‹ De la philosophie positiveChapitre 6 sur 9 · I^>E LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

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livrée, soit aux castes inférieures, soit aux populations esclaves, elle n'inspirait qu'un médiocre intérêt. Les sciences , de leur côté, considérablement gênées sans doute par les conceptions polythéistiques, firent cependant de notables progrès. Les mathématiques se développèrent; l'astronomie posa ses bases: Arcbimède ébaucha même certaines notions de physique; Aristote, Érasistrate , Hérophile , Galien , firent des découvertes en biologie. Ainsi se trouvèrent préparés les succès réservés aux âges postérieurs. Les beaux-arts surtout brillèrent d'un vif éclat. A nous tous, hommes des générations modernes, élevés à l'école de l'antiquité , est toujours présent le souvenir de cette splendeur merveilleuse. Le polythéisme, durant tant de siècles, avait mis son empreinte sur les esprits et sur les choses ! Il se rencontrait alors cette circonstance qui, depuis, ne s'est jamais rencontrée aussi favorable, à savoir, que l'artiste, puisant dans des idées vivantes et des sentiments communs, était toujours compris et senti, et s'adressait non à la mémoire ou à l'érudition, mais au cœur même et à l'imagination.

La prédominance de l'esprit militaire dans l'antiquité est en relation directe avec l'infériorité de l'industrie. Peu habiles à engager la lutte avec la nature, les hommes l'engageaient plus volontiers avec les hommes ; et quand ce grand but manqua aux sociétés antiques, quand, par exemple, la na-

tion militaire par excellonce , le peuple romain, eut accompli son œuvre de conquête sans égale dans l'histoire, un affaiblissement inouï se manifesta dans ce vaste corps. Il semblait que, sa tâche achevée, il n'avait plus de raison de vivre; et , en effet, il ne tarda pas à déchoir et à succomber. Les armes étaient alors l'occupation noble pardessus toutes les autres. Cette opinion fut aussi celle de la noblesse féodale , qui , dans le moyenâge, prit la place des classes gouvernantes de l'antiquité. Et , pour comprendre quelle immense différence sépare les sociétés passées des sociétés modernes , il suffit de comparer en ceci ce que pensaient nos aïeux et ce que nous pensons nousmêmes.

Dans la phase suivante, quand le monothéisme, succédant au polythéisme, eut pris possession des intelligences, tout changea dans les sociétés directement héritières de la civilisation gréco-romaine. La division fondamentale entre les deux pouvoirs spirituel et temporel s'établit d'une manière définitive. Une atteinte profonde fut portée à l'hérédité des fonctions, régime général de l'antiquité, lorsque le sacerdoce, la classe la plus élevée au moyen-âge, se recruta dans taus les rangs de la société. Les habitudes mentales que crée le monothéisme sont bien plus favorables que celles du polythéisme, à la culture des sciences. En effet, le premier suppose, bien plus que le second, la ré-

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gularité et la constance des phénomènes. Aussi , dès que la grande élaboration qui devait fonder le catholicisme , et qui longtemps absorba , par son importance spéciale, les intelligences supérieures , fut terminée, on vit les études scientifiques prendre une grande activité. C'est alors que furent commencés les premiers travaux de la chimie, science capitale , qui forme le lien entre la nature organique et la nature inorganique. La féodalité, née de la destruction de l'ancien pouvoir des Césars, et qui se préparait dès la fin de l'empire romain , était mal organisée pour entreprendre un travail de conquête comme celui que Rome avait poursuivi; essentiellement défensive, son efficacité consista surtout, d'une part à coml)attre les Musulmans, d'autre part à contenir les populations septentrionales ébranlées. Cette tendance se trouva d'accord avec l'abolition de l'esclavage, la création des communes libres, et l'essor de 1 industrie. Dès lors commença la profonde révolulion qui sépare le monde moderne du monde ancien. L'industrie prit une place considérable , changea le but des hommes , détourna l'activité militaire, créa des occupations pacifiques, et jeta le poids de ses intérêts dans la balance des sociétés. De celte époque, datent l'application de la boussole à la navigation, celle de la poudre à la guerre, l'invention du papier, la découverte de l'imprimerie. Si l'industrie fut féconde, les beaux-

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arts ne t'urenl pas stériles ; il suffit de citer ici les magnifiques cathédrales dont l'Europe est encore couverte , et les poërnes du Dante. Mais Tart catholique , moins favorisé en ceci, que l'art du polythéisme, atteignait son apogée au moment où l'organisation sociale qui lavait produit se décomposait , et où les populations devenaient ou hostiles ou indifférentes au symbole quil était chargé d'idéaliser.

