par le plus fort, du moins habile par le plus habile, n'est plus qu'une affaire de temps. Ainsi , introduction définitive dans les affaires humaines de l'intelligence et du savoir comme élément prépondérant de puissance : plus les temps s'avancent, plus la faiblesse de la barbarie se manifeste-, et ce qui importe maintenant, c'est que les nations civilisées sachent user avec prudence

et habileté de cet ascendant remis entre leurs mains.

Tous ces faits , que je viens de signaler, ont été dévoilés peu à peu par le cours de l'histoire ; tous ont été indépendants des volontés humaines ; tous se sont produits à l'insu des populations passées qui, tour à tour, ont travaillé pour des buts très divers; tous enfin tendent à montrer l'apparition de forces, de causes, d'influences propres aux sociétés. Ce n'est pas l'homme considéré en tant [qu'individu , ce sont les hommes considérés en tant que formant un corps, c'est-à-dire les sociétés , qui font éclore ces grands phénomènes , à la fois irrésistibles et inattendus. Si l'on veut y réfléchir avec attention, si l'on se dégage de préjugés habituels, si l'on sait, à l'exemple de l'astronome , se soustraire par la pensée au milieu qui nous emporte, et le considérer comme si l'on était [placé en dehors , on arrivera à celte conclusion : que les événements historiques , c'est-à-dire les phénomènes sociaux , ne peuvent pas être affranchis , plus que le reste des choses, de lois déterminéesMl faut insister sur cette notion, car elle est essentielle. Elle combat les systèmes soit théologiques, soit métaphysiques qui, supposant la société sans direction propre et indépendante, croient que son mouvement est dû à des interventions surnaturelles ou à des combinaisons purement poliliqucs. Eilc combat aussi la pratique

des hommes d'état , qui , voués à l'empirisme , n'ont guère la vue que d'un présent circonscrit, sans aucun souci du passé qui a préparé ce présent, et de l'avenir qui l'agile.

C'est cette notion que M. Comte a voulu établir sur des bases positives, scientifiques, dans la parlie de son ouvrage consacrée aux phénomènes sociaux. J'essaierai , dans l'article suivant, d'exposer comment l'histoire lui fournit les preuves de la succession nécessaire de ces phénomènes ; comment, ces preuves étant trouvées, la loi qui en résulte éclaire à son tour l'histoire , et conduit même à quelques aperçus très généraux sur les développements des sociétés les plus prochains. Car le propre de*toute science , son caractère essentiel, c'est, dans certaines limites, variables suivant les sciences elles-mêmes , c'est de lire à la fois dans le passé et dans rayenir, c est-a-dire de suppléer pâFTTnduction à l'observation directe. Ainsi , pour donner l'exemple le plus frappant et le plus complet, exemple que, du reste, aucune autre science ne saurait égaler, l'astronomie peut déterminer quel était l'état du ciel il y a des siècles , et quel il sera dans un temps éloigné.

26 DE LA PHILOSOPHIK

De la science sociale, ou science de l'histoire.

Il a été énoncé que la condition imposée par la nature des choses à la philosophie positive est , avant tout, de faire de l'histoire une science. En d'autres termes , il s'agit de démontrer queies changements auxquels les sociétés sont sujettes suivent une direction réglée , et naissent les uns des autres par une vraie liliation. Le Deuxième article va être consacré à déduire les données les plus générales de la doctrine de M. Aug. Comte , fastiyia rerum.

Ce qu'a dit Bossuet des individus se peut dire des peuples : ils vivent assujettis au changement , et c'est la loi qui les régit. Cela , en effet , est incontestable; la société antique a disparu pour faire place à la société du moyen-âge ; et celle-ci , ruinée à son tour, n'a laissé que des débris parmi les sociétés modernes. Ces grandes mutations ontelles été fortuites? c'est-à-dire ont-elles pu se succéder dans un ordre tout-à-fait arbitraire, tellement qu'indifféremment la civilisation moderne eût pu précéder la civilisation antique , et celle-ci dériver de celle-là? ou bien ces mutations ont-elles

