CHAPITRE IL
Conclusions diverses de Platon et d'Aristote sur le Preblème scolastique.
Aristote et Platon, peu connus d’abord l’un et l’autre, ët, dans la suite, bien ou mal compris, furent acceptés, dès l'origine de la controverse scolastique, comme chefs des deux partis belligérants. Nous ne pouvons donc aller au-dejà sans faire connaître quelle avait été l'opinion de Platon, et quelle avait été celle d’Aristote sur les problèmes controversés.
On sait que Platon a transporté la science dans un tnonde bien différentde ce monde terrestre où tout est éphémère; et que, sans redouter le châtiment fameux de Prométhée, il a prétendu s'élever jusqu’au sein de l'éternel, de l’immuable, et interpréter les mystères divins. Suivant Platon, le sage dédaigne l'étude des choses qui naissent pour mourir : il doit sans doute tenir compte des notions qui lui viennent des sens, mais c’est une obligation qu’il subit avec douleur ; sa pensée n’aspire qu’à comprendre l'infini, l’essehce première des choses, les principes mêmes de l'être, qu’à voir Dieu dans sa patrie : « Viens, dit-il, 6 Théétète, apprendre ce que « c’est que la vérité, mais ne laisse approcher de nous aucun « profane : les profanes sont ceux qui ne croient vrai que te « qu'ils tiéiment dans teurs mains, » Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait rien d’obscur dans les termes dont Platon a fait usäge pour déclarer quel était son sentiment sur la valeur des espêces et des genres : c’est üne des questions sur lesquelles il s’est expliqué le plus souvent, et néanmoins les plus recom-
mandables de ses interprètes ont diversement exposé sa doctrine.
Il ya trois manières de considérer l’universel, genre ou espèce : avant les choses, dans les choses, après les choses.
Platon estime que les universaux, à »4961, espèces où genres, sont avant les choses, séparés des choses, tamdis que les individus soumis à la loi du mouvement, n'ayant rien de fixe, de statle, sont de pures apparences de l'être. De mème que l'intelligence humaine conçoit l’idée, et, avec l’idée. juge, qualifie les phénomènes qui se présentent aux sens du corps ; ainsi l'intelligence divine, qui possède tout l'être, le communique à ses idées, et plus tard celles-ci, venant joindre la matière,.qui est définie le sujet commun de toute génération, attribuent aux objets sensibles la: forme sous laquelle ils semblent être. Voilà ce que Platon déclare dans plusieurs. de ses immortels Dialogues. On peut, il est vrai, supposer que cette déclaration renferme simplement une analyse idéologique de l’intellect divin. Ainsi, Dieu pensa le monde avant de lui donner sa forme actuelle. Dans le langage des idéologues, cela peut se traduire ainsi : — les espèces ou idées étaient en Dieu de toute éternité; et, dans le temps, par un acte de sa volonté, Dieu a revêtu l’objet passif de certaines formes qui sont les images périssables de ses. pensées éternelles. Est-ce donc là toute la doctrine de Platon sur les idées divines ? .
