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CHAPITRE IL

Du Problème scolastique.

La dialectique ‘ ayant été considérée par les fondateurs de nos écoles comme appartenant au trivium, cette science, de leur avis commun, avait moins pour objet les choses que les mots. Ainsi quelques-uns, les commentateurs de Martianus Capella, regardaient la dialectique comme une introduction à la rhétorique ; quelques autres, estimant sans doute que des intelligences à peine disciplinées par l'étude de la grammaire ne pouvaient que s'égarer dans les sentiers obscurs de la dialectique, l’enseignaient, suivant la méthode de Cassiodore, après la rhétorique. Mais, pour les uns et pour les autres, elle n’était qu’une science élémentaire, préparatoire, terminologique, placée au second ou au troisième des degrés qu’il fallait franchir avant d'aborder l'étude des choses. Cependant, nous le verrons, cette science subalterne deviendra bientôt la première; elle sera du moins jugée la plus digne d'occuper les grands esprits, et, négligeant pour elles les autres sections du trivium et du quadrivium, la jeunesse des Gaules n’aura d’applaudissements que pour ses maîtres de dialectique. On peut dire qu’au moment où toutes les intelligences se tournèrent ainsi vers cette science, et manifestèrent un tel dédain à l'égard des études déjà nommées positives, à l'égard de la grammaire elle-même, comme nous l’atteste Jean de

‘ La dialectique, c’est-à-dire la logique. M. de Rémusat a clairement établi que, durant le moyen-âge, ces deux mots furent acceptés comme synonymes (4bélard, t. 1, p. 300 et suiv.) : aussi les emploierons-nous indifféremment dans tout le cours de ce Mémoire, sans tenir compte d'une différence que les scolastiques les plus sagaces et les plus doctes n'ont pas même soupçonnée.

3 — Salisbury ‘, une véritable révolution fut accomplie au sein des écoles.

Les causes de cette révolution sont appréciables. Du huitième au treizième siècle, on ignora la différence aussi bien que les rapports de la logique et de la métaphysique. Que l’on demande à tel ou tel docteur de cette période, si ce n’est toutefois au porte-voix des téméraires, à Jean Scot Erigène, dans quel ordre viennent les questions auxquelles il se propose de répondre, cette curiosité lui paraît frivole ; et loin de soupçonner quelle peut être l’économie générale d’un cours de philosophie, il déclare n’avoir jamais franchi les frontières de la logique, et prétendre simplement au titre de logicien. Mais il y a des problèmes qui se posent, pour ainsi dire, d’eux-mèmes devant l'esprit humain : en quelque voie que l’on s'engage, on les rencontre. D'abord ils étonnent, puis ils inquiètent l'intelligence ; et quand enfin elle éprouve le besoin d’écarter cet obstacle, il résiste. Au vestibule de la dialectique, les docteurs du moyen-âge furent arrêtés ainsi par certains embarras dont ils ne comprirent pas sur-le-champ toute la gravité; mais plus ils firent d'efforts pour passer outre, plus ilsse virent empéchés. C’est alors que, demandant partout des armes pour combattre et forcer ces redoutables satellites, ils n’en trouvèrent ni dans les arsenaux du trivium, ni dans ceux du quadrivium : de quel secours pouvait, en effet, leur être la Grammaire ou la Musique, la Rhétorique ou V’Astrologie, pour résoudre les plus subtils et les plus profonds des problèmes ontologiques ? Cependant ils regardaient comme impossible de franchir le seuil de la dialectique, avant d’avoir remporté cette victoire, avant d’avoir obtenu cette solution. Que durent donc faire, dans cette difficile conjoncture, les docteurs dont nous parlons? Ne sachant pas même qu'il y eut la matière d’une science spéciale de l'être, ils

