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Que cela soit dit sur la théorie de Platon. Interrogeens maintenant Aristote sur les mêmes problèmes.
Il ÿ a moins d’obseurité dans le langage de 0e philosophe.
. Autant Platon fuit et affecte de mépriser les choses de la nature, autant Aristote s'en rapproche et en recommande l'étude. Quittons donc ls région des nuages, la patrie des fantômes, et venons, sous la conduite d’Aristote, observer attentivement le monde des phénomènes.
Nous avoas rappelé déjà que le premier maître de l'école péripatéticienne place ia philosophie première au sammet de la science. Avant d’être vraiment philosophe, on est legicien, en est physicien : en d’autres termes, avant de connaître, on essaie de oœonnaître, au moyen de l'hypothèse et au moyen de expérience : ce sont là les degrés de l'initiation péripatéticienns. Recherehons donc premièrement dans les traités de logique qui portent le nom d’Aristote quelle a été son opinion comjecturale sur la nature des espèces et des genres.
Au début des Catégories, Aristote définit la substance, eéeià, nOn pas ce qu'il y a de plus général, mais ce qu'il y a de plus individuel. On a souvent cité ces premières lignes du chapitre 3 des Catégories : « Oùoix dé içw n xvpurara re na spires, nai pige Aryauéve, f pére naS'üronmuévou eivos éperes, pire épmnpare vu su, olev à tic évéparrer, val à 18 fra, la sul # stanoe supérieure, première, proprement dite, est celle qui « ne se dit pas d'un sujet et n’est pas dans un sujet, camme est « homme, çe eheval. n Cela est clair, Platon, qui trouve les idées les plus générales dans le trésor de Ja réminiseenee, at tribue d’abord l'être, l'être premier, à ces idées, et se demande ensuite comment les essences secondes viennent de celles-là. Aristote procède tout autrement. Les idées les moins générales étant, d’après sa méthode, celles qui se forment les premières dans l’entendement, il doit considérer comme substance première ce qui lui fournit la première no-
— 56 — tion de l'être, c’est-à-dire le partieulier, l'individu. Cet homme est, ce cheval est : voilà une proposition qui lui semble universellement admise. Mais, outre cet homme qui est, et qu’on appelle Socrate, il y a cet autre homme qui est, et qu’on appelle Callias. L’être n’est donc pas absorbé par tel ou par tel individu, puisqu'il se dit de tous les individus qui possèdent l'existence. Ainsi s'expriment quelques commentateurs réalistes, et, confondant l'être et la substance, ils partent de cette confusion pour déclarer qu’Aristote et Platon ne leur paraissent pas très-éloignés de s’entendre. Mais il ne faut pas se fier à l'apparence. En effet , si l’on peut considérer l’être, même de l'avis d’Aristote, comme ce qui se retrouve chez tous les individus, il y a quelque chose d’individuellement personnel à chacun d’eux, c’est d’être celui-ci et non celui-là, et le propre de toute substance est d’être ellemême, de n'être dite d'aucun sujet. La substance n’est donc pas ce que l’on dit être commun à tous, ou, du moins, ce qui se dit des uns et des autres, mais ce qui constitue la personnalité de chacun. Autant de choses qui sont, autant de natures indivisibles, autant de substances distinctes, séparées. |
Nous venons de mettre au compte des interprètes réalistes des Catégories cette confusion de l’être et de la substance, qui donne, en définitive, le pur spinosisme. N'hésitons pas à déclarer que si le spinosisme est à l'opposé du péripatétisme, Aristotea, toutefois, offert lui-même un spécieux prétexteaux interprétations erronées qui ont été faites de sa doctrine. Ainsi, il vient de dire que la substance est l'individu proprement dit. Or, il place la substance, oùc1, au nombre des catégories de l'être, et dans sa Logique et sa Métaphysique, il répète surabondamment qu'aucune des catégories de l'être: n’est en soi quelque chose de réel. Donc, peut-on conclure, la substance n’est pas elle-même quelque réalité ; ou, si la sub-
