CHAPITRE XV
Amaury de Dène et David de Dinant.
C'est un dépôt bien précieux que les Arabes viennent de transmettreà nos docteurs scolastiques. Toutes, ou, dumojns, presque toutes les œuvres d’Aristote, illustrées par de subtils st profonds commentaires ! Quelles richesses ! On sait combien Abélard regrettait vivement les parties de l’Organon qui, de son temps, n’avaisnt pas encore été traduites en latin, Quelle dût étre la joie, quel dût être l’étonnement des derniers profesiqurs du douzième siècle, quand ils eurent entre les mains, outre ops livres enfin donnés à l’école, tant d’autres traitég d’aristote dont ils ne saupçonnaient pas même l’axistanca?
Ils ne pouvaient mieux faire que recommencer leurs études, soumettre à ls censure d’Aristote les systèmes divers aocrédités en son nom, redresser les conséquences mal déduites des prémisses, et pénétrer ensuite, says la discipline, sous la conduite dy Maître, dans les voies ngyr velles qui s’ouvräient devant eux. Mais le trouble que lepr causa la possession subite, inespérée, de tant de richesses, ne leur permit pas d'agir avec cette prudence. Trop impstients d'arriver au but, ils négligèrent tout autre chose pour courir du premier bosd à J’extrôme limite de la science, Et. qu'y trouvèrent-ils?
Le saint désir da connaitre avait entrainé les interprètes Arahes bien au-delà des régions, déjà fort obscures, qu’Aristote s'était proposé de décrire dans le douzième livre de sa Métg- Physique : auçun mbime n'avait été assez profond pour leur
inspirer de l’épouvante ; aucun mystère n'avait fait reculer leur audace. Or, pour nos scolastiques éblouis, aveuglés, aller aux fins de la science, ce ne pouvait être s’arrêter aux bornes reconnues et signalées, même avant Aristote, par la sagesse mégarienne. Quand les Arabes les conviaient à les suivre dans le domaine du possible et de l’absalu, ils ne pouvaient manquer de prêter une oreille trop facile à ces dangereux conseils, avides, comme ils l’étaient, de connaître la raison derière des choses. Aussi qu’arriva-t-il? Dès qu’ils eurent pris leur essor à travers l’espace, Avicenne, Averrhoës leur semblérent eux-mêmes des esprits timides, incertains, qui n’avaient fait qu’entrevoir la lumière, et; leur préférant Avicembron et l’auteur du Livre des Causes, ils donnèrent, avec ceux-ci, dans tous les écarts de l’enthousiasme.
Tel fut le premier résultat de l'introduction des gloses arabes dans l’école de Paris. Quand le nominalisme avait éprouvé quelques disgrâces, elles avaient été profitables au mysticisme, et c’est un système qui ne connaît guère la mesure. Les oreilles étaient donc habituées aux divagations de l’extase ; aussi ne furent-elles pas dès l’abord offensées par le langage des nouveaux philosophes. Mais bientôt l’alarme fut donnée, et l'Eglise, ainsi que l’école, s’empressèrent de repousser bien loin, avec horreur, les partisans de l’abominable hérésie qui venait d’être découverte.
C’est l’histoire des premières années du treizième siècle Quand ce tumulte fut apaisé, quand enfin les esprits se calmèrent, on revint au point de départ, et le nom d’Aristote, un moment décrié, fut remis en honneur. Nous allons raconter, dans ce chapitre, la tragique aventure des disciples d’Amaury de Bène, la persécution subie par David de Dinant, et les premières infortunes des livres d’Aristote. Ce n’est là qu’un épisode, mais il importe beaucoup de le connaître dans tous ses détails. C'est, en effet, par cet épisode
que s'ouvre l’êre nouvelle de la philosophie scolastique, l’ère du treizième siècle, et comme il doit avoir pour dénouement une sentence plus que sévère, un auto-da-fé solennel, on prévoit qu’à la suite il n’y aura pas de foule dans l’école flétrie par ce châtiment exemplaire. Voici le récit des faits.
En l’année 1209, un concile provincial est assemblé à Paris, sôus la présidence de l'archevêque de cette ville, Pierre de Corbeil. 11 s’agit de juger une doctrine qui a déjà rencontré beaucoup de prosélytes, et qui semble aux meilleurs esprits suspecte d’athéisme. A la suite de cet examen canonique, les livres d’Amaury de Bène sont condamnés, sa dépouille mortelle est jetée hors des lieux consacrés et des büchers s'élèvent pour recevoir ses complices, Mais avant d'apprécier les motifs et les résultats de cette condamnation, rapportons quelques-uns des textes qui nous la font connaître. Ils sont intéressants à plus d’un titre.
On lit le décret de ce concile dans le tome IV du Nouveau Trésor de Martène. En voici le texte : « Corpus magistri Amaurici extrahatur a cimeterio et projiciatur in terram non benedictam, et idem excommunicetur per omnes ecclesias totius provinciæ. Bernardus, Guillelmus de Arria, aurifaber, Stephanus presbyter de veteri Corbolio, Stephanus de Cella, Johannes presbyter de Occines, Magister Wilhelmus Pictaviensis, Dudo sacerdos, Dominicus de Triangulo, Odo et Elinans, clerici de sancto Clodoardo, isti degradentur, penitus seculari curiæ relinquendi. Urricus, presbyter de Lauriaco et Petrus de sancto Clodoardo, modo monachus sancti Dionysii, Guarinus presbyter de Corbolio, Stephanus clericus, degradentur, perpetuo carceri mancipandi. Quaternuli magistri David de Dinant, infra Natale, episcopo Parisiensi afferantur et comburantur ; nec libri Aristotelis de naturali philosophia, nec commenta, legantur Parisiis, pu- « blice vel secreto. Et hoc pœna excommunicationis inhibe-
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— 94 — « rus, Apud quem inveniuntur Quaternuli magistri David, # à Natali Domini inantea, pro hæretico habebitur {. » Qu'on le remarque, presque tous les coupables sont des clercs; c’est ausein de l'Eglise qu’a été dressée la chaire de l’impiété. Que l'on retienne encore ceci : aux termes du décret synodal, les ouvrages desquels a été extrait le venin de l’hérésie, sont Les traités d’Aristote sur la philosophie naturelle, et le crime des maitres Amaury et David a été de présenter ce funeste breuvage aux lèvres de leurs écoliers.
Voici maintenant quelques témoignages contemporains, Rigord, historien de Philippe-Auguste, raconte, en des termes fort succincts, à l’année 1209, ce qui se fit au concile de Paris. “ In illis diebus legebantur Parisius libelli quidam de Aris- « tatele, ut dicebantur, compositi, qui docebant metaphysi- « çam, delati de novo a Constantinopoli et a græco in latinum « translati ; qui quoniam non solum prædictæ hæresi (Amal- « rici) sententiis subtilibus occasionem præbebant, immo et « aliis nundum inventis præbere poterant, jussi sunt omnes « comburi, et sub pœna excommunicationis cautum est in « eodem concilio ne quis cos de cçtero scribere et legere « prœæsumeret, vel quocumque modo habere *, » Bien que ce fragment soit fort court, il offre matière à plus d’une observation. Le décret du concile condamne les livres d’Aristote sur la philosophie naturelle, c’est-à-dire sa Physique, et les commentaires de ces livres, les commentaires arabes. Suivant Rigord, le concile ne se contenta pas d'interdire la lecture des ouvrages aristotéliques, il fit plus, il ordonna de Jes jeter
* Thes. Noviss. Anecd., t. IV. Du Trésor de Martène, le texte de cette sentence est passé dans plusieurs autres ouvrages. Mais veut-on avoir une exacte idée de la légèreté avec laquelle M. Daunou recueillait ses notes pour l'Æitoire Littéraire P \ s'exprime en ces termes au sujet du concile de Paris on Nous n'avons pas les actes de ce synode. » Histoire Littéraire, 1. XVI, ».
? Maordus, ppud Quercetanum, Peter, Seripe., t. IL
aux flammes; et quels furent ces ouvrages? Quelques petits livres de métaphysique, composés, dit-on, par Aristote, ou extraits d’Aristote , « compositi de Aristotele, » récemment apportés de Constantinople, et traduits du grec en latin. D semble donc que l'historien de Philippe-Auguste n'avait pas sous les yeux, lorsqu'il rédigeait ses annales, le texto de la sentence canonique, gt qu'il a commis ici quelque confu- ‘sion.
Le continuateur de la chronique de Robert d'Auxerre rar conte ainsi les événements de l’année 1209 : « Erant per id « tempus quidam scioli litterarum in Francia, sed pestilentis « doctrinæ clanculo discurrentes , et vana quædam et impia « dogmata fideique omnino contraria latenter plurimis su- « surranfes, et, nisi prævenisset eos virorum prudentium « cauta sagacitas, plures in barathrum perfidiæ demerais- « sent. Nam, de communi episcoporum consilio, missi sunt « qui actus eorum sagaciter explorarent : per quos comperti et detecti captique et adducti Parisius, custodi& mancipantur. Erant autem numero quatuordecim ; quorum erant aliqui sacerdotes, curam animarum habentes, quibus fece- -rat favorem ad populum fucata species honestatis et vi- . tæ gravitas superducta. Congregata igitur episcoporum concilio, assidentibus magistris Parisiensibus, propalantur eorum ineptiæ omniumque judicio reprobantur, et judicati bæretici exponuntur publicæ potestati ; ex quibus decem traduntur incendio, reliqui quatuor murali reclusione damnantur... Habuit autem initium bæe adinventio profana verborum a quodam nomine Almarieo, quem non longe ante defunctum judicaverunt anathemate percellendum, feceruntque corpus ipsius a tumulo erui, et velut hostem fidei extra locum fidelium prooul poni. Librorum quoque Aristotelis, qui de naturali philosophia inscripti sunt, et ante paucos annos Parisius çœpe-
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« rant lectitari, interdicta est lectio tribus annis, quia ex « ipsis errorum semina viderentur exorta !. » Outre ce que nous apprenons de Rigord, nous voyons, dans ce fragment, que les complices d'Amaury de Bène, condamnés par le concile de Paris, étaient au nombre de quatorze, et que dix d’entre eux subirent le supplice du bûcher. Ce sont ceux que la sentence du concile avait abandonnés à la justice séculière. 1l est encore à remarquer que, dans le récit da continuateur de Robert, il s’agit bien, comme dans le texte du décret reproduit par dom Martène, des livres d’Aristote sur la philosophie naturelle. Cependant il y a quelque différence à ce sujet entre le décret et la relation. Le décret dit simplement qu’à dater de la Noël prochaine il est défendu de lire, d’expliquer dans les écoles publiques ou privées de Paris, la Physique d’Aristote, et les commentaires annexés à ce traité, tandis que, aux termes de la chronique , cette interdiction n’est prononcée que pour trois années, « interdicta est lectio tribus annis. » Or, il y a lieu de croire que le continuateur de Robert n’a pas imaginé ce singulier amendement. Si donc les Pères du concile de Paris n’ont admis en faveur d’Aristote aucune circonstance atténuante, on doit supposer que sa cause a été plaidée devant quelque autre synode provincial du même temps, et que, sur les observations présentées, l'interdiction perpétuelle a été convertie en une interdiction temporaire. Il faut ici se rappeler à quelle occasion avait été convoquée l’assemblée provinciale de Paris; il faut s'expliquer cette intervention accidentelle du pouvoir civil dans les jugements de l'Eglise. D'épouvantables tumultes avaient lieu dans le midi de la France; une hérésie puissante par le nombre et par le courage de ses adhérents, tenait en échec de grandes armées, etl'on avait fait serment d’exterminer jusqu’au dernier tous
‘ Apud Launoïum, de Varia’ Arist. fortuna.
— 397 — les membres de cette association sacrilége. Or, le concile de Paris croyait juger, dans la personne des disciples d’Amaury, d’autres Albigeois, d’autres néo-gnostiques, et, comme on lui montrait, dans quelques écrits d’Aristote , ou attribués à Aristote, diverses propositions peu conformes à la tradition reçue par l'Eglise, il condamnait ces écrits. Il les condamnait ; mais ensuite ce concile mème, ou quelque autre, plein de déférence pour le grand nom d’Aristote, limitait la durée de l'interdiction, espérant sans doute qu’au retour de la paix religieuse, les esprits, ramenés dans la voie de l’évangile, ne chercheraient plus, dans l’étude des anciens philosophes, l’art et les moyens de combattre la religion du Christ. Voilà comment les choses ont dû se passer. On sera persuadé qu’ainsi les choses se passèrent, quand on aura lu les pages suivantes d’un légendaire contemporain, de Césaire d’Heisterbach.
« Dans le temps, dit Césaire, où éclataient les sentiments hérétiques des Albigeois, à Paris, ville source de toute science, puits des lettres sacrées, le démon inspira le dessein le plus pervers à quelques hommes doctes dont voici les noms : M° Guillaume de Poitiers, sous-diacre, qui avait enseigné les arts à Paris et avait étudié trois ans la théologie; Bernard, autre sous-diacre ; Guillaume, orfèvre, leur prophète; Etienne, prêtre du Vieux-Corbeil; Etienne, de Celles ; Jean, prêtre « presbyter de Uncinis ! », qui tous, si ce n’est Bernard, avaient pris leurs grades en théologie ; Dudon, clerc spécial de maitre Emelric, prêtre, qui avait suivi, pendant dix années environ, les cours de théologie ; l’acolyte Elmange *; le diacre Odon ; maître Guérin, qui avait professé les arts à Paris, et, comme prêtre, avait . étudié la théologie sous Etienne, archevèque de Cantorbéry,
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* Dans le décret : de Occines. — ? Ou plutôt Ælinand, comme onlit ce nom dans le décret,
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Ulrich ‘, prêtre, presbyter de Lucrt (alias Lueri *), sexagénaire, qui avait longtemps fréquenté les écoles de théologie; Pierre de Saint-Cloud, sexagénaire, prêtre et théologien ; et, enfin, Etienne, diacre du Vieux-Corbeil. Ayant le diable pour conseiller, ces gens avaient imaginé de nombreuses et abominables hérésies, qu'ils avaient déjà propagées en divers liéux… Ils disaient que le corps du Christ ne se trouve pas autrement dans le pain consacré que dans tout autre pain, ou dans tout autre objet ; ainsi Dieu s'était trouvé dans le corps d’Ovide comme dans le corps de saint Augustin. Ils hiaient la résurrection des corps, disant du paradis et de l’enfer que ce sont des lieux imaginaires, et que posséder comme eux la connaissance de Dieu, c'est avoir en soi-même le paradis, tandis qu'être en état de péché mortel, c’est porter l’enfer en soi, comme on a dans sa bouche une dent pourrie. Elever des statues aux saints, encenser de saintes images, c'était, à leur sens, idolätrie, “et {ls se moquaient fort des gens qui approchent de leurs Hévres les restes mortels des martyrs. Ils blasphémaient principalement contre le Saint-Esprit, de qui nous vient toute pureté, toute chasteté. Si quelqu'un, disaient-Hls, possédant le Saint-Esprit, commet quelque acte impudique (faciat fornicationem, aut aliqua alla pollutione polluatur), il ne pèche pas, car le Saint-Esprit, qui est Dieu, absolument séparé de la chair, ne peut pécher, et l’homme ne peut pécher, tant que l'Esprit, qui est Dieu, habite en lui. C'est l'Esprit saint qui fait tout en tout. Aussi disaient-ils que chacun d'eux était le Christ et l'Esprit saint. En eux sé vériflait cette parole de l’Ecriture : « 11 s'élèvera de faux « Christs et de faux prophètes ?! »
! Dans le décret : Orricus. — ? Dans le décret : de Lauriaco.
? On lit dans un document publié par Martène : « In hunc modum detré- Hebant creatori, qui creatura erant :
« Auctoritas sancta sic loquitur : Opera Trinitatis inseparæbttta. BW
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— #8 — « Ces misérables s’efforçaient d'établir leurs doctrines insensées sur des arguments de nulle valeur. Ainsi fut découverte leur conjuration. Guillaufne, l’orfèvte, étant venu trouver maître Raoul de Nemours (Radulphum de Namuntico, alias de Naumatico) lui dit qu'il était envoyé vers lui par Dieu et lui proposa ces articles d'impiété : -- Que Dieu le père avait agi, dans l’Ancien-Testament, sous cer: taines formes, c’est-à-dire sous la forme de la loi; que Dieu le Fils avait de mème agi sous certaines formes, comme dans les sacrements de l’autel, du baptême et les autres; mais que l’avénement du Fils ayant fait tomber les formes légales, ainsi doivent cesser d’être toutes les formes sous lesquelles le Christ a opéré, c’est-à-dire les sacrements, la personne du Saint-Esprit devant se manifester clairement en ceux au sein desquels H s’incarnera, et prin+ cipalement en sept Apôtres au nombre desquels, lui, Guillaume, il se comptait... (Suivent diverses prophéties).
« Entendant cela, maître Raoul lui demanda s’il avait quelquès associés auxquels les mêmes révélations eussent été faites: « J'en ai plusieurs, répondit Guillaume, » et il nomma les élercs dont nous avons parlé. En homme sage, Raoul comprit aussitôt le péril qui menaçait l'Eglise, et ne croyant pas pouvoir réussir seul à pénétrer lé fond de leur malice et À les convaincre d’hérésie, il crut devoir user de stratagème. - « Jai été, dit-il, informé par le Saint- « Esprit qu’un certain prêtre et moi nous devions un jour
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eontra : Pater a principio operatus est sine Filio et Spiritu-Sancto, uque ad ejuedem Flit Incarnationem.
« Hem tirs 4 Solus Filius Incarnatus, Hi e contra : Pater in Abraham incarn us in Maria, Sptritus-Sanctus in nobis quotidie informatur.
« Item auctoritas : Omnia sub sole vanitas. Hi e contra : OMNIA UNUM, ebia ooicporp wsr, «sr Deus. Thes. Noviss. Anecd., t. IV, p: 163.