En effet, approchait la dernière phase, au milieu de laquelle nous sommes encore, celle de la décomposition de la civilisation catholico-féodale. M. A. Comte , par une analyse historique pleine de sagacité , fait voir qu il faut reporter ce mouvement de décomposition, non, comme on fait ordinairement, au xvi' siècle, mais aux deux siècles précédents. La seule différence qui sépare les deux époques , c'est que, dans les xiv* et xv* siècles, l'élaboration fut spontanée, tandis que, dans les siècles suivants , les hommes surent ce qu'ils faisaient , et travaillèrent sciemment à abattre l'ancien édifice.

La lutte avec le pouvoir temporel dans laquelle le pouvoir spirituel fut vaincu , l'autorité progressive que les légistes acquirent, et qui fut constamment en guerre avec les juridictions ecclésiastiques, les tendances à l'indépendance qui se manifestaient dans le sein des clergés nationaux, et qui menaçaient de rompre l'unité catholique , les

hérésies considérables qui éclatèrent et qui , étouffées dans des flots de sang, montrent à quel prix s'achetait dès lors la convergence des esprits; tout cela témoigne que, dans les xiv^ et xv» siècles, des causes actives de destruction avaient miné l'existence de ce grand corps. Mais il restait toujours debout et intact en apparence , lorsque , au commencement du xvi' siècle , le protestantisme lui enleva une notable portion de l'Europe. Dès lors le catholicisme perdit ce qui faisait son caractère essentiel; il cessa d'être le chef intellectuel de la société , le régulateur des populations les plus avancées , et il y eut en Europe deux têtes, deux directions, deux philosophies. Là est la rupture, manifeste dans les faits, entre la société catholico-féodale et la société des temps modernes. Ce ne fut plus ensuite qu'une série rapide de destruction et de ruine. Le protestantisme essaya en vain de retenir les esprits sur la pente où il les avait mis. Une philosophie ayant de plus en plus conscience de sa mission critique, servant les inclinations des populations et servie par elles, changea les idées, et les idées changèrent la face de la société. Cette ère est marquée par d'immenses progrès dans les sciences; par d'immenses progrès dans lindustrie ; par la création de la diplomatie, qui succède à l'influence des papes dans le maintien des rapports entre les membres de la république européenne; par l'ascendant de la

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fiasse des philosophes et des littérateurs, qui forment une espèce de pouvoir spirituel incomplet à côté de lancien pouvoir spirituel ; par le caractère des guerres, qui, cessant de plus en plus dôtre directement conquérantes, deviennent guerres de religion, guerres d'équilibre, guerres de commerce, guerres de politique. Enfin les beauxarts , quoique moins favorisés encore que dans la période précédente, à cause de l'instabilité plus grande des idées et de la succession rapide des phases sociales, ont cependant prouvé, par d immortelles compositions , que les facultés esthétiques n'avaient souffert aucune diminution.

