‹ De la philosophie positiveChapitre 9 sur 9 · I>E LV PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

I>E LV PHILOSOPHIE

son plein clans la théorie des sociétés. La doctrine des âges, en effet, n'est que ie rudiment de la méthode historique , privilège spécial de la science sociale. Ici l'investigation procède , non plus par simple comparaison , mais par filiation graduelle. L'individu , dans sa courte évolution , ne peut suggérer la méthode historique, laquelle , au contraire , surgit directement de la contemplation des phases successives de l'humanité. Telles sont les méthodes particulières dont l'ensemble constitue , suivant l'heureuse expression de M. Auguste Comte , le pouvoir général de l'esprit humain.

Voilà pour la méthode ; voici pour le résultat. Embrasser dans un aperçu commun tous les phénomènes sans exception , et en saisir lenchaînement , cela donne nécessairement la conviction que les choses sont soumises à des lois fixes , c'est-à-dire au jeu régulier de leurs propriétés Tels agents étant en présence, tels effets en sortiront toujours. Le voyage que la philosophie positive fait faire dans le domaine mental ressemble assez aux premières circumnavigations, qui révélèrent à l'homme les dimensions du globe terrestre. Tant qu'il n'avait pas fait le tour de sa demeure , il pouvait lui supposer des dimensions démesurées, et rien ne lui apprenait les limites réelles dans lesquelles il était renfermé. De même le domaine mental a pu longtemps paraître infini ; mais du moment que la circumnavigation est achevée, du

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moment que partout les limites ont été touchées, il faut rentrer dans la réalité. Ces limites, ce sont les lois qui régissent toutes les catégories de phénomènes à nous connues.

L'immutabilité des lois naturelles, à l'encontre des religions, qui introduisent des interventions surnaturelles; le monde spéculatif limité, à l'encontre de la métaphysique, qui poursuit l'infini et l'absolu : telle est la double base sur laquelle repose la philosophie positive. Rattachant chaque/, ordre de laits à un ordre de propriétés naturelles , elle met hors de cause les religions, qui, sous la forme de fétichisme , de polythéisme et de monothéisme , supposent une action surnaturelle, et les métaphysiques, qui vont chercher, par-delà les phénomènes , leur point d'appui dans des hypothèses. L'esprit positif a successivement fermé toutes les issues à l'esprit religieux et métaphysique , en dévoilant successivement la condition d'existence de tous les phénomènes accessibles et l'impossibilité de rien atteindre au-delà.

Tenant de la sorte les méthodes et les résultats généraux , la philosophie tient les fils de toutes les sciences; et c'est là le rôle qui lui appartient, mais qui depuis longtemps lui a échappé, sans qu'il soit jamais possible qu'elle le reprenne en persistant dans la voie métaphysique. Les procédés scientifiques et métaphysiques sont trop radicalement distincts pour que les derniers exercent

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désormais de l'influence sur les premiers; et à celle dissidence profonde il faut attribuer la répugnance que témoignent pour la métaphysique de bons esprits scieiitifiquement cultives. La science positive ne peut devenir métaphysique : son travail a été justement de se dépouiller successivement de ce vêtement étranger, et chaque jour elle repousse quelques lambeaux de ce genre que le temps n'avait pas encore emportés. De ce côté , rien ne peut être changé. Mais cette fin de non-recevoir n'est, à vrai dire, qu'un refus en désespoir de cause : il n'est aucun esprit (jui ive se trouvât heureux d'avoir une philosophie, de mieux comprendre les principes généraux de sa propre science à l'aide de la comparaison , et de se former une idée juste du savoir humain , en en saisissant la coordination , la portée et les limites, La philosophie est le véritable remède à l'action dispersive des spécialités ; mais pour cela il faut qu'elle soit homogène avec les notions positives, qu'à aucun prix l'esprit humain ne peut plus sacrifier : autrement l'efficacité en est nulle. On en a surabondamment la preuve aujourd'hui : jamais la piiilosophie n'a exercé moins d'empire sur les sciences , parce que jamais, à aucune époque , les deux méthodes positive et métaphysiqiie n'ont été séparées l'une de l'autre par un plus grand intervalle. Désormais la fusion de la philosophie et des sciences est également nécessaire à toutes

deux, et il n'est pas moins important, dans l'état actuel des esprits, de soumettre les sciences à la philosophie, que la philosophie à la méthode scientifique^