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précher votre doctrine. » — Et, pour ne pas se compromettre dans l’entreprise qu'il avait formée, Raoul alla tout raconter à l’abbé de Saint-Victor, à maître Rupert et à frère Thomas, en compagnie desquels il se rendit près de lévèque de Paris et de trois maîtres en théologie, à savoir le doyen de Salsbourg, maître Rupert de Koren et maitre Etienne, et leur fit connaître tout ce qu'il avait appris.
« Grandement effrayés, ceux-ci enjoignirent à Raoul, en rémission de ses péchés, et à un autre prêtre, de s’affilier aux conjurés et de demeurer avec eux jusqu’à ce qu'ils eussent possédé toute leur doctrine, jusqu’à ce qu'ils eussent approfondi tous les articles de leur incrédulité, Pour remplir cette mission, maître Raoul et le prêtre son compagnon parcoururent, pendant trois mois, avec les hérétiques, les diocèses de Paris, de Langres, de Troyes et de Sens, où ils rencontrèrent un grand nombre de leurs complices. Enfin, ils revinrent vers leur évèque, lui firent le récit de tout ce qu’ils avaient vu et entendu, et aussitôt l’évêque fit rechercher les coupables dans les provinces, car aucun d’eux, si ce n’est Bernard, n’était alors à Paris. Lorsqu'ils furent en la prison épiscopale, on assembla, pour examiner leur doctrine, les évèques des diocèses voisins et des maitres en théologie. Les articles ci-dessus rapportés leur ayant été présentés, quelques-uns d’entre eux les confessèrent publiquement; d’autres, désirant échapper, mais se voyant aussitôt convaincus d'erreur, manifestèrent alors la même opinion que leurs complices et firent des aveux sans réserves. La preuve de tant de perversité étant acquise, les coupables, de l'avis des évéques et des théologiens, furent conduits dans un champ et dégradés en présence du peuple et du’clergé. Quelques temps après, à l’arrivée du roi, qui était alors absent, on conduisit au bûcher ceux qui, refusant de répondre aux
interrogations, avaient montré le’ plus d’obstinetion et n'avaient laissé paraître, même devant la menace de la mort, aucun signe de repentir. Lorsqu'on les menait au supplice, il s’éleva un furieux ouragan, provoqué, personne n’en douta, par ces esprits de l’abime, lesquels, auteurs. de leur égarement, l’étaient encore de leur fin tragique. Et, durant la nuit qui suivit cette exécution, le chef de ces fanatiques, étant venu frapper au seuil d’une recluse, con fessa tardivement son erreur, déclarant qu'il avait été reçu dans l'enfer comme un personnage d'importance et condamné aux flammes éternelles. Quatre d’entre eux furent jugés, mais ne furent pas brûlés : à savoir maitre Guérin, Ulrich, prêtre, Etienne, diacre, dont la peine fut la prison perpétuelle, et Pierre, qui, craignant d’être arrêté, s'était fait moine. Les restes de mattre Almiericus (Amaury) qui, le premier, avait enseigné leur doctrine odieuse, furent exhumés du cimetière et ensevelis dans quelque champ. Dans le même temps, la lecture des livres de philosophie vaturelle fut interdite à Paris pendant trois ans; les livres de mattre David et les livres de théologie écrits en français furent condamnés à perpétuité et brûlés. Ainsi, par la grâce de Dieu, fut extirpée l’hérésie 1. »
Si longue que soit la relation de Césaire, nous avons cru devoir la reproduire à peu près intégralement. Elle est, en effet, intéressante par sa naïveté même. Entrainés loin de la voie commune par la recherche des causes, quelques hommes sont arrivés, sous les auspices de la logique, à la négation du
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* Illustr. Mirac. et Hist. Memor. libri XII, a Cæsario Heisterbachensi, lib. V, c. xx. Dans le fragment publié par Martène à la page 163 de son Nouveau Trésor, on compte neuf suppliciés : « Hujus opinionis hominum quatuor sacerdotes, duo diaconi, tres subdiaconi comprobantur extitisse, qui duodeviginti calendas decembris, juxta santi Honorati basilicam, degradatt, duodecim kalendas mensis nominati, infelici martyrio de sæeulo migraverunt., Horum causa, quosdam libros etiam sapientibus cognovimus interdictos. »
principe de. distinction. Comment sont-ils dénonoés à la multitude? non pas comme des philosophes téméraires, égarés, mais comme des artisans mystérieux d’étranges hérésies, de faux prophètes, des magiciens en commerce avec les esprits de l’ablmel Pour apaiser le Dieu jaloux auquel la croyance populaire a donné le ciel pour domaine, pour patrie, on condamne au plus affreux supplice ces audacieux novateurs : le peuple se persuade que toutes les légions infernales viennent assister à leur exécution, et que les airs émus se remplissent d'hôtes invisibles, qui viennent réclamer l’âme perverse des coupables ! Telles sont les fictions, tels sont les préjugés du dualisme. Tant que cette doctrine grossière sera reçue, l'esprit de recherche, l'esprit de nouveauté sera flétri comme un souffle impur de l'enfer, et les consciences asservies ne sauront prétendre à l'indépendance, sans se rendre aussitôt suspectes du plus monstrueux de tous les crimes. Mais revenons au décret du concile de Paris, et avant d'aborder le détail des doctrines imputées aux disciples d'Amaury , examinons d’abord, à part, cette question déjà tant de fois agitée. Est-ce bien contre les livres d’Aristote qu'a été rendne la sentence de l’année 1209? Les Pères du concile n’ont-ils pas commis quelque erreur, et n’ont-ils pas condamné, sous le nom d’Aristote, tels ou tels opuscules improprement inscrits au catalogue de ses œuvres?
Si l’on n’interroge sur cette question que L'arrêt synodal, rendu sous la présidence de Pierre de Corbeil, le texte est formel , il n’y a pas lieu de concevoir et d'exprimer un doute. Traduit devant le concile comme responsable des hérésies attribuées aux auditeurs de l'école d’Amaury, Aristote a été condamné. Mais quoi? Lit-on dans la Physique on dans la Métaphysique d'Aristote, quelques-unes de ces propositions qui causèrent tant d'horreur à maitre Raoul; qui, dénoncées aux juges ecclésiastiques, leur semblèrent les plus abomi-
— 8 — nables blasphèmes, et contre lesquelles enfin les juges laïcs sévirent si cruellement ? Omnia unum , quia quicqwid est est Deus! Voilà la formule dernière de l'hérésie mise au compte des disciplos d'Amaury. Cette formule est trop précise, trop nette et trop énergique pour avoir été inventée par. quelque théologien du. daurième siècle, par quelque diacre-obsour de Chartres ou du vieux Corbeil; il n’y a que des philosophes pour. énagoer una thèse dogmatique avec cette résolution et cette viguaur..Mais,. il faut bien le reconnaître, ellé-ne se rencontre dans aucun des écrits d’Aristote, Aristote. n'a jamais posé l’anité de substance : Omniaunum. Loin delà ; dans cette Métaphysique ceusurée, suivant Rigord, par le concile de Paris, la thèse de l'unité de substance est présentée et vivemept combattue comme étant la thèse de Parménide. Voilk ce qu’on peut d’abord alléguer à l'appui de cette opinion, qte les juges du concile de Paris.auraient condamné, sous le nom d’Aristote, quelque ouvrage apocryphe. On peut , en outre, faire remarquer que si l’anathème prononcé par le Concile .eut frappé les Ausculia physiea, la véritable Physique d’Arise tote,.08 livre interdit sous la peine de l’excommunication, n’eût pas âté sans doute, si peu d'années après, avidement lu dans les écoles et commenté par les mieux famés des docteurs, Robert de Lincoln, Albert-le-Grand et saint Thomas. Quelle vraisemblance y a-t-il, en effet, que de tels hommes se soient. mis en révolte, ouverte contre un décret canonique, qu'ils ne pouvaient ignorer, qui avait fait tant de bruit? Assurément ces deux objections sont considérables, et elles infirment à tel point l'autorité du décret publié par dom Martène, qu'on est prêt à dire, après les avoir pesées, que Pierre de Corbeil et ses collègues ont commis la plus singulière des méprises.
Ces critiques ne sont pas nouvelles ; il y a longtemps déjà que, pour la première fois, on a fait remarquer cette opposi=
tion mênifeste entre les termes du décret de 1209 et la conduite des illustres docteurs qui, dès l’année 1230, vinrent lire, interpréter la Physique et la Métaphysique d'Aristote en pleine université de Paris. Dans son livre De smputato Schodasticis studio efræni in Aristotelem, publié à Padoue, en 1676, in-4°, Serafino Piccinardi, de Brescia, s’est efforcé de faire valoir, pour expliquer cette contradiction, une assez in génieuse hypothèse. Il existe un traité De secretiors Ægyptiorum philosophia, publié en 1519 par Nicolas Castellani, médecin de Faenza, et plus tard, en 1591, à Ferrare, par Francesco Patrizzi. Connu dès le treizième siècle, ainsi que l’atteste saint Thomas !, cet ouvrage fut longtemps considéré comme appartenant à la collection aristotélique, et Patrizi lui-même le supposait encore d’Aristote. Or, c’est un livre platonicien : c’est assez dire, suivant Serafino Piccinardi, qu'il contient, sinon la lettre, du moins l’esprit des propositions condamnées par le concile de Paris. Si donc, ainsi qu'il est permis de le croire, Amaury de Bène l'avait entre les mains, et y avait puisé ce qu’on appelle le venin de sa doctrine, ilest tout simple que, partageant l'erreur commune , erreur qui ne fut pas redressée avant le dix-septième siècle, les Pères du concäe aient condamné ce livre sous le nom d’Aristote ?. Une autre conjecture nous est recommandée. Nous avons dit que le Livre des Causes avait été dès l’abord introduit dans les écoles sous la protection, sous la garantie d’Aristote. Or, i n’y a rien de moins péripatéticien que les théorèmes successivement énoncés dans cette compilation alexandrine. Cela ne suffit-il pas pour considérer le Liber de Causis comme l'écrit plein de blasphèmes sur lequel doit porter la sentence da concile ?..
* Opusculum XVI, c. 1. — ? Seraf. Piccinardi de {mpætato Scholesti cis,etc., etc., c. 1x. — * Voir M. Jourdain, Recherches critiques, p. 22 M. Rousselot, Erudes, ete., t. Il, p. 114.
Cependant on pourrait rechercher si les disciples d’Amaury n'avaient pas entre les mains quelques traités de philosophie naturelle, plus conformes encore à leur doctrine que le Liber de Causis, ou le De secretiori Ægyptiorum philosophia. Dans la relation de Césaire, Aristote n’est pas désigné, et cependant il y est fait mention des livres de philosophie naturelle dont la lecture est interdite : « Eodem tempore prœæ- « ceptum est Parisiis, ne quis infra triennium legeret libros « naturales. » Un autre chroniqueur contemporain, dont nous n'avons pas encore parlé, Martin de Pologne, déclare en propres termes que les erreurs d’Amaury se retrouvent toutes dans les écrits de Jean Scot Erigène, ce qui est exact, et que ces écrits furent, avec les autres, condamnés par les juges rassemblés pour juger les hérétiques de 1209 : « Qui omnes « errores inveniuntur in libro Periphyseén. Et hic liber inter « alios libros condèmnatos Parisiis pouitur, et is liber cum « Almarico et suis sequacibus fuit Parisiis combustus…? » Martin de Pologne na connaissait-il pas l’auteur du livre Periphyseôn, ou, pour mieux dire, du Hept pücsüv peperpiP S'il l'eût connu, vraisemblablement il l’eût nommé. Or, les Pères du concile de 1209 n’étaient-ils pas dans cette ignorance, et, dans un temps où l’on imputait si volontiers au philosophe de Stagire tous les ouvrages philosophiques nouvellement introduits dans les écoles, n’ont-ils pas commis une erreur d'attribution suivant laquelle le Nepi püacûy papropèv eût été adjoint, dans le recueil des œuvres aristotéliques, au Liber de Causis et au traité De secretions Ægyptiorum philosophia *? Cela peut être supposé.
* Martini Poloni Chronicon Expeditiss., lib. IV.
3 M. Daunou, interprétant la phrase de Martin de Pologne que nous avons ci-dessus rapportée, s’est rendu coupable d'une erreur moins excusable eneore : « En rassemblant, dit-il, les idées d'Amaury éparses dans les récits des chroniqueurs et des théologiens du moyen-âge, on y trouve encore tant de
Mais la même erreur aurait donc été commise par d’autres encore que Pierre de Corbeil et ses collègues. Voici, en effet, quelques articles des statuts donnés, en 1215, à l’Université de Paris, par le légat Robert de Courceon ! : « Et quoë Ngant « libros Aristotelis de dialectica, tam veteri quam de “hote, « in scholis ordinariis et non: ad cursum ; legant etiam in scholis ondinariis duos Priscianos vel alterum; ad rinus -non legant in festivis diebus, nisi Philosophos et RHefüricos et Quadrivialia et Barbarismum et Ethicam, si plicet, et IV:Topicorum. Non legantur lbri Aristotelis de Metaphysica et Naturali philosophia, nec summa de iisdem ;'aût de doctrina magistri David dé Dinant, ant Almariei hèteticl, aut Mauricii hispani *, » Ce texte est bien plus clair 'êticore que le précédent. Le légat désigne comme devant étte en usage dans les écoles, la Dialectfque d’Aristote tout eritière,
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Liaison et d'enchalnement qu'on peut regretter de n'avoir plus l'ouvrage où Î tèr avait développées, et qui portait le nom de Physion, traité des choses a+ turelles, » Ainsi voilà le Iepi qÜasiv pipiopË, l'un des ouvrages’ 16 pes fameux du moyen-âge, l’un des plus connus aujourd'hui et des plûs digoes de l'être, pris par M. Daunou pour un traité perdu d'Amaury de Bènel Ait. Lit. t AL, p. 587.
-! Nous devons dire ici quelques mots sur ce légat. Né, suivant quelques bitoriens, en Angleterre, et, suivant quelques autres, en France, il Let en 1218, sous les murs de Damiette (Jac. de Vitriaéo, Hise, Orient. lb. II). On lui attribue divers ouvrages. Le plus considérable et le plus intéressant à pour titre Summa, etc., et commence par ces mots : « Tota cælestis philosophiain duobus consistit, in fide et moribus. » Il est inédit, mais nous en vonrisimons trois manuscrits à la Bibliothèque Nationale : deux dans l'ancien fonds du Boi, n°3288 et 3259, le troisième dans le fonds de $t-Victor, n° 378. Les deux pre miers portent à tort le nom de Pierre le Chantre (Cas. Oudin Com. de Script. Ecles. 1. I, p. 1663. — Hist. Lite. de France, t. XV, p. 296). Comm on pourrait s'étonner de ne pas nous voir faire plus ample mention de cetle Somme, nous devons déclarer qu’elle ne nous est pas inconnue, mais que nous y avons cherché vainement quelques sentences philosophiques. Elle à pour objet les sacrements, et, d'une manière toute spéciale, le sacrement de la pénitence. On y trouvera de très-curieux renseignements sur Læ discipline ecclésiastique au douzième siècle. ‘
3 Du Bouley, Æist. Univ. Parts., t. MI, p.82. Lauholus, de 'aria Ari. fort. M. Jourdain, Récherches, p. 206. L
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c'est-à-dire les parties de l'Organon qu’on possédait au douzième siècle, et celles qui avaient été plus nouvellement connues, et; en outre, l'Ethique et les Topiques. Et ce n’est plus seulement la Physique d’Aristote qui est mise en cause et condaninéé , c’est encore sa Métaphysique, et les abrégés de ces deux Hvres, Summa deiisdem, ces abrégés faits par des Juifs où des Arabes, qui, pensait-on, pouvaient avoir été confondus avec les Ausculta Physica par les Pères du concile de Paris ; de plus, il ne s’agit pas seulement ici d’une interdic-
© tion synodale qui pouvait être considérée comme temporaire,
ce sont des statuts donnés in perpetuum, des prescriptions qui doivent être à jamais observées dans l’Université de Paris.
1 ny a donc plus lieu de supposer ict quelque attribution errohéé. Cé sont bleri, à n’en pas douter, deux traités reconnus aüjourd’hui comme authentiques, la Physique et ln Métaphysigtie, que Robert de Courceon a signalés comme dangéreux, et qu’il a prohibés. Cinq des principaux ouvrages d'Aristote, l’Organon, l'Ethique, sans doute l'Ethique à Nicethaque, les Topiques, la Physique et la Métaphysique, traduits én latin sur des versions arabes, sont venus aux mains de n08 docteurs, et, comme ils forment à peu près tout le trésor &e l'érudition philosophique, les régents de l’école les lisent, lès commentent devant leurs jeunes auditeurs. Mais certaines propositions extraitéà de la Physique et de.la Métaphÿaigie étant jugées suspectes d’hérésie, le légat, pour prévenir de
‘nouveaux scandalés, interdit la lecture publique de ces deux
traités. Voilà ce qu’efprime, dans les termes les moins équivoques, le texte des statuts de 1215. Il est vrai, des yéux plus ‘exercés que ceux du légat cherchent vainement aüfourd’hui, dans les deux ouvrages d’Aristote frappés d’anathème, le germe des doctrines particulières à l’école d’Amaury, et l’on prouve mieux qu’Amaury, David de Dinant et leurs complices ont tiré du Lévre des Causes et du Tpt péerûv papiouÿ les
sentences hétérodoxes qui sont mises à leur charge par les
Pères du concile de Paris. Le légat a donc mal reconnu Pori-
gine de cette hérésie, Toutes réserves faites à ce sujet (nous
motiverons bientôt ces réserves), accordons que cette origine
n’est en rien péripatéticienne, et qu’en effet le légat, asso-
ciant Aristote à la responsabilité des doctrines condamnées
par le concile, a rendu contre sa mémoire une injuste sen-
tence.