Telle est lesquisse rapide des transformations que Ihistoire nous montre parmi les populations avancées, depuis la haute antiquité jusqu'à nos jours. Deux tentatives mémorables, entre toutes , ont été faites pour saisir la raison de ces changements : celle de Bossuet et celle de Condorcet. Toutes deux pèchent radicalement par leur inaptitude à expliquer l'ensemble des phénomènes ; et celte inaptitude a chez les deux écrivains une cause contraire. L'auteur du Discoures sur l'histoire universelle suit sans difficulté la série des événements dans l'antiquité, tout se préparant pour la venue du Christ, et, après celte venue, tout convergeant pour l'établissement définitif du christianisme. Mais quand arrive le triomphe des hérésies au XVI* siècle, la scission d'une partie de l'Europe,

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la prolongation du protestantisme jusqu'au socinianisme, alors ce puissant esprit s'arrête; il ne sait plus comment s'expliquer ce qu'il regarde comme une aberration mentale, et il croit même voir les signes qui annoncent le retour des populations séparées dans l'ancien bercail. Si l'explication de Bossuet était insuffisante dès le xviT siècle, elle l'est bien davantage au xix*. La séparation , loin de cesser, n'a fait, depuis lors, que s'agrandir. Ce qui a empêché Bossuet de tout comprendre, c'est la doctrine religieuse qui lui sert de guide; ce qui en a empêché Condorcet , c'est, au contraire, la doctrine anti-religieuse du xviii* siècle. Condorcet se rend très bien compte des événements à partir du mouvement de la réforme; il juge sainement l'enchaînement de ce grand travail de décomposition; mais, dans ce qui a précédé , tout lui échappe : les âges religieux sont pour lui des temps de ténèbres ou de folie , et desquels il est, dès lors, incompréhensible que soit sortie cette philosophie même qui fait son orgueil.

Visiblement, le développement des sciences positives a exercé une influence essentielle sur la direction du développement des sociétés. D'abord les idées théologiques ont à peu près tout embrassé , à peu près tout expliqué ; puis successivement les sciences positives ont entamé de difïérents côtés ce domaine. Le conflit éclatant dont le

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mouvement de la terre et le système du monde furent l'occasion ,• montra aussi bien l'instinct du danger chez la classe sacerdotale que la puissance irrésistible de la démonstration scientifique. Mais, dans les phases ainsi parcourues, il faut faire une large part à l'action de la philosophie métaphysique. Discutant incessamment les opinions, soit du polythéisme, soit du monothéisme , suivant les époques, elle a entretenu la liberté mentale et fait pencher la balance du côté des intérêts novateurs et des causes ascendantes.

Pendant que le régime théologique subissait les transformations dont l'histoire témoigne, tandis que le régime métaphysique venait, depuis environ trois siècles, en partage du gouvernement des sociétés, le régime positif s'organisait peu à peu. Aujourd'hui, il domine partout, excepté sur le terrain social. Mais, pour quiconque suivra d'un œil attentif le développement des sciences et les verra chasser de position en position les notions, soit théologiques, soit métaphysiques, il sera évident que la série doit se compléter. I.'avénement du régime positif dans toutes les branches des connaissances humaines en amène , de nécessité , l'avènement dans le seul ordre de faits dont il soit encore exclu.

Les anciens n'avaient pas conçu la notion de l'évolution sociale ; et, quand ils voyaient s'accomplir sous leurs yeux la décomposition de leurs

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établissements politiques, ils ne savaient qu'accuser la corruption du temps, et se tournaient vers le passé comme vers le modèle duquel il fallait se rapprocher. Le christianisme apporta, il est vrai , l'idée de la supériorité de la nouvelle loi sur l'^ncrenïin57'dii môfide chrétien sur le monde païen ; maisTa son tour, miné par le flux perpétuel des choses humaines, il en appelle, comme fit l'antiquité, à son passé La question ne fut véritablement posée que sous le règne de Louis XIV. Alors, les progrès étant décisifs, éclata la célèbre controverse sur le mérite respectif des anciens et des modernes; et il fut compris que la progression ne pouvait être limitée à une époque particulière, et qu'elle était réellement indéfinie. Ainsi, il ne peut plus être sérieusement question , pour les hommes politiques , soit de rétrograder vers les choses anciennes, soit de rester immuablement dans les choses présentes. Quoi que vous fassiez , le présent se modifie sans cesse, et jamais pour revenir sur ses pas. Ce qui fut longtemps une tendance spontanée est aujourd'hui devenu un but sciemment poursuivi. Les hommes sentent que la société se meut, et qu'ils ont entre les mains le pouvoir d'exercer une influence utile sur ses transformations. Une société naturellement immobile , dans laquelle le mouvement était accidentel, voilà la vue des anciennes philosophies ; une société naturellemenl progressive, dans laquelle le

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mouvement est nécessaire, voilà la vue de la philosophie positive. Il faut donc qu'ici , comme en toute chose, l'homme connaisse la condition sous laquelle il vit, pour appliquer son intelligence à s'y conformer.