‘stance est réelle, comme toute catégorie ‘est un attribut genéral de l'être, la substance est toute substance, et ce tout est réel. On aurait bien de la peine à défendre ici le langage d’Aristote. Cependant, il faut l'expliquer. Aristote désigne, en effet, par le même terme ce qui est le plus individuel et ce qui est le plus général. Mais, il faut y prendre garde, ce qui est commun à toute chose, suivant le philosophe, c’est d’être une chose et non pas une autre : en d’autres termes, la substance n’est pas ce qui se.communique à tous; mais ce qui est commun à tous, c’est que chacun est une suhstance. La substance, considérée comme le composé de matière et de forme, est donc véritablement individuelle et réelle; mais, d'autre part, elle est ce qu’il y a de moins individuel , de moins réel en soi, quand on fait emploi de ce mot substance pour signifier ce qui se dit. de tous, car ce qui se dit de tous n’est pas dans un; il n’y a pas un être qui soit la substance une, la substance universelle, Cette importante distinction avait été faite au treizième siècle; elle été reproduite par Locke ‘, et plus récemment encore par M. de Rémusat ?. . n
Après cette distinction, nous devons en faire une autre. La substance, étant prise pour ce qui se dit de tous, n’est pas, suivant Aristote ; une chose réelle, une essence; mais, prise pour ce qui se dit d’un seul, de Socrate, par exemple, est-elle bien alors une chose, une réalité? Il -faut:n’adopter aucune définition avant d’avoir prévu tout ce qu’on en peut faire sortir : le Docteur Subtil est aux écoutes, avec son cortège d’effrénés logiciens, et, si l'on n’y prend garde, assurément on leur fournira des arguments contre le véritable péripatétisme. Non, jamais il n’est permis de compter la substance au nombre des choses, pas même lorsqu'elle est prise pour ce qui se dit de Socrate. C’est une proposition qui sera défendue
© Essal phil. iv. MEh, in. —® Aoélard,t.1,p. 84
58 — par Guillaume d'Ockam !, et il importe de bien la comprendre. Le langage ordinaire peut sans doute confondre le chose, Y'individu, la substance. Dans la plupart des cas, Aristote se sert indifféremment de ces mots pour désigner Socrate, et nous avons fait, nous ferons comme lui. Cependant il faut considérer, d’une part, que la logique ne reconnaît pas de synonymes; d’autre part, qu’une concession faite imprudemment peut avoir, en logique, les conséquences les plus graves. Ainsi, la substance est, dit-on, le nom de la première catégorie; on démontre ensuite que toute substance est individuelle, et l’on ajoute que l'individu seul est une nature, une réalité. Donc, s'écrient aussitôt les logiciens du parti réaliste, voilà tout au moins une catégorie qui compte au nombre des choses existant hors de l'âme : « individua sunt res « extra animam per Philosophum in Prædicamentis, qui dicit « quod est substantiaquæ proprie et principaliter est. » Il faut leur répondre qu’Aristote n'a pas commis une semblable étourderie. En effet, à quoi répondent véritablement ces mots individu, substance ? S'ils désignent une chose, quelle chose désignent-ils? La chose, c'est, À la rigueur des termes, Bucéphale ou Socrate, mais ce n'est pas la substances, l'individu. Ainsi dono, suivant le sens commun et suivant Aristote, la substance, prise comme la manière d'être prédicamentale de toute chose individuelle, n’est pas plus une ehose, une réalité, que la substance prise pour ce qu'il y a de plus général, et, en définitive, il revient au rnême (que l’on nous permette d'employer cetta locution scolastique) de prendre la substance de telle ou telle façon, la substance universellement ou individuellement considérée ne pouvant jamais être qu’un pur prédicament, c’est-à-dire un concept. « Individuum, «ex quo componitur prædicamentum, non est res extra
? Quodiibeta. Quiatum quodlib., quæst. 23. — ? Jotd.
— © — animam : » c’est la conclusion de Guillaume d’Ockam. Elle est parfaitement légitime. Nous ne voulons pas aborder en ce moment le détail des questions scolastiques; mais nous avons jugé nécessaire de prévenir une objection qui a pu sembler spécieuse, et n’est, au fait, qu’un sophisme. Aristote est rarement obscur; mais, s’il l'est quelquefois, jamais il ne se contredit assez grossièrement pour fournir une majeure à la thèse réaliste.
