CHAPITRE VI
Saint Heiric et saint Remi d'Auxerre.
Parmi les disciples d’Alcuin nous avons compté le docte évêque d'Helbersiadt, Haimon ; et, parmi les disciples d'Haimon, fait Hoirie d'Auxerre, On ne possède aucun détail sur lenseignement d'Haimon ; mais on peut supposer qu'ayant occupé la chaire de dialectique à l’éeole de Fulde, il suivit la méthode de Raber et se prononça, comme lui, pour Aristote et Boëce, contre Platon et Jean Seot. Ce qui donne beaueoup de poids à cette supposition, c’est que son disciple, Heiric d'Auxerre, fut un péripatétieier aussi zélé qu’intelligent. Où Papprenons-rious ? Qui nous a fourni ce renseignement nouveau ? hvant de donmer à ce sujet de plus amples explications, rappelons ce que l'on connaissait déjà sur la doctrine de cet Heirie, moine d'Auxerre, qai fut. inscrit après sa mort au nombre des saints de l’église des Gaules.
Hèvé d'Haimon à l'abbaye de Fulde, Heiric alla plus tard étudier à Verrières, sous la discipline de l'abbé Loup-Servat. De-retebr à Auxerre, sa patris, il eut à cœur d’y enseigner ce qu'il avait appris durant son séjour aux grandes écoles de Fuidé et de Ferrières. Pavmi les illustres personnages qui virent assister aux-leçons qu’il donna dans l’abbaye de Saint- Gérméin, on nous désigne le prince Lothaire, fils de Charlesle-Chauve, le mome Hucbald, qui diriges dans la suite avee tanÿ d'éclat l'école de saint Amand ‘; et Remi d'Auxerre, le pus célèbre professeur de dialectique que les écoles de Paris aient eu dans le cours du dixième siècle *. À ces renseigne-
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— 1392 — ments recueillis dans le tome I* des Analecta de Mabillon, dom Rivet et ses collaborateurs ajoutent que saint Heiric, annotant un poëme qu’il nous a laissé sur la vie de saint Germain, a le premier, au moyen-âge, énoncé dans une pbrase très-significative un des arguments les plus fameux de Descartes. Notre premier soin a été de rechercher dans ce poëme sur la vie de saint Germain, publié par les Bollandistes !, la phrase singulière qui nous était signalée par les auteurs de l'Histoire Littéraire. Elle est ainsi conçue : « In «-omni natura rationali intellectuali, tria hæc (oùcix, düvaus, « ivépyua) inseparabiliter semperque manentia consideran- « tur. Horum exemplum. Nulla natura sive rationalis, sive « intellectualis est quæ ignorat se esse, quamvis nesciat quid « sit. Dum ergo dico : intelligo me esse, nonne hoc verbo « quod est inéelligo tria significo a se inseparabilia ? Nam et « me esse, et posse, et intelligere me esse demonstro. Non « enim intelligerem si non essem, neque intelligerem si vir- « tute intelligentiæ carerem ; nec illa virtus in me silet, sed « in operationem intelligendi prorumpit. » Rien ne manque, en effet, à cette démonstration de l'existence par la pensée ; et Descartes, il faut le reconnaître, ne l’a pas donnée en des termes plus rigoureux, plus énergiques, plus concluants : mais elle n’est pas du moine d'Auxerre. On n’encourait aucun blâme au neuvième siècle, quand on faisait des emprunts soit aux maîtres anciens, soit aux maîtres modernes, sans même prendre le soin de déclarer ces larcins. L’ignorance les avait d’abord autorisés ; ils avaient ensuite été consacrés par l'habitude. Nous avons reproduit, d’après les Bollandistes, la note marginale dans laquelle dom Rivet a retrouvé l'argument cartésien : nous allons maintenant citer le texte copié sans aucun scrupule par le moine d'Auxerre : « Hæc « enimtria in omni creaturasive corporea, sive incorporea, ut ! Dernier tome de juillet, p. 240.