La crise révolutionnaire est, à des degrés divers , commune à toute la république européenne; et les enseignements de l'histoire, les grands et rapides changements auxquelles nations modernes ont assisté, l'impulsion des sciences et de l'industrie, tout a définitivement inculqué l'idée de progrès à côté de celle d'ordre, que les anciens connaissaient seule. Ce sont deux besoins à satisfaire, désormais impérieux également , et cependant aujourd'hui aussi mal satislaits l'un que l'autre. Deux partis divisent la république européenne : le parti rétrograde ou de l'ordre, le parti révolutionnaire ou du progrès. Dans leurs succès et leurs revers alternatifs , ces deux partis ont voulu se détruire : ils n'y ont pas réussi ; et entre eux s'est établi provisoirement le parti conservateur, niant perpétuellement les principes au nom des conséquences, et les conséquences au nom des principes. Mais manifestement, l'ordre qu'il entretient est précaire comme le progrès qu'il favorise. Pour qu'une conciliation s'établisse, il faut que le parti de l'ordre cesse d'être rétrograde, et que le parti du progrès cesse d'être révolutionnaire. Croire que l'ordre est possible par la restauration du

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passé est une erreur ; croire que la lutte indéfinie pour la destruction des anciennes choses suffit aux sociétés est aussi une erreur ; mais demander que les mutations nécessaires s'accomplissent sans désordre, ou que la conservation de l'ordre ne s'oppose pas à l'accomplissement des mutations nécessaires, c'est, sous deux formules équivalentes, poser le problème politique dans sa totalité.

Tel est le tableau que déroule l'histoire. Les sciences croissent depuis un germe pour ainsi dire imperceptible jusqu'aux développements actuels que nous connaissons, jusqu'aux développements à venir qui se laissent entrevoir. L'industrie suit parallèlement la marche des sciences : d'abord indépendante , elle finit de plus en plus par se ranger sous leur direction, et c'est alors que les plus beaux succès lui sont soit acquis, soit promis. Les pouvoirs qui ont régi la société dans la suite des temps, essentiellement religieux et militaires, ont subi de graves modifications durant ce long trajel , et sont près d'en subir de non moins graves. Enfin, la guerre, perpétuelle dans les premiers âges , puis organisée pour un but vraiment social daus la dernière partie du polythéisme, diminuant notablement sous le règne du monothéisme, présente, à l'approche de la domination des notions positives une nouvelle et plus grande diminution.

Une manière sommaire d'apprécier les idées

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principales de M. Comte, c est de les rapport<'r au temps présent , qui nous est plus particulièrement connu. Or, pour prendre tout d'abord le fait qui, en ce moment, frappe le plus les yeux, qui ne voit la tendance des sociétés modernes vers la paix se manifester avec force au milieu de perturbations qui, dans un temps moins pacifique, auraient inévitablement suscité des luttes sanglantes? Aujourd'hui , pour les populations éclairées, conquérir est, pour ainsi dire, un mot vide de sens. A quoi servirait par exemple, à la France de conquérir l'Allemagne, à l'Allemagne de conquérir la France, puisque, en définitive, entre peuples d'un développement égal , la condition du vainqueur ne peut pas être autre que celle du vaincu? 11 n'en était pas ainsi dans l'antjquité : l'activité militaire avait un but parfaitement défini, et, pour une société où l'esclave était exploité par le maître , le vaincu l'était nécessairement par le vainqueur. Tu regere imperio populos, qui était la devise du peuple-roi, n'a plus de valeur dans les temps modernes, si ce n'est quand il s'agit de populations inférieures en civilisation ; alors, la devise ancienne trouve encore à s'appliquer. Ceci ne veut dire aucunement que les facultés guerrières des modernes le cèdent à celles des anciens ; et les dernières guerres révolutionnaires ont montré quelle énergie puissante pouvaient exciter dans les âmes de fortes convictions politiques. Seulement .