Mais cette erreur d'interprétation, qu’il faut bien distinguer d’une erreur d'attribution, n’avait-elle pas été commise dès l’année 1209 par les évêques assemblés à Paris ? 11 faut se rappeler les termes du décret synodal :’ « Nec libri Aristotelis « de naturali philosophia, nec commenta legantur Parisiis. » L'arrêt de prohibition frappe tout. à la fois et les livres de Philosophie naturelle et les commentaires de ces livres. Pour établir que les livres condamnés en 1209 différent des huit livres de la Physique d’Aristote, incontestablement prohibés en 1215, il faudrait donc qu’au texte des ouvrages apocrypbes, et mal placés parmi les œuvres d’Aristote, fussent annexés les commentaires dont il est ici question, « nec libri, nec commenta.… » Or, letraité De secretiori Ægyptiorum doctrina, traduit, dit-on, du grec par l’Arabe Aben-Ama, est dépourvu de toute glose, et l’on n’en connaît aucune du mi gücsüv papueyË. Quant à ce qui regarde le Liber de Causis, il 8e présente toujours, il est vrai, suivi de la glose de David-le- Juif; mais, qu’on ne s’y trompe pas, ce commentaire est tout simplement l'explication ou la solution des théorèmes sommairement énoncés dans le texte, et les Pères du concile de Paris n'auraient pu donner le nom pompeux de libri de naturali philosophia aux trente-deux théorèmes du Liber de Causis, qui, séparés de toute glose, occuperaient à peine le recto et le ferso d’un feuillet ? Mais après avoir parlé du commentaire de David sur le Livre des Causes, Albert ajoute : « Per-
« venit ad nos per sumdem modum et Physica ab eodem phi- «losopho perfecta. » Le Juif David avait-il donc acheté, comme le dit Albert, la Physique d’Aristote? Or cet ouvrage est-il celui qui fut condamné par le concile de Paris? On ne peut guère le supposer, car cette Physique perfectionnée de David, composée sur le plan mème du Livre des Causes, « per « eumdem modum, » ne saurait être ce que nous recherchons, une version avec un commentaire. Mais s’il ne s’agit plus que de trouver un texte de la Physique d’Aristote et un commentaire réunis, pour justifier les termes du décret de 1209, cela nous embarasse peu, puisque nous avons les versions arabes-latines , suivies des célèbres gloses d’Averrhoës. Voilà ce qui peut être dit pour prouver que ce sont les deux traités d’Aristote, qui, bien ou mal compris, ont été prohibés, dans l’Université de Paris, en 1209 et en 1215. Ce qui vient fortifier cette preuve, c’est qu’assurément la glose averrhoiste est très-loin d’être orthodoxe. Nous rappellerons mème qu’elle contient la proposition fondamentale de l’hérésie d’Amaury. ,
11 nous reste encore un texte à éclaircir. C’est une bulle de Grégoire IX, de l’année 1231, conçue dans ces termes : « Ad hæc jubemus ut magistri artium unam lectionem de « Prisciano et unam post aliam ordinarie semper legant , et « libris illis naturalibus, qui in concilio provinciali ex certa « causa prohibiti fuere, Parisiis non utantur, quousque « examinati-fuerint et abomni errorum suspicione purgati. » Grégoire IX maintient la prohibition prononcée contre les livres de philosophie naturelle jugés et condamnés par le concile de Paris, mais il ne parle pas des livres de métaphysique. Et qu’on remarque bien ces termes de la bulle : « Libris « illis naturalibus qui in concilio provinciali ex certa causa « prohibiti fuere, » Ce sont certains livres, libris illis, dont on ne désigne pas l’auteur ou les auteurs ; lenom d’Aristote ne
figure pas ici. Pourquoi cela? parce qu’en 1231 on possède une nouvelle version de la Physique, la version grecque-latine, et que le texte d’Aristote, traduit plus fidèlement et séparé des gloses arabes, ne semble plus aussi criminel aux tuteurs de l’orthodoxie. Désormais on croit connaître la doctrine vraie d’Aristote sur le problème de la nature des choses, car on a dégagé cette doctrine des paraphrases enthousiastes de l'interprétation orientale. Robert de Lincoln, Albert-le- Grand et saint Thomas, pourront donc librement lire et expllquér à leurs élèves la Physique et la Métaphysique d’Aristote, car ces livres ne sont plus suspeets. Mais quels sont ceux qui le sont encore et qui demeurent sévèrement prohibés? Ce sont « ces livres de philosophie naturelle qui furent justement «interdits par le concile provincial, » leconcile de 1209, c'està-dire la version inexacte de la Physique, accompagnée des commentaires impies d’Averrhoës.
Voilà tout ce que nous croyons devoir dire sur cette question, si souvent controversée et si diversement résolue. Il y avait, nous le reconnaissons, divers partis à prendre, et si nous avons cru devoir représenter successivement, et même avec quelques détails nouveaux, les motifs sur lesquels se fondent ou peuvent se fonder les avis opposés, c’est pour ne pas dissimuler que notre conclusion nous semble elle-mème contestable. .
Il est étrange qu'Albert-le-Grand et saint Thomas ne nous aient rien appris à ce sujet. Nesémble-t-il pas, en effet, qu’ils viennent, au mépris des décrets synodaux, des statuts de l'Université et d’une bulle papale, interpréter en chaire des livres trois fois prohibés? Comment dune n’ont-ils pas été curieux de justifier cette apparente révolte, au moins par quelques précautions oratoires ?
‘Mais revenons enfin à nos sectaires audacieux, et dégageons des récits prolixes et obscurs des légendaires ce qu'il
— su — fat retenir au sujet d'Amaury de Bène et de David de Dinant.
Vincent de Beauvais rapporte, en ce qui touche Amaury, que ce docteur, originaire de Bène, au diocèse de Chartres, avait étudié la théologie dans les écoles de Paris, et qu’il y avait ensuite enseigné cette science, se distinguant, entre tous ses collègues, par une méthode et des opinions particu- Hières. 1 ajoute que la proposition sur laquelle Amaury appelait sans cesse l'attention de ses auditeurs était celle-ci : « IN « est de foi que tout homme est membredu Christ!. » Contredit sur ce point, il fut cité devant le Pape, qui le condamna, et bientôt il mourut de colère et de douleur. Cette proposition, que tout homme est membre du Christ, s’accorde assez avec ce que Césaire impute aux disciples d’Amaury, mais il est évident qu’on peut l’interprêter dans le sens d'un panthéisme spirituel qui diffère beaucoup du pur spinosisme. Au neuvième siècle, un certain Macarlus, venu d'Ecosse ou d’Irlande, ayant étudié le livre de saint Augustin qui a pour titre De Quantitate Animæ, y avait cru trouver le système de l'unité des âmes, et il avait proposé ce système, qui avait été vivement combattu par Ratramne, moine de Corvey. Parmi les Arabes, Averrhoës l'avait, de son côté, mis en honneur, et c’est, nous l’avons dit, un des grands points de sa doctrine. Etait-ce donc là le condamnable emprunt qu’Amaury de Bène avait fait À ses gloses sur la Physique ou sur la Métaphysique? Si, depuis la venue du deuxième homme, depuis l'ère de la grâce, toutes les consciences sont unies entre elles par une chatne divine, si toutes les Ames participent en nature d'une âme universelle, si tousles chrétiens sont membres du Christ, la liberté n'est plus qu’un vain mot, l’individualité qu'une
‘ « Hic ausus est constanter affirmare quod quilibet tenetur credere se esse membrum Cbristi. » Vincent Bellov, Speculum historiale, lib. XXIX, c,cvu,
chimère de nos sens grossiers, séduits par l'apparence et mal propres à saisir le vérité réelle des choses. Mais, si monstrueuses que soient les conséquences contenues en de telles prémisses, elles ne vont pas jusqu’à la négation absolue du principe de distinction, car elles réservent la personnalité de l’homme universel et la personnalité de Dieu. Or, on accuse Amaury d’avoir été bien au-delà. Suivant Gerson, c'est un panthéisme plus hardi, plus rigoureux, plus explicite, que professait Amaury. Le faut-il croire? Si Gerson était seul à nous le dire, nous pourrions en douter, car il vint longtemps après Amaury; mais voici le témoignage de Martin de Pologne, qui, mort en 1278, chapelain de Nicolas III, a dà bien connaître tous les détails de cette affaire : « Damnavit (Inno- « centius tertius) Almaricum quemdam Carnotensem, cum « sua doctrina, sicut habetur in decretali Damnatus. Qui « Almaricus asserit ideas, quæ-sunt in mentedivina creare et « creari; quum, secundum Augustinum, nihil, nisi æteraum « et incommutabile, sit in mente divina. Dixit etiam quod « ideo finis omnium dicitur Deus, quod omnia reversura sunt « in eum, ut in Deo incommutabiliter quiescant, -et unum « individuum atque incommutabile in eo permanebunt. Et « sicut alterius naturæ non est Abraham, alterius Isaac, sed « unius ac ejusdem, sic dixit omnia esse unum et omnia esse « Deum. Dixit enim Deum esse essentiam omnium creaturs- « rum et esse omnium. Item dixit quod, sicut lux non videtur « in se, sed in aere, sic Deus nec ab angelo, neque ab homine « videbitur in se, sed tantum in creaturis. Item asseruit quod « si homo non peccasset, in duplicem secum partitus non « fuisset, nec gravasset, sed eo modo quo sancti « tiplicati sunt, multiplicati fuissent et homines. sont les termes de Martin de Pologne, qui ont été presque
* Chronicon Ezpeditiss, Martini Poloni, lib. IV.
littéralement reproduits par Gerson *. Or, nous n'avons pas de longues explications à donner sur ces sentences. Martin de Pologne nous en indique lui-même l’exacte origine : elles sont, pour la plupart, empruntées au Ipi qüorüv pepropÿ et nous avons dit, en parlant de Jean Scot Erigène, comment il faut les interpréter.
La doctrine d’Amaury de Bène est donc, nous l'avons déjà définie, la dernière formule du réalisme ; la plus audacieuse, mais la plus satisfaisante pour la logique : c’est un panthéisme mystique, dans lequel se confondent deux courants, origiaires, l’un et l’autre, d’une source, hélas! trop connue et trop féconde. Et quel nom donner à cette école, où sont venus se former dans le blasphème l’orfévre Guillaume, les diacres du Vieux-Corbeil et les elercs de Saint-Cloud, tous ces obscurs sectaires livrés aux flammes ou condamnés à la prison perpétuelle par les juges de l’Eglise et par les juges de VEtat? S'il est permis de comparer les petites choses aux grandes, l’humble hameau de Tityre à la Ville éternelle, cette école, c’est une autre Alexandrie, où le commentateur de Jean Scot etd’Averrhoës, Amaury de Bène, représente l’initiateur fatidique, l’interprète enthousiaste des anciennes traditions orientales, Plotin, Jamblique ou Proclus.
Entre la doctrine d'Amaurÿ de Bène et celle de David de Dinant, saint Thomas voit cette différence, qu’Amaury définissait Dieu le principe formel des choses, tandis que David le présentait comme leur principe matériel, comme la matière première ?. Cette distinction est véritablement trop subtile. Quand le douzième siècle venait de finir, le débat scolastique ne s’était pas encore porté sur l'être en soi de la matière et de la forme, et nous croyons qu’on eût fort embarrassé le théologien de Bène en lui demandant si ce qu’il disait être
* Concordia “Metaphys. cum Logic, t.1V, Operum. —*? Summa Theo- Logiæ, pars 1, quæst. 111, art. 8.
— #4 — l'essence commune, indivise de toutes les substances, était une pure matière ou bien une pure forme. Mais il ne parait pas douteux que le système de David de Dinant ait été le vrai panthéisme, celui de Mélissus et d’Avicembron.
Ce système se trouvait expasé dans deux ouvrages, dont l’un portait le titre de : Quaternuli, Quatrains. La sentence du concile de Paris ayant été, comme il paraît, exécutée avec toute la ponctualité désirable, les Quatrains de David de Dinant nes retrouvent plus. Sur son second ouvrage perdu, M. Charles Jourdain dit qu’il avait pour titre : des Atômes, et qu’on y rencontrait non pas les hypothèses cosmologiques de Démocrite, mais, au contraire, la doctrine de l’école d’Elée! .Cetteindication est erronée, On ne conçoit pas, en effet, que David de Dinant ait placé le nom des atômes au titre d’un livre qui a pour objet de tout autres chimères. Mais M. Charles Jaurdain « mal lu le passage d’Albert-le-Grand où il est question de œ livre. Voici les termes d’Albert : « Alexander, in quodam « libello quem fecit de Principio incorporeæ et corpores « substantiæ, quem secutus est David de Dinando in libro « quem scripsit de Tomis, hoc est de Divisionibus, dicit Deum « esse principium materiale omnium ?. » L'intitulé du livre de David est donc précisément celui d’un écrit analogue et que nous connaissons déjà. De Tomus, c’est-à-dire de Dévisionibus ; c'est le titre même du grand ouvrage de Jean Scot Erigène, Uspi qüoes pepopë, de Divisione naturæ. Il est donc vraisemblable que, suivant l’exemple donné par l’illustre maitre d’Amaury, David de Dinant considérait la nature où l'ensemble des êtres comme un tout, et ce tout comme l’unique objet de la science; que descendant ensuite de l'un au multiple, il divisait ce tout en autant de sections, fomos, en
‘ Dictionn. des Sciences Phil., au mot David de Dinant. — * Alber-
tus Magnus, Summa Theolog. pars 1, tract. 1v, quest. xx. In tomo XVI Operum.
— #15 — autant de parties que le témoignage de l’expérience reconnait de genres, d'espèces, d’individualités distinctes. C’est la méthode ordinaire des philosophes qui tiennent pour l’unité de substance : ils partent d’une synthèse, et se demandent ensuite ce que leur enseigne l’anslyse, la division. Pour notre part, nous ne ferons pas à David cette dernière question, car il nous importe peu de l'entendre parler le langage commun, le langage de l'expérience. C’est sa thèse première qui nous intéresse le plus. Elle est exposée dans ces termes par saint Thomas : « Quorumdam antiquorum philosophorum error fuit quod Deus esset de essentia omnium rerum.-Ponebant enim omnia esse unum simpliciter et non differrenisi forte secundum sensum vel æstimationem, ut Parmenides dixit; etillos etiam antiquos philosophos secuti sunt quidam moderni, ut David de Dinando. Divisit enim res in partestres, in corpora animas et substantias separatas. Et primum indivisibile, ex quo copstituuntur corpora, dixit Yle; primum autem indivisibile,ex quoconstituunturanime, dixit Noym, vel mentem ; primum autem indivisibile in substantiisæternis, dixit Deum. Et bæc tria esse unum et idem : ex quo iterum consequitur esse omnia per essentiam unum !. » Ainsi, l'opinion de David est que les trois principales divisions de l’être sont la matière, l’âme et Dieu, Mais ce n’est pas selon le mode de la division que l’être se présente d’abord à la pensée; c’est selon le mode de l'unité, et, selon ce mode, Dieu, l'âme, lamatière sont un, sont un même, hæctriaunum el idem. Voilà ce que nous apprend saint Thomas sur la thèse de David, et, avec autant da perspicacité que de vérité, il ajoute que cette thèse est celle de Parménide. Voici maintenant quelques explications complémentaires. Elles nous sont fournies par Albert-le-Grand. 1] ne s’agit pas seulement, en effet, d’affir-
RARARRRERRERR ERA
* Thomas, In Secund, Sentens., dist. xv13, quæst. 1.
mer l'unité réelle de tout ce qui est, de tout ce qui appartient à la catégorie de l'essence; il faut encore prouver cette unité. Or, David, suivant Albert, arrivait à cette preuve en répétant les paroles de quelque obscur épicurien, nommé Alexandre. Le genre, disait-il, contient la matière de l’espèce ; à l'égard de l'espèce, le genre est la matière; quod formabile est in plures materia est, vel ad minus principium materiale. Or, quel est le genre suprême, le plus général des genres? C’est l’être : V’être est donc la matière de tous les êtres subalternes, c’està-dire de toutes les divisions que comporte son essence. Les principales de ces divisions sont, on l’a dit, la matière des âmes humaines, la matière des corps et la matière des substances éternelles : donc, au point de vue de Pêtre, ces trois matières n’en font qu’une; cette matière une, c’est l'être même, ou, sous un autre nom, c’est Dieu; « et sic videtur « quod Deus sit materia omnium. » Il est impossible de s’exprimer en des termes plus significatifs.
Albert-le-Grand estime qu’il avait emprunté le fond de cette doctrine à un épicurien nommé Alexandre. Cet épicurien nous est inconnu. Ne serait-ce pas tout simplement Alexandre d’Aphrodise? Interprète éclairé, mais indépendant d’Aristote, Alexandre d’Aphrodise se signala d’ailleurs comme un adversaire déclaré de l’école stoïcienne. Albert-le-Grand n’a-t-il pas fait deux personnages du Commentateur par excellence, O'Eénynras et de l’auteur des opuscules sur la Nature des Ames et sur la Fatalité et la Liberté? Cela est d'autant plus vraisemblable que le traité de la Nature de l’Ame a pour objet le développement d’une des propositions attribuées par Albert à David de Dinant; celle-ci : que l’âme n’est pas une subsstance, mais l’acte final de la matière, une forme inséparablement unie au corps éido, ésvlo, Quoi qu'il en soit, en 1215 on ne parlait pas de cet Alexandre, mais d’Aristote, et c'est Aristote que l'on assignait devant le tribunal
— AT — de l'Eglise comme complice de l’audacieux disciple d’Amaury.
Mais terminons le récit de cette histoire. On en connaît maintenant les principaux détails; on sait qu’en effet la première doctrine introduite dans les écoles comme tirée des nouveaux livres, est la doctrine de l'unité sous sa formule la plus absolue, le panthéisme : c’est là le fait considérable, le fait qu’il faut retenir. . à
CRAMITRE AV.