! Métalogicus, lib, IL, 0. xix

3 — cherchèrent en eux-mêmes, trouvèrent et employérent, pour se frayer un passage vers la dialectique , des arguments que nous appelons aujourd’hui mélaphysiques. Le résultat d’une telle enquête fut d'agrandir considérablement le domaine de cet art, qui-semblait d’abord n’avoir pas d’autre objet que la définition de certains mots ; avec le temps, l'examen de toutes les questions philosophiques (moins toutefois les questions morales que la théologie £e réserva), fut mis à la charge de la dialectique, qui devint alors la science des sciences, l’art des arts, jusqu’à ce qu’une nouvelle révolution l’eût dépossédée de l'empire qu’elle exerçait, il faut le reconnaître, avec trop de despotisme. Tout cela devait avoir lieu. Interrogeons Aristote : que nous dit-il de la dialectique ? Voici l’une de ses réponses à cette question : « La dialectique et la sophistique « s’agitent dans le même cercle d’idées que la philosophie. Mais « la philosophie diffère de l’une par les effets qu’elle produit; « de l’autre, par le genre de vie qu’elle impose. La dialectique « essaie de connaître, la philosophie connaît {. » Ce qui signific que la dialectique est une introduction à la philosophie, à cette philosophie première et proprement dite, dont l’autre nom est métaphysique. Jean Scot, ignorant cette définition, et ne voyant dans la dialectique enseignée de son temps qu’un appendice à la grammaire, la méprisa comme une science vaine, et, du premier saut, il voulut se transporter dans une autre région : mais il s’y égara. On ne voulut pas suivre ce périlleux exemple, et, comme il était nécessaire de prouver que Jean Scot, en dédaignant la dialectique, l’avait calom niée, on substitua peu à peu les choses aux mots, les affirmations aux simples conjectures, dans l'exposition des thèses logiques. Ainsi la dialectique devint la philosophie première, ou la métaphysique. Il ne s’agissait, pour opérer cette trans-

* Mélaphys.1V,2; trad. de MM. Pierron et Zevort, — Vnir encore Topiques \, 24; Réfutat. des sophism., ch, XI, n. 6.

formation, que .d’admettre comme vraie toute proposition démontréc suivant les règles. Or, dans l’état de la science, on voyait à peine un intervalle là où nous savons aujourd’hui qu’il existe un abime. Aussi qu’advint-il? La logique étant acceptée comme l’art de connaître, on compta bientôt parmi les sophistes, c’est-à-dire parmi les dialecticiens, ce Jean Scot qui avait fait profession, dans les termes les plus injurieux, de mépriser la dialectique. Au treizième siècle, quand on posséda la Métaphysique, Albert-le-Grand s’empressa de reproduire et de remettre en honneur les distinctions si scrupuleusement observées, dans l'antiquité, par tous les philosophes venus après Socrate. Si la solution conjecturale des questions ontologiques fut encore laissée à la dialectique, par respect pour l’ancienne méthode, il fut positivement déclaré par Albert-le-Grand, par saint Thomas et par tous les adhérents de l’école thomiste, que l’exercice logique est simplement une préparation à l’étude, à la connaissance de la vérité. C’est un autre breton, Duns Scot, qui vint le premier, au treizième siècle, méconnaître ces distinctions nécessaires, et compromettre la logique en prétendant l'appeler à de plus nobles emplois. Mais nous verrons quelle fut l’issue de son entreprise.

Quels qu’aient été les excès de pouvoir commis au moyenâge par la logique, il nous suffira de dire ici comment de si bas elle s’est élevée si haut, et comment elle a conquis cette influence dont il lui a été permis d’abuser pendant plusieurs siècles. Tant qu'a duré son règne, elle a eu des légions de courtisans. Depuis qu’elle est tombée dans la disgrâce, on l’a traitée fort mal, sans égard pour ses anciens services. N'apprécions pas maintenant les causes de cette ingratitude. Ce qu’il nous reste à faire observer en ce lieu, c’est qu’en ajoutant chaque jour quelque chose au domaine de la logique, les docteurs du onzième et du douzième siècle ont eux-mêmes