il faut comprendre que le but des sociétés , militaire jadis, a cessé de l'être, et que dès lors les causes des conflits à main armée ont diminué. Le résultat naturel a été que les pouvoirs militaires ont perdu de leur prépondérance , et que les pouvoirs civils ont incessamment grandi à leurs dépens.

Au reste, sur ce point, aucune méprise ne doit être commise. L'activité militaire resterait encore prédominante , ou la société demeurerait plongée dans la torpeur, si un autre élément n'avait pas conquis une place de plus en plus considérable. Cet élément, c'est l'industrie prise dans son sens le plus large. Il n'est pas besoin, ici non plus, de beaucoup insister pour montrer la puissance énorme à laquelle les intérêts industriels sont arrivés. Cela encore est un fait manifeste pour tous, et désormais reconnu nécessaire par ceux qui le regrettent comme par ceux qui l'approuvent. On le voit, à mesure que les intérêts militaires ont reculé , les intérêts industriels ont avancé, et cette interversion! successive est un caractère qui marque profondément les phases de l'évolution sociale. Faire la guerre pour conquérir est aujourd'hui un but que les hommes se proposent de moins en moins; travailler à développer les richesses de l'association humaine, pour donner à chacun une part du bien-être, est au contraire un but que les hommes se proposent de plus en plus. Là est la

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cause des modifications profondes que le pouvoir lemporel subit sous nos yeux, modifications qui sont corrélatives avec la tendance à la paix.

Des changements parallèles se montrent dans Tordre spirituel. Sans remonter aux théocraties orientales et aux temps anciens , dans lesquels les deux pouvoirs étaient confondus, il suffit de considérer la puissance spirituelle dans le moyen-àge, où elle est complètement isolée et complètement développée. Alors toutes les fonctions de l'ordre intellectuel et moral lui sont dévolues ; elle intervient comme modératrice entre les nations, pour arrêter leurs conflits; elle dirige toutes les consciences, depuis le serf jusqu'au roi; elle donne toute l'instruction, depuis la plus humble jusqu'à la plus élevée. Ce grand rôle , qu'est-il devenu ? Une part des attributs de la puissance spirituelle a été usurpée par le pouvoir temporel; la diplomatie a pris sa place entre les peuples ; une multitude de consciences ont échappé à sa direction; et l'éducation lui est en partie disputée, en partie absolument ôtée. En effet , à côté d'elle s'est formé un nouveau pouvoir spirituel, incomplet, sans doute, mais rival, continuellement grandissant. Les littérateurs , les philosophes, les savants, quoique ne formant point de corporation régulière , n'en ont pas moins trouvé , dans les sympathies des sociétés, les moyens d'enlever à l'ancien pouvoir spirituel une portion notable de ses prérogatives ,

et de mettre tout le reste en contestation. Ceci révèle la tendance actuelle des choses. Un nouveau pouvoir spirituel se forme aux dépens de l'ancien. La séparation entre le pouvoir spirituel et le temporel , si heureusement établie par le catholicisme, se perpétue et doit être consolidée; car c'est la condition essentielle de la prépondérance que la morale a acquise dans les sociétés modernes , et qui doit lui être conservée par-dessus tous les intérêts. La confusion entre les deux pouvoirs entraîne la subordination de la morale aux considérations politiques.