Ces idées étant admises, an se demande quelle est, au sens de Platon, leur manière d’être, et l'on rencontre dans ses Dialogues plus d’un endroit équivoque où cette question semble diversement résolue. Dans l'antiquité même, la recherche du véritable sentiment de Platon sur la nature des idées divines fut considérée comme une affaire pleine de difficultés. Nous rappellerons ici que, suivant Aristote, les idées platoniciennes ne sont pas de simples concepts, mais des *
formes éternellement réalisées hors de l'intelligence pure, séparées d’elle comme des choses, et constituant un ensemble d'êtres intermédiaires qui s'appelle le monde, archétype. C’est ainsi que, sur le témoignage d’Aristote, en sa Métaphysique, Tertullien et la plupart de nos docteurs du treizième et du quatorzième siècles ont exposé la doctrine de Platon en ce qui regarde la manière d'être des idées divines. Mais cette interprétation n'avait pas eu pour elle Plutarque, Alcinoûs, et les Alexandrins : ni Plotin, ni Porphyre, ni Jamblique, ni Proclus, n’avaient entendu que Platon eût essentiellement distingué Pintelligence divine de ses idées ; et, quand s’élevérent les doctes débats du quinzième siècle, on vit le cardinal Bessarion, Marsile Ficin, J. Pic de la Mirandole, repousser énergiquement, au nom de Platon, le système qui lui avait été, dirent-ils, injurieusement attribué, soit par le philosophe de Stagire, soit par ses disciples, Albert-le-Grand et saint Thomas. C’est unie protestation à laquelle se sont associés plus tard, avec une remarquable loyauté, les péripatéticiens Charpentier et Antoine Arnauld. Ajoutons, toutefois, que Jules- César Scaliger ne se laissa pas convaincre par toutes les rai- sons alléguées en faveur de la dialectique platonicienne, et qu’aujourd’hui même plus d’un philosophe, versé dans la doctrine de PAcadémie, hésite à résoudre cette question : — Platon suppose-t-il que l’officine des formes exemplaires (oficnam exemplarium , ingénieuse expression de Charpentier !), est dans l'intelligence divine, où la place-t-il hors de cette intelli-
- gence, considérée comme une cause absolument-pure , absolument affranchio de toute détermination ? ?
* Platonis cum Aristotele in univers. philos. comparatio, pars I, p. 196. —? Voir à ce sujet M. Henri Martin, Etudes sur le Timée de Platon, t.L., p. 6 et suiv. M. Henri Martin combat l'interprétation de Bessarion et de Ficin, reproduite par M. Ritter et par un récent interprète du Timée, M. Stallbaum.
Cette eontroverse ne peut nous être indifférente, et nous y reviendrons plus d’une fois dens la suite de ee Mémaire; mais, ce qui nous intéresse davantage, e’est d'établir que, séparées ou non séparées de l'intelligence divine, les idées sont définies par Platon des essences, des êtres, évix, qui subsistent comme essences avant les choses, et, par conséquent, hors des choses. Or, cela se comprend-il bien ? Pour rendre plus clairs les termes de la thèse platonicienne, peutêtre devons-nous rappeler ici cette distinction de la matière et de la forme, de la matière et de l’idée, sur laquelle reposent tous les systèmes ontologiques des anciens ? Platon croit à la coexistence originelle de deux prineipes : l’un, Le matière informe; l’autre, l'esprit, artisan de toutes les formes, de toutes les idées. H imagine donc qu’au eommoncement, iv «pxñ, c’est-à-dire avant la naissance du eomaposé, ce qui est de la matière et ce qui vient de la forme étaient dans leurs causes, parce que rien ne procède de rien. Or, c’est le matière qui, dans toute composition, fournit le sujet, droxsgévor ; C’est l'idée qui donne l’essence, ou, pour autrement parler, la vie : ainsi les idées étaient avant les choses, les essences avant la détermination phénoménale du composé. Ce système nous semble erroné : nous ne pouvons ne pas nous inscrire contre ce mysticisme ontologique; mais nous n’hésitons pas à reconnaître qu'une telle manière de voir, ou plutôt de concevoir les principes, est la plus haute hypothèse à laquelle puisse s'élever une grande intelligence, entraînée, égarée par la foi dans les vastes champs du possible. On ne saurait s’y tromper; la loi qui dirige tout, gouverne tout, dans le monde idéal de Platon, c’est la pensée humaine substituée à la mystérieuse volonté de Dieu. Mais qui peut se défendre d'admirer l’art merveilleux avec lequel cette ‘pensée fibre, Léméraire, mesure et distribue l'être à toutes ses créatures? Jamais l'esprit de système, réalisant la
— ÿ — notion subjective de l'absolu, ne nous a donné quelque chose de mieux entendu, de plus complet.