Ces distinctions établies et motivées, disons, avec les nominalistes, que la forme actuelle de la substance est, de l'avis d'Aristote, ce qui constitue la quiddité de toute chose individuellement déterminée. Mais est-il vrai que les individus possbdent seuls cette quiddité, ce +4 ice xa réde ri qui est l’objet premier de la science ? Une espèce, par exemple, est bien celleci et non celle-là, et, en outre, par un simple changement qui n'altère pas sa nature, l'espèce peut recevoir les contraires , propriété fondamentale, puçat do de la substance. Ainsi, l'humanité semble se distinguer de l’asinité par un quid , par un «i qui n'appartient à aucune autre espèce. De plus, l’humanité, l'asinité, sont des espèces différentes ; et, cependant, elles ne sont pas moins et pas autrement espèces l’une que l’autre. Cela est incontestablé. Quelques-unes des propriétés de la substance, Aristote le reconnait, conviennent aux espêces, aux genres. Mais toutes ne leur conviennent pas. Ainsi, toute substance première est composée de matière et de forme : l’union d’une matière et d’une forme est ce qui donne une substance. Or, on peut attribuer pour matière à l'espèce la matière des individus qu’elle désigne, et trouver, en outre, dans le genre, sa forme essentielle. Mais que fait-on, lorsqu'on emprunte ainsi la matière aux individus et la forme au genre, pour constituer l'espèce réelle? On prétend se mettre à la place de l'artisan suprême et fabriquer un être. Et n'est-ce pas une œuvre impossible ? Assurément, nous conce-
vons bien d’autres unions de la matière et de la forme que celles dont les sens noys signalent la réalité effective : mais il nous est défendu d’affirmer que ces concepts possèdent l'être hors de notre. intelligence. Qu’on y songe bien : à tous les degrés de généralisation que l'intelligence humaine est capable d’atteindre, elle semble unir une matière et une forme, car elle individualise quelque chose : mais cela n’est pas une essence, c’est une idée. On peut dire, il est vrai, que cette idée est en acte dans l’intellect, puisqu’au moment où s’accomplit le mélange de telle matière idéale et de telle forme idéale, le composé, qui en est le produit, passe de la puissance à l'acte. Mais on ne peut dire que ce composé, actuel dans l’intellect, soit, par cela même, actuel dans la nature, dans la région des choses nées, créées, vraiment réelles, car toute union réelle de la matière et de la forme donne un corps, un individu corporel. L'espèce, n'étant pas un individu, n’est donc Pas une substance proprement dite; mais, si l’on peut ainsi parler, elle est une substance seconde, drvrepæ oùœua.
Qu'est-ce que cela, substance seconde? Pourquoi le philosophe ne déclare-t-il pas plus simplement que l'espèce, ne réunissant pas toutes les conditions propres à la substance, en est un des modes, et rien de plus?
Il faut ici faire remarquer que les modes ou catégories se disent de la substance, mais ne la désignent pas essentiellement. Ainsi, je demande ce qu’est Socrate, et l’on me répond que c’est un homme. Evidemment cette réponse m’apprend ce qu’est Socrate en lui-même ; mais si l’on me répond qu’il est blanc (catégorie de qualité), ou qu'il court (catégorie de situation), on me désigne une des manières d'être de Socrate et non pas ce qu'il est nécessairement, ce qu’il ve peut ne pas être; ce qui lui est, en quelque sorte, extrinsèque, &lkérpus, et non pas ce qui lui est naturellement intrinsèque, oixeimc, Non-seulement l’espèce qualifie la substance, mais elle est la
qualité inhérente à la substance, æcpi oùcfav rd oïov dpopiget, bien qu'elle ne soit pas elle-même, par elle-même, une substance, au vrai sens de ce mot. Elle est donc bien nommée substance seconde : d’une part, parce qu’elle veut être distinguée de ce qui, par l'union réelle de la matière et de la forme, est réellement non substantiel, mais substance; d’autre part, parce qu’il importe de ne pas la confondre avec ces attfibuts généraux qui tous adviennent au composé lorsqu’il possède déjà l'espèce, et qui tous, ce qui importe le plus, sont manifestement incapables de recevoir les contraires.
Ce langage, qui n’est pas très-clair, a été bien autrement obseurci par les commentateurs. Cependant nous croyons le comprendre. La troisième question de Porphyre est ainsi posée : si l'espèce est réelle, elle est ce qu’elle est hors des individus ou bien au sein des individus compris en elle? Aristote commence par établir que l'espèce n’est pas réelle, et toutefois il argumente pour démontrer que l'espèce est inséparablement unie à la substance réelle, c’est-à-dire à l'individu. Cela signifie tout simplement, comme le fait observer M. de Rémusat, qu’en donnant à certains attributs le nom de substances secondaires, Aristote les considère comme étant de l'être encore, mais de l’être accessoire, lequel, « dès qu’il est conçu hors de la substance, perd la condition de sa réalité !. » Telle est, en effet , la doctrine d’Aristote. Il dit bien, il est vrai : « Toute substance paraît désigner une chose, réde re. « Pour ce qui regarde les substances premières, il est indubi- « table qu’elles désignent une chose... Quant aux substances « secondes, la dénomination qui leur est attribuée semble si- « gnifier que pareillement elles désignent des choses, des « choses ainsi nommées, l’homme, l'animal; cependant ce n’est
* Abélard, (A, p. 333.
6 — « là qu’une apparence, et non la vérité, eu piv 7e audi ; elles « désignent plutôt quelque qualité, aa pädov soiev te empadser!. » Mais cela s’entend de reste. Suivant Aristote, le céde « n’appartient qu’à la substance première : seule elle est en ellemême une chose ; elle est la seule ynion vraie de La matière et de la forme : l'espèce paraît, il faut le reconnaitre , posséder ce réde =, mais elle ne le possède pas ; la vérité est que la substance seconde est inséparable de la substance première, et n’est rien hors d’elle qu’une idée, si d’une idée l’être peut se dire.