Le plus difficile problème des temps modernes est évidemment le problème industriel, c'est-àdire le règlement des conditions du travail . Aujourd'hui tout est en proie : une concurrence effrénée ronge les maîtres et les ouvriers; et, dans Tétat donné, le mal paraît sans remède; l'individu, du moins , est frappé d'impuissance. La baisse des prix créée par la concurrence est un agent de dissolution contre lequel on n'a pour le momenl aucun préservatif; de là les ruines continuelles et les fraudes qui s'étendent chaque jour, À côté, la condition des ouvriers est pire encore. Victimes déjà de la concurrence des maîtres , ils sont , par surcroît, victimes de la concurrence qu'ils se font entre eux. De là le bas prix des salaires , la misère progressive, le travail forcé des enfants et de funestes altéralions dans la sanlé des populations la-

borieuses. Évidemment, ce mal est au-dessus des forces des individus qui le subissent , et il est destiné à appeler davantage, de jour en jour, l'attention des véritables liommes d'état. Cependant, au milieu de ces désordres , apparaissent quelques tendances vers une organisation ; tendances , il est vrai, spontanées, irrégulières, et, partant, accompagnées de souffrances considérables. Ainsi , de plus en plus, les grandes industries supplantent les petites; c'est la nécessité actuelle des choses , et de cette nécessité sortira un remède.

Il arrivera un temps où ces mutations , qui se sont accomplies et s'accomplissent spontanément et par les forces instinctives du corps social , seront étudiées, favorisées , régularisées par les hommes d'état, afin qu'elles produisent le plus de bien et le moins de mal. L'état intellectuel des sociétés modernes est tel , que les membres qui les composent sont en droit d'exiger d'elles travail et éducation. Plus la distinction entre les fonctions publiques elles fonctions privées s'effacera, plus les conditions du travail se régulariseront. D'un autre côté, plus l'éducation deviendra positive, plus il sera possible de la rendre universelle ; car elle doit être la même dans son essence , et ne doit^varier que dans le développement. Enfin , le but des sociétés étant non plus la guerre , mais le travail , la morale ayant un empire prépondérant, les intérêts industriels s'étant de plus en plus généralisés, les

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sociétés ne pourront être exploitées en faveur d'aucune caste, et elles seront dirigées vers la recherche de l'avantage commun.

Ainsi, le régime théologique, passant par les phases indiquées plus haut, devient de plus en plus abstrait, se simplifie progressivement, et, à chaque simplification, tient moins de place dans la vie journalière des hommes. Ainsi le régime métaphysique, tantôt subordonné, tantôt en révolte, prend définitivement la direction dans l'ère de révolution qui dure encore. Ainsi, enfin, le régime positif, qui s'est emparé de proche en proche de toutes les sciences , vient aujourd'hui mettre le pied sur le domaine social. Et sijnultanément s'accomplissent dans les sociétés les changements corrélatifs à chacun de ces ordres d'idées. Tel est le résumé le plus général qui se puisse donner de l'histoire; telle est la succession des trois régimes , dont le dernier est exclusif des deux premiers et les frappe de désuétude.

On se sert beaucoup , et moi-même je me suis servi du mot progrès ; il s'agit d'examiner de plus près la notion qu'il renferme. La théorie positive de l'évolution des sociétés est complètement indépendante du sens d'amélioration , de perfectionnement. En fait, les sociétés se transforment, et cette transformation n'a rien de fortuit; elle suit une direction déterminée. Là pourrait s'arrêter la (luoslion scienlifiquo ; mais un examen attentif de

l'évolution sociale montre qu'elle tend surtout à faire prévaloir le savoir sur l'ignorance , la force intellectuelle sur la force brutale , les idées générales sur les idées particulières , les notions de justice sur celles d'intérêt, la raison sur les passions , en un mot , qu elle développe les facultés supérieures de l'homme , sans jamais cependant pouvoir obtenir une inversion complète; car les mobiles puisés dans les passions et les besoins seront toujours plus puissants que les mobiles qui dérivent de l'intelligence. En effet, si, examiné de ce point de vue, le mot pro^rè^ paraît juste, il ne faut pourtant pas se méprendre sur sa portée. Le progrès est non pas infini, mais indéfini, comme ces quantités mathématiques qui peuvent toujours approcher d'une limite sans y arriver jamais. La limite est posée à l'homme. Sa planète le renferme et ne lui permet d'apercevoir qu'un coin du monde ; cette planète est étroite ; non moins étroite est son intelligence , qui s'arrête et se trouble dès que les problèmes se compliquent. Cet ensemble de conditions immuables constitue une borne immuable également , que l'esprit humain n'atteindra jamais, mais de laquelle il s'approchera sans cesse.