Maintenant, que sont les idées à l'égard des choses ? ou, pour parler plus clairement, que sont les genres, les espèces, les universaux, considérés comme attribuant au composé, dans la nature, l'être et les manières d’être universelles? LL semble que la solution de ce problème est contenue dans la solution du problème précédent. En effet, si les ganres et les espèces sont des essences au titre d’idées divines, on ne saurait admettre que l’acte de la volonté suprème, par lequel la matière a été informée, ait modifié la nature de ces idées, et que, stables, permanentes avant le temps, elles soient devenues, depuis la génération des choses, muables et changeantes comme ces choses. Donc les essences universelles subsistent éternellement hors des choses. Mais comment les choses sont-elles? Elles sont par l'alliance, le mélange de la matière et de certaines formes représentatives, que l’on peut compareraux idées ainsi que des copies à leurs modèles, et qui, terrestres et non divines, éprouvent toutes les vicissitudes de leur sujet !. Or, quel est le premier en ordre de ces universaux ? C'est le plus général des généralissimes, c’est-à-dire l’être : en conséquence, « les choses produites ne sont pas, à proprement parler, des êtres ; elles ne se rattachent qu’indirectement à l'être par leur ressemblance. avec les êtres éternels, c’est-à-dire avec les idées, et leur naissance dans l'être indéterminé, c'est-à-dire dans le léeu. Elles naissent sans cesse et ne sont jamais. Elles sont perceptibles non par l'intelligence, mais par l'opinion, à l’occasion de la sensation irraisonnable.... Les choses éternelles seules appartiennent au do-
4 Platanice idem, socundum suam perfoctionem semmeun, sunt in sola meute primi opiâcis Dei, nec hoc modo cadunt in existentiam rerum, sed in hoc tenitum deprehenmduntur per imaginem quæ partibus materiæ communicatur,
et, in bis adumbrata, res singulas efficit numero differentes. » Charpentier, Platotis cum Aristot. comparatio, pars 1, p. 12.
— 52 — maine de lintelligence et de la science ‘. » Tels sont les termes d’un interprète contemporain.
C’est un des principes auxquels Platon est le plus fermement attaché que celui-ci : l'être ne peut se dire qu’au sens figuré des choses qui subissent la loi fatale de la dégénérescence et dela corruption. Aussi ne refuse-t-il pas de considérer les individus comme doués d’une certaine manière d’être, en ce qu’ils tiennent leur forme des idées ; mais il recommande sans cesse à ses auditeurs de ne pas se laisser abuser par les imperfections du langage humain, et de ne pas confondre ce qui est en soi avec ce qui représente, dans le sensible, dans le périssable, les exemplaires intelligibles et permanents. Cependant il paraît qu’il y a sur ce point quelque incertitude. Quand les idées communiquent à la matière subjacente, l'essence, la forme sous laquelle les individus apparaissent, comment s'opère cette communication ? Suivant un certain mode que Platon appelle méteë, participation ; et il dit que les formes participent des idées, mais ne leur sont pas identiques en nature. On convient de cela, bien qu’on ne s'explique guère comment cette participation peut avoir lieu sans que les idées deviennent parties des choses. Mais où l’on ne s'accorde pas tout-à-fait, c’est quand il s’agit d'établir jusqu’à quel point les essences idéales demeurent séparées , dans le temps, des essences subalternes incorporées à la matière. M. Cousin éxprime ainsi l'opinion de Platon : les espèces et les genres, ayant informé les objets sensibles, en sont, « sinon séparés, du moins séparables?. » Suivant M. deRémusat, Platon pense que si les genres attribuent à la matière quelque chose d’euxmèmes, en lui donnant la forme, ils demeurent néanmoins absolument séparés des objets, comme une cause permanente doit l’être de ses effets périssables 5. L'interprétation de M. de
* M. Heori Marlin, Etudes sur le Timée, 1. 1, p. 25. — ? Introd. aux ouerages inédits d'Abélard, p. 62. — ® Abélard, t. 1, p.348.