Cependant, on peut faire la remarque suivante sur le passage des Catégories que nous venons de citer : la qualité est, au dire d’Aristote, un de ces attributs généraux de l'être, un de ces modes qu’il distingue, en des termes non équivoques, des espèces et des genres, lorsqu'il établit qu'aux seuls genres, aux seules espèces, peut être attribué le nom de substances secondes , raûra péva rüv Guy deürepos oùalas éyoveas, et voici que, par une contradiction singulière, il dit que les espèces, les genres, les substances secondes sont, en quelque façon, des qualités. Cette confusion de termes inquiète l’esprit de nouveau, et rend obscur ce que nous nous étions efforcé d’éclaircir. De nouvelles explications sont donc nécessaires. Elles vont être données ; mais que, du moins, de ce qui précède on retienne ceci : considérés, soit comme subsstances, soit comme qualités, les espèces, les genres, Aristoté le déclare expressément, ne sont pas des substances vraies; la substance vraie, l’être vrai, c’est l'individu. 11 est incontestable qu’il y a de l’être au-dessous des espèces et des genres ; mais Le , le quid que ces mots représentent n’est pas un en acte, n’est pas un en nombre : cela n’est donc pas, à proprement parler, une réalité.
* Catégories; ch. in, n. 16.
Qu'est-ce maintenant que Ja substance seconde envisagée comme quelque qualité> Nous ne pouvons mieux faire, dans cette exposition de la doctrine d’Aristote sur les conditions et les modes de l’être, que de suivre pas à pas un dialecticien aussi délié. 11 définit d’abord la substance, le suppôt substantiel, qui est seul l’être proprement dit : puis il s’occupe des genres, des espèces, des collections d’êtres auxquels il dogme, per extension, le nom de substances secondes. Mais ce n’est pas tout. Non-seulement on dit de Socrate qu’il est, et qu’il est homme, animal ; on dit encore qu'il est sage, qu'il est à Athènes, qu'il est assis, qu'il est parlant, ete., ete. Ces diverses manières d’être, qu'il faut bien distinguer de l’être premier et des substances secondes, sont ce qu’on appelle les catégories de l'être. Or, il s’agit de faire voir clairement que le genre n’est pas une de ces catégories, que l’animal ne se dit pas catégoriquement de Socrate. C’est un point auquel nous avons déjà touché; mais, ayant rencontré cette 1ocution ambigu6, roio s onpaa, DOUS ne saurions établir en quel sens elle doit être entendue, sans insister sur ce que nous avons déjà dit à ce sujet. On a déjà vu qu’Aristote définit les catégories des attributs qui viennent s'ajouter à la substance : il est incontestable que chacune des catégories se dit de La substance première, et qu’aueune substance première ne saurait manquer de qualité, de quantité, ou ne pas être dans un lieu, dans un temps déterminé, etc., etc. Aussi peut-on définir les catégories les manières d’être nécessaires de la substance, ce que tout être ne peut ne pas être !. Cependant, ce qui est nécessaire, au point de vue des catégories, ce n’est pas que la substance soit telle, mais qu’elle soit telle ou telle. Considérons la substance sous la troisiémecatégorie, celle de la qualité. Toute substance est nécessairement quals, qua-
‘M, de Rémusat, dbdiard, (. 1, p. 825.