bieïi abrégé les recherches que nous avons dû faire dahs leurs poudreuses archives. Ainsi, l'on n’a qu’à {es interroger sur certaines questions auxquelles il semblait alors que la logique dût une réponse décisive, et voilà que, sur-le-champ, sans hésitation, sans délai, ils s’empressent d'exposer tous Îles points, tous les détails de leur doctrine. Au treizième siècle, Cest différent : il y a des questions que l’on réserve, soit pour la physique, soit pour la inétaphysique ; mais alors même on donne, dans la logique, l’énoncé sommaire des thèses qui seront développées plus tard. Disons enfin que, depuis l’origine jusqu’au déclin de la philosophie scolastique, ona pris soin de rassembler et de combiner entre elles, autour d’un seul problème, toutes les questions controversables, et qu’avec un rare bonheur on a mis dès l'abord la ain sur le problème qui peut être justement considéré, sinon comme contenant tous les autres, du moins comme les touchant tous.

Ce problème difficile, fondamental, avait toujours été présent à l'esprit d’Aristote : il l'avait examiné successivement dans ses Catégories, dans sa Physique, dans son Traité de l’Ame, dans son Ethique à Nicomaque, dans sa Métaphysique et ailleurs encore. Les premiers scolastiques le trouvaient exposé en ces termes, dans la préface de l’Introduction de Porphyre, traduite par Boëce : « Cum sit necessarium, Chrysäori, et « ad eam quæ est apud Aristotelem Prædicamentorum doctif-

« nam nosse quid sit genus, quid differentia, quid species, « quid proprium et quid accidens, et ad diflinitionum asëi- « gnationem et omnino ad ea qu® in divisions et in demons- « tratione sunt, utili istarum rerum speculatione, compen- « diosam tibi traditionem faciens, tentabo breviter, velut & introduetionis modo, ea quæ ab antiquis dicta sunt ag- « gredi : ab altioribus quidem questionibus abstinens, sirh- « pliciores vero mediocriter conjectans. Mox de generibus et

4 spetiebus, illud qüidem stve subsistant, sive in solis nudis « intellectibus posita sint, sive subsistetitia corpofalia sint 4 an fcorporalid, et utrum separata à sensibilibus an in sen- « Sibilibus pbsita et cirea hæc consistentia dicere tebusabo. « Altissimum enim negotium est hujusmodi et majoris egens « inquisitionis. — Puisqu’il est nécessaire, Ô Chrysaore, pour * comprendre la doctrine des Catégories d’Aristote, dé savoir « ce que c'est que le genre, la différence, l'espèce, lé propré « et l'accident, et puisqtie la connaissance de ces choses est x utile à l'établissement des définitions et à tout ve qui con- « éerfie la division et la démonstration, j’essaierai de te « trarismettre dans un abrégé succinct, et en forme d’intro- « duction, ce que les anciens ont enseigné à ce sujet, m’abé- « tient dés qüestiohs trop élevées, m’arrétant méme assez « péti aüx plus simples. Ainsi, jé refuserai de dire si les À yeftrtes et les espèces subsistent ou consistent seulement en de « purs polices; si, comme subsistants, ils sont corporels où « inebrporels; s'ils existent enfin séparés des objets sensibles « bé dans beÿ objets, et formant avec eux quelque chose de « coetistant Cette affaire est trop grave, et demande des re- « thérthes trop étendues ". #

Ceë mots génre, espèce, sont deë termes collectifs däns lesquels de cütifondeit d’autres termes de mème nature. Ainsi, R gore compténd les genres; et l’espèce les espèces. Observons d'aboki quelié eët, dans l’üsage ordinaire, la valeur termino- Logiqué dé ces mots. Aninial st le nom d’un genre, et quand on lit dans Ovide .*

Quid inerière bôves,'animal sine fraude F

. ‘Voici le grec de Porphyre: Aürixa mepi yévur te xal side, vb pév ste Égéemes , tre ea dv péveus Vüaïe émivolauc mire , étre vai dpaormxére adparé dou À dcûpard, sal méripo xupecë , À à roïç aiçOmroï ua rapi rébre byscira mépairhdopat Mysev Éaburdes one ms voix ans rpaypaesiac, æak ne pelkovoc dsouévne éErtéreoc.