été nécessaires , c'est-à-dire sont-elles nées les unes des autres par l'effet de causes générales et tellement enchaînées que, pour en rompre la succession, il aurait fallu d'immenses désordres sur la terre , des cataclysmes , des maladies pestilentielles plus meurtrières qu'aucune de celles qui sont restées dans la mémoire des hommes, des irruptions de barbares plus nombreux et plus dévastateurs que les populations germaniques, slaves et tartares, déchaînées sur l'empire romain ? A cette dernière question , M. A. Comte répond de la manière la plus affirmative : la nature de l'homme étant donnée, et les actions destructives n'agissant pas autrement qu'elles n'ont agi dans l'histoire connue , la marche générale des choses est nécessaire ; la filiation des opinions humaines et , partant, des formes sociales, n'a pas pu être dans son ensemble autre qu'elle n'a été. Mais ce serait simplement reconnaître un fait, que de signaler ainsi une succession nécessaire ; ce ne serait pas avoir résolu le problème. Il faut aller plus loin, il faut indiquer le sens de cette succession , c'est-à-dire la loi qui la détermine. Un simple coup d'œil jeté sur le globe terrestre montre différents groupes de nations arrivées à des états de civilisation très inégaux , depuis les plus chétives peuplades de la Nouvelle- Hollande jusqu'aux puissantes cités de l'Europe, depuis les essais les plus rudimentaires jusqu'aux résultats les plus complexes de la

vie sociale. Ce serait s'égarer dans la recherche que de vouloir comprendre immédiatement sous une môme formule tant de conditions si diverses; il faut évidemment laisser de côté les populations retardées par des causes quelconques dont l'examen est réservé , et s'adresser d'abord à la série qui est la plus prolongée. C'est ainsi que, dans tout système naturel , il faut étudier d'abord l'état régulier avant d'embrasser les perturbations , et que , dans tout corps vivant , il faut connaître l'état de santé avant d'expliquer l'état de maladie. Or, la série la plus prolongée , celle où le développement a parcouru le plus de phases , est la série comprenant les Grecs, avec leurs communications orientales ; les Romains, avec leur éducation grecque ; le moyen-âge , héritier de la religion , de l'administration , de la législation romaines , et , enfin , les peuples modernes, héritiers directs du /mojen-âge.

\ Étant établi en fait, par la simple considération de l'histoire, que les sociétés changent et se transforment, M. Comte a trouvé la loi de ce changement , qu'il formule ainsi : Toutes nos conceptions , et par conséquent les conceptions sociales , \ celles qui dirigent les sociétés , passent par trois états successifs dont l'ordre est déterminé : l'état théologique, l'état métaphysique et l'état positif. Dans l'étal Ihéologique , l'homme , transportant '*^^/ Vridéc qu'il a de lui môme dans le monde exté-

)lf^.

POSITIVE. 2f)

rieur, suppose les objets mus par des volontés essentiellement analogues à la sienne; dans l'état métaphysique, l'homme substitue des entités aux conceptions concrètes du système théologique ; dans l'état positif , enfin, l'homme^ reconnaissant sa^ vraie position au sein de l'ordre dont il fait partie , comprend que l'ensemble des phénomènes est délermmé par lesjpropriétés des objets^-^l^ott-ré— suîtent desTois immuables ...Ainsi l'astronomie, où fîgurèrentjadlFS^oiion et son char, et où pénétrèrent les idées pythagoriciennes sur les nombres, sur les harmonies , et tant d'aulies conceptions métaphysiques, est désormais irrévocablement acquise à la loi de la gravitation , à la géométrie et à la dynamique. Ainsi , la physique, où la foudre , par exemple , a été si longtemps expliquée par l'intervention de Jupiter, où la métaphysique avait introduit l'horreur du vide, est devenue l'étude régulière de la pesanteur, de l'électricité , de la lumière, du son et de la chaleur. Ainsi, la biologie ou étude des corps vivants, passant, elle aussi , par toutes les phases susdites , et tantôt livrée a l'intervention des démons, aux possessions, aux actions magiques , tantôt soumise aux explications métaphysiques, a repoussé cet alliage et s'est, pour ainsi dire sous nos yeux , rattachée au système général des connaissances. Enfin la science sociale, dont la place a été tenue, aussi loin que pénètre l'histoire, par les systèmes théologiques, puis par

3o DE LA PHILOSOPHIE

les idées métaphysiques, est amenée à ce point où, de toutes parts, urgissent les tentatives pour la constituer, et oîi la constitution en est effectivement imminente. M. A. Comte pense avoir été assez heureux pour poser les bases de cette grande opération.