Arrivée là , la philosophie change complètement de manière d'être. Les modifications qui lui sont destinées ne portent plus sur ses bases; elles ne portent que sur son sommet. Appuyée sur le terrain solide des sciences, elle garde, comme elles, les premières assises 5 mais, comme chez elles aussi , les constructions dernières sont continuellement en rénovation et en accroissement. Il n'est point d'acquisition dans une science quelconque qui ne tourne au profit de la philosophie ; il lui appartient de s'enrichir successivement de toutes les richesses, et, partant, de se modifier dans ses développements, obéissant dès lors sciemment aux leçons de l'histoire , qui montre la variation inévitable des opinions humaines , la filiation qu'elles suivent, le rapport constant entre l'état mental des peuples et leur état social , et le caractère toujours relatif des idées philosophiques.

Et en effet , il y a une réaction nécessaire entre la science sociale et toutes les autres sciences, réaction manifeste en fait dans l'histoire , mais dont la nature se révèle à la philosophie dès que celle-ci est en état de la comprendre. Si, dans la hiérarchie, la science subséquente dépend, par une liaison nécessaire , de hi science antécédente.

il est vrai aussi que la science antécédente subit une utile réaction de la part des sciences subséquentes. Elle en reçoit de nombreuses clartés, elle leur emprunte des méthodes utiles et s'en sert soit pour rectifier son propre point de vue, soit pour l'agrandir, soit pour se créer des ressources nouvelles. Cela étant , et le plus simple examen montrera la vérité de cette proposition , cela étant , dis-je, on conçoit quelle iniluence considérable doit exercer la science sociale sur l'ensemble scientifique ; car, placée au dernier rang , et venant après toutes les autres , si elle reçoit d'elles toutes des secours nécessaires, elle donne à toutes de fécondes indications et l'appui le plus ferme. Ainsi se trouve établie la réaction réciproque de toutes les parties ; et , semblable au circuit électrique , le circuit philosophique est complété. La première science dépend de la dernière; la dernière dépend de la première ; et toutes ensemble renferment dans leur circonscription le domaine réel ouvert aux investigations humaines. Là cesse toute distinction entre la science et la philosophie ; la science sociale est le terme où aboutissent toutes les autres et d'où partent les directions. Mais cette consommation finale n'est possible que pour la pliilosophie positive, laquelle s'est incorporé les méthodes et les résultats des sciences particulières.

Puisque toutes les sciences aboutissent à la

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science sociale; puisque à son tour la science soclâTé^réagit sur toutes les autres, il n'y a donc véritablement qu'une seule et grande science , celle de riiumanilé , qui comprend tout et résume tout. Là est la philosopliie entière , et rien ne reste en dehors. Au vrai point de vue , philosophie et science de l'humanité , c'est tout un, et il n'est aucune séparation à établir entre le savant et le philosophe. Ces deux classes, aujourd'hui distinctes, doivent se réunir, ou dans une science plus générale , ou dans une philosophie plus positive , quelle que soit la formule dont on veuille se servir. Au reste, cet aperçu tout spéculatif est intéressant à suivre rétrospectivement dans l'histoire. Là gît la cause théorique de ce que la pratique montre réalisé dans tous les temps, à savoir, la prédominance directrice qui a appartenu jusqu'à présent à la philosophie, soit religieuse, soit métaphysique. Si, au sens vérital>]e, toute philosophie est science de l'humanité , il a bien fallu que cette science , la plus générale de toutes , présidât toujours à la direction des sociétés : aussi , par sa nature môme, quelque forme qu'elle revêtît, s'estelle trouvée placée au sommet; elle n'a jamais cessé d'être la régulatrice, et, dans sa transformation en philosophie positive, elle conserve encore ce caractère, qui lui est essentiel. Dès l'abord, et en l'absence de notions positives sur les choses, une hypothèse instinctive sur les causes

des phénomènes lui donne la position qu'elle doit occuper; maîtresse de tous les enseignements dans les grandes théocraties de l'antiquité , maîtresse encore de l'homme et des sociétés après la scission opérée par Socrate, elle tient le gouvernail; et pendant ce temps l'hypothèse qui lui sert de fondement est soumise au jugement des générations qui s'écoulent et des sciences particulières qui grandissent. En effet, et ceci est à remarquer dans Ihistoire, il n'est point de progrès dans les sciences qui n'aille se faire sentir dans les idées; elles ne peuvent croître sans modifier considérablement les opinions, soit religieuses, soit métaphysiques. Or, cela s'explique pour quiconque aperçoit que , la philosophie étant la. science de l'humanité, les sciences^^Lariicnlières en sont "Tés^nTuents.