Alexsndre de Malèg ef Guillanme d'ANTVOrERE:
Aristote est donc condamné, et avant qu’Albert-le-Grañd vienne faire appel de cette condamnation, en reproduisant les livres suspects du philosophe, accompagnés de gloses orthodoxes, l’école ne les aborde pas sans défiance, sans effroi. C'est un grave échec pour les raisonneurs ; c’est un succès éclatant pour les conservateurs de la tradition. Pendant quelque temps toute controverse semble interdite sur les problèmes du sein desquels sont sortis tant d’abominables conclusions; les docteurs de l’école ne s’occupent plus que de compiler des Sommes de théolagie et prennent soin d’en écarter toute proposition qui pourrait être la matière de nouveaux débats. Nous avons déjà parlé de la Somme attribuée à Robert de Courceon : vers lemème temps paraît, sous le même titre, un ouvrage analogue de maître Etienne Langton, qui, après avoir ‘été la gloire de l’Université de Paris, doit aller occuper le premier siégedel’Eglise d'Angleterre !. Le célébreHélinand, moine
1 Nous avons à donner ici quelques explications sur la Somme d’Etienne Hangton. Nous en connaissons deux manuscrits, lun appartenant au fonds de St-Victor, sous le n° 66; l’autre, sous le n° 1615, au fonds de la Sorbonne. Bien qu'ils portent le même titre, on pourrait les prendre pour deux ouvrages différents, le manuscrit de St-Victor commençant par ces mots : « Latria est cultus soli Deo, sive creatori », et celui de la Sorbonne par ceux-ci : « Quod homo possit resurgere. » Un examen plus attentif nous a fait reconnaître que ces deux manuscrits contiennent le même ouvrage, mais avec un ordre de chapitres différents. Ainsi le manuscrit de St-Victor commence par le vingtquatrième chapitre du manuscrit de la Sorbonne. Fabricius attribue deux Sommes à Etienne Langton, une Summa Theologiæ et ane Summa de Diversis. IL est vraisemblable que, trompé par la diversité des incipie, il aura fait deux ouvrages d'un seul.
de’Froïdmond, déclame contre l'étude scotastique et recommande la foi des simples *. Guillaume d'Auxerre appartient à la mème école et fait la même propagande. Mais, nous l'avons dit, it n’est plus possible qu'on s'en tienne là : le désir de ‘eonnältre s des exigences auxquelles il faut que tout cède. Bientôt on se hasarde à jeter un regard sur les ouvrages dé- “fendüs : il# sont dans toutes les mains; on ne les lit pas en publit, mais on les interroge ; on én extrait des passages qui ne semblent, nf de près ni de loin, offenser le dogme, et pèu “à peu l'on se famillarise assez avec eux pour discerner ce
7 qu'fauten refeier, ‘ce qu’il faut en retenir.
Le premier résultat de cette étude fut une classification méthôdique des sections de la philosophie. Au onzième, au douzième siécles, l’enseignement avait pour objet, cofime
… mous lävons dit, d'interpréter l'Isagoge de Porphyre, les Ca- #gories, l'Hermeneia et les Opuscules de Boëce sur les formes du syllogisme. Ce n’est pas que la logique fût alors toute la philosophie; maïs toute la philosophie n’était qu’un appendice de la logique. Comme nous l'avons annoncé par avance,
© Voinfe était, d'ailleurs ;"facite de le prévoir, en pressant ävec trop d'énergie, dans l’ardeur de la controverse, tes problèmes de l'ordre logique, on devait nécessairement en faire sortir des problèmes ontologiques, psycologiques, métaphysiques. Est-ce que l'esprit humain, une fois engagé dans la voie de la recherche, peut s'arrêter avant d’être satisfait, avant de toucher le but, ou, du moins, avant de eroire lavoir touché? Est-ce que, d'autre part, toutes les questions dont l'examen a été spécialement attribué aux diverses subdivisions de l'étude philosophique ne s'enchaïinent pas les unes aux autres par un lien naturel? Au début de 1» logique, on déelare qu'on va négliger les choses pour consi-
+ rh. Bitt,,t. XV, p 98. )
dérer ce qui se dit des choses, pour établir les règles de la démonstration. Mais peut-on s’en tenir là? Non sans doute; aussi avons-nous vu les dialecticiens des premiers siècles, ou, du moins, la plupart d’entre eux, franchissant d’un seul bond tous les espaces, effaçant toutes les limites, étendre le domaine de la logique jusqu'aux frontières mêmes de la philosophie. Au treizième siècle, quand l’école eût reçu des Arabes la Physique et la Métaphysique d’Aristote, l’enseignement prit une autre forme ; les docteurs les plus considérables de l’âge précédent ne furent :plus regardés comme des maltres, mais comme des apprentis, et une ère tout-à-fait nouvelle commença pour la scolastique.
Nous n’insistons pas sur ces observations, qui ont été faites plus d’une fois déjà; mais nous ne pouvions les négliger : en effet, puisque l’enseignement va changer. d’objet, notre examen, notre critique vont nécessairement subir la même transformation. Aux docteurs qui vont tour-à-tour eccuper la scène, il ne nous suffira plus d'adresser Jes trois questions de Porphyre. D’antres questions seront mises à l’ordre du jour : celle de la nature des éléments de la substance, celle du principe d’individuation, celle de Porigine des idées, de leur manière d’être dans l’entendement humain, dans la pensée divine, et diverses autres d’un égal intérêt. Les trois sys tèmes principaux que nous connaissons déjà vont être représentés, mais ils le seront en des termes nouveaux. Notre affaire sera d’exposer ces termes, d’èn étudier le sens, souventobscur, presque toujours dissimulé, et de signaler, outre les différences apparentes, la conformité réelle des doctrines produites sous d’autres prétextes, développées à d’autres points de vue.
Cette conformité peut se démontrer a priori. L'esprit humain est capricieux dans ses allures : tantôt il marche vers la lumière d’un pas ferme et précipité; tantôt il s’ayance len-
— 421 — tement, observe en passant chaque chose, et, quelquefois même, il va chercher uri repos temporaire à l'abri des grands monuments de la science ; mais, qu’il se presse ou qu'il s’attarde, il ne peut sortir des voies tracées : il faut qu'il les suive, car il n’y en a pas d’autres qui conduisent où l'appelle le désir de connaître. Au sein de la même école, les systèmes se succèdent; mais, si l'on peut ainsi parler, ils se succèdent en se donnant la main. Cela tient à la loi supérieure de l’esprit. Ainsi, au treizième siècle comme au douzième, il n’y aura que des nominalistes, des conceptualistes et des réalistes; mais les derniers vénus ne ressembleront pas extérieutement aux premiers, ét, pour échapper aux conséquences d’ane solidarité toujours périlleuse, les disciples ne nommeront jamais leurs maîtres sans les désavouer. Notre analyse aura, nous l’espérons, pour résultat de suppléer à leur défaut de bonne foi, et de prouver a posteriori cette parenté, cette filiation directe dont ils se sont montrés si jaloux d'effacer les marques. EE
Pour ce qui regarde les dissemblances, non pas affectées, mais sincères, qui caractérisent les systèmes du treizième siècle, elles viennent, pour la plupart, de la méthode nouvelle introduite dans les écoles. Nous devons donc dire ici, en peu de mots, quelle fut cette méthode. Suivant Avicenne, la science humaine a trois objets bien distincts : 1° la considération des choses telles qu’elles sont dans les principes mêmes de leur essence; 2° la considération des chosès Lelles qu’elles sont dans la nature, c’està-dire dans leurs singuliers propres ; 3° la considération des choses telles qu’elles sont dans l'intellect agent. De là, division de la science des choses en trois études : la première, celle qui traite des principes, la logique ; la deuxième, celle qui a pour matière les choses naturelles, la physique; la troisième, celle qui va chercher la
vérité au sein même de la pensée divine, la métaphysique. .
La philosophie qui contient ces trois études est la science universelle. Quel en est le but? La recherche de la vérité. Quel en est le fondement? C’est, dit Avicenne, la somme des notions, soit acquises, soit innées , qui font de l’homme un animal raisonnable, Procédant ainsi du connu à l’inconau, la philosophie va, par la logique, au terme de la connaissance conjecturale ; par la physique, au terme de la connaissance expérimentale; par la métaphysique, que l’on appelle aussi transphysique ‘, elle réunit, elle concilie les données de la raison pure et celles de l’expérience, et, de.cette conciliation, vient la vraie notion de l'être : c’est à ce titre que la métaphysique est appelée la science finale, la science suprême et vraiment divine. On ne soupgonnait pas, au douzième siècle, cette classification des études philosophiques. Nous ne la jugeons pas; nous nous contentons de la reproduire telle que les nouveaux docteurs la rencontrèrent dans Ayisenne: Mais ne voit-on pas, dès l’abord,. quelles facilités elle doit offrir à l’enseignement, quel changement elle y doit apporter?
Pour notre part, nous n’aurons plus besoin de reehereher curieusement, soit dans un commentaire théologique, soit même dans l’amplification d’une thèse logique, les opinions que nous devons faire connaître : elles se présenteront à nous dans l’ordre qui leur a été assigné par le péripatéticien de Botchara. Cependant, disons-le, cet ordre ne sera pas générslement observé, tant qu’Albert-le-Grand ne sera pas venu mettre ses gloses entre les mains des régents de l’école. Jusquelà, nous rencontrerons encore plus de théologiens s’exerçantà, philosopher que de libres penseurs, Mais il convient de ne pas insister davantage sur ces observations préliminaires, et de commencer l’histoire de la philosophie scelastique au treizième siècle. -
* « fhta stiéntis éransphysica vbcatut. » Albert. et Mig, Liber 1, Méraph. traet. 1, 6.1.
Alemandre de Halèe parait-evoir été, après Amaury de Bone et David de Dinent, un des premiers dotteurs qui aient cogne les travaux des Arabes ei lea aient mis à profit. « Quis pritbua omuium, se demande Francesco Petrizsi, Aristotelieam philosophiam ibi tractaverit, in incerta est :. attamén satis, nd fallor, constat Alesandrum de Haliset Albertum Magaurm pris philosophiam eammentariis exposuitsa. » Quand Patrissi s'exprimait en een termes, il commétiait plusieurs brrours: Dès le douzième siècle, on avait interprété, comitenté, dené l’Université de Paris, lea principaux livres de FOkgenon, et on Læ axait compris sans le secours des Arabes, comme le prouvent Les gloses si remarquables de celui qui fut-appeléy même de son temps, la péripatéticien du Pallet. En outre, aucun traité d’Aristote n’a été commenté par Alexandre: da Halèg 1 los gloses sur la Métaphytique, publiées à Venisé ec 1672, sous les yeux de Patrizzi, et auxquelles il fait évident: ment allusion dans les phrases que nous venons de citer, ont été portées, il est vrai, par d'anciens bibliographes,.au cate logue des œuvres d'Alexandre de Halès, mais on les « depuis restituées à un religieux de son ordre, à Alexandlre d’Algaandrie. Ce qui, toutefois, est constant, v'est qu'Alesandre de Halès.avait outre les mains les travaux d’Avicenne et preban blament ceux d'Averrhoës sur la Méephysigue d'ariatuée !; lorsqu'il compose sqn encyclopédie théclegique publiée .paur la première fois à Venise, en 1475, in-folio, sous le titre de : Suenma univers thaelogiæ *.
Halès est une bourgade du comté de Glocester, dans ua quella se trouvait un couvent franciscain, où fut vraisembla=
1 Fennomasn Lehrburh der Geschichte der Phil, t. V, p. 251 et sui-
ms + 1 Il y en a eu depuis de nombreuses éditions. Voir le tome XVIIK
de l'Hist. Littér, de la France, article de M. Paunou. La plus ysuelle de ces éditions est celle de Venise, 1676, 4 vol. in-fol.
— 44 — blement élevé le jeune Alexanâre, Il vint ensuite étudier à Paris, et de disciple devint docteur. Au témoignage de Du Boulay, ses leçons furent très-suivies: de toutes parts on accourut pour l'entendre. 11 mourut en 1245. Dès l’année 1222; il avait quitté lesiècle pour entrer en religion et se faire instraire au nombre des austères compagnons de saint François; mais, sans tenir compte des lois de son ordre, il avait euntinué ses leçons publiques jusqu’en 1238. Ses:.contemporains lui ont décerné les titresde-: Doctor doctorum, Doctor srrefragabihs.
. Apprécié comme théblogien, Alexandre de Halès doit être, en effet, compté parini les plus sagaces, les plus subtils. Sa . méthode est celle de Pierre Lombard : il procède par distinetions, et il soumet toutes les formules à une analyse si cuneuse, si déliée, que le livre des Sentences paraît, auprès de la. Somme d'Alexandre de -Halès, un manuel élémentaire à Pusage des gens du dehors, ou des écoliers dépourvus d’expérience. Du Boulay, Morhoff, Brucker et M. Daunou commettent à ce propos une erreur que nous devons rectifier, lorsqu'ils disent que cette. Somme est le premier commentaire connu du Livre des Sentences. Avant le docteur anglais, Guillaume, évêque d'Auxerre, avait entrepris ce labeur, et nous avons sa glose sous ce titre : Auwrea doctoris acutissims sacrique præsulis, Domni Guillelmi Antissiod. in Quatuor Sentennarwm libros perlucida explanatio; Parisiis, Regnault, goth. sans date, in-folio !. Mais, il faut le reconnaître, le travail de Guillaume différe beaucoup de celüi d'Alexandre. Guillaume connaît sans doute les œuvres d’Aristote; mais, par déférence pour l'arrêt du concile, il ne les cite guère, si
1 C'est une autre erreur de prétendre que la Somme d'Alexandre de Halès et le premier ouvrage qui porte ce titre. On avait des Sommes dès le douzième . siècle. 1 nous suffra de désigner celles de Robert de Melun et d'Btienne Langton.
ce n’est, toutefois, les traités qui ont pour objet la logique et la moräle ! : il n’a rien d’un philosophe, ni l'indépendance de la pensée, ni même le désir sincère de connattre. Alexandre de Halès est un autre homme. Jean Pits raconte que, sur la renommée de ses leçons publiques, Innocent IV l'avait chargé de composer une Somme qui fût la règle des docteurs ; ue cet ouvrage présenté au saini siège par le Docteur Irréfragable, fut, dans la suite, soumis au jugement de soixante-dix théolôgiens, et que ceux-ci, l’ayant approuvé, le recoinmandèrent, en outre, cornme un livre parfait, achevé, à tous les maîtres en théologie *. Il est vrai que rien n’y est omis, que l’auteur de cet immense ouvrage a prévu toutes les difficultés et les a toutes résolues ; et s’il s’est constimment maintenu, comme on l’atteste, dans les strictes limites de l’orthodoxie, qui donc aura la prétention de faire, aptès lui, quelque découverte dans un champ si bien exploré?
Mais la théologie d'Alexandre de Halès nous intéresse moins que sa philosophie. On rencontre, en effet, dans la Somme dont nous venons de parler, non pas un système, mais’ diverses assertions philosophiques dont nous devons ici tenir grand compte. Sa doctrine est le réalisme, mais le réalisme contenu : la sentencé synodale de 1209 lui a rendu suspectes toutes les voies philosophiques, et il ne s’y est engagé qu’en tremblant. : o
Sur la question des üniversaux transphysiques, il déclare
3 Jourdain, Recherches critiques, p. 32.
? Pitsæus, de Script. Angliæ. Un des principaux motifs de cette recommandation fut sans doute. la doctrine d’Alexandre de Halès sur la puissance papale. Entre les ordres mendiants et le clergé séculier, il s'était élevé des dissentiments. graves qui étaient devenus d'orageuses querelles. Les papes s'étant prononcés contre les cleres et les rois contre les réguliers, ceux-ci témoignèrent la vivacité de leur reconnaissance aux héritiers de saint Pierre en soutenant qu'ils avaient toute-puissance sur le temporel des rois, Les sécu- Liers, de leur côté, plaidègent énergiquement la cause contraire. Dans l'Eglise. comme ailleurs, les intérêts viennent quelquefois avant les principes.
d’abord qu'ils existent en Dieu, et il va même jusqu’à professer qu’ils participent de sa substance * ; mais, s’ils’exprime ainsi, c’est pour ne pas être contraint de localiser la cause exemplaire hors du sein de Dieu; aussi refuse-t-il de mettre à la charge de Platon l'hypothèse du monde intermédiaire ; « Mundum intelligibilem nuncupavit Plato. ipsam ratio- « nem sempiternam. qua fecit Deus mundum?. » Voici sa formule : La cause exemplaire, qui est l’art divin, ne se distingue pas, en essence, de la cause efficiente; toute cause première est de Dieu, est en Dieu, comme tout phénomène vient de Dieu et est hors de Dieu 5.
. Nous pourrions nous en tenir à cette répense et ne pas insister davantage; mais puisque nous avons affaire au Docteur des docteurs, à l’un des plus renommés, des plus habiles dialecticiens de l’école théologique, demandons-lui quelles conclusions renferment ces prémisses. Si les idées, à l’image desquelles ont été façonnées les substances terrestres, résident dans l’entendement divin, de toute éternité, il suit sans doute que la cause efficiente a été déterminée, dans l'acte de la créætion, par la cause exemplaire ; que telles étaient les idées de Dieu, telles ont été ses œuvres, et que, par conséquent, Dieu lui-mème, subissant la loi de sa propre nature, a nécessairement, et non pas librement, revêtu les choses des formes
. sous lesquelles elles nous apparaissent. Cette opinion est-elle donc acceptée par Alexandre de Halès? Il n’ose l’avouer ; il lui répugne de dire que Dieu n’est pas libre, et cependant il est forcé de reconnaître que, dans son système, il ne l’est pas.