— 3% — on comprend que ce terme animal signifie, non pas un individu pris à part, mais l’ensemble des individus que supporte Vespèce bovine, contenue dans le genre animal. Homme est le nom d’une espèce, et dans ce vers d'un de nos grands poètes :

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux,

on entend qu’il ne s’agit pas d’un seul homme, mais de tous es individus compris dans l’espèce, Le terme collectif s'emploie quelquefois'encore-pour désigner un nombre d'individus beaucoup moindre, comme dans cet article de la loi romaine : « Tutor cum pupillorum matre ne habitato.» Voici maintenant la question posée par Porphyre. Puisque ces mots genre, espèce, ont pour l'intelligence une signification déterminée, on se demande si ce qui entre dans la définition du genre, c'est-à-dire tel ou tel genre, est au-delà de l'intelligence, dans l'objectif, une réalité distincte de toute autre, une véritable entité. Quand je dis : le genre animal, l'espèce humaine, ce que je désigne par ces termes est pour moi bien distinct du genre minéral, et cependant ma pensée ne voit pas à la fois, dans le même temps, toutes les espèces comprises dans le genre animal, tous les individus compris dans l'espèce humaine. Or, ce que je conçois alors comme un tout universel, sans que ma mémoire ait besoin de me rappeler de combien et de quelles parties ce tout se compose, ce que je nomme en prononçant un seul mot, mot général, collectif, . qui ne représente ni celui-ci, ni celui-là des individus groupés, associés, ni tel nombre, ni tel autre nombre.de ces individus, cela, ce tout, cet universel, est-il un être vrai, une réalité subsistante, äre üpécne, Où bien n’est-il qu’une simple conception du sujet, être é povrtç Pat émivouuç xtureuP Telle est la première question que Porphyre énonce, et qu’il écarte aussitôt après l'avoir énoncée, comme étant trop profonde, comme ne pouvant être résolue qu'après de longs et pé-

nibles efforts, éxfurémne oûons enç roues mpæypatelas, ai Ans priSovos Sropévne iEerésens.

La seconde question dont Porphyre ajourne l'examen est celle-ci : S'il est admis que les genres, les espèces subsistent, quel est le mode de leur existence? Sont-ils ou ne sont-ils pas des corps?

Enfin, que l'espèce soit ou ne soit pas un corps, s’il est démontré qu’elle est une chose et que cette chose est l’espéce objective, existe-t-elle hors des objets sensibles, c’est-à-dire hors des individus qui seuls apparaissent aux sens ? ou bien cette chose qui est l’espèce n'est-elle réelle qu'au sein des individus ?

Voilà les trois questions qui ont occupé, qui ont agité, pendant environ six siècles, toutes les écoles philosophiques; qui ont passionné toutes les intelligences et en ont dérangé quelques-unes. Ne recherchons pas si Porphyre devait les présenter dans un meilleur ordre. Lui était-il permis de prévoir le bruit qu’elles devaient faire un jour? Acceptons-les plutôt telles qu’elles nous sont offertes, telles que le moyen-âge se proposa de les résoudre, et, pour nous préparer à la controverse à laquelle nous allons bientôt assister, voyons ce qu’elles semblent emporter avec elles.

De ces questions, la première est assurément fort grave, et c’est bien celle qu’il faut d’abord résoudre. En effet , si l’on commence par déclarer que les termes généraux ne répondent à rien d'objectif, et que les genres, les espèces sont de pures notions de l'intelligence, qui n’ont aucun fondement dans la réalité externe, il n'y a plus lieu’de rechercher comment et où peuvent subsister telles ou telles essences universelles. |