«ipse certissimis argumentationibus docet, incorruptibilia « sunt et inseparabilia, oùcix, ut sæpe diximus, düvaue, ivépyecx, « hoc est essentia, virtus, operationaturalis.— Discipulus. Ho- « rum trium exemplum posco. — Magister. Dum ergo dico : « intelligo me esse, nonne in hoc uno verbo quod est infelligo « tria significo a se inseparabilia ? Nam et me esse, et posse in- « telligere me esse, et intelligere me esse demonstro. Nonne « vides verbo uno meam oùciæ, meamque virtutem et actionem « significari? Non enim intelligerem si non essem, nequeintel- « ligerem si virtute intelligentiæ carerem ; nec illa virtus in « me silet, sed in operationem intelligendi prorumpit. » On le voit, jamais il n’y eut d'emprunt moins dissimulé. Et où se rencontrent ces phrases textuellement reproduites par Heiric d'Auxerre ? Dans le Traité de la Division des Natures, livre, chapitre 50. Si donc il est glorieux d’avoir, aux débuts de l'étude philosophique, découvert et parfaitement développé la démonstration de l'existence par la pensée, cette gloire appartient à Jean Scot Erigène. Mais celui-ci ne l’a-t-il pas empruntée lui-même aux écrits de saint Augustin? Saint Augustin a plusieurs fois fait usage de cet argument dans sa polémique contre ses anciens condisciples, les nouveaux Académiciens. M. le docteur Ritter nous désigne deux passages, l'un des Soliloques, l'autre du Traité sur le Libre Arbitre, où se trouvent, sinon les développements, au moins les termes premiers de cette proposition : « Cogito, ergo:sum . » J. Scot les a-t-il connus ? Cela est vraisemblable ; nous devons toutefois ajouter que, dans aucun de ces passages, l'argument cartésien ne se présente aussi complet, aussi bien établi que chez Jean Scot. Mais c’est une question qui devient étrangère à saint Heiric. Si dom Rivet l’a compté parmi les philosophes en lui faisant honneur des dépouilles d'autrui, hâtons-nous de dire qu'il a, pour être admis dans cette hono- * Hüst. de la Phil, chrét., t. 11, p. 186 de la trad.
table compagnie, des titres hien plus considérables qu'une uote inscrite à la marge d’un poëme hagiographique, C'est L se qu'ignoraient les doctes auteurs de l'Histoire Litiéraëre de Fraugs.
U exista à la Bibliothèque Nationale, sous le n° 1108 dn fonds de saint Germain, un mapuscrit fort ancien provenant da catteriche abbaye, « Codex sangermanensis pervetustus, » qui sontieut un certain nombre d’opuscules philosophiques transcrits pour la plupart par le même copiste, M, Gousin ayant donné la description de ce manuserit !, nous noys contenterons de rappeler ici que, parmi ces opuscules se trouvent le Traité de l'Interprétation d'Aristote, traduit par Roûse ; la Dialectique et le livre des Dix Catégories, ouvrages atéribués à saint Augustin, une tradustion de l’Isagoge de Porphyre; divers écrits de Boëce, et le texte du Traité d’Apubée sur l'Injerprétation, ou plutôt sur le Syllogisme Latégorique. On remarque, dans ce manuscrit, des corrections at des gloss marginales ou interlinéaires quelquefois assez étendues; et comme cés gloses sont des notes rapidement écrites sur la blanc des feuillets, ou sur des fragments de parchemin intercalés avec assez peu d'art, il y a lieu de .sroirs qu'elles sont l’œuvre d'un ancien possesseur du manuserit, de celui peut-être qui avait fait rassembler pour son usage, dans ce volume, quelques-uns des traités philosophiques transmis par les Latins aux premiers dialecticiens du moyen-âge, Ce qui viendrait à l'appui de cette hypothèse, est que plusieurs de ces notes sont des extraits de Baëce, et que l’origine n’en est pas même indiquée. Nous allons prouver que l’auteur de ces annotations est notre moine d'Auxerre.
M. Cousin, étudiant ce manuscrit, a découvert à la marge
Ouvr. inéd. d’Abét, sppendice, p. 618.