lifiée ; toute substance a la qualité pour attribut fondamental. Sans doute ; mais les qualificatifs que telle substanceest propre à recevoir sont évidemment très-divers. On voit ici l'opposition qui existe entre la manière d’être des substances secondes etdes attributs catégoriques. Socrate ne peut pas ne pas être un homme, un animal; mais Socrate aurait pu ne pas être sage: Si Socrate n’avait pas été sage, mais insensé, et si, par conséquent, il n'avait pas été le Socrate qui nous est familièrement connu, toujours est-il qu’il aurait été l'individu de Vespèce homme et du genre animal, qui, comme fils de Sophronisque, a porté le nom de Socrate. Etant donc admis que l'espèce et le genre répondent à des qualités, il faut dire qu'il y a des qualités inhérentes ou intrinsèques, et des qualités adhérentes ou extrinsèques. Cette distinction explique comment Aristote a pu, sans se contredire véritablement, rejeter toutes les catégories hors des substances secondes, et néanmoins considérer les substances secondes comme des qualités. 11 importe de ne pas la négliger ; cependant, comme on le verra, nos docteurs scolastiques ne s’y sont pas longtemps arrêtés: ils ont été plus curieux d'établir entre les catégories elles-mêmes des degrés d’inhérence et d’adhérence. - Ces détails peuvent sembler fastidieux, mais nous ne voulons rien omettre de ce qui peut contribuer à faire comprendre ce qu’on appelle la doctrine aristotélique sur la nature des espèces et des genres. Tout ce qui s’y rapporte sera la matière d’une si longue querelle, que nous ne saurions à l'avance déterminer avec trop de précision, avec trop de rigueur, le sens des mots dont a fait usage celui qui fut, pour le grand nombre des scolastiques, le Maître, le philosophe par excellence. Ce qu’il nous reste à dire encore, pour compléter l’exposition de cette doctrine, doit être déjà prévu. Puisqu’Aristote a refusé de comprendre les genres et les espèces au nombre des réalités, par ce motif que toute sùbs-
tance réelle est une en nombre, on soupçonne qu'il n’attrikuera pas l'être réel, l'être en soi, à la substance, à la quantité, à la relation, au lieu, au temps, à la.situation, à la possession, à l’actionet à.la passion. Ce sont les noms des dix satégories, ou modes généraux de l'être. Le langage d'Aristote est, sur ce point, très-décisif. Les catégories ne sont pas des êtres ; elles.sont des modes de l’être, et ces modes doivent être considérés non.comme accidentels, mais comme nécessaires. Cela, se lit.au début des Catégories, et, à chaque page, de ce traité, cela est squs-entendu.
Mais nous n’avons jusqu'à présent recherché la doctrine d’Aristote que dans ses traités de logique. Or,.cette recherche ne peut être suffisante, la logique étant définie une science dont.toptes conclusions sont, en ce qui regarde l’être, hypothétiques, conjecturales. C’est la philosophie première qui a pour objet spécial l'étude de l’être. Voyons donc ce que, dans sa philosophie première, ou Métaphysique, Aristote infirme ou.confirme des propositions ontologiques problématiquement énoncées dans l’Organon. Lo
. Sur.les genres, les espèces, les universaux proprement dits, voici quelques déclarations très-explicites : « L'homme, «le cheval, tous les universaux résident dans les individus : la « substance n’est pas quelque chose d’universel ; c'est un en- «semble, un composé de telle forme et de telle matière L» —:« Rien d’universel n’a ung existence isolée des êtres par- «ticuliers. Rien de ce qui s'applique à tous les êtres n’est «substance , et il n’y a aucune substance composée de subs- « tangçes ?. » Ce dernier membre de phrase est une réponse faite par avance.à ces interprètes réalistes du treizième siècle, qui ont prétendu constituer la matière une, l’un matériel, avec la matière de tous les individus subsistants. Aristote
* Métaph., VU, 10 : t'a. de MM. Piezron et Zévort. — ? Mélaph., VII, 16, 1rême traduction.
— 66 — ayant précédemment établi que la matière, distinguée de telle matière, est un universel *, ajoute que, comme universel, la matière ne subsiste pas, n’est pas une substance. C'est ce äu’il exprime encore dans les phrases suivantes : « L'indé- « terminé, c'est l’être en puissance et non en acte ?. — Il est « évident que la définition est l'expression de l’essence et que « l'essence ne se trouve que dans les substances, ou, du moins, « qu’elle se trouve surtout et avant tout, absolument enfin, à dans les substances ?. » Une essence, c'est Socrate, c’est Callias ; une substanee, c’est encore Callias et Socrate : d’où il suit qu’il n’y a pas d’aütres essences que les substantes, pas d'autres substances que les-essences. Voilà dont le dernier mot d’Aristote sur cette question de la nature des genres et des espèces : fls sont, mais non pas À titre d’essences ou dé substances; ils sont, et ils sont substantiellement, mais comme inhérents À toute substance , à toute essence déterrhinée. C’est ce que Salabert exprimera plus tard en des termes àssez convenables, au nom des sincères interprètes de la #étaphysique : « Nous reconnaissons, dira-t-il ; avec les nominélistek «et le sens commun, que les actes de notre intelligence dé- «signent extrinsèquement les objets ; aussi dit-on que ces « objets sont connus, conçus, perçus. Mais nous refusoris obs- «tinément d'admettre que la dénomination qui convient à «nos concepts, soit à cause de leur perfection, soit à eause « de leur imperfection, puisse être À bon droit attribuée aux «objets, surtout lorsqu'il s’agit d'objets qui ont en eux- «mêmes quelque chose de diamétralement opposé à -notre «connaissance, Ainsi, les choses qui sont en nombre et qui «subsistent séparées les unes des autres, ne peuvent être dites «une chose, unum quid, si l'on parle avec la rigueur, avec la « précision du langage scientifique. Ce qui est en soi divisé
* Métaph., VI, 4. — ? Métaph., IV, 4, lrad, de MM. Pierron et Zévort. — ® Métaph., VI, 4, rabme trad.