L'éniemel pars if dust 1, mu èt BH dit ailleurs qu'il bé faut platee
en Diva ai T'é ngallèr, ni l'étré universel, 6 Deo non est ponere het veut aniversele, nét esse singuiers (pars À, quest. ALI, me: 4, arts 1}: Mis 1e explications qu'il done à ce sujet prouvent ciairemént que, dans e8 paltage,
à s'adretme simplement cette question biseuse : « Dieu ést-il un mniversel, où
bleni est-il un partibulier ? »
2 Bérnhté pit TI, Gant ddr, 2 9 PONE., dot: da. 2.
em — Voici dotic lès termes équivoques auxquels il à recours pour dissimuler ane conclusion blasphématoire, criminelle : « Po: « test dici quod ex necessitate bonitatis condidit reé, non ta= « meti videtur congruerequod dieatur ex nécessitate nature. « Licet enim sit idem bonitas quod natura ejus, tanen si dice- « retur ex necessitate naturæ, videretur bonitatis nevessitas « qualis est in rebus naturalibus ‘. » Les mats ne sont rien) il. #ous importe peu que le théologien préfère telle locution à telle autre; mais ce que nous attendions, c que nbus étioné ed droit d'exiger de lui, c’est qu’il vint confesser que, dans touts hypothèse réaliste, Diet fait nécessairement ce qu'il fait. Les mots ne sont rien, disons-nous : assurément, mais celà n'empêche pas qu'ils aient'unë importance corisidérable ei seolestique; et nous devons peutsêtre ici, pour préparer l’esx prit du letéur à l'intelligence des distinctions thomistes et scotistes, conimenter sommairement, à la manière des glossateurs, les phrases .que nous venons d'emprunter à la Somme d’Alexandte de Halès. L'auteur de la proposition qui lui rés pugnè est Avicenne, Au neuvième livre de sa Métaphysique, chapitre premier, Avicerine établit que la nature divine est parfaitement simple, qu’on ne distingue pas en Dieu l'essence, la puisshhce, la connaissante, la volonté, comme autant dé prineipes différents et suéceptibles d'entrer en contradiction, mais comme des modes de l'unité sduveraitie, absolue : d'où il suit que les actes de la rolenté de Dieu procëdént nécsssai: rement de sa connaissarice;, comme les actes de sa puissance procèdent de son essente, ët.que M définition la plis exacte de Dieu est celle-ci : sf est, c’est-à-dire il est connaissant, voulant, agissant. ü n’yaura done pas, enDieu, de liberté; mais comme ilest la perfection même, tout ce qui viebt de lui vien: dre de sa nature en ordte hécessaire, tandis qué la liberté
1 Summa, pars Il, q. v, m, 2.
— 43 — sera le plus noble privilége d’une nature imparfaite. Ii semble qu’il n’yait rien à reprendre dans cette proposition : du moins est-il évident que toutes les parties dont elle se compose s’enchainent étroitement les unes aux autres, et qu’elle ne contient aucun paralogisme. Aussi ne va-t-on pas essayer de la combattre, mais de la tourner. A ces mots : er necessitate naturæ Alexandre de Halès préfère ceux-ci : ex necessitate bonitatis; mais sans trop de raison, car, itle-confesse, la bonté de Dieu : c’est sa nature «'idem bonitas quod natura ejus. » Voici maintenant saint Thomas. L’assimilation de la nature et de la bonté de Dieu lui semble, et à bon droit, une négation de la liberté divine, et, pour sauver cette liberté, il établit d’abord que le bonté étant l’objet propre de la volonté, Dieu veut nécessairement sa bonté, mais qu'il ne veut pas de même, suivant la même nécessité, tout ce qu’il produit hors de sa propre essence : donc il ne saurait ne pas vouloir être bon, mais il est libre de ne pas accomplir les actes de sa bonté. Se demandant ensuite suivant quel mode Dieu cause les choses externes, saint Thomas se répond que c’est suivant son intelligence et sa volonté. Et quand il recherche ensuite les motifs déterminants de cette intelligence ,.de cette volonté active, il n'en trouve pas, et-déclare qu’elles sont absolument libres !. Quoi! libres mêmes à l'égard de la bonté nécessairement voulue?libres à l'égard de la volonté première, qui nécessairement, c’est-à-dire naturellement , a voulu la bonté? On noùs accordera sans doute que ces dires sont peu clairs; et pourquei ne pas reconnaître qu’ils n’expliquent rien? Après les explications de saint Thomas viennent celles de Duns- Scot. Dieu veut nécessairement sa bonté, Duns-Scot le déclare ; mais il ne la veut pas par nécessité de coaction : il la veut par nécessité d’immutabilité. Distinction entée sur une
* Thomæ Summa Theol., p. 1, quest. xx, art, 8, 4 et 6.
distinction ! Et ce n'est pas tout : Dieu voulant sa bonté par nécessité d’immutabilité, ä semble la vouloir, en d’autres termes, par nécessité de nature, car il est sans doute immutablement, c’est-à-dire naturellement bon. Il s’agit donc de prouver, contre Alexandre de Halès, que la bonté de Dieu n'est pas sa nature, et, pour fournir cétte preuve, Duns-Scot s’efforce d'établir qu’en voulant sa bonté, Dieu veut autre chose que-tui-même, alia a se. Maintenant, quant à'la production des choses, Dieu les veut, mais: né les veut pas nécessairé-
ment ; ce qui semble dire que, même en Dieu, il y a relation
de cause à effet. entre la faculté de vouloir, principe de la causalité, à l'acte de vouloir, ou la-volonté actuelle ; supposition admise par les scholiastes ‘. Mais que devient alors le principe de l’immutabilité divine? il nous paraît fort compromis. Nous irions loin, si nous reproduisions ici toutes les distinctions, toutes les arguties, tous les sophismes, au moyen desquels les réalistes du moyen-âge se sont efforcés de constituer leur psycologie divine, et de mettre d’accord, au sein de l’entendement éternel, les facultés les plus disparates. Qu'il nous suffise d’avoir rappelé ce que saint Thomas et Duns-Scot ont dit de plus sérieux à ce sujet. Qtand on prétend expliquer le mystère de la pensée divine, .on ne peut aller que d’écarts en écarts, de contradictions en contradictions. Nous croyons, du moins, l'avoir prouvé: En lisant la première partie de la Somme d'Alexandre de Halès, nous espérions qu'il n'irait pas donner à travers ces écueils. Répétant cet axiôme de Boëce, que l’étendue de la connaissance est moins. corrélative à la nature de l’objet qu'aux facultés du sujet, il disait alors que la connaissance peut s'élever par la lumière naturelle à supposer Dieu, à le concevoir comme nécessaire, mais qu’une définition exacte de
* 3. Duns Scotus, De rerum Principio, quæst.1v, art. 1, 2.
40 — Pieu ne saurait être dannés par la raison ‘. C'est cs que déelarent tous les nominelistes canséquents. Mais à ce point, quand la philosophie se eonfesse en défaut, nos réalistes prennent un auire guide, un guide peu sûr, le mystioisme, qui les entraine et lbs égare.
Pour ee qui regarde l’universel 6e rs, l’opinion d'Alexandre de Halès est exactement celle de Gilbert de la Porrée. L’universal in re eni, diteil, la forme des choses; et cette forme ept Pêtre même, tout l'être de La matière : « Solum est esse ma- «teriæ. » Lés individus sont dans le tout ; ils participent de la subétanco, mais comme-fsagihents du tout, ot c’est par le nom de l'espèce, du genré, qu’on les désigne, tant il est vrai que par eux-mêmes ils no sont rien :-« (Forma) in perficiendo « tntum perfeit omnes partes materiæ, estoonsimili ratione ut # est diosre quælibet pers ignis est ignis *. » Ce ne sont là que les prémisses du réalisme : il faut les ecfmaitre, mais ne pas y séjourner. C'est Duns-8cot qui, le pronrier, exposera La thèse de la forms actualisant la matière avec tous les déve- Jleppements que comporte cette thèse si féconde.
Pour camplèter ce que nous avons à dire sur Alexandre de Halés, rappelons qu’Avicenne fut an de ses maîtres et qu'il a requ de lui les élémients d’ume doctrine psyoologique. L'âme, suivant Alexandre ds Halès, est une substance incorporeBe ?; elle est une 4, mais elle possède plusieurs éner- @ies * ; ces énergies seraient done mal définies des parties de d'âme; quelle que soit la diversité des modes suivant lesquels l'âme proeède, elle est ls même, elle est une dans toutes ses apératiens. C'en, an le sait, une formule d’Aristote qui semble coniredire cerisins passages du Timée. La sensibilité, la mémoire et Pimagination sont, au dire d'Alexandre de Halès,
! Summaæ pars 1, quæst. nn, art. 1; quest. 111, m. 2. — ? /bid. pars Il, quæst. mix, m. 2. — ? Jbid. — ‘ Jbid., quæst. Lxu, m. 2. — * Ji. quest. LXIV, m2, ab ds
les trois principales énergies de l'âme, c’est-à-dire celles qu’elle exerce le plus fréquemment ‘; mais, tandis qu'elle sent, se rappelle et forme des images au moyen de ces trois énergies, elle n'est pas seulement passive, elle est encore active, car une sorte de tension, d'intention, phronesis intenta, précède toute opération de l’âme. Quelquefois même l’activité qui lui est propre n'attend pour se manifester aucune impression extérieure; c’est ainsi qu’elle s'élève par ellemême à la contemplation, à la conception des choses surnaturelles et qu’ellerecueilleles purs intelligibles. Remarquons, d'ailleurs, que la distinction si nettement établie par Aristote entre le domaine de l'intelligence et le domaine de la sensibilité, est acceptée et bien exposée par Alexandre de Halès. H a reteriu des Arabes cette formule, que le semblable est perçu per le semblable; voilà, quant à la perception de t'intelligible anterem : poux ce qui regarde la réduction des perceptions sensibles en concepts généraux, il se fonde sur ce principe, que le récipient impose & la chose reçue la loi de sa propre nature, pour démontrer qu’il n'y a rien dans l'intelligence qui ait le caractère de l'individualité.
Mais nous ne devons pas nous arrêter davantage à la Somme d'Alexandre de Halès, ce docteur ayant moins prétendu eompter parmi les philosophes que parmi les théologiens, c’est-à-dire parmi les plus scrupuleux expositeurs du dogme. C'est à ce titre qu'il est appelé le Docteur irréfragable et que sen autorité est plus d'une fois invoquéé par saint Thomas, tandisque l’on n’« jamais fait aussi grand état de ses décisions philosophiques. 11 eut pour auditeurs principaux Jean de la Rochelle et saint Bonaventure ?. Nous parlerons de l’un et ‘de l'autre.
1 Abd. quæet. savIs, m. 4,art.?.
4 Wadding dh à tort qu'it eut, en outre, pour disciptes saint Thomas et Duns Scot. Cette erreur a été corrigée par les auteurs de l'Histoire Littéraire, + XVIL
Dans le temps où les leçons d'Alexandre de Halès obtenaient le plus de faveur et appelaient autour de sa chaire toute la jeunesse soumise à la règle austère de saint François, un autre docteur, appartenant au clergé séculier, n'avait pas moins de succès aux écoles publiques de l’université de Paris. Nous voulons parler de maître Guillaume d'Auvergne. Né à Aurillac, au pays de Gerbert, Guillaume vint étudier à Paris, s'y fit bientôt connaître comme un des professeurs les plus habiles, obtint, en.1228, l’évéché de Paris et mourut en 1249 !. Nous passons rapidement sur les actes de sa vie, bien qu’ils ne soient pas indignes d'intérêt; nous négligeons même de mentionner ici les nombreux traités dans desquels il a discuté tour à tour, avec une intelligence vraiment supérieure, les questions les plus délicates, les plus ardues de la théologie dogmatique, et nous abordons immédiatement l'examen de son immense ouvrage qui a pour titre : Du Tout, de Universo. Ce livreet un traité De l'Ame, De Anima, contiennent toute la philosophie de Guillaume d'Auvergne ?.
Avant d’analyser le traité Du Tout, M. Daunou fait l’ol vation suivante : « Il est divisé en deux ‘parties principales, dont chacune a trois sections. Pour distinguer ces deux parties, on pourrait dire que la première traite de l’univers matériel et la deuxième de l’univers spirituel ; mais, en étudiant la première, on reconnaît que la totalité des êtres y est envisagée sous les aspects .les plus généraux ou les plus absolus, tandis que, dans la seconde, il s’agit spécialement des créatures intelligentes . »,. La recherche du général, de l'absolu,
* Æist. litt., t. XVI.
? La meilleure édition de ses Œuvres, la plus complète, estelle qu a don née Blaise Leferon : Guillelmi Arverni Opera Omnia eæ manuscriptis codicibus emend. et aucta ; Aureliæ, Hotot, 1674, 2 vol..in-fol. Le traité Du Tout se trouve dans le premier de ces volumes et le traité De l’4me dans le second.
3 Hit. Lit,
est, en effet, tout ce qui intéresse Guillaume d'Auvergne : comme il appartient à cette école qui n'avait pas de nom au treizième siècle, et qui reconnait aujourd'hui pour son illustre maître J. Gottlieb Fichte, il ne fait qu’interroger le moi sur le non-moi, et sa cosmologie n’est, en définitive, qu’une idéologie téméraire. 11 commence par poser le Dieu créateur, puis l'unité de l’univers, son œuvre ; il se demande ensuite si les choses ont été créées simultanément, ou successivement, et il répond à cette question, avec une merveilleuse assurance, « que chaque chose a dû être créée à son tour et en son lieu, comme il compose lui-même son propre livre, en. écrivant les chapitres l’un après l'autre; que chaque créature, prise à part, pouvait être plus grande et plus parfaite, mais que, dans lesystème universel où les choses devaient entrer et se tenir en rapport entre elles, aucune n’était susceptible de plus de bonté, de grandeur ou de perfection !, » C’est la formule des optimistes. On la retrouve, dès le douzième siècle, chez Abélard. L’optimisme est, à bien dire, au fond de tout ce qu’enseignent les théologiens et les théosophes sur l’originé et sur la fin des choses : cependant ils ne s'expriment pas tousà ce sujet en des termes aussi précis, aussi résolus que notre docteur. Après avoir rendu compte de la création, Guillaume aborde de plein saut les plus obscures des thèses astronomiques; il parle ensuite de la vie future, et, comme ici le témoignage des sens ne peut ni le contredire, ni l’embarrasser, il se sent plus à l’aise, et voilà qu’il décrit, avec les détails les plus circonstanciés, le lieu du jugement dernier, l’asile des élus, le sombre empire des réprouvés, les supplices variés de ceux-ci, les joies de ceux-là et leurs passe-temps ; il croit même les entendre exprimer, en des langues inconnues sur la terre, les sensations diverses qu'ils éprouvent les uns et les autres durant l’éter- * Hist. littér., t. XVI, p. 870.
cn 23
nité, Une analyse de ce sipgulier ouvrage peut sa lire dans l'Histoire Litiéraire. 11 nous suffira, pour en donner une exacte idée, de dire qu’il s’y trouve une dissertation sur les anges qui n’occupe. pas moins de 348 colonnes in-falia !.
M. Jourdain a recueilli les citations d'anciens auteurs qui se trouvent dans les Œuvres de Guillaume d'Auvergne. De Platon, il n'avait encore que le Phédon et le Timée, et il regrettait vivement ses autres dialogues. On voit qu’il possédait des traductions arabes-latines de la Métaphysique d’Aristate, du Traité de l'Ame, de la Physique, des livres du Ciel et du Monde, des Météores, des Animaux, du Sommeil et de la Veille, et de l'Ethique à Nicomaque, mais qu’il avait une confiance fort limitée dans les dires de çe philosophe si mal noté ?, Il connaissait quatre des ouvrages attribués à Mereure Trismégiste, et, dans la légion des interprètes arabes, il a désigné comme ses maitres, à divers titres, Albatgenius, Alkumazar, Alfarabius, Alfragon, Algazäli, Alpetragius, Artesius, Aven-Nathan, Averrhoës, Aviesnne et Avicembron *. Camme en peu de temps le domaine de l’érudition semble s’être agrandi! Il est à remarquer que Guillaume d'Auvergne manifeste plus de goût pour les Arabes que pour les Grecs : les Arabes lui semblent plus théologiens, les Grecs plus philasophes, et tel est encore le discrédit de la philosophie, qu’il usa de fraude et va même jusqu’à s’associer aux détracteurs da la science #, pour avoir le droit d'exposer ensuite plus li-
* Guillaume d'Auvergne reconnaît que sa doctrine sur les substances séparées diffère peu de celle d’Avicembron, Plein d'admiration pour ce docteur Arabe, il va même jusqu’à supposer qu'il était chrétien. Voir Jourdain, Aeæherches critiques, p. 528.
? « Quanquamin multis contradicendum sit Aristoteli, sicué repera dégnaum €Ë Justum est, et hoc in omnibus sermonibus quibus dicit contraria veritail. ote., x de Anima, c. 13, pors XII.
3 Jourdain, Recherches critiques, p. 33, 45, 316 et suiv.
« De Universo, p. L. Dictionnaire des sciences Philosophiques, art. de MARousselot, au mot Guillaume d'Auvergne.
brement ses opinions, souvent aventureuses, ou, du moins, paradexales. Mais nous ne tiendrens pas cempte de estte précaution oratoire.