supérieure du feuillet 25, «erso, qualques mota écrits par un .contemporain de l’auteur, et a pris soin de les rapuaillir. Yaici comment il les a transcrits : « Henrieus, magister Re « migi, fecit has glossas. » Mais n’attribuant pas à sa découverte toute l’importance qu’elle nous semble avoir, M. Cousin a lu cette note avec précipitation. 11 n’y a pas, à l’endrait désigné, Henricus, mais Heiricus. M. de Rémusat avait déjà supposé que cet Henri mystérieux pouvait bien être le célèbre Heiric d’Auxerre ! : cela n’est plus pour nous une simple conjecture. Nous avons déjà compté Remi parmi les auditeurs d’Heiric. C'est ce que nous avait appris le chronique du moine Adhémar, publiée per Mabillon : « Heirieus « Remigium et Hubaldum calvum, monachos, hæredes philo- « saphiæ reliquisse traditur ?, » La note du manuscrit de saint Germain vient confirmer ce témoignage traditionnel. « Hei- « ricus magister Remigii, fecit has glossas ; Heiric, maître de « Remi, a fait ces gloses. » Mais de quelles gloses veut-on parler ? L’indication que nous venons de reproduire se trouye au verso du deuxième feuillet des Dix Catégories. Si l'on n’a prétendu mettre au compte d’Heiric que la glose sur les Dix Catégories, pourquoi n’a-t-on pas consigné cette indication au recto du premier feuillet ? Il est donc déjà permis de supposer que ces mots has glossas s'entendent de toutes les gloses placées dans le volume. Deux autres faits plus concluants viennent à l'appui de cette hypothèse. Le premier de ces faits est la ressemblance, nous pourrions dire l'identité graphique de la plupart des notes placées à la marge de la Dialectique, de l'Hermeneis, des Dix Catégories et de.l’Isagoge ?; le se-
1 Abélard, t. 1, p.114, nôte. — ? Acta sanct. Ord. santi Bened., t. Ÿ, p, #25, — * Quelques notes sont écrites avec plus de fermeté et avec tue encre plus noire que les autres. Mais cette différence ne se rencontre pas seulement dans la glose sur les Dix Catégories ; nous la remarquons aussi daës la glosé sur l'/sagoge, ét elle n'a pas assez frappé M. Cousin pour qu'il en alt tenu compte. Si, toutefois, il faut considérer ces notés éômmie H'étañt
— 138 — cond est la parfaite conformité des opinions exprimées dans ces notes. Lorsqu'il s’agit de rechercher l’auteur de quelque opuscule anonyme du moyen-âge, c’est le plus souvent sur des indices fort équivoques que se forme l'opinion des bibliographes les plus scrupuleux. Ici nous avons ce qu’ils appellent des preuves.
Nous tenons donc comme suffisamment prouvé que toutes les gloses du n° 1108 de saint Germain appartiennent à notre moine d’Auxerre, Heiric, maître de Remi. Les premières de ces gloses se trouvent à la marge de l’Interprétation traduite par Boëce : elles ne se poursuivent pas au-delà de la première page et sont dépourvues d'intérêt. Viennent ensuite des notes beaucoup plus étendues sur la Dialectique attribuée à saint Augustin ; mais, comme nous l'avons dit, cet ouvrage est très-mal nommé, et les difficultés qu’il donne à résoudre sont bien plutôt grammaticales que logiques; aussi la glose nous offre-t-elle peu de phrases dignes d’être reproduites. Nous n’en citerons qu’une. A la marge de son poëme sur la vie de saint Germain, Heiric a mis tout un fragment du Traité de la Division des Natures : nous en trouvons un autre, dont l'origine est un peu plus dissimulée, parmi les gloses de la Dialectique : « Sicut Deus, et ejus invisibilitas et majestas et « natura investigabilis. Deus est quod neque elementum est, « neque corpus, neque animal, neque sensus, neque intel- « lectus, neque aliquid quod ex his capi potest. Et dici- « tur Deus a græco quod est Theos, conversa 6 in D. enoç « autem est a verbo theo, id est curro. Inde est : velociter « currit. » La glose qui a pour objet l’Isagoge de Porphyre a été lue par M. Cousin, qui en a publié divers extraits. Nous ferons, pour notre part, quelques emprunts à la glose pas toutes du même auteur, il restera toujours démontré, par la collation des
écritures, que les notes primitives qui se lisent à La marge des différents textes sont les unes et les autres de la même main.
— 137 — sur les Dix Catégories, que M. Cousin nous parait avoir jugée trop sévèrement.
On y rencontre d’abord une curieuse remarque sur l’ensemble de l'ouvrage. Il porte ce titre : Categoriæ Aristotelis ab Augustino de græco in latinuwm mutatæ. Ce qui prouve, comme nous l’avons dit, qu’on ne connaissait pas au dixième siècle les Catégories d’Aristote, puisque l'on prenait pour une traduction littérale l’opuscule attribué à saint Augustin. Il paraît cependant que notre moine d'Auxerre ne partageait pas à cet égard l'erreur commune. Une de ses premières gloses est ainsi conçue : « Aristoteles præcellens et acutissimus Græcorum fuit philosophus, qui primus has Categoriss composuit, quas postea beatus Augustinus de græco in latinum transtulit.… Transtulit ipse beatus Augustinus has Categorias non quidem verbum e verbo, sed sensum e sensu; unde ea quæ ipse Aristoteles obscurè dixerat, iste ex suo manifestare studuit ; ea vero quæ nimis dilataverat adbreviare curavit. Ideo Kathegoriarum potius Expositio- « nes quam Kathegoriæ possunt dici. ! » D’où savait-il cela ? Il n’avait pas entre les mains le texte d’Aristote pour comparer l’un et l’autre ouvrage; mais une lecture attentive du traité sur les Dir Catégories avait pu l’instruire de ce qu’il n’était permis à personne d'ignorer. En effet, l’auteur de ce traité invoque à tout moment l’autorité d’Aristote; ce qui prouve déjà qu’il ne le traduit pas. Il fait, en outre, remarquer qu'’Aristote a trop sommairement traité certaines questions, et qu'il les discutera, pour sa part, avec plus d’étendue *, Enfin, il déclare dans les termes les plus précis que son ouvrage n’est pas une version, mais une compilation faite à Vusage des apprentis philosophes : « Quæ quoniam in Aristo- « tele ipso manifesta sunt superfluum visum est aperire :
RRRARREREA
* Fol. 1, recto. — ? Cap. 15.