«n’est et ne peut être dit indivis que par catachrèse, per « xæséypnow, figure dont les philosophes scrupuleux et rigides «ne doivent pas faire usage !. »
Citans maintenant quelques phrases de la Méophyrique, relatives aux modes prédicamentaux. Quelquefois Aristote les nomme des êtres, ais il ne permet pas qu’on les confonde avec les êtres véritables : « C’est, dit-il, par leur rapport à «la substance, que les autres êtres sont des êtres : ainsi, le « quantité, la qualité et les attributs analogues ?. » Le passage suivant est encore plus précis : « Aucun de ces modes (les « modes catégoriques) n'a par lui-même une existence propre; « aucun ne peut être séparé de la substance... Ces choses ne « semblent si fort marquées du caractère de l'être, que paree «qu’il y a dans chaeune d'elles un être, un sujet déterminé, et « ee sujet, c’est la substance, c’est l’être particulier qui appa- « raît sous les divers attributs... IL est évident que l'existence «de chacun de ces médes dépend de l'existence même de la «substance. D'après cela, la substance sera l'être premier, «non point tel ou tet mode de l'être. mais l’être pris dans sen « sens absolu © » Et ailleurs : « Il est évident que rien de ce « qui se trouve universellement dans les êtres n’est une subs- « tanes, et qu'aucun des attributs généraux ne marque l'exis- « tence, mais qu’ils désignent le mode de l'existence #. »
On connaît maintenant la doctrine d’Aristote sir les unis versaux. Si nous n’avions qu’à dire er quoi eette doctrine diffère de celle de Platén, nous ne voudrions rien ajouter à l'analyse sommaire que nous avons présentée : nous-eroyons, en effet, avoir signalé suffisamment ce que les deux systèmes offrent de contradictoire, Mais n'oublions pas que nous devons préparer lesprit du lecteur à l'intelligence de très-subtits
! Salabertus, Phitos. nominalium vindicaca, p. 48. — ? Métaph., IX, 1; trad, de MM. Pierron et Zévort. —* Métaph., WII, 1; même trad, — Mé= taph., VII, 19; même trad.
commentaires. Des explications, ailleurs superflues, sont donc ici réclamées par la nature mème du sujet.
Ces explications seront brèves : aborder le détail des. questions, ce serait méconnaitre le véritable caractère de la philosophie grecque, disciplinée par l’austère génie de Socrate. Ce qui importe, c’est de déterminer avec quelque rigueur où eommence, où finit le péripatétisme. I est clair que la définition de l’individuel, de l’atôme, est fournie par un principe général. On ne saurait définir Cicéron sans dire qu’il est homme ; et dire de Cicéron qu'il est homme, c’est particulariser en Cicéron l’universel kumanÿté. Mais qu'est-ce que cet universel, qu'est-ce que ce principe. général qui donne le nom et la définition de l'individuel ? On ne le vèit pas, au sein de l'objectif, doué de matière et de forme; ce n’est pas un phénomène. ll est toutefois, suivant Platon; il est en lui-même, non pas, il est vrai, dans ce monde; mais dans un autre. Les Grees se servaient du mot ox et les Latins du mot positio, qui n’ont pas d’analogue en français, pour exprimer cette affirmation (nous sentons combien ce terme manque d’exactitude et d'énergie) d’un principe hors de ses conséquences. Platon établit donc, pont, l'univérsel en soi, secundum se, dans une région supersensible , et professe que, de cette région supérieure, antérieure à la nature phénoménale, les principes communiquent aux choses la manière d’être. qui les détermine. Dans ce système, tout concept général de l'intelligence humaine correspond à un quid, à un #i, qui, pour n’être pas susceptible d’analyse, comme peut l’être un corps sensible, est néanmoins, hors des choses particulières, une essence vraie. Cette adéquation, cette concordance est la thèse de l’idéalisme platonicion. Aristote reconnait, avec -Platon, que le particulier ne peut ètre nommé, défini, qu’au moyen de l’universel : à Une chose, dit-il, est prouyée par les « faits, c'est que, sans l’universel, il n'est pas possible d'arriver
69 — « jusqu’à la science !. » Mais quand il cherche hors des choses cet universel qui est le fondement de toute définition, il ne le trouve pas ailleurs que dans l’intellect. Ainsi, bien qu’Aristote et Platon soient loin de s’accorder lorsqu'ils veulent exprimer qu’elle est, au sein des chosps, iv roïç aisômroïe, la manière d’être de universel, ce n’est. pas cependant sur ce point qu’est leur principale controverke ; t'est lorsqu'il s’agit d’établir, de poser l’universel hors'des choses, yeucé, qu'ils se querellent avec le plus de vivacité. Xuprca, hors des choses, cela ne peut s'entendre, au rapport d’Aristote, que de l’intelligence humaine, .qui possède les notions générales et qui définit les choses suivant ces notions. Mais, ajoute. Platon, cette intelligence n’est qu’un miroir dans lequel se reproduisent très-imparfaitement les rayons de léternelle lumière, c'est-à-dire de l'intelligence supérieure : 1e +éroç, le lieu véritable de l’universel conceptuel, peut donc être l’entendement humain, mais le lieu véritable de l’universel réel est l’enten tement divin, ou quelque monde dans lequel le souverain démiurgea voulu réaliser ses propres idées avant de créer nos régions'sablunaires. En résumé, l’universel en soi d’Aristote est subectif ; celui de Platon est objectif.