Au fait, Guillaume d'Auvergne n’est pas seulement un phie logephe, dans l’aeception que ce terme avait au dousième siè cle; v’est sncore un véritable métaphysicien, à la manière de saint Clément et de saint Anselme. Le vaste monde dans lequel ilva sous introduirs ast le monde tel que le voient les yeux de l'intelligence, mais de l'intelligence éclairée plutôt par la foi que par la raisan. Ce qui est est ce qui devait être } et comme la sagosse humaine est un rayon de la sagesse divine, il s’agit moins, pour étudier les mystères de l'être, d'observer des faits passagers, périsssbles, que de s'élever, par l'abstraction, aux idées los plus générales, les plus absalues. Aux termes de la science, de la vraie science, voræ philosophationis, doit se trouver l'harmonie, l’enchainement parfait de ees idées ; c’est vers 06 but qu’il faut se diriger, et toute la puissance logique de l’entendement ne peut s#’employer utilement qu’à l'atteindre, Voilà cs que déclare Guillaume d'Auvergne dans un de ses préarmbules. Or, quand on s'exprime en ees termes résolus, on n’est plus up modeste interprète du dogme traditionnel ; on n'est plus même, parmi les philosophes, un glossateur plus ou moins intelligent de l’Organon et des livres de Boëce; on est, disons-neus, un métaphysicien.
Après avoir fait tomber le masque transparent derrière lequel Guillaume -d’Auvergne prétendait nous dissimuler sa Philagophie, allons promptement au fait, et, quelle que soit sa méthode démonstrative, demandons-lui quelle est, à son awia, l'origine de. ces idéea générales sur lesquelles il établit (out l'édifice de la science humaine. -
Il y a,répond Guillaume, deux modes de pereeption, comme il y a deux sortes-d’objets perceptibles. Les sens reçoivent les impressions que leur communiquent les phénomènes ; mais,
outre les phénomènes, il y a les substances intelligibles avec lesquelles la raison seule peut entrer en commerce. Les idées qui parviennent à l’entendement par la voie des sens ne sont que des similitudes des objets sensibles et corporels. De même, les substances intelligibles reproduisent leurs images dans le miroir de l'intelligence. Ce théorème ne supporte guère une interprétation nominaliste : cependant, nous le reconnaissons, il y a là matière à dispute, car de quelles images, de quelles substances intelligibles est-il ici question ? Si Guillaume veut désigner, par ces substances, Dieu, les démons, les anges, l'âme humaine, on lui concède volontiers qu’elles sont par elles-mêmes, en elles-mêmes, hors de l’intellect qui les conçoit : mais s’il prétend abuser de cette concession jusqu’à dire que tout intelligible conceptuel suppose, dans la nature, une chose identique, adéquate à ce concept, dn l’arrête comme allant au-delà des prémisses, et l’on attend qu’il prouve la réalité externe, la substantialité de ces prétendués choses, qui sont peut-être de pures fictions. Il s’agit donc, pour Guillaume d'Auvergne, d'établir qu’une chose doit être née si elle est pensée, et qu’elle est, comme née, telle qu’elle est comme pensée. Nous n’avons pas sans doute besoin de faire remarquer, que la recherche de cette preuve doit nécessairement conduire Guillaume d'Auvergne à nous èxposer toute sa doctrine sur la nature des universaux. Qu’on lui prête donc une oreille attentive.
Aristote, dit-il, suppose que l’intellect possède en puissance toutes les formes intelligibles, et qu’elles passent de la puissance à acte, « a potentia in effectum, in actum, in effec- «tum essendi », par l’opérationde l’intellect agent ; ainsi l'intellect agent est le soleil intelligible de nos âmes, qui produit en acte les formes intellectuelles, les idées générales, de même que le soleil visible produit en acte les couleurs qui se
trouvaient auparavant en puissance dans les corps colorés ! ; ainsi encore, les intelligibles ont pour patrie l’intellect immatériel ou agent: mais, soit en acte, soit en puissance, l’intelligible n’est jamais considéré par Aristote comme subsistant hors de ses causes ; comme étant, dans l’ordre des choses nées, quelque objet ainsi que l’objet sensible : l’objet sensible est, en acte, distinct, séparé des sens; l’intelligible -en acte est une forme de la pensée. Voilà comment Guillaume d’Auvergne interprète l'opinion d’Aristote. Ensuite il combat cette opinion, et en des termes si nouveaux, si dignes d'intérêt, que nous nous y arrêterons volontiers.
Mais nous devons auparavant dégager le problème que va traiter notre docteur des nuages épais qui l’enveloppent. Ces nuages, ce sont les commentaires arabes. On ne pourrait toutà-l’heure apprécier les conclusions de Guillaume, si l’on ne connaissait par avance l’état de la question.
C’est dans le Traité de l’Ame qu’Aristote expose sa doctrine sur les facultés et les opérations de l’âme; c’est là qu’il décrit toutes les formes, tous les modes de la sensibilité et de l’intelligence. Son langage n’est pas toujours clair; cependant nous le comprenons assez pour affirmer que, s’il a fourni plus d’un prétexte à la psycologie fantastique des Arabes, if n’a pas soupçonné les étranges doctrines dont on re considéré longtemps comme l'inventeur.
Au sujet de l'intelligence, il y a deux questions à débattre entre le nominalisme et le réalisme. La premiére consiste dans la définition mème du sujet pensant ; la seconde a pour objet la nature de ses œuvres, de ses pensées. Nous nous occuperons d’abord, avec Guillaume, de la première. Les expli-
* De Universo, pars Il, c. x1v.— « Posuerunt (sequaces Aristotelis) hujusmodi passiones, seu recoptiones, intellectui agenti, eujus operatio est educere sigua antedicta, quæ potentialiter sunt in intellectu materiali, in actum, seu csfeclum essendi, et propterhoc vocaverunt ipsum intellectum agentem. » De Anima, e. via, pars LUI.
438 — cations que notre docteur «a déjà données sur les manières d’être de l’intellect, indiquent assez que la détermination de ces manières d’être peut être faite au profit de deux systèmes opposés : au profit du réalisme, si les facultés diverses de V'intelligence sont prises pour autant de formes permanentes et séparées en nature les unes des autres; au profit du notni+ malisme, si elles sont définies de simples modalités d’un sujet unique. Aristote, nous l'avons dit, ne s’explique pas tou: jours sur cette question en des termes clairs : cependant, après uri examen attentif, on voit que, s’il distingue Pintele lect agent de Pintellect passif, patient ou possible, jamais il Re suppose que l’âme soit en elle-même un étant séparé de Pintelleot, et qu’il y ait, en outre, partage dé l'initellset en deux étants de nattire diverse, détertninés l’un ét l’autre paf leur propre limite. Aristote recotinait que 18 mêtie intéllect, diversement considéré, est actif ôu passif : céla signifie que les idées sont en puissance de devènir, avatit d’être produites én acts, et qu’elles sont produites en ätts où elles étaiëht en puissahoe de devenir, c'est-à-diré dans l’intelleet. Voilà touts l’opinion d’Arfstote. C’est une proposition nomirialists, sut chargée d’ornements inutiles et qui lui portent dürimage: On sait comment les Afabés l'ont interprétée. Ils oht séparé l'intellect agent de l’intellect patient au point de l8ut assigner un lieu différent, l’intellect agent étant pour eux l’Ainé du monde, et l’intellect patient l’Ame de Socrate: Quarid tios sèolastiques accepteront cette distinétion fondamentale, 1l8 s’efforceront d’en dissimuler lorigine sous des dehots qui; pour ne plus offenser les arbitres dé la foi, n’en seront pas moins réalistes. Le plus souvent ils la rejetteront; tnais le réalisme y retrouvera son compte. En effet, toutes les formes de l’intellect étant localisées dans la personnalité de Socrate, il n’est pas dit pour cela que ces formes seront les modalités successives du même sujet. Voici donc quelques thèses réalistes
aüquélles la distinction dés müdes intellectuels a servi dé matière. La substance de l’ämé étant dontiéé, on préténdrä que l'ititelligence est en sûi queldte étant séparé tie cétte substatice, u/iquvd Ens sepurätum !; énsuite, on suppoéera que, l'intelligence rémplissant deut Mnetions, ces Tonctions diffé: rentes he peutent apparténir au mème agent ; enfin, 6hira jus: qu'à diviséf l’âmé pour là localisét én déux régions : la région ijférieuré, définie 1e liëu des formes intélligibles recueillies de la cosidération des choses périésables ; la région supé: rléure, définie le lieu des idées qui ont pour matière les choses étefhelles, et l'on placera l’un et l’autre intéllect dañs 14 région itiférieure, corhine les deux satellites dé l'astre su= Bülletne ?. C’est ainsi que les abstractions deviennent déé réalités.
Prétods fnaintérant l’orelllé aux discouts que va fous te: tit Güillaüme d'Auvérgñe. Après avoir exposé ce qu’il appélié Popinion d’Aristote, 1] la discute, et toute sa polèmiqué tst dirigée cofitré la tnultiplicatiô\ des énergies de l'Amë. 11 détlaie d'abüfd que l’acté de là sensation est lé résüliat d'utr sifüple rapport entre déux terrnes, l’objét et lé sens : « fntér « $ensus et sénéibilia fon ebt necessarid virtus hibdiä agens « in sensus, qui faciat sensata sensibilia, quæ potetitia sütit ic {h organis sénstuin, éxité in effectum, et eë éssé In éffectu ! à sed ad Hoë éüfficiunt serbibilia quæ extra suné °. # Dé tième, sé hâte-t-il dé cüriclure, une intellection ëst Slmpléthent la perception d’un ititelligible par l'intéllect ! & Cum « virtus sensitiva tiün ihdigeat nisi tébus sensibilibts, propter illas äpprehendehdas, quorhodo virtus intelléttirä non étit tôntenta tebus fhtelligibilibus ad apprehensionéth earum #? » Ainsi, point d’intermédiaire entre la pensée et
ES
* Godefrold des Fontaines, Quodibeta, quodl. 6, quest. xv. — * fbidem. — + De Anima, c. vs, pars IV. — * J6d.
les choses : tout ce qu’on a dit sur la manière d’être de l'intellect agent, considéré comme le moteur externe de tous les actes de la pensée, peut étresuhtil, ingénieux ; mais, au jugement de Guillaume, ce n’est là qu’une illusion téméraire, et il la rejette. Non, l’intellect agent n’est pas une nature commune et spirituelle, affranchie des conditions de la particularité, et, suivant l'hypothèse d’Averrhoës, subsistant par elle-même comme une âme universelle, ou comme la lumière des âmes individuelles ? Cette thèse, s’écrie Guillaume, est la reproduction de l’antique fatalisme ! Dire que la connaissance des choses intelligibles parvient à l'âme humaine par une sorte d'irradiation, dont l’agent externe est la cause et l'agent interne le moyen, c’est anéantir toutes les bases de la personnalité, c’est condamner le souverain juge à remplir le rôle d’un cruel bourreau qui dispense des peines entre d’irresponsables victimes ‘, Zélé défenseur de la liberté, Guillaume proteste avec énergie contre cette hypothèse.
Si nous voulions pénétrer dans le domaine de la théologie proprement dite, nous serait-il difficile de montrer que l'intellect agent d’Averrhoës et la grâce de saint Paul diffèrent peu de nature et de fonctions ? Mais ce sont là des questions réservées, étrangères au programme tracé par l'Académie. Laissons-les donc et n’envisageons la thèse de l'âme universelle qu’au point de vue tout spécial de la controverse scolastique. Sous quelque forme qu’elle se présente, cette thèse est réaliste, et Guillaume d'Auvergne la repousse bien loin. Voilà ce qui nous importe en ce moment.
Demandons maintenant à notre docteur quel est son sentiment sur l’intellect agent considéré comme étant, au sein de l'âme humaine, une partie de cette âme ou son essence même; « apud animam humanam vel vim, vel partem ipsius, vel
1 Ibid, e. v, pars VII.
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« ipsam essentiam ejus, vel habitum naturalem !. » Cette thèse ne va pas mieux à Guillaume que la précédente, et il la rejette pareillement. Il nie donc absolument la réalité de l'intellect agent, lorsqu'il est défini quelque étant séparé de la substance de l’âme : oui, sans doute, et, pour que cette négation ne soit pas équivoque, il la formule en manière d’axiôme : « Quod forme intelligibiles non fiunt in intellectu « materiali, sive possibili, per receptionem earum ab aliqua « intelligentia agente et movente, seu illuminante ?. » Ce sont là des conclusions nominalistes, et, formulées -en-ces termes, elles nous paraissent très-acceptables.
Cependant notre docteur s’y tiendra-t-il? L'intellect agent, dépossédé de ses attributs, il reste l’intellect passif ou patient. Guillaume ne reconnaît-il d’autres facultés à l’âme que ses organes corporels, que ses facultés sensibles, passives ? ]1 s’en faut bien. Il accorde, il est vrai, que l’Ame ne peut arriver à la connaissance des choses corporelles que par le moyen du corps ; mais il proclame que la substance de l'âme est par elle-même, et qu’elle est ce qu’elle est, indépendamment du corps, comme Orphée serait toujours Orphée, c’est-à-dire un excellent musicien, même lorsqu'il serait privé de sa lyre *; ce qui signifie assurément que Guillaume est bien éloigné de limiter la puissance de l’intellect aux opérations de la sensibilité, À quoi donc veut-il conclure ? Si le réalisme, interprétant avec trop de liberté les distinctions aristotéliques, a pu considérer comme deux étants du genre de la substance les deux modes de l’intellect, il s’est rencontré plus d’un nomi-
+ Ibid. c. va, pars V.— ? J6id., ©. , pars vIL.
+ «Quodsi quis dixerit quia, quantum ad vires inferiores, ex quibus sunt operationes hujusmodi, necesse est animam humanam indigere corpore et mem bris corporalibus, verum utique dixit, si ista indigentia est solummodo quan tum ad operationes hüjusmodi peragendas : quemadmodum cytharedus indiget cythara quantum ad operationem cytharizandi exercendam, non autem quantum ad esse vel existere suum. » De Anima, c. v, pars XXIIL.
— 8 — naliste pour interpréter tout autrement les prémisses et les conclusions de la même thèse. Les docteurs de cette école ayant d’abord démontré, comme Guillaume vient de le faire, la simplicité de l’intellect, ont ensuite distingué les deux manières d’être du même sujet, pour établir que la forme active de l'intellect est en commerce avec sa forme passive, que les idées générales viehnent des idées particulières, et que, par conséquent, il n’y a pas lieu de supposer, dans la nature, des objets intelligibles semblables aux intelligibles oonceptuels. Eh bien! cette conséquence est précisément ce qui révolte Guillaume d'Auvergne; c’est pour la fuir qu’il se prononce contre la distinction des intellects, et définit l'âme un tout substantiel doué de deux énergies : l'énergie sensible et l'énergie intellective, qui s’exercent l’une et l’autre à l'octasion d’objets de nature diverse : dès-lors, la sensation étant admise comme preuve de l’objet sensible, l’intellection prouvera de même l'existence de l’objet intelligible. Cette démonstration, sommairement exposée dans le Traité de l'Ame, est plus complète dans un des chapitres du De Umverso. Qu'on nous permette de le reproduire, ‘
On ne peut accepter, suivant Guillaume, que la perception d’une forme intelligible ait été nécessairement précédée par la perception d’une forme sensible. En effet, dans le repos absolu des sens, et sans le concours de l'imagination, l'esprit peut concevoir l’objet intelligible ; ainsi, tant que dure le ra+ vissement de l’extase, les sens ne sont émus par la présence d’aucun objet externe, l'imagination est oisive, et cependant la lumière illumine de ses divins rayons l'intelligence vers laquelle elle a été envoyée; et les chiosés surnätutelles, é'bstà-diré lés plus purs des objets intelligibles, apparaissant à eette intelligence dans leur immuable réalité: On connaît cet argument : il est alexandrin. Mais nous n’avons pas ici le loisir d’eti apprésier la valeur ; qu’il nous suffise de l’énoneer.
— Ws — Passons À une autre objection de Guillaume. Si les intelligibles, au dire d’Aristote, sont en puissance dans l’intellect patient avant d’être produits en acte par l’intellect agent, il suit que l’intellect est le seul lieu des intelligibles- considérés en puissance et en acte. C’est, en effet, ce qu’Aristote déclare formellement dans plusieurs chapitres de sa Métaphysique, et c'est la conclusion du chapitre 1rv du Traité de l'Ame: À eela Guillauthe répond : Qu'est-ce qu’une idée? C’est une image, une similitude, Une image de quoi? de èé qui est réellement vrai : done le lieu des intelligiblés objectifs, c’està-dire des formes réellement et absolument vraies, n’est pas cet intellect qui possède de simples images, des similitudes purerhent subjectives. Les idées reçues par l’intellect sontelles fausses ou vraies ? Elles sünt vraies, mais elles le sont parce qu’elles représentent la vétité : « Sifnilitudo dicitur # ipsum quod oritur a veritate !. » Dans l'esprit de Dieu seul les idées ne sont pas des étemples; rhais des exemplaires ; ne sont pas des images, mais des réalités. Pour conclure, une similitude est vraie parce qu’elle est uné image de la vérité; voilà le principe: Or, quañd l'intellect, par un procédé qui lui est propre, considère en lui-mêriie les idées qu’il a reçues, de cette vonsidération naissent les idées séconües, lesquelles sont elles-mêmes des images à l'égard des idéés premières, t à l’égard de ces idées secondes les idées premières sont dés vérités *. Telle est l'origine, telle est la hature des idées. Quant aux objets intelligibles, il ne sont pas plus dans l’es+ prit après avoir été intelléctualisés qu'avant dé l'être. Intel-
1 Dé Unte., lib. , p. 1, o. £vi.
2 « Ille ctiam eimilitudo, que impressn est in anime intueatis ipsam, potest esse veritas et exemplar ad allam Imaginem quant potest in se fabricare ipse qui idtuitus est priorem, et tune similitudo, quam bujuemodi fabricator babe à animo suo, eritexemplarillius secundæ imaginis; illa vero exemplum ipsius, 6t nitll probibet ut dicatur veritas ad illam, » De Univ., lb, IL, pars 1, €. xv et xvi.
lectualiser, c’est. recevoir l’impression de ce qui est intelligible. Cette impression est causée par un agent : or, qui dit un agent, dit une nature ; qui dit une nature, dit une entité du genre de la substance. Donc les objets intelligibles possèdent en eux-mêmes les conditions de l'existence réelle !, :
Voilà toute la doctrine psycologique de Guillaume d’Auvergne. Si elle est erronée, son immense traité Du Tout n’est que le récit d’un long rêve. Mais ne nous inquiétons pas, en ce moment, de rechercher la part de vérité que peut contenir cette doctrine : il nous importe davantage d’en apprécier les motifs et les conclusions.