« maximè cum hic sermo non transferre omnia quæ a philo- « sopho sunt seripta decreverit, sed ea planius enarrare quæ « rudibus videbantur obgcura !. »
Heiric commente les vers d’Alcuin, et y rencontrant ce mot natura, il s’empresse de l'expliquer ainsi : « Quicquid est sive visibile, sive invisibile, sensibile, seu intelligibile, creans, seu creatum, natura dicitur. Ergo generale nomen est natwra omnium rerum et earum quæ sunt et earum quæ non sunt. Illæ autem non esse dicuntur quæ nec sentiri, nec intelligi possunt ; non quod non sint, sed quod ita sint ut omnem cogitationem corporis et mentis transcendant. Deus itaque natura dicitur, quod cuncta nasci faciat, Omnis creatura « natura vocatur, eo quod nascatur ?. » Cette explication n’est pas doctrinale ; elle ne nous apprend pas le sentiment d'Heiric sur une des trois questions de Porphyre : nous croyons, toutefois, devoir la reproduire, parce qu’elle fait connaître les significations diverses dans lesquelles peut s’employer un des mots les plus obscurs de la terminologie scolastique. On retiendra cette définition de l'être et du nonêtre. Dans la catégorie du non-être se placent toutes les natures dont l'intelligence humaine est incapable de concevoir la manière d’être spéciale, Ainsi, le mot nature exprime, en scolastique, quelque chose de.moins déterminé que le mot être. Ce langage n’est pas assurément celui de la philosophie moderne. Mais hâtons-nous d'interroger notre docteur sur le problème des genres et des espèces. Nous avons entendu toutà-l’heure J. Scot attribuer absolument la perfectiôn de l'être aux degrés métaphysiques et définir les catégories des essences universellement déterminées. Cette opinion n’est pas celle d’Heiric. Toutes les catégories, dit-il, sont convergentes à la substance, et la substance n’est pas un tout universel,
ARARREREA
* Cap. rx. — ? Fol. 1, recto.
19 — mais le tout intégral de chacun des êtres numérables. On connaît la définition du lieu donnée par Jean Scot : Heïrie en propose une autre : « Locus in corpore quidem percipitur, « sed corpus ipse esse minime credendum : est ergo locus spa- « tium quod quodlibet corpus in sua latitudine, longitudine, « altitudine tenere aut occupare valet, Hoc autem spatium, « sicut nec longitudo, aut latitudo, extendi aut contrahi « minime potest, sed, in sua natura, propria vi integrum et « inviolatum permanet. » Le lieu est la limite des corps, des substances, mais il n’est pas lui-même une substancè. Ainsi des autres prédicaments : ils sont des rnanières générales de tout être, et rien autre chose ; isolés de leurs sujets, ils ne persistent pas, si ce n’est au sein de leur cause, dans la pensée de Dieu. Des prédicaments ‘allons aux prédicables. Jean Scot a dédaigné de s’en occuper ; mais nous verrons bientôt un des oracles de l’école réaliste, saint Anselme de Cantorbéry, assimiler lés prédicables à‘ des natures et transformer, par exemple, en autant de choses tous les noms généraux qui se rapportent à la catégorie de la qualité. Heiric proteste à l'avance contre cet égarement de l'esprit de système : « Si « quis dixerit album et nigrum absolute, sine propria et « certa substantia in qua continetur, per hoc non poterit « certam rem ostendere, nisi dicat albus homo vel equus, « aut niger. » Son langage n’est pas moins clair sur les genres.et les espèces. Sur cette phrase-des Diz Catégories : « Quæcumque prædicari de animali possunt, eadem et de homine, » Heiric fait la réflexion suivante : « Quelqu’un pourrait contredire cette assertion, car le genre se dit de l'animal, et l’animal est un genre, tandis que le genre ne se dit pas de l’homme ; en effet, l'hornme n’est pas genre, mais espèce. Donc pourrait-on répondre, on ne saurait dire de l’homme tout ce qui se dit de l’animal, Nous allons au-dovant de cette objection, en faisant remarquer que le
ARARERS:
« genre ne se dit pas de l'animal suivant la réalité, secundum « rem, substantiam, mais que ce mot genre est le nom dési- « gnatif de l'animal, nom dont on se sert pour désigner « qu’animal se dit de plusieurs différents en espèce. En effet,
« l'animal étant défini une substance animée et sensible,