La seconde question semble être indifférente : une chuse qui est par elle-même est, suivant la définition commune, un composé de matière et de forme, ces deux éléments néces-

saires de tonte substance, c’est-à-dire de tont ca qni est en soi; sinon elle est, en tant que chose, un être mystérieux que Vintellect distingue, il est-vrai, de ses pensées, mais dant il ne peut ni soncevoir, ni décrire la nature. Si cette chosé est en composition, elle est un corps, et si elle est un corps qu'on le montre, ou, du moins, qu’on désigne le lieu réel qu’il peeupe. | Or, eptte indication np peut être donnés : donc ce niest pas un corps, done ce n’est pas un somposé, donc pe n'ast pas une chose. Si est là co que déclara la logique, évidemment on ne s’y liendra pas. En effet, il y a obligation paur tout scalastique de définir J'âme humaine comme subsistant par elle-même, et d’expliquer, en outre, la substance de Ja nature. angélique et la substance de Dieu. Dieu, les anges, les âmes, gont-ce là des corps? Non sans doute. Et cependant Dieu, las anges, les âmes, passent pour être autre chose enn care que de pures pensées. Au-delà des substances corpn= relles, il ÿ a donc les substances incorporelles. Or, dira-t-on que les universaux, les genres, les espèces, sont, en tant qua choses, des choses semblables en nature, soit aux âmes, soit aux anges, soit à Dieu? Il est vraisemblable qu’on le dira mais il est à prévoir ausai que cela ne sera pas universelle ment accepté. En effet, ne pourra-t-on pas faire remarquer qu'il s’agit ici de déterminer la nature des genres, des espèces en tant qu’objets existant hors de l'intelligence humaine, et non pas en tant que choses proprement dites? Or, ce sont des objets, sans toutefois être des corps, que ces idées qui, suivant une hypothèse dès longtemps acsréditée, résident dans l'intelligence divine. Il est donc vrai, paurra-t-on conclure, qua les universaux subsistent incorporellament, hors de l’entpndement humain, car ils subsistent comme tels dans l’pntendement divin.

Quant à la troisième question, elle sera sans doute la matière d’un débat plus sérieux encore. Quand on refuse de

considérer les universaux comme des suhstances séparées, à la manière des âmes et des anges, c’est paur éviter un redoutable écueil contre lequel ont échoué bien des systèmes. On sait qu’un des plus illustres chefs de l’école nominaliste, G. d'Ockam, répétait souvent cette sage maxime : « Non sunt, « entia sine necessitate multiplicanda ; il ne faut pas multi- « plier les êtres sans nécessité. » C’est comme s’il avait dit : «I ne fant pas attribuer les conditions de l’être À toutes les idées générales que l'esprit peut concevoir ; c’est assez de les admettre comme nécessaires dans le trésor de la certitude subjective, » Mais est-ce contrevenir à cette règle que de souscrire à la thèse de la présence réelle des genres et des “espèces au sejn des individus? Non sans doute ; c’est simplement reconnaître que les idées humaines ont leur fondement, dans la nature des choses externes. Or, on ne peut manquer, il nous semble, d'introduire ce système mitoyen et conciliateur et de dire : l’espèce n’est pas seulement un concept, elle est encore une chose ; non pas une chose en soi, prise à part des objets sensibles, mais une chose faisant corps avec eux, formant avec eux, ainsi que l’exprime fort bien M. de Rémusat, quelque chose de coexistant !.

Yoilà ce qu’au premier examen on rencontre dans les trois questions de Porphyre. Or, non-seulement ces solutions diyerses seront vivement, opiniâtrement défendues, mais d’autres encore seront produites au cours de la controverse et soulèveront dans l’école d’autres tempêtes. Ne comprend-on pas, toutefois, comment ces trois questions ont pu servir de matière à un débat qui a duré six siècles? Nous ne voulons pas donner trop d’étendue à ces prolégomènes : nous avons hâte de céder la parole aux premiers régents de l’école de Paris, et de les entendre disserter à leur manière sur le principe, les conditions et les formes de l’existence. Cependant

* abélard, t. 1, p. 345.

nous devons présenter à ce sujet quelques considérations sommaires pour expliquer, du moins, l'intérêt que nos docteurs du moyen-âge prirent à ces trois questions.