Le mécanisme de l'histoire , si je puis m'exprimer ainsi, au moins dans la partie spéculative, apparaît dès lors tout entier à nos yeux. Le procédé par lequel les opinions humaines se sont graduellement modifiées se manifeste ; et cette modification successive, autrement dit l'histoire, est due à la réaction des parties sur le tout , et du tout sur les parties , la philosophie sociale ne pouvant faireun pas sans rendre plus facile le développement des sciences particulières , et les sciences particulières ne pouvant faire un pas à leur tour sans modifier la philosophie sociale. Certes, ce n'est

pas sans intérêt qu'on jette le regard dans ces profondeurs de riiistoireet qu'on voit surgir, au milieu du tourbillonnement des phénomènes sociaux si compliqués, au milieu de l'actiou des individus si indépendants , au milieu du conflit des masses nationales si diverses, au milieu de la succession des générations si isolées déjà de leurs ancêtres à une courte distance , qu'on voit surgir, dis-je , la condition secrète qui détermine la marche générale du système.

Le rôle primordial et nécessaire de l'imagination et de l'hypothèse tend do plus en plus à diminuer et à disparaître. Désormais , une seule chose est capable de déterminer la convergence des esprits, c'est la démonstration, dont le type est fourni par les sciences. Rien ne peut suppléer, dans l'état mental des populations modernes , cet indispensable office. A quelque mobile qu'on s'adresse , le nombre grossit incessamment de ceux dont la conviction se forme à une seule condition , l'assentiment spontané et involontaire qui est le fait de la démonstration. Tout le reste est inefficace. L'esprit humain , en vertu de sa propre constitution , n'est pas libre dans son assentiment; et , quand il a saisi la preuve , il lui est impossible de ne pas l'accepter. De là vient, dans toutes les sciences , parmi les hommes les plus éloignés et les plus divers , l'accord uniforme et constant sur les notions définitivement établies. Là au-

cune hérésie ne peut éclater, et, mieux que toute autorité , l'assentiment , nécessaire parce qu'il est involontaire , entrelient la convergence continue des esprits. Tel est le caractère qu'aujourd'hui doit avoir toute philosophie : il faut qu'elle place, comme les sciences, ses principes dans une région où ils soient toujours et à chaque instant démontrables, et, par conséquent, toujours et à chaque instant acceptés.

Quelles que soient les critiques qu'on puisse faire du livre de M. Auguste Comte , tant pour les détails que pour la forme, il est convenable de les laisser complètement de côté ; car, ce qui importe ici , c'est de faire connaître les points capitaux de ce grand ouvrage; le reste est secondaire. On peut présenter ainsi ces points essentiels de son œuvre philosophique : la détermination de la loi qui régit les sociétés passant par l'état thèologiqueet l'état métaphysique pour arriver à l'état positif; la nature des questions, qui doivent cesser d'être absolues pour devenir relatives ; la méthode, qui marche du monde vers Thomme , et non pas de l'homme vers le monde ; la coordination hiérarchique des sciences , qui en indique les rapports et les réactions réciproques ; l'incorporation des sciences dans la philosophie, et par là, enfin, l'homogénéitéétablie entre toutes nos conceptions. Ce sont là les bases de la nouvelle élaboration philosophique ; c'est ce qui en fait le caractère , et

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c'est aussi ce qui a du tout d'abord être soumis à l'appréciatioii du lecteur. Dans la marche continue de l'humanité , les peuples sont arrivés aujourd'hui au point de partage des idées philosophiques. L'histoire montre , dans tout son développement , le versant et le long cours des idées théologiques et métaphysiques ; mais déjà commence un autre versant , et la source des idées positives s'épanche à son tour, abandonnée désormais au lit qu'elle se creuse et à la pente qui l'entraîne.

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