« quel rapport voit-on entre la manière d’être du genre et « celle de l'animal ? De même l’espèce se dit de l’homme non « pas au sens absolu de ce mot espèce, mais pour désigner « plusieurs différents en nombre'. » Ainsi ni le genre, ni l'espèce, pris absolument, ne sont des choses, des essences, ou des substances ; ce sont de purs mots qui servent à distinguer ce qui appartient à la définition de l’animal et de l’homme. Et non-seulement, au rapport d’Heiric, le sujet de ce genre indéterminé que saint Thomas appelle intentio naturæ communis, est le genre déterminé animal, mais encore ce genre animal est tout simplement ur nom désignatif, c’està-dire un qualificatif employé substantivement pour exprimer ce qui se dit de plusieurs différents en espèce ; et, de même, l’espèce homme n’est pas autre chose que ce qui se dit de plusieurs différents en nombre. D'où il suit que plus on descend l'échelle de l’abstraction, plus on'se rapproche de l'être vrai, de la substance. Cette explication donnée, Heiric se demande enfin ce qui peut se dire réellement, juxéa rem ipsam, de l'animal, de l’homme et de l'individu. L'auteur des Dix Catégories s'exprimait ainsi : « Ut animal de subjecto
1-Posset aliquis dicere non esse hoc verum, nam de animali prædicatur genus et est animal genus; non autem prædicatur genus de homine. Neque enim prmed corthear or Ac per hoc, inquit, non possunt prædicari de homine juæcumque prædicanturde animali. Sed huic oceurrimus dicentes genus non
predleant de de animali secundum rem (id est substantiam), sed designativum nomen esse animalis, quo designatur animal de pluribus specie differentibus dici. Namque neque rationem animalis potest habere gens, eum dicitur animal est substantia animata et sensibilis. Similiter nec species dicitur de homins accundum id quod sigifcat, sed juxta lu quod de numero differentibus
1 — « significatur, homine vel equo, sic et homo de subjecto « aliqus homine significetur necesse est : Cicero autem et « homo et animal. » Heiric résume ainsi cette proposition : Le sujet est corps et essence ; Cicéron, l’homme, l'animal, sont corps et essence, mais dans le même sujet. C’est dans ces termes que doit s'énoncer, au neuvième siècle, un interprète, mème éclairé, de la doctrine péripatéticienne. Heiric est nominaliste, et il l’est franchement, sans réserves, sans détours. Comme il est loin de soupçonner qu'il y ait matière à procès dans les mots dont Aristote et son abréviateur se sont servis pour distinguer la substance de ce qui ne l’est pas, il fait sa profession de foi philosophique avec l'assurance que lui inspire le respect de l'autorité. Les écarts de Jean Scot ont pu lui faire apprécier où mène le réalisme, et il se montre empressé de protester contre une école où l’on confond l’intelligible et le sensible, les noms et les choses, jusqu’à tout identifier en nature, même le monde et Dieu. Quand done nous n’aurions rencontré que cette déclaration dans l& glose d’Heiric sur les Dix Catégories, nous n’aurions pas perdu notre temps et notre peine. Mais elle a besoin d’être encore expliquée. Quel est, en effet, le dernier mot d’Heiric sur la valeur de ces termes genre, espèce? À cette question il fait une réponse qui, dans l’état de la controverse, peut être considérée comme précise. La voici : « Sciendum autem « quia propria nomina primum sunt innumerabilia, ad quæ « cognoscenda intellectus nullus seu memoria sufficit : hæc « ergo omnia coartata species comprehendit et facit primum « gradum qui latissimum est, scilicet hominem, equum, leo- « nem, et species hujusmodi omnes continet. Sed quia hæc « rursus erant innumerabilia et incomprehensibilia (quis « enim potest omnes species animalis cognoscere?) alter « factus est gradus angusior : ita constat in genere quod est « animal, surculus et lapis. Iterum etiam hæc genera, in
« unum coacta nomen, tertium fecerunt gradum arctissi- « mum jam et angustissimum , utpote qui uno nomine s0- « lummodo constet, quod est usia ‘. » Cependant tient-il que les universaux, genre, espèce, sont de purs vocables, ou bien que ces vocables conventionnels représentent, sinon des choses, du moins des idées ? Il répond : « Tria sunt quibus « omnis co:locutio disputatioque perficitur : res, intellectus « et voces. Res sunt quas animi ratione percipimus intellec- « tuque discernimus ; intellectus vero, quo ipsas res addisci- « mus ; voces, quibus quod intellectu capimus significamus. « Præter hæc autem tria, est aliud quiddam quod significant « voces : hoc est litteræ; harum enim scriptio vocum signi- « ficatio est. Rem concipit intellectus ; intellectum voces « designant; voces autem litteræ significant. Rursus horum « quatuor duo sunt naturalia, id est res et intellectus ; duo « secundum positionem hominum, hoc est voces et lit- « teræ*. » Les mots étant acceptés par le glossateur comme représentant les vues de l’intellect, il s’est à l’avance prononcé contre la thèse meræ voces, flalus vocis, qui sera, comme nous Le verrons, imputée au chanoine Roscelin. Distinguant donc ce qui est purement conventionnel de ce qui est naturel, c’est-à-dire nécessaire, et, plaçant les idées dans cet ordre, les mots dans l’autre, saint Heiric nous témoigne qu’il veut être inscrit au nombre des conceptualistes auprès de Raban-Maur. -