: Pouvaient-ils les négliger à l'exemple de Porphyre, et aller au-delà ? Mais, les négliger, ce n’est qu’en renvoyer l'examen à la métaphysique, et les premiers scolastiques ne connaissaient pas même l’objet propre, spécial, de cette section de la philosophie. Pouvait-il leur suffire de les résoudre de telle ou telle sorte ? Non, sans doute; car ils ne tardèrent pas à comprendre que le problème de la nature des genres et des espèces en contient beaucoup d’autres, et que, suivant l'opinion pour laquelle on prend parti, on se trouve bientôt entrainé fort loin par l'impérieuse logique, et dans les voies les plus diverses.

Il n’y a pas de science qui n'ait l’être pour matière. Aristote l’a dit, il ya bien longtemps, avec cette sagacité qui: ne lui a jamais fait défaut. Cette question se pose donc avant toute autre : « Qu'est-ce que l’être? » Si l’être est défini ce qu'il y a de plus général, il faut le chercher au-delà des genres et des espèces, qui ne doivent posséder l’être que par participation ; il faut s'élever jusqu'aux généralissimes, et, parmi ces généralissimes, en trouver un qui les comprenne tous. Celui-là sera l’être unique, l’être absolu, l'être parfait, et, à proprement parler, le seul objet de la science. Si l’être est pris pour ce qu’il y a de moins général, pour ce qui est le plus individuel, c’est-à-dire ce qui ne peut être divisé par parties semblables (ärouos, individuum, non divisibile), it faut aller à sa rencontre au-dessous des genres qui contiennent des espèces, au-dessous des espèces qui sont ellesmêmes divisibles en la multitude de ce qu’on appelle les spécialissimes, et ne s’arrèter qu'à l'individu proprement dit. Quelle contrariété plus fondamentale! Le nom de féalistes a été donné, dès le douzième siècle, aux philosophes

qui, voyant dans l’unité suprême l’origine substantielle, le suppôt , le sujet de tous les nombres subalternes, semblaient à leurs adversaires réaliser une pure abstraction. D'autre part, on désigna par l’épithète de nominalistes les philosophes de l’autre secte, ceux qui sans contester les rapports, les similitudes naturelles des choses numérables, niaient toutefois qu’il y eut entre elles identité de substance, et paraissaient ainsi rédüire À des noms tout ce qui se dit généralement des choses. Ces qualifications seront dans la suite rendues plus claires. Mais, qu’on le remarque bien, si la question de la nature des genres et des espèces est, pour ainsi parler, un terrain sur lequel les réalistes et les nominalistes se donnent rendez-vous pour se combattre, ni les uns ni les autres n’ont sur ce terrain leur séjour ordinaire : ils y arrivent des points les plus opposés. On comprend donc qu’il n’est pas indifférent d'accepter l'être pour ce qu’il y a de plus général ou pour ce qu’il y a de plus individuel. Non-seulement ces deux acceptions de l’être sont la base de deux méthodes scientifiques, mais encore l’objet de la science n’est pas le même pour l’une et pour l’autre méthode. Apprécions maintenant, en aussi peu de mots, quelles peuvent être les conséquences de cette contradiction.

Prenons d’abord la thèse des réalistes : l'être est ce qu’il y a de plus général ; et remontons avec eux les degrés métaphysiques. Où arrivons-nous ? À ce qui est simplement et sans aucune combinaison l’être en soi, c’est-à-dire à l’airotäov des Alexandrins. Mais comment s’explique-t-on sur la nature de ce genre suprème? Est-il déterminé ou simplement indéterminé? S'il est posé comme indéterminé, il ne donne pas l'être en acte, mais seulement l’être en puissance. Or, il est l'unique source de l'être, tout ce qui est participe de son être; donc rien de ce qui est n’est en acte : négation insensée, à laquelle nous ne devons pas nous arrêter davantage. Mais