Quand il est reconnu que le progrès est la tendance à faire prédominer de plus en plus les idées générales, on saisit la cause du développement des sociétés, tel que l'histoire nous le montre. C'est ainsi que l'industrie, systématisée de jour en jour,

tourne surlout ses efforts vers la satisfaction des besoins du plus grand nombre. C'est ainsi que l'art, longtemps privilège exclusif de quelques classes d'élite, en vient à se faire sentir et apprécier dans des cercles qui s'étendent sans cesse. C'est ainsi V que les sciences particulières perdent le caractère 1 de spécialité exclusive , et se fondent dans la / grande science de l'bumanité. C'est ainsi , enfin , que la morale , admirable dans l'antiquité quant à la personne , incomplète quant à la famille , nulle quant à la politique, embrasse aujourd'hui ces trois ordres de rapports. Tout le progrès est donc compris dans la prépondérance croissante de la généralisation.

L'empire des notions absolues est encore tel que , sans doute, en voyant les choses sociales , jugées jusqu'alors modifiables à l'infini, suivre une loi constante, des esprits sentiront tomber leur intérêt. A côté de ce découragement peut se placer aussi un optimisme trompeur, d'après lequel, l'évolution se faisant d'elle-même, tout est toujours pour le mieux. Ces deux idées seraient aussi fausses l'une que l'autre. L'homme, toutes les fois qu'il s'imagine posséder sur la nature un pouvoir absolu, se trompe, et, dès lors, ne connaissant plus les conditions de son action, il s'épuise en efforts superflus : sa puissance réelle ne commence que lorsqu'une analyse rigoureuse lui ayant montré le caractère des forces naturelles auxquelles il a af-

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faire, il sail comment il faut s'y prendre pour en user. Dans les sociétés, on se livre à des tentatives inutiles ou désastreuses toutes les fois qu'on va à rencontre ou en dehors de la force qui les meut ; l'action ne devient effective et régulière que lorsque , concourant avec la tendance naturelle , elle la favorise ou la modifie. Ceci soit dit pour ceux que découragerait la perte de notions absolues, lesquelles sont chimériques. Quant à la tranquillité d'un optimisme qui en histoire accepterait le fait accompli, et en politique ne saurait que laisser aller les choses , elle est contraire à toute saine notion sur les forces de la nature- Ces forces sont toujours brutes ; le mérite et Teffort de l'homme , c'est de les régulariser et de porter au minimum le mal qu'elles entraînent , au maximum les services qu'elles rendent. Cela môme, comme le montre l'étude des sciences et des arts , est un champ suffisamment vaste pour toute l'activité, pour toute la sagacité, pour tout le génie du genre humain. Il est si difficile de se mettre au point de vue d'une loi naturelle réglant les mutations des sociétés ; notre éducation est si étrangère à toute notion de ce genre , que je ne crains pas d'insister de nouveau sur ce point capital. Ce qui effarouche l'esprit, c'est de comprendre que tant d'individus, qui semblent isolés et indépendants, donnent, par leur concours spécial , une résultante déterminée. La complication du phénomène empoche qu'on ne se

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pose même la question. La raison est impuissante à l'aborder. Seule , la lente expérience des siècles, seul , le spectacle des transformations successives a pu amener nos intelligences rebelles à soupçonner qu'il en était ainsi. Il faut voir, comme nous faisons aujourd'hui , les sociétés déployées sur la longue route du temps parcouru pour confesser que toutes les combinaisons destinées à immobiliser un état social ont été infructueuses, et que toujours une force plus puissante que les puissants de la terre a ruiné les établissements en apparence les plus solides.