Mais n’omettons pas de faire remarquer ici qu’il y a la metière de deux systèmes divers, dans la thèse de la subjectivité de luniversel. En effet, on peut dire que les notions générales, espèces, genres, et les universaux catégoriques n’ont aucun fondement dans la nature des choses ; que l’humanité, par exemple, est, ainsi que la sagesse, ainsi que la beauté, une fiction arbitraire de l'intelligence, à laquelle ne répond rien d’objectif. Tel fut, dit-on, le sentiment de Stilpon, des Mégariens, d’un grand nombre des stolciens, et Locke nous semble l'avoir partagé *. Mais tout autre est l'opinion
* Métaph. XI, 9. — ? Essai, liv. HI, ch, uit.
d’Aristote. Un critique très-recommandable du seizième siècle, Charpentier, prit un jour l'engagement de démontrer que nulle part, dans les écrits d’Aristote, les universaux re sont absolument réduits à de purs concepts !, et nous ne sar vons pas trop ce qu'aujourd'hui même on pourrait alléguer pour réfuter sur ce point le docte et intelligent adversaire de Ramus, Comme étant en soi quelque chose d’un, d’indivisible, l'humanité n’est, de l'avis d’Aristote, qu’une conception, qu'une pensée, et il déclare en ce sens que, dans l’ordre des choses, rien n’existe uriversellement. Mais qu'il s'agisse de rechercher si la notion de l’universel est légitime, si Socrate, si Callies sont véritablement, effectivemént hommes, ou s’ils ne possèdent d'humanité que ce qu'il plait à l’intelligence de leur en attribuer, alors on voit le maître de l’école péripätéticienne protester avec énergie, au nom des sens, au nom de l’entendément, contre la négation régarienne, négation subversive de toute certitude. Aristote va le répétant sans cesse. C’est l’universel humanité qui n’est pas ailleurs que dans l'intelligence ; mais ce d’humamité, illud hominis, comme dit Abélard, que l'intelligence humaine distingue en Socrate, en Callias, loin d’être un pur mot, une pure idée, est vraiment en acte, en nature, la forme substantielle de ees deux subétances et de toutes les autres de la mérhe éspèce. Bien que cela nous parût résulter clairement de ce qui a été dit ci-dessus, nous devions bien établir en quoi la doctrine d’Aristote diffère non-seulement du réalisme platonicien, mais encore du nominalisme mégarien. Quand nous accorderons la parole aux docteurs du moyen-âge, Popportunité de cés distinctions rigoureuses sera dès l’abord appréciée.
‘ Dans un traité fort ancien, dont Salabert a publié quelques pages à la fin de son Nominalisme vengé, nous trouvons ces
! Platonis cum Aristotele in univ. phil. comparatio, pars 1, p. 206 et seq.