Les motifs de Guillaume sont au moins singuliers. Ainsi, parce qu’Avicenne s’est prononcé contre les essences universelles après avoir admis la distinction des intellects, Guillaume rejette cette distinction, afin d’être plus à l’aise pour prouver l'existence des universaux tn re. Or, Avicenne ne l'avait pas inventée, mais, la trouvant accréditée dans l’école, il s’était efforcé de l’interpréter de manière à ne pas laisser subsister de contradiction entre le Traité de l’Ame, qui définit les deux formes de l’intellect, et le livre septième de la Métaphysique où sant discutées et condamnées toutes les fictions d’origine platonicienne, toutes les abstractions réalisées dans l’espace intermédiaire. Guillaume ne comprend pas qu'il peut assez facilement mettre de côté l'interprétation d’Avicenne et con-
. Cilier la thèse des deux étants intellectuels avec celle des natures universellement actualisées, et, pour prouver la réalité
* « Intellectus nostri, hoc est intellectiones, quibussumus intelligentes, non sunt in effectu nisi passiones, seu similitudines intelligibillum impressæ ab eisdem intellectul nostro. Agere autem, vel imprimere non postest quod non est : necesse igitur est intelligibilia esse. Hæc autem sunt quæ sola bie, Id est ia vita ista, intelligimus. Necesse est ergo hujusmodi intelligibilia esse. Quare necesse est formas communes, scilicet genera et species et alla hujusmodi
convenientia, esse, et non solummodo esse, sed etiam esse sicut intelliguntur, » (/bid.)
de ces natures, il prend le chemin le plus long et le moins sûr. 11 commence donc par faire d'importantes concessions aux nominalistes, dans le dessein de conclure avec les réalistes. Lui demande-t-on ensuite pourquoi ce dernier parti lui semble préférable? Il ne répond pas à cette question, avec Guillaume de Champeaux, par des arguments de l’ordre logique, ou, avec d’autres maitres, par des démonstrations prises de la nature des choses : c’est dans l'intelligence qu’il trouve la preuve de l’actualité des essences universelles. Il est réaliste parce que l’analyse de l’entendement lui donne les idées générales : l'idée générale, dont la présence dans l'entendement n’est pas contestée, telle est la base de son système. C’est donc, au vrai sens du mot, un idéologue. Mais, parmi les métaphysiciens qui ont considéré les idées comme le premier objet de la science, il y en a qui se sont occupés d’une manière toute spéciale de la statistique intellectuelle, et qui ont fait de grands efforts pour dresser un exact inventaire de toutes les idées reçues a posteriori, ou possédées a priori par l'intelligence humaine. C’est là ce qui touche le moins Guillaume d'Auvergne. Reçus a posteriori ou conçus a priori, tous les intelligibles, natures séparées, natures communes, attestent la réalité de leur objet : voilà le point fixe, le pivôt sur lequel il s'établit. Or, il lui semble évident que, dans le système péripatéticien, la raison d’être des idées générales, subjective en puissance, objective et subjective en acte, a toujours le subjectif comme principal fondement. Hors du moi, Aristote pose le non-moi et ses manières d’être; mais s’ilreronnaît que, de Ja considération de ses manières d’être, l’intellect recueille légitimement, nécessairement, des idées universelles, il rejette toute hypothèse de natures universelles conformes in re à ces.idées. Or, suivant Guillaume, les idées générales ne sant que problématiques, si elles ne procèdent pas d’une cause ontologiquement adéquate à ce qu’elles sont
subjectivement; et si l’expérience ne démontre pas qu'il y ait, dans la nature, des êtres tals que çes idées simples, c’est que la méthode empirique est insuffisante. A ce point, Guillaume se jette, tête baissée, dans le dogmatisme le plus crédule : il ne voit plus les phénomènes et n’en a plus affaire, L’intellect étant une sorte d’instrument qui a 19 propriété da représenter toutes les formes, rechercher la vérité ce n’est plus qu’assister avec une attention scrupuleuse et persévérante à la repré sentation Qu grand mande dans le petit monde, et toute science est communiquée par l’extase que procure l'intuition,
Nous avons dit qu'il nous importait moins de juger que d'exposer les sentences pbilosopbiques de Guillayme d’Auvergne. Nous ne saurions, en effet, chaque fois qu’une thèse nous est représentée, en recommencer l'examen, et les ohjections que nous devons faire valoir contre l'idéologie réaliste trouveront toutes leur place dans la suite de ce Mémoire. Noug croyons, toutefois, qu’il n’est pas inutile d'insister ici de nouveau sur uns distinction que Guillaume a complétement négligée et qui est fondamentale en scolastique, Quel doit être, au treizième siècle, le plus intraitable adversaire des universaux in re? C’est, comme on le verra, saint Thomas; cependant nous avons dit que saint Thomas doit rejeter et accepter tour à tour la preuve de l'être par l’idéa de l’être. Mais saint Thomas prendra bien soin de distinguer, entre les intelligibles conoeptuels, ceux qui répondent à des substances spirituelles séparées, comme Dieu, les anges, les âmes immortelles, etceux qui répondent aux universaux proprement dits. Que cette distinction ne soit pas fondée, il n'importe : que la critique nominaliste sait ou ne soit pas tenue de pourauivre, au-delà des natures communes, dans le divin domaine du mystère, les substances spirituelles qu’y localise la foi, ce n’est pas ce que nous voulons rechercher ici; mais, qu'on le remarque bien, après avoir établi la distinction dont nous
venons de parler, saint Thomas pourra se montrer résolu ment péripatéticien, jusqu'aux extrêmes frontières de la philosophie, tandis que Guillaume d'Auvergne, pour ne l'avoir pas faite, ne pourra reculer et ne reculera deyant aucune des conséquences du réalisme.
Nous avons maintenant à reproduire quelques déclarations explicites de Guillaume sur les trois modes de l’universel,
Recherchant par quelle voie le maître de l’école péripatéticienne s'est trouvé conduit à la thèse de l’intellect agent, Guillaume s’exprime en ces termes : 4 Aristote a défini l’in- « tellect agent le soleil intelligible de nos âmes, le flambeau « de notre intelligence; ille représente éclairant desesrayons « les formes intelligibles qui sont, dit-il, en puissance dans « l'intelligence, et la contraignant à les faire passer da la « puissance à l'acte, de même que le soleil produit en acte, « par son irradiation, e’est-à-dire par la perfection de sa « lumière, les couleurs sensibles qui se trouvent en puissance « dans les corps colorés. Aristote fut conduit à cette thèse de « lintellect agent par ce que Platon avait avancé touchant « le monde des espèces, que l’on appelle indifféremment le « mondearchétype, le monde des formes premières, le monde « des espèces, le monde intelligible ou des intelligibles. En « effet, Aristote ne pouvait s'empêcher d'admettre la thèse de « Platon. Il n’est pas, il est vrai, parvenu jusqu’à nous com- « ment Platon raisonnait et démontrait cette thèse; mais « voici les raisons qu’il semble ou, du moins, qu’il peut avoir « eues. I} ne faut pes avoir moins de confiance dans le rap- « port de l’intellect sur les intelligibles que dans le rapport « des sens sur les choses sensibles : ainsi donc que le témoi- « gnage des sens nous oblige à reconnaître l'existence du « monde sensible, patrie des objets sensibles, particuliers, « singuliers, de même, et à plus forte raison, le témoignage « de l’intelleet doit nous contraindre à admettre le monde des
« intelligibles, c’est-à-dire le monde des universaux, des « espèces ‘. « Et cela dit, il ajoute bientôt : « Quant à ce « monde archétype, qui est la raison et l’exemplaire del’uni- « vers, apprends que, suivant la doctrine des Chrétiens, c’est « le fils de Dieu, vrai Dieu lui-même ?. » JL y a plus d’une observation à présenter sur cette thèse de l’universel ante rem; mais, encore une fois, nous ne voulons pas nous laisser conduire en théologie, et Guillaume d'Auvergne nous y entratnerait malgré nous. L'occasion, d’ailleurs, ne nous manquera pas de donner plus tard à ce sujet les explications qui ne sont pas encore impérieusement réclamées. Nous ne saurions, toutefois, ne pas remarquer qu’en localisant, si l’on peut ainsi parler, au sein du verbe, les idées primordiales, les exemplaires platoniciens, Guillaume entendait protester contre cette fiction impie du Livre des Causes et de l’Anti-Claudien, suivant laquelle le monde des idées serait coéternel à Dieu, mais, cependant, séparé de l'essence divine. Etant
! «Dixit Aristoteles deea (intelligentia agens), quod ipsa est velut sol intelligibilis animarum nostrarum et lux intellectus nostri, faciens relucere in effectu formas intelligibiles in eodem, quas Aristoteles posuit potentia esse apud ipsam, eamque reducere eas de potentia in actum, quemadmodum sol visibiles colores potentia, hoc est qui potentia sunt in corporibus coloratis, educit in actum sua irraditione, hoc est suæ lucis perfectione. Causa autem quæ coëgit ipsom hane intelligentiam ponere fuit positio Platonis de formis, sive de mundo specierum, qui et mundus archetypus et mundus principalium formarum et mundus specierum et mundus intelligibilis, sive intelligibülium, dicitur. Non enim poterat defendere se Aristoteles quin cogeretur concedere positionem hanc Platonis. In quo quæ fuerunt rationes, vel probaliones Platonis, non pervenit ad me. Ponam igitur raliones quas habuisse videtur, vel habere potuisset. Ad hoc dico igitur quod non minus credendum est intellectui de intelligibilibus quam sensui de sensibilibus : quia igitur testimo nium, seu testificatio sensus cogit nos ponere mundum sensibilium et ipsum sensibilem, mundumque particularium, sive singularium, cogere nos debet intellectus multo fortius ponere mundum inteHigibilium : hic autem est mundus universalium, sive specierum. + De Universo, pars Il, c. x1v.
3 « De mundo vero archetypo, qui est ratio et exemplar universi, scito quod doctrina Ghristianorum hunc intelligit esse Dei Fflium, et Deum verum, etipsum gens illa ex fide et lege sua vocat imaginem Dei Pateis in ultimitate similitudiuis et expressæ representationis ejusdem.. Et ipse ut exemplar rerum omnium quæ vere ac naturaliter bonæ sunt. » Cap. xvi1.
évèque de Paris, Guillaume fit juger et condamner qüelques livres dans lesquels. on avait reproduit ee blasphème. Voici le texte d’un des articles contre. lesquels une sentence: d’anathème fut prononcée, en 1246, sous sa présidence : « Quod « multæ veritates fuerunt ab æterno quæ non sunt ipse Deus. » Voici maintenant la proposition orthodoxe mise par Guillaume en regard de cet article : « Quod una sola veritas fuit ab « æterno quæ est Deus : et quod nulla veritas fuit ab æterno « que non sit illa veritas !. »
En lisant les traités De l'Ame et Du Tout, nous avions recueilli tous les passages, et ils sont nombreux, dans lesquels Guillaume expose ‘incidemment son opinion sur le second mode de l’universel, l’universel in re, et nous avions formé le dessein de reproduire ces passages, accompagnés d’un bref commentaire. Mais cette reproduction ne serait-elle pas jugée
‘superflue? Après ce que nous avons'dit, reste-t-il quelque in-
certitude sur le parti pris par Guillaume? Cependant, comme il y a, même parmi les réalistes, plus d'un dialecticien dont la franchise. n’égale-pas celle:de Guillaume d’Auvergne, nous rappellerons du moins ses conclusions les plus décisives. On n’a pas encore oubhé les formules du douzième siècle. Qu’on les compare à celles de notre docteur. L'espèce homme; dit-il, n’est en acte ni quelque individualité constituant un tout intégral, ni une chose réellement distincte de ses individus, mais en puissance elle est chacun d'eux, la raison, la définition de lespècé se trouvant tout entière en chacun. Il s’est déjà rencontré plus d’un maitre qui l’a définie l’universalité de ses individus, universitatem individucrum suorum : ces termes, suivant Guillaume, sont convenables, mais il est besoin de les expliquer. La chose qu'est l'espèce ne se trouve pas, dit-il, intégralement, totaliter, avec toutes ses parties,
1 £rrores Parisis Condemnatæ, ad calcem Sententiaram Lombardi, edit.
Lugduni, 1693, in-8o.
#0 — secundum omnbm sui partem, Chez quélque individu; et cependant, quand on n’a pas égard à cette chose, quand of ne considère que les parties de raison et de définition de Vespèce; elle se dit intégralement de chacun des individus ; homme se dit de Socrate et se dit de Platon, bien qu’en numbre Sôcrâte et Platon soiént différents l’un de l'autre, caï si toutes les parties de la chosé humaïité ne sont possédées ni per l’un ni per l'autre, cependant chez chacun d’eux réside tout ce qui appartient à la définition del’humanité ‘. Voilà une distinction qu'aucun docteur scblastique n'avait encore aussi mettement formulée :-tout ee qui se dit de l'humanité àppartient simultanément, intégralement, à Platon, à Socratd ët à tous les individus de l'espèce; mais ni Sborate, ni Plateh, ni aucun des individus de Pespèce n’est toute l'humanité. Nous pouvons négliger d'apprécier ici toute la valeur de cette distinction ; remarquons, toutefois, que si elle a pour objet de protéger l'hypothèse réaliste contre le formidable afgutnent de l'hommesocratiqué; elle ne tiegdrait pas devant la critique de ces termes opposés : spedies scéundum ominem sui partent,
‘« Jam responsum est tibi per me quia speëiés, ut âpecies, ñèé 268 âcèu œliquod individuorum, nec alind ab aliquo sorum, lime potINtiR cet unumquodque; et ratio ejus, seu difânitio totaliter est in unoquoque illorum. — Et jam fuerunt aligai dicèntes bpeciein unamquamque ébté uhlvërsira. £em individuotum suorum. Tibi vero manifestum est quià species nod dicitur totaliter, id est non secundum omnem sui partem de aliquo individugrum, liet ticatut totalitér dé unoquoque secunduin rationem sûat. Êt ititélitgb totalitem istam, quæ est ex partibus rationis, seu difinitionis, Et h® partes saht genus et differentia. Alio modo partes speciei individua sunt, quoniam ipsam Bpébler, elim üe els prædicatur; #tbi Invieent quodam modo pattittitür: um eaim dicitur Socrates est home et Plato et homo, pro allo digitur homo de Socrate et prædicatir de Platone, pro alio inquam numero. Quare allud est 1à bumierb quéd Soctales habet In prétdicato, cum diéitur Sbératés hôftro, #t aliud est quod habet Plato in eodem. Propter quod dixi quie individua bet speciem suam sibi invicem partiuntur. Êt manifestum est similiter de ratione speciel, quod illam sibi similiter partiuntur, Non autem secundmm totalitatem antedictam, aut prænominatas partes ejusdem, quæ sunt genus et differeatia; quia potius totaliter secundum partes illas de unoquoque ilorum dicitur. » de Unév., lib. IL, p. IL, c. xs.
— Ah — epeces secumlum rationem suam, Mais laissons l'humanité prise comme prédicat de lan et de l’autre et ôcoupons-nous de la chose mème qu'est l'humanité, Elle est en puissance, nous dit Guillautne, chacun des individus possibles; ello est en ave le tout que forment les individus actuels, l’univèrsas lité de ces individus. Le réalisme de Guillaume -est telleiient énergique qu'il affirme sans aucune équivoque l'unité de substance, n6 réservant aux individus que d’être participants de lu-substance uniqué. Et cela explique comment il dit que Ja définition de l’universel est complète on chacun d'eux, bien que la substance universelle ne doit ni l’un ni l’autre d’eat, mais le tout qui les supports tous ensemble. Voici quelques citations : « Quidquid habot Socrates prætér hominem (hoe « 6st: præter ea 8x quibus est homo) accidit eidem * id vero « quod habet residuum ab accidentibus est totum esse ipsiusi « quaré totuim esse ipsius est ipsh species, videlicet hæo spe: « cles homo, sieut dicitur, vel prædicatur de ipso : cum dicie « tur, Socrates est homo !.» Tout l’être de Socrate est ce qu’il Pessbde d'humanité, l’espèoo humanité est tout l'être de SocrALS, (élum osée ipsius est épaa species : C’est la formule la plus diamétialement 6pposés à celle qu'ont adoptés les péri patétleiens sincères, Qu'est-ce que Socrate? C’est une partie dé l'essence tomtnune qui porté son numéro, son étiquette. Entte Sbcrate et Platon Aucuhé différence substantielle ; ils ne se distinguent que pat des accidents. Et non-seulement il y à une substance Aumanfté qui ést tout l'être de ses indivis - dus, mais fl y 4 une substance blancheur en laquelle sont tôus kes-cbjets blanés : « Sitniliter et universitas alborum colligi- « ur ad albedinem et sub albedine, quam omnia alba om «+ mufficant *. » Encore n'est-ce pas le dernier mot d’un réaliste conséquent. Citons cette autre phrase de Guillaume
! De Universo, lib. LL, pars 1, c. xxxv. — ? Zbid., lib. 1,p. 1, e. 1
d'Auvergne : « Si vera terreitas aut.igneitas vera non esset « in mundo isto sensibili, nec vera terra, nec verus ignis « esset in eodem !. » C’en est assez; on sait maintenant quelle place doit être assignée à Guillaume d’Auvergne parmi les docteurs scolastiques ; on le comptera dans le nombre des réalistes les plus intempérants. M. Cousin lui-même n'hésite pas à. mettre hors du genre de la substance ces universaux blancheur , terréité, ignéité;: simples .concepts, « entités imaginaires, » ce sont les.termes de M. Cousin, « qui ont fait si beau jeu à l’école nominaliste et ont tant nui à la réputation des .universaüx et aux véritables réalités ?. » Guillaume est donc un-des créateurs de ces êtres chimériques, et ils n'occupent pas un lieu moins noble, dans son système, que les universaux réconnus in re, hors de leurs causes, par les ré listes plus réservés. Nous ne voyons pas clairement sur quoi Von se fonde pour adopter les uns et pour rejeter les autres. Mais les observations que nous devons présenter à ce sujet viendront plus tard.