Que l’on veuille bien maintenant relire les passages extraits par M. Cousin de la glose sur l’Introduction de Porphyre; on y trouvera que-les genres et les espèces ne possédent hors
*' Pol. 1, ver$b. = 3 Faisons remarquer incidemment que voici unr théblor . gén, un saist éssteur auquel il ne.semble pas que le langage et les signes du langage aient été révélés par Dieu aux premiers hommes. Condillac lui-même n'a pas osé faire emplbi de ces termes énergiques, secundum positionem heminum ; il a eu neceurs-à une fetion pour demeurer en paix avec Warbur= ton et les orthodoxes.
des choses sensibles aucun des attributs de l'existence; qu’ils existent toutefois dans les choses comme modes inhérents de toute substance déterminée, mais qu'au dernier mot tel ou tel genre pris en soi ne peut être rigoureusement défini par la science, que « une conception formée de la ressemblance « de plusieurs espèces comparées entre elles; genus est co- « gitatio collecta ex singularum similitudine partium !. » C’est évidemment toute la doctrine de la glose sur les Dix Caté gortes. Nous reconnaissons d’ailleurs très-volontiers que cette glose n’a pas l’importance de celle que M. Cousin nous a fait connaître, et sur laquelle on nous permet de ne pas insister après lui. Les trois questions de Porphyre sont en effet traitées, dans les notes reproduites par M. Cousin, avec plus d’étendue et plus de résolution que dans celles qui accompagnent le texte des Dix Catégories. Mais nous nous inquiétons peu d’apprécier la valeur comparative des deux gloses ; ce qui nous intéresse bien davantage, c’est la conformité des ‘ opinions énoncées dans l’uneet dans l’autre. Et cet accord, que nous croyons avoir suffisamment démontré, ne prouve-t-il pas, joint d’ailleurs à plusieurs autres preuves, qu’elles sont l'une et l’autre du même auteur ? Quel que soit sur ce point le sentiment des arbitres auxquels nous en référons , la nouvelle enquête que nous avons faite dans le manuscrit de Saint-Germain aura du moins eu pour résultat d'établir que la glose sur les Dix Catégories est bien, ainsi qu’on l'avait supposé, l'ouvrage d’Heiric d'Auxerre, et que cette glose est nominaliste. C’en est assez à ce sujet.
Nous connaissons moins la doctrine de Remi d'Auxerre que . celle d’Heiric, son maître. Il enseigna, dit-on, tous les arts bbéraux, et notamment la grammaire, la dialectique. et la musiqe. On a canservé quelques-uns de ses écrits sur la
‘ Antrod. au ouvr. inéd. d’Abélard, p. 81-85.
grammaire, mais ceux qu'il a vraisemblablement composés sur la dialectique paraissent aujourd’hui perdus. Nous avons un instant eu l'espoir d’en retrouver quelques fragments. Les auteurs de l’Histoire Littéraire nous désignent, en effet, deux manuscrits de la Bibliothèque du Roi comme renfermant un commentaire de Remi sur la grammaire de Donat; ils ajoutent que dans un de ces manuscrits, inscrit sous le n° 5,304, il se trouve, à la suite du commentaire sur Donat, un traité particulier de Remi ayant pour objet les arts libéraux, et ils distinguent ce traité d’une glose manuscrite du même Remi sur le Satyricon de Martianus Capella. Mais cette distinction est une erreur. On ne trouve aujourd’hui dans l’ancien fonds latin de la Bibliothèque Nationale qu’un seul manuscrit du commentaire de Remi sur Donat !. Inscrit autrefois sous le n° 4,107, ce manuscrit porte aujourd’hui le n° 712. C’est un recueil. Au feuillet 47 commencent les additions de Remi à la grammaire de Donat, « Incipit Expositio « Remigit in prima editione Donati grammaticiurbis Romæ, » et elles finissent au feuillet 56. Nous n’y trouvons rien que la définition des parties du discours *; quant à l’ancien n° 5,304, aujourd’hui 8,674, il ne contient ni le commentaire sur Donat, ni quelque traité de Remi sur les arts libéraux, mais simplement sa glose sur le Satyricon, qui se trouve encore dans les n°* 7,596 À, 8,675 et 8,786 du fonds du roi, et dans le n° 1,110 du fonds de Saint-Germain.