prenons-le pour l’être déterminé. L’être déterminé, principe de tout être, est ce hors de quoi rien n’est. Cette réalité première contient, en effet, suivant les prémisses, l'essence des généralissimes , qui contiennent l’essence des genres, qui contiennent l'essence des espèces, qui contiennent l'essence des individus : d’où il suit que les généralissimes, les genres, lea espèces, les individus, subsistent non-seulement par elle, mais encore en elle, puisque hors d’elle an pe suppose que le néant. Or, quel que soit le na que l’on donne à cette détermination suprême de la substance, il est évident que toute distinction, toute différence, ne peut être en elle qu’un mode externe. Que ce moûe soit permanent ou qu’il soit simplement accidentel, il n'importe ici; que J’un puisse être sans le multiple, ou que le multiple soit, par une nécessité mystérieuse, le phénomène immuable de l’un, c’est un autre problème : ce qui doit être avoué, professé par tous les réalistes conséquents, c’est que leur être premier est réellement, substantiellement, le seul être, et que les généralissimes, les genres, les espèces, les individus, sont des parties de cet être, si même ils ne sont - pas moins encore, c’est-à-dire des apparences squs lesquelles la vérité se dissimule à notre inteHigence imparfaite, qui pose l’un, mais ne le connaît pas. Or, cette doctrine n’est-elle pas celle qu’Arisfote met au compte de Parménide, celle qui, dans Vhistoire de la philosophie moderne, porte le nom de Spinpsa ? Assurément, noys aurons lieu d'établir plus d’une distinction entre les réalistes rigides et les réalistes relâchés ; mais nous pen sommes pas encore à l’examen des systèmes scolastiques : nous ne noys occypons que de prévoir où peuvent aboutir les deux voies opposées entre lesquelles nas docteurs ont à choisir.

Relournons-nous maintenant vers les nominalistes. Que disent-ils ? que l’être est ce qu'il y a de plus individuel. Cet homme, ce cheval, cette maison, voilà trois êtres. Mais cet

homme qui est Socrate, et cet homme qui est Platon, n’ontils pas quelque chose de commun? JIs appartiennent à la même espèce, à l'humanité, En outre, les individus appartenant à l'espèce homme p'ont-ils pas quelque chose de commun avec ce cheval et avee les autres individus de J'espècp chevaline ? Qni, sans donta; an dit que les uns et les aptres sont du genre animal. Enfin tou les individu du genre animal n’ont-ils pas quelque chose de commun avec cette pierre, cet arbra, cette maison? Assurément; sette maisan est, pet arhre est, ce cheval est, comme Platon et Socrate sont; ca qu'ils ont tous de comppun, c’est d’être. Or, ce qual’andit êtra commun à tous les individus n’est pas, suivant les nominslistes, une chose, une réalité, Qu’est-oe donc? Un son, ung voix, un pur mot? Dans cette hypothèse, toute science est vaine, qu plutôt il n’y a pas de science, si, comme il semble, toute science doit avoir l’être pour objet. En effet, il n’y a pas science de ce dont il n’y a pas définition. Or, comment définir Sacrate, si ce qui se dit premièrement de eette suhstance n'est, comme réalité, qu’nn aon de voix?

Mais on ajoute ; le son, le nom représente une pensée, un concept, qui n’est pas lui-même l’image de quelqua naturg universellg, car rien n'existe au spin des choses ay titre d’universel, mais qui, du mains, comme étant un dans les: prit, vient de la similitude perceptible des choses diverses, Ainsi, les asppces, les gonres, et ce qu'il ÿ a de plus général, faut cela pest pas la fubatance, puisque la substance p’est l'individu; mais tout cela egt clairement, distinctement conçu par l'intelligence humaine epmme inhérent apx natures indiyiduellement déterminées, dont la réunion est hjen dite former l’ensemble des êtres. Ainsi s'expriment les nominalistes éclairés, et cette profession de foi philosophique s’appelle le conceptuyalisme. On ne peut rigaureusement assimiler le conceptualisme au sensualisme. En effet, le sensualisme, comme

on le définit, consiste à établir que toute notion vient des sens, et les conceptualistes, pour le plus grand nombre, acceptent les idées générales sans trop rechercher d'où elles viennent. Le conceptualisme, comme l’a déjà fait remarquer M. de Rémusat ‘, a de plus intimes rapports avet l’idéalisme critique; il est même facile de prouver qu’entre le conceptualisme d’Abélard et l’idéalisme de Kant il y a, sur beaucoup de points, un parfait accord.