Signalons, toutefois, une curieuse coïncidence M. Cousin accepte la défense du réalisme; mais, pour plaider avantsgeusement la cause de-cette doctrine, il se voit.obligé de sacrifier, dés l’abord, le plus grand nombre de ses fabuleusts entités et d’en réserver seulement quelques-unes, sur lesquelles. il porte ensuite tout le débat. Eh bien! l'argument derrière lequel M. Cousin retranche sa défense’ prudente,
© cauteleuse, est précisément celui dont Guillaume d'Auvergne a fait usage pour justifier, pour légitimer tous les écarts du réalisme déréglé. Voici les termes de M. Cousin : « Ce moi « identique et un que nous sommes, est essentiellement tout | « entier dans chacune de ses manifestations. C’est essentielle- | « ment et intégralement le même moi qui raisonne, qui &
! De Univ., lib. pars 1, c. xxx1v, — ? {nér, aux ouvr inéd. d'Abl, | p.108.
— 458 — ressouvient, qui sent, qui pense, etc. Le sens comman le dit et la conscience V'attesle ; le moi ne change nine s’altère, ne diminue ni ne s'agrandit dans la diversité et la mobilité de ses manifestations ; nulle d’elles ne l’épuise et n’est absolument adéquate à son essence ; il ne prend aucune forme pour la garder .à toujours et dans tout son. développement, car il est essentiellement distinct de chacun de ses actes, même de chacune de ses.facultés, quoi qu'il n’en soit pas séparé. Le genre humain soutient le même rapport avec:les individus qui le composent : ils ne le cons- “hituent pas; c'est lui, au contraire, qui les constitue !: » Voici maintenant un passage dans lequel GuiHaume- d’Auvergne‘ développe, sous une autre forme, le même argument : Accidentales differentiæ non faciunt ‘aliud, sed alteratum solum, et propter hoc, secundum eas, nec generatio, nec corruptio est, sed alteratio sola. Quapropter si tota accidentium varietas auferretur a Socrate, non propter hoc Socrates minus esset quod est, aut quod fuit ante : nec propter hoc esset aliud ; forsitan autem alteratus, vel alterius modi factus dici posset. Corruptus autem, aut generatus, aut aliud, aut etiam alius homo nulle modo. Alioquin alius homo esset Socrates factus senex, et sapiens, atque famosæ honestatis, quam fuisset cum esset puer ?. » Il estincontestable que le moi de M. Cousin et le Socrate de Guillaume d'Auvergne sont des substances permanentes qui changent d'état sans changer de nature, sans revêtir une autre quiddité. Mais, comme l’a déjà fait remarquer M. de Rémusat, et à bon droit il nous semble, les manifestations du moi ne sont pas données comme des formes essentielles, ainsi que le moi, ainsi que Socrate, ct l’on ne peut, en éonséquence, assimiler aux manifestations variables, aux accidents
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* Antrod, aux ouvr. inéd. d’Abél., p. 136. — ? De Universo, lib. 11, p. 1, eu ai
éphémères du moi, ce moi lui-même qui posséde essentielle ment tous les caractères de l'être. Il est évident, en effet, que analyse doit s'arrêter à quelque point. fi l'on veut desçendre au-dessous de fosrate pour trouver l'atôma, l'indivisible, teute notion de la personnalité disparatt, et le sena commun proteste avec énergie contre une science téméraire qui abeu tit à la négation du moi. M. Cousin repousse, aves la sens commun, ce système extravagant. Où nous semble tautefis le sonduire l'assimilation qu'il a proposés? Au même résultat. En effat, si les différences agcidentelles qui n’altèrant pas la nature prapre des individus peuvent être comparées à ces autres différences qua, dans l'hypothèse réaliste, l'individu représenta au sein de l'espère, il faut aller jusqu’à dire que aes individus ne sont que des accidents à l'égard de l'espèce, et que Aacrata, par exemple, comme l'affirment Guillaume de Champeaux et Guillaume d'Auvergne, est simplement une des mille formes que revêt, dans l’espaes et le temps, ls substance permanente de l’homme universel, Or, est-ce ben là Socrate? Qu plutôt, malgré toutes lea réservas, toutes les distinctions qu’on pourra faire ensuite, la personne humaine n'est-elle pas anéantie, et la fiction n’a-t-elle pas pris la placa de la véritable réalité? Répétons done qu’à notra jugement la substance n’est ni le corpuscule de Leucippa, ni l'un de Parménide, et qu'Aristote, prenant entre ces deux extrâmés une vaie moyenne, l’a hien définie à sis éuSpeec, à ris fes.
Qualle est, enfin, la doctrine de Guillaume d'Auvergne sur Vuniversel pest rem? Nous savons cemment il explique l'eri« gine de oet universel : mais tient-il qu’il est, en nature, uns simple modalité du aujet pensant? Ou donne-t-il dans l’autre hypothèse, celle des idées permanentes, des entités distinotes de l’objet et du sujet ? Ce qu’il a déclaré contre la distinction de l’intellect patient et de l’intellect agent ne permet guère de le considérer comme ayant admis le système des êtres r8-
465 — présentatifs : cependant on lit, dans les traités De l’Ame et Du Tout, plus d'un passage favorable à ce système. Ce qu'il faut dire à ce sujet, c'est qu’au temps de Guillaume d’Auvergne on se contentait encore de poser l’universel post rem, sans en rechercher curieusement la manière d’être.
Mais c’en est assez sur Guillaume d'Auvergne. Ajouter à ces détails, ce serait implicitement attribuer aux écrits de ce docteur une influence qu’ils n’ont pas exercée. En effet, avant que la tombe ne s’ouvrit pour recevoir ses restes mortels, le crédit de ga méthode était fort ébranlé dans l’école, et déjà, sans tenir compte des avertissements de l'Eglise, toute la jeunesse s’éloignait des sentiers qu’il avait fréquentés, paur aller entendreles nouveaux interprètes d’Aristote, Nous ferons commé elle, et, après avoir rendu un juste hommage AUX Mée rites particnliers de ces deux hommes également, considérables, Ajexandre de Halès et Guillaume d'Auvergne, dont les trayaux préparèrent si bien les esprits aux spéculatipne de la métaphysique, nous nous empresserons d'aller assister aux leçons de ces docteurs qui nous sont signalés comme prononçant des mots inconnus, comme enseignant une science nouvelle pour les oreilles françaises, Ceux-ci sont enfin, diton, de véritables philosophes.
ouvres À À Robert de Lincoln, Michel Bcot et Jean de la Rochelle,
De ces nouveaux docteurs, le premier qui se présente à nous est Robert, évêque de Lincoln. Robert, dit Grosse-Téte, en anglais Grosthed, Grosthead, Grostead et Greathead, en latin Robertus, ou Rupertus Capito, né à Strodbrook, village du comté de Suffolk, fit ses premières études au collège d’ôxford. 11 vint ensuite à Paris, y prit ses grades et bientôt y donna des leçons publiques . 11 mourut en 1253, évêque de Lincoln, excommunié par le pape Innocent IV, avec lequel il avait eu de graves démélés. C’est à ce titre qu’il fut inscrit, par les théologiens protestants, au nombre des premiers témoins de la vérité. On a recueilli quelques-unes de ses véhémentes déclamations contre les mœurs et la tyrannie de l'Eglise romaine : elles atfestent, en effet, chez l'évêque de Lincoln, une grande vigueur de caractère et une indépendance d’esprit assez rare au treizième siècle ?. Mais nous ne nous occuperons ici que du philosophe.
‘ Aie. littér., t. XI, p. 487 et suiv.
2 « Né de parents obseurs, appelé aux plus hautes dignités de l'Eglise par son savoir et son éloquence, Robert de Lincoln avait souvent réprimandé, dans ses Homélies, l'avarice, le faste et la tyrannie d'Innocent 1V. Dans son indignalion épiscopale contre les envoyés de Rome qui pillaient l'Angleterre, Îl les avait appelés prêtres des hommes et non de Dieu, antechrists, ministres de Satan, escrocs de nuit, brigands de jour, corrupteurs des mœurs, bourreaux des âmes et anges des ténèbres. Non moins courageux contre le pape, il disait tout haut que les dispenses pontificales étaient les filets du diable, Le pape ne lui pardonna pas celte insulte. Innocent lui écrivit qu'il devait une obéissance entière à ses ordres et sans examen : Robert répondit qu'il devait cette
Robert de Lincoln est peut-être le premier de-nos docteurs scolastiques-dont les philosophes érudits du seizième siècle aient invoqué le témoignage et l'autorité; une phrase de Roger Bacon; -que nous allons citer après Henri Warthon, suffira pour établir quelle opinion ses contemporains avaient de-ses mérites : « Vulgus philosophorum, dit Roger Bacon, « semper est imperfectum et pauci sapientissimi fuerunt in « perfectione philosophiæ, ut Salomon et deinde Aristoteles, « pro tempore suo:; et, in diebus nostris, Robertus nuper « Episcopus Lincclniensis. » Ainsi, Roger Bacon accorde volontiers la même estime à Salomon et à Aristote; mais, n’ignorant pas la théorie du progrès, et sachant en abuser aussi bien que nos modernes, il place Robert de Lincoln audessus de Salomon et d’Aristote, comme ayant eu l'avantage de venir après eux.
H ne nous ést pas, toutefois, permis d'apprécier, en pleine connaissance de cause, jusqu'où va l’exagération de cet éloge :
obéissance aux apôtres, mais aux seuls apôtres. — « Quel est ce vieillard en « délire, ‘sourd et absurde, s’éeria le pape, qui juge ce que je fais avec tant < d'audace et même de Lémérité? Par saint Pierre et saint Paul, si ma douceur « naturelle ne me retenait, je voudrais le précipiter dans une telle confusion, « qu'il deviendrait la fable, V'effroi, l'exemple et le prodige de tout l'univers.» — On raconte que, quelques beures avant sa mort, Robert de Lincoln fit venir près de son lit le frère Jean, docteur à Saint-Gilles, et l'entrelint de ses griefs contre l'évêque de Rome. Et comrhe sa fin approchait, il manda quelques-uns de ses clercs et leur dit : « Le Christ est venu dans ce monde pour « gagner les Ames. Si quelqu'un ne craint pas de perdre les Ames, ne peut-on < pas, à bon droit, l'appeler Antethrist? Le Seigneur a créé tout l'univers en « six jours ; mais il a travaillé plus de trente ans pour sauver l'homme. Celui « qui tue les Ames n'est-il pas l'ennemi de Dieu et le véritable Antecbrist® » Puis il mourut, en promettant la venue d’un Sauveur nouveau, Quand il-expira, Vévêque de Londres eutendit une voix mélodieuse, comme celle d’une âme qui s'envole au ciel, et, la même nuit, quelques frères mineurs, revenant à Bukedon, où demeurait l'évêque de Lincoln, leur père et leur consolateur, ouirent, dans la forêt de Wauberge, un bruit harmonieux de trompettes, et crurent qu'une église était proche et qu'on y célébrait l'office divin. Mais, après avoir vainement cherché cette église invisible, ils s’égarèrent et ne retrouvèrent leur route qu'au matin. » Encyclopédie nouvelle, art, Papauté, Voir Matthieu Paris; se! Aug!, p. 1162 et suiv.: -
la piupert des ouvsages de Robert de Lincoin sont encore inédits, et, pour en interroger les manuscrits, il faudrait aller en Angleterrs. On en trouvera la nemenelature dens Oudia, dans l'Anglia Sacra de Wharton et dans l'Historis Litiorans de Guillaume Cave, De ces ouvrages, celui que nous regest» tous le plus de ne pas posséder, c’est une Somene ds Philesophie, Summa Plilosophiæ, qui se trouvait, dit-on, à là bibliothèque de Cambridge. M. Jourdain ajouts un tites fort important au satalogus dressé par les bibliographes anglais. La bibliothèque des Jacobins de la rue 8t-Honopé possédait autrefois une traduction et un commentaire de l'Ethigu d’Aristote, qui doivent être attribués, suivant M, Jourdain, à Robert de Lincoln ! : mais nous avons vainement cherché ce volume ; il parait avoir été perdu. Cependant oette regherche n’a pas été tout-à-fait infructueuse, puisqu'elle nous a fait découvrir us autre ouvrage de Robert, qui, jusqu’à ce jour, était resté non-seulement inédit, mais encore tout-à-fait inconnu. C’est une glose assez étendue sur le livre De la Consolation de Boëce. Elle existe dans le numéro 200 de St-Victor, et renferme divers passages que nous aurions à citer, si les ouvrages imprimés de Robert de Lincoln nous laissaient ignorer quelles furent les décisions de ce docteur sur les problèmes scolastiques.
Ces ouvrages sent au nombre de tmais, Ce sont, suiment M. Daunou, trois commentaires : le premier sur la Théologis Mystique da saint Denis l'Aréapagite; la second sur les deus ligres des Seconds Analytiques; le troisième sur les huit livres de la Physique *.
Nous parlerons d’abord du dernier de ces ouvrages. Ce n'est pas un commentaire : c’est le plus sommaire des abrégés, un opuscule de vingt pages in-8°. Il était, assurément, permis à M. Daunou de classer cet opasoule au nombre « des
1 Recherches critiques, p. @. — 2 Hist. Litt,.t, XVII, p, 64t.
productions qui ont perdu depuis longtemps tout intérêt at toute utilité ! »; mais, du moins, ne devait-il prononoer ç9 jugement sévère qu'après mûr examen : or, il nous 98 démantré, par cette erreur et par d'autres, que M, Deunou, rédigeant pour l'Histoire Littéraire la notice qui cancerng Robert de Linooln, n'avait pas même pris la peine de faire rechercher sur les rayons de nos bibliothèques les œuvre imprimées de cet illustre éyêque, .
L'abrégé de la Physique d’Aristote, par Robert de Lincoln, nous est connu par l'édition qui en fut faite, en 1538, gqus ce titre : D. Robert Lincalniensis in acto Hbros Physicorum reve Compendium ; Parisis, Pregentius, 1538, in-8°, de 9nze fenillets nan chiffrés. Ce p’est pas l'unique édition de çet opuscule : Hain nous en désigne deux du quinzième siècle, sous Je titre de : Summa super acta libres Physicorum; Venise, Simon de Pavie, 1498, in-fal., et Venise, Pierre de Ber: gamp,.1500, in-fol. *. Cet abrégé qui doit avoir servi de manuel dans les écoles du treizième siècle, a quelque imporr tance. Composé sur les commentaires arabes, il contient un assez grand nombre de propositions recueillies des glases et non dy texte, propositions qui doivent être bientôt trés-vivement controversées. On peut croire que les statuts de l’année 1215 étaient dès-lors tombés en désuétude et que Robert développait, dans ses cours publics, les thèses dont nous n’avons ici que l'argument sommaire; et n'est-ce pas en osanf le premier enfreindre ouvertement les prescriptions du légat, qu’il a soulevé contre lui tant de tempêtes, et qu'il s’est , d'autre
. part, acquis tant de célébrité? Quoi qu’il en soit , nous lisons dans ce Compendium que la matière, prise en elle-même et ne possédant aucune forme, est le sujet commun de toutes les transformations, et qu’elle est une chose déterminée,
‘ Zbid. —* Hain, Repertor. Bibliogr. Î se trouve encore dans l'édition du commentaire fe Saint-Thomas sur la Phursique; Venise, 1867, fol.
hoc wmwum, non par quelque forme, mais par la privatiôn de toute forme. Or, quelle est la matière que notre docteur prétend ainsi définir? C'est la matière première, incréée et incorruptible, ingenifa et incorrufitibilis, qui n’est vraisemblable mènt un sujet, hoc unum, que dans l'intelligence divine. Nous ne comprenons pas bien ce langage. Parlant ensuite de la forme, Robert dit que la forme est ce qui donne l’être, quod dat esse rei. 11 ajoute : « Est autem forma triplex. Una est « quæ est et consideratur in materïa, de qua considerat philo- « Sophus naturalis, Secunda est de qua considerat mathematicus, quæ abstrahitur a motu et materia, non secundum esse, sed secundum considerationem..…. Tertia est illa de qua considerat metaphiysicus, quæ abstrahitur a materia et motu secundum se et secundum considerationem, cujusmodi sunt intelligentiæ et'akæ substantiæ separatæ, scilicet Deus et anima et alia hujusmodi. » Nous allons tout-à- VPheure entendre Albert-le-Grand, saint Thomas et Duns-Scot disserter sur ces distinctions et y rattacher tous les problèmes. Robert semble nous les donner comme siennes, mais elles sont d’origine arabe. Remarquons que s’il n’y a rien de trèsexplicite, dans ce Breve Compendium, touchant la manière d’être des universalia physica. Robert y semble toutefois enclin à les admettre au nombre des natures : mais si l’on veut avoir son opinion à ce sujet, il faut aller au commentaire sur les Seconds Analytiques; là se trouvent les déclarations les moins équivoques.
Ce commentaire est désigné par M. Daunou comme ayant été publié, à Venise, vers la fin du quinziëme siècle et au : éommencement du seizième. Nous en connaissons, en effet, plusieurs éditions, quatre du quinzième siècle et trois du seizième. Elles sont toutes de Venise, si ce n’est la seconde, celle de 1497, qui est de Padoue !. Ces volumes contiennent
‘ Hain, Repertoriuin Bibliogr. Fabriclus, Btblioth. Medi Æpi.