Nous ne pouvons donc rechercher quelle fut l'opinion de Remi sur la question des espèces et des genres, ailleurs que dans le passage de cette glose où il commente les dires de Martianus Capella sur le second des arts, la dialectique. Ou-
* Un autre est dans le supplément latin n° 292, — ? « Parmi les manuscrits .de la bibliothèque du roi d'Angleterre se trouve un commentaire, décoré du nom de Remi, sur la grammaire de Phocas. Mais la lumière nous manque pour
voir clair sur cet article, » Æistoire lütéraire de France, t. VI, p. 2 (letrod.)
— M5 — vrons le n° 8,874. En voici d’abord le titre :.Commentum magistri Remigii super librum Martiani Capelle de Nupoiis Mercuri et Philologiæ, ct super septem artes liberales cjusdem. ‘11 s’agit de la dialectique du feuillet 38 au feuillet 54 : le glossateur a donc pris de l’espace; seize feuillets, c'est plus qu'il n’en est besoin pour faire une profession de foi, pour la motiver et pour la défendre. Nous ae rencontrons cependant, dans ce long chapitre, que des renseignements incomplets sur l'opinion de Remi. Mais, tels qu'ils soient, ils nous intéressent. Remi définit d'abord le genre la collection de plusieurs formes, c’est-à-dire de plusieurs espèces, « Ge- « nus est complexio, id est adlectio et comprehensio multa- « rum formaram, jd est specierum ; » ce qui nous fait connaître qu'il: n’attribue pas au genre une existence séparée : mais ces termes complerio, comprehensio, qu’il emploie pour définir le genre, ne sont pas encore en usage dans l’école naminaliste ; et, çomme il ne connait pas les subtiles distinctions que doit imaginer le treizième siècle, tout ce qu’il peut dire sur la nature commune du genre doit sans doute être pris au propre plutôt qu’au figuré. Il y a donc déjà lieu de soupçonner que, dans l’opinion de Remi, le genre contient, supporte réellement les espèces, et que, dans l'échelle de l'être, les espèces viennent aprés le genre. Mais voici quelque chose de plus significatif. il remarque que, suivant l’auteur des Dix Catégories, la forme n’est pas proprement l'espèce, puisqu'on dit encore du genre qu'il est une forme. Il maintient, toutefois, l'identité de l’espèce et de le forme, considérant le genre comme la matière commune de l’être, et l’espéce comme ce qui détermine sous une certaine forme telle ou telle partie de cette nature universelle ; « Est autem « forma partitio substantialis, ut homo; homo est multo- « rum hominum substantialis unitas. » 1l est difficile d’énoncer la thèse réaliste en des termes plus précis. Homo est nm 10
— 146 — muliorum hominum eubstantialis unitas © Ii n’y a vien dé blus énergique chez Jean Scot et chez saïnt Anselme. Quand enfin Remi déclare son sentiment sur la nature de le sibetance, son langage n’est pàs moins téméraire. Faut-il admettre que la substance est l’être universel, au sein duquel tout se détermine avec sa forme particulière ? Ou plutôt, ne doit-elle pas être définie ce qui peut, il est vrai, se dire de tous, comme prédicable, mais ne se trouve, en acte, en réa- Hé, d’une manière concrète et déterminée, que dans l'individu? Question grave, on le sait. Eh bien | sur cette question, la doctrine de Remi est diamétralement opposée à celle d'Heiric, son maître. Voici comment il s'exprime : « I} est un « genre plus général que les autres, au-delà duquel l’intelli- “« gence ne peut s'élever, que les Grecs'nomment sèeux, et Jes « Latins essentia. En effet, l'essence comprend toutes les na- « tureset tout ce qui'existe est portion de l'essence ; oujus par- “€ ticipatione consistit omne quod est. » Participaite,'pecékis, e'est le mot de Platon répété par les platonieiens d’Alexandrie. Après avoir formulé cette déclaration réaliste, Remi poursuit en ces termes :-« L’essence descénd, en se divisant « par genres et par espèces, jusqu’à la dernière des espèces, & que les Grecs appellent &romvsç, c’est-à-dire l'individu ; des- « cendit autem per genera et species usque ad speciem spe- ‘« Gialissimam quæ a græcis athomos, id est individuum et «’insecabile dicitur, ut est Cicero. » Ainsi, les genres, les espèces, ne sont pas seulement des idées conformes à la nature vraie de l'être, ou, pour mieux dire, des manières d’être inséparables des individus; ce sont des choses, que contient la Substance ou essénce universelle, qui existent en elles et par elle, et qui ont en quelque sorte pour office de distribuer aux individus la part d'être qui doit leur appartenir. Voilà, comme nous le verrons bientôt, la pure doctrine de Guillaume de Champeaux.