L'origine des sociétés, comme toutes les autres origines , est inaccessible aux investigations de l'esprit humain. Mais si on ne peut y atteindre, on peut du moins étudier encore aujourd'hui quelques uns des degrés inférieurs de l'évolution sociale. Le globe offre, sur divers points, des populations voisines, comme on dit , de l'état de nature, et dont l'étude offre certainement un grand intérêt aux philosophes capables de rattacher ces premiers essais de civilisation aux civilisations les plus avancées. Là, et dans des combinaisons très diverses, se montrent toujours les caractères suivants : les hommes sont essentiellement chasseurs, livrés aux expéditions guerrières, non avec le but de la conquêti' , mais pour satisfaire la passion du butin , la vengeance et très souvent l'anthropophagie. Leur penchant à l'indolence est puissant; le besoin seul ou les passions violentes les arrachent à l'oisiveté Les arts sont très peu développés, les idées très restreintes, et les notions religieuses bornées à l'adoration de ce qu'on a appelé des fétiches, arbres, fontaines, montagnes, animaux, etc. Il ne faut pas cependant s'y méprcn-

^ «'-O-CKjJ-u»^

POSITIVE. 3l

dre : dans cet étal si peu développé , tout est en , germe , et la nature humaine s'y montre dès-lors i entière. Une morale , rudimentaire sans doute , y 1 préside aux rapports des hommes ; les beaux-arts grossiers certainement, poésie et musique, y ont une place, et les premières combinaisons scientifiques se font voir dans les applications d'une industrie faible encore et dans les conceptions qui s'ébauchent sur la nature des choses environnantes. C'est l'âge que M. A. Comte appelle du fétichisme, et qui n'est pas sans avoir laissé bien des X ■:tA,-\jxt^ traces dans la civilisation suivante. » -

Tel est un premier degré de civilisation dont nous trouvons encore aujourd'hui des exemples sur un grand nombre de points du globe. Un second degré est le polythéisme, où les divinités , déjà plus abstraites et cessant d'être l'objet matériel voisin, sont chargées chacune d'un département étendu. Ce qui constitue essentiellement cet âge, c'est le régime des castes, l'établissement régulier de l'esclavage, un développement des sciences plus grand que dans l'âge précédent, mais inférieur à celui du monothéisme, un état de l'in dustrie fort précaire , un grand éclat des beauxarts et la domination de l'esprit militaire. Il importe de revenir brièvement sur chacun de ces points. Dans le régime des castes, la caste sacerdotale est prépondérante. Il ne s'agit ici ni de faire le procès à ces anciennes institutions, ni d'en

regretter l'inévitable disparition. Elles ont joué dans leur temps un rôle qui ne pouvait être remplacé , et, la nature de l'esprit humain étant telle que nous la connaissons, il était impossible que les premiers progrès ne fussent pas dirigés par le régime théocratique. Or, une caste placée au rang suprême, ayant le dépôt des arts les plus importants et de tout ce qui constituait les connaissances théoriques , jouissant du loisir nécessaire , une telle caste, dis-je , exerça l'influence la plus considérable sur les destinées de l'humanité , et pendant les longs siècles de sa domination se préparèrent les éléments de toutes les choses dont les âges suivants ont hérité. D'un autre côté , indépendamment des obstacles que ces castes opposèrent aux changements ultérieurs, il faut remarquer que la confusion entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ne permit jamais à l'antiquité de distinguer ce qui était du ressort des lois et ce qui appartenait aux mœurs et à l'éducation. Sous un tel régime , tout est nécessairement lois et règlements.

L'esclavage, dans l'antiquité, formait un établissement en rapport avec les habitudes et les nécessités de l'état social d'alor^. On s'en convaincra en examinant combien il est différent de l'esclavage moderne , monstruosité reléguée dans les colonies , et en contradiction directe avec les habitudes et les nécessites sociales d'aujourd'hui.

posiTivfc:. 33

Ici , un préjugé insurmontable sépare l'esclave du maître; là , nul préjugé de cette espèce n'existait. L'affranchi entrait sans difficulté dans la société , et les hommes les plus éminenls étaient sujets à tomber dans l'esclavage. L'Eumée d'Homère appartenait à une grande famille des îles grecques ; Platon fut vendu comme esclave ; Ventidius , le vainqueur des Parthes, avait été dans la servitude ; les affranchis Pallas, Narcisse, furent les arbitres de l'empire romain. Aussi , une fois que l'état social eut subi une modification profonde , et que l'esclavage, changé en servage, n'eut plus de racines, l'affranchissement des populations put s'opérer. L'esclavage ancien est le fruit de l'adoucissement des mœurs, qui permit d'utiliser le prisonnier de guerre, au lieu de l'égorger; du dédain que les populations militaires avaient pour les occupations industrielles ; du loisir que ces populations d'élite se créaient pour se livrer aux soins de la guerre , du gouvernement et de l'agriculture, leur destination favorite. L'esclavage n'a plus pu exister dès que l'industrie a eu pris faveur, et que, pour les hommes libres, le travail a été une chose demandée, non infligée, une récompense, non une punition.

Il n'est pas besoin d'insister beaucoup pour faire voir que, dans l'antiquité, l'industrie n'eut qu'un rôle extrêmement subordonné Elle n'avait pas encore créé ses plus grandes merveilles; et,

Page 1