Cette action , toute spontanée et aveugle , tantôt servie , tantôt combattue par les efforts des politiques et par les conjonctures des événements , détruit et crée dans le présent comme elle a détruit et créé dans le passé. Elle doit cesser d'être aveugle ; les efforts des politiques ne doivent plus la combattre, ils doivent toujours la servir; et le problème politique, désormais posé par la philosophie positive , est : utiliser au plus grand profit des sociétés la force naturelle qui leur est inhérente et qui les transforme.

in.

Comparaison des religions et des métapliysiques avec les notions positives.

Revenons en peu de mots sur ce qui a été dit dans les deux articles précédents. L'état présent de la république européenne est le résultat des révolutions qui ont brisé l'ancien ordre de choses. L'unité catholique du moyen âge s'est rompue; de là les innombrables dissidences qui ont surgi de toutes parts , et il n'est plus de symbole religieux qui puisse réunir l'assentiment de tous les hommes. Les doctrines métaphysiques n'ont pas subi un moindre éparpillement , et il n'est pas non plus de symbole métaphysique capable de s'imposer aux intelligences. A côté de ce désordre, désormais irrémédiable , sont les sciences j^sitlves, qui prennent chaque jour de l'autorité ; et la nature en est telle , qu'elles créent dans les esprits une conviction durable. En effet, elles s^exercent sur des^bjjets^ toujours accessibles à lexpérience, et se servent de procédés toujours susceptibles de vérification. Mais ces avantages se trouvent provisoirement annulés à cause d'une lacune essentielle : les sciences tiennent le monde inorganique

par les malhématiques, par l'astronomie, par la physique et la chimie ; elles tiennent la théorie des êtres vivants par la biologie; mais les phénomènes sociaux sont complètement en dehors de leur ressort.

Cette lacune, M. Auguste Comte l'a comblée ; il a montré que les opinions humaines qui , en définitive, règlent la forme des sociétés, ont une filiation propre; que l'ordre n'en est aucunement fortuit, et qu'elles se suivent d'après une loi déterminée. En d'autres termes , les sociétés ont une force intrinsèque qui annule les influences accidentelles et finit toujours par prédominer. La direction de cette force, une fois découverte dans la société , se vérifie dans toutes les sciences particulières, qui ont passé, elles aussi, par les conceptions théologiques et métaphysiques pour devenir positives. Mais, môme après cette extension de la doctrine positive au dernier domaine occupé par les doctrines rivales, les sciences ne constituent pas encore une philosophie. Une telle prétention sera vaine tant qu'elles resteront isolées , tant qu'elles n'auront pas trouvé le moyen de former un système coordonné où chacune n'entre plus que comme partie intégrante. Il faut donc réunir ces fragments séparés les uns des autres, et faire un tout de ce qui n'est jusqu'à présent que des parties. Ce tout sera la philosophie positive. On voit comment il a été nécessaire que la

science sociale fût d'abord créée; autrement l'idée de philosophie positive ne pouvait même se présenter; on voit comment cette philosophie émane directement des sciences, et comment le caractère qui leur appartient lui est définitivement acquis. Elle est, comme elles, de nature à faire converger les esprits; elle s'exerce, comme elles, sur des objets toujours accessibles à l'expérience ; et , comme elles enfin, elle se sert de procédés toujours susceptibles de vérification. Filiation, méthode, caractère, tout se trouve indiqué par cet aperçu sommaire.

Ce serait ici le moment d'en commencer l'exposition directe. Toutefois , avant de m'y engager, il me semble utile de déduire d'abord les différences qui la séparent de la philosophie métaphysique. La philosophie métaphysique est celle qui a présidé à l'éducation de la plupart des esprits éclaifésT ceux mêmes qui témoignent (ce qui se voit) du dédain pour cette doctrine sont parfois, à leur insu , gouvernés par elle; et la philosophie de Condillac est encore au fond le guide philosophique de plus d'un savant qui prétend s'enfermer dans le cercle de ses études spéciales. Cela établi, l'opposition de la doctrine positive avec la doctrine métaphysique sera nettement aperçue et peut-être mieux sentie que si j'énonçais tout d'abord les caractères de la première. Ces différences portent sur la nature des questions dont s'occupent les

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