Rémusat a pour elle ce passage du Phédon : « Ne semble-t-il pas que c’est aux choses qui sont en composition et qui sont composées de leur nature qu'il appartient de se résoudre dans les mêmes parties dont elles se composent, et que, s’il y a des êtres qui ne soient pas composés, ils sont les seuls que cet accident ne peut atteindre? — Cela me parait trèscertain, dit Cébès. — Les choses qui sont toujours les mêmes et dans le même état, n’y a-t-il pas bien de l’apparence qu’elles ne sont pas composées ? Et celles qui changent toujours et ne sont jamais les mêmes, ne paraissent-elles pas composées nécessairement ? — Je le trouve comme toi, Socrate. — Allons tout d’un coup à ces choses dont nous parlions tout-à-l'heure. Tout ce que, dans nos demandes et dans nos réponses , nous caractérisons en disant qu’il existe, tout cela est-il toujours le même ou change-t-il quel- « quefois? L'égalité absolue, le beau absolu, le bien absolu, « toutes les existences essentielles reçoivent-elles quelquefois « quelque changement, si petit qu’il puisse être; ou chacune « d’elles, étant pure et simple, demeure-t-elle ainsi toujours la même en elle-même, sans jamais recevoir la moindre altération, ni le moindre changement? — Il faut nécessairement, répondit Cébès, qu’elles demeurent toujours les mêmes, sans jamais changer. Et quedirons-nous de toutes les choses qui réfléchissent plus ou moins l’idée de l'égalité et de la beauté absolues, hommes, chevaux, habits, et tant d’autres clfbses semblables? Demeurent-elles toujours les mêmes, ou, en opposition aux premières , ne demeurentelles jamais dans le même état, ni par rapport à ellesmêmes, ni par rapport aux autres? — Non, répondit Cébès, elles ne demeurent jamais les mêmes. — Or ce sont des choses que tu peux voir, toucher, percevoir par quelque sens : au lieu que les premières , celles qui sont toujours les mêmes, ne peuvent être saisies que par la pensée ; car elles
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— 5m — sont immatérielles et on ne les voit pas. — Cela 6st trèsvrai, Socrate , dit Cébès. — Veux-tu donc, continue Bocrate, que nous posions deux sortes de choses ? — jé le veux bien, dit Cébès. — L’une visible et l’autre immatérielle ; celle-ci toujours la même, celle-là dans un continuel changement ?— Je le veux bien, dit Cébès !. » Si long que soit ce passage, nous avons cru devoir le reproduire préférablement à tout autre du Phèdre, de la République, du Théfibte, du Parméhide et du Timée, où sé trouve exposée la mème doctrine. Ce passage contient, en effet, pour qui l’examine avec attention, toute la théorie de Platon sur les espèces et les genres.
Avant les choses, sont les idées, les existences essentielles, qui, pures, simples, ne reçoivent jamais aucuné altération, . aucun changement. .
Dans les choses sont les copies plus ou moins imparfaites dé ces idées, qui, ne demeurant jamais dans le même état, appartiennent à une autre série d’êtres. Ce qui est simple, un, est uniforme, existant par soi-même, œùrd xaf'arb, evistens ipsum per ipsum, pour rappeler les termes de la traduction de Ficin; mais, puisque tout autre est la nature de ce qui est composé, comment, dans le domaine du sensible, dy rois ais@nroie, l'uniforme en soi pourrait-il se trouver inhérent ou mème adhérent au multiforme?
Enfin, après les choses, sont les universaux intellectuels, que la pensée, que la raison est seule capablé de concevoir. Et encore, cette raison, considèrée comme appartenant à tous les hommes, ne possède-t-elle qu’une notion très-imparfaite de universel en soi, car, ainsi que le fait observer J. Pic de la Mirandole, le degré suprême de la perfection comtemplative ne peut être atteint, suivant Platon dans le Timée, que par les dieux et par quelques natures privilégiées.
* Œuvres de Platon, t. 1, p. 233 de la trad. de M. V. Cousin.