mots sur les deux grandes écoles du moyen-âge : «Illi doctores « Nominales dicti sunt qui non multiplicant res principales « significatas per terminos secundum multitudinem termino- ««rum; Reales qui, contra, res multiplicandas esse contendunt «secundum multitudinem terminorum. Verbi gratia, Nomina- « les dieunt quod deitas et sapientia sunt res una et eadem om- « nino, quia omne quod est in Deo Deus est; Reales autem « dicunt quod sapientia divina distinguatur a deitate. » En d’autres termes, les docteurs nominalistes sont ceux qui n’ajoutent pas au nombre des êtres, au nombre des substances déterminées ; les réalistes sont ceux auxquels il plaît de créer autant d’entités qu’ils cençoivent de formes abstraites, Cette définition n’est pas complète, mais elle est assurément fort ingénieuse, et nous l’acceptons ici. Or, c’estaller, disons-nous, au-delà d’Aristote, que de poser quelque universel en soi par delà ces idées universelles que la raison voit en elle-même. Nous appellerons donc nominalistes les docteurs scolastiques qui ont respecté cette limite de la raison, et réalistes ceux qui l'ont franchie. Si toutefois, pour être compté parmi les réalistes, il faut dire que luniversel isolé, séparé des choses sensibles et de l’intellect humain, est une chose, res, un objet réel, au vrai sens de ce mot, il s’en trouvera per: qui soient de cette opinion. Nous savons qu’au nombre des platonisants, il y en a qui ont accepté comme des réalités, douées de matière et de forme, ces essences universelles dont ils prétendaient définir la nature mystérieuse; mais nous savons aussi que tel n'a pas été le système adopté par la plupart d’entre eux. Nous ne négligerons pas de faire cette distinction entre les uns et les autres, et néanmoins nous les regarderons comme appartenant à la même école. En effet, soit que l’on établisse les universaux au sein de l'intelligence divine, soit qu’on les définisse des natures subsistant hors de cette intelligence comme des émanations multiples de l’un , ou, pour parler le
7 — langage de Duns Scot, comme des actes entitatifs de première créatiôn , on procède dans les deux ‘éds suivént'ia mêmie méthode, on s’élève au-déssus du relatif pour actualiser là ‘hôlion dë l'absolu. Or, c’ést'Ih sortir de la vole péripatéticienne. Ah! Sans doute, il est difficile de résister au penchärit ui’ nous pôusée à réaliser des abstractions{ La raisôn'"ii'avoué pas Volôntiers qu’élle ignore la näture'äés câuses et qu'élle’ porte le joug “‘d'ünê loï dont 'äle né comprend qué la nétessité: Mais nous ne voulons pas en\ée moment aborder l'examén de lürie et de l’aûtre thèse. Qu'il nous süffise de marquér les fron- Vières des deux écoles.
* On éntendra plus d'un ñôminaliste protéster vivément contie’ cette doctrine dès noms dont Roscelin passé pour être l'inventeur : de mème, on verra plus d’un réaliste atthibuer #'bläton, pour ia combattre, l'hypôthèse "dés idéës Séparéës dé l'intelligence divine et de la nature. Mais oi ne se‘laissefa pés : ‘abuser par ces dehors de la controverse, ‘êt poür svoir ‘d'eux à quelfé sècte ils appartiennent, aux uns el'aux autrés ‘on adressera la question suivante : L’universel en soi, séparé dés choses, se trouvé-t-il’ailleurs que däns l'intellect hümaiti? —" S'ils répondent négativement, on les classera parmi lés nominalistes, sans négliger les distinctioris qu’ils ne manqueront pas d' établir entre les mots, les voix et les idées néces- ‘saires que la raison posséde par elle-mème ou qu’elle doit à expérience. S’ils répondent affirmativement, on les comptera parmi les réalistes, en prenant acte de leurs réserves et de leurs protestations, mais sans admettre toutefois qu’on puisse ‘être encore disciple fidéle d’Aristote, quand où a franchi le Yaste abime qui sépare le conceptualisme péripatéticien de l’idéalisme platonicien.
Faisons remarquer, pour conclure, que cette question est complexe. En effet, parmi les docteurs de la secte réaliste, il s’en trouve un certain nombre qui ont négligé la considéra-
tion de l’universel suprême ou divin, pour ne s'occuper que de définir ce qu'ils appellent l'essence indivise des choses, la substance une ou commune, créée pour servir de sujet aux objets individuels. Nous l'avons dit, Aristote proteste avec énergie contre cette hypothèse, hautement acceptée par Platon. Au sens de Platon, la substance est rè. xa8"06 : au sens d’Aristote elle est rà xafixaça. $i donc on répond àla question posée par la simple affirmation de l'unité de substance, on est jugé par cette réponse; elle est platonicienne, elle est réaliste. Au témoignage d’Aristote et des nominalistes, affirmer la présence d'une substance ou d’une matière universelle au sein des choses, c’est encore réaliser un abstrait hrs dé la vérité vraie, hofs de la substance Vraie; l'individuél, ce qui est un en ombre, ré 29° ixaça, étant défini la substance mêine, qui n’est dite d'aucun sujet, qui nè se trouve dans ucun sujet, qui est le sujet de tous les attributs.
Nous terminons ces prolégomènes. Nous pourrions dans doute indiquer déjà toutes les nuances d'opinions et classer toutes les thèses. Mais cette classification aurait besoin d’être motivée, ét, pour donner ces motifs, il faudrait abordei les détails, rendre compte des distinctions lés plus subtiles'êt traduire en paraphrases presque tous les termes d’un idiôme fort obscur. Or, nous'n’en sommes pas encore là.