:“Le’réalisme, le nominalisme, le conceptualisme, voilà donc les trois systèmes dont nous avons à raconter les fortunes diverses. Nous apprécierons plus loin ces doctrines; nous exposerons sans aucune réserve, sans aucan détour, les mo- Lifs pour lesquels nous acceptons celle-ci, pour lesquels nous rejetons celles-là. Mais, avant de commencer l’analÿse des nombreux traités que les scolastiques nous ont laissés sur cette question de la nature des genres et des espèces, nous devions faire voir cumbien elle importe. « Les expressions de ce problème, comme l’a fort bien dit M. Cousin, varient suivant les diverses époques de la philosophie et de la civilisation. Lés données en sont plus ou moins nettement posées, les conséqueñces en sont plus où moins rigoureusement développées; mais ce problème est toujours celui qui, à toutes les époques, tourmente et féconde l'esprit humain, et, par les diverses solutions qu’il soulève, engendre toutes les écoles, Il se teint en quelque sorte de toutes les couleurs du temps où il se développe; mais partout il est le fond duquel partent et auquel aboutissent les recherches philosophiques. Il a l'air de n’être guère qu'un problème de psychologie et de logique, et, en réalité, il domine toutes les parties de la philosophie; car il n’y a pas une seule question qui, dans son sein, ne contienne celle-ci : tout cela n’est-l qu’une combinaison de notre esprit, faite par nous, à notre usage, ou out cela a-t-il,

! Abélard, tome I, p. 355. ‘

= # — en effet, son fondement dans la nature des choses !? » En d’autres termes, toute. doctrine ontologique ou psychologique a pour fondement et pour faite une déclaration sur la nature des universaux: IL n’est donc pas étrange, d’une part, que les deux écoles entre lesquelles se partagent la plupart des philo- . sophes, l'école de l’idéalisme critique et l’école de l’idéalisme transcendantal, aient été fondées sous d’autres noms durant le moyen-âge ;.et, d'autre part, que la question sur laquele les esprits se sont divisés, à l’occasion de laquelle se sont formés les deux grands partis qui ont eu tant d’illustres représentants, ait été cette question féconde, énoncée, mais non résolue dans l’épitre préliminaire de l’Isagoge de Porphyre : Les genres et les espèces subsistent-ils ou consistent-ils simplement en de pures pensées? Comme subsistants, sont-ils corporels ou incorporels? Sont-ils enfin séparés des objets sensibles, ou dans ces objets, et formant avec eux quelque chose de coexistant.

C’est incontestablement Porphyre qui signala cette question aux premiers scolastiques : en les avertissant qu’elle était obscure et profonde, il la leur recommanda. Mais, dès qu’elle fut introduite au sein de l’école, qu’arriva-t-il? Du premier élan, quelques esprits vigoureux franchirent tous les espaces intermédiaires et se portèrent jusqu'aux extrêmes limites du réalisme. On comprit alors à quoi l'on s'engageait en suivant ce parti. Ce fut la logique de J. Scot qui compromit, dès l'ouverture des écoles, la solution réaliste du problème posé par Porphyre; mais, en la compromettant, elle démontra, par un grand exemple, que Porphyre avait, à bon droit, considéré cette affaire comme étant des plus graves, Eabvräne oonç ve roue mpayparixe. Roscelin vint ensuite, qui, prononçant la dernière formule du nominalisme, ou plutôt donnant occasion à ses adversaires de dénoncer le nomi-

+ Introd, aux ouvr. inéd, d’Abél., p. 63.

halisme cotntne le faut fiomt du scepticisme, fit voir clairement que l’assértion la plus opposée à celle de Jean Scot Erigène n’était pas moins dangereuse, ne contenait pas mbiris de blasphêmes. Le résultat de ces excès fut done de stimuler Yivement l'attention, et d'appeler , autour de cette difficulté bleine de périls, toutes les intelligences déjà quelque peu façonnées à la cohitoersé par l'étude de Priscien et de Déhat.

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