A l’occasion de l’accident, Remi se pose une question singulière, à laquelle il fait une réponse plus singuliére.encore. H n'est pas douteux que l'accident proprement dit vienne s’unir à la substance individuelle : mais avant que cette unfon soit opérée; où se trouve, dit-il, l'accident ? Qu'est-il? Ne peut-on pas-dire qu’il est par lui-même quelque substance, sulstantia per semet ? Cicéron est orateur, rhéteur ; voilà l'accident. Mais avant de’ s’unir à Cicéron ou de se produire en ti; la rhétorique: n'était-elle pas une substance ? Tous les philosophes qui raisonnent avec leur raison, répondent que cette conjecture est dépourvue de vraisemblance. Aristote, à la tête de son parti, proclame que l’accident n'est rien'hors de la substance première; Simplicius, commentant
-la Physique, établit de même que les accidents ne peuvent être:séparés du sappôt substantiel, rà cupéefnnéra éyépios ec edctas; C’est aussi l'opinion de Porphyre, àel écey ér droxspems “üpicdjave; Boëce ne s'exprime pas autrement : « Omne acci- « dens in subjecto est, et substantiam subjectum habet omne « accidens. » Platon et es plus téméraires de ses disciples ont seuls conçu’ lés accidents les plus généraux de l'élie comme autant de formes réelles et séparées. Mais on sait déjà que Le réaliste Remi ne croit pas à l'existence dy mode # termédiaire.-I1 Jui sembie donc qu'il faut rejeter cette hypethèse, suivant laquelle la rhétorique pourrait être elle-même une substance séparée de l’atôme que l’on nomme Cicéron; et . voici l'explication qu’il.donne.à ce sujet. La nature humaine possèdé en elle-même tous les arts : la connaissance de tous learts est naturelle (innée) à la nature humaine. Mais alors pourquof, dés le berceau, tous les hommes ne sont-ils pas orateurs au même degré que Cicéron, dialeetiçiens au même degré qu’Aristote ? Parce que la faute commise par le protoplaste a été suivie d’un châtiment sévère, et parce que Dieu, pour punir cette faute, a introduit les ténèbres au sein de
Fintelligence humaine. Aussi, dans l’état de nature déchue, l’homme est-il condamné à faire de grands efforts pour écarter ces ténèbres, c'est-à-dire pour pénétrer jusqu’au trésor de la mémoîre dans lequel ont été enfouies-et scellées toutes les notions primitives. Quiconque a le loisir et la volonté de se’ consacrer à ce grand travail devient orateur, dialecticien, musicien, géomètre : étudier un art, une science, c’est volontairement s'engager dans une voie difficile, obscure, qui ‘conduit’ au foyer de la lumière naturelle, innée ; savoir, c’est se souvenir !.
Ainsi, Remi d’Auxerre a quitté Platon, mais pour revenir bientôt’ à lui, et pour le suivre aussi près qu’il est permis de le fairesk-un philosophe chrétien. Nous croyons, en effet, que Remi n’avait pas été sans lire quelques-urs des nombreux passages des écrits de saint Augustin, dans lesquels ce Père recommande ou combat tour à tour, suivant ce qui est en question, la théorie de la réminibcence et en
‘* Voici ce curieux passage de La glose inédite ! de Remi : « Omnis naturalis arsin humana natura posita et concreta. Inde fit ut omnes homines naturaliter habeant naturales artes. Sed quia pœna primi hominis in animabus homiaum obscurantur, et in quamdam profundam ignorantiam devolvuntur, nihil aliud agimus discendo, nisi easdem artes quæ in profundo memoriæ sunt repositæ in præsentia intelligentiæ revocamus. Et cum aliis occupamur curis, nibil aliud agimus, artes negligendo, nisi ipsas artes iterum dimittere ut redeant ad id unde evocatæ sunt. Cum ergo apparet rhetorica in animo alicujus bomiais, non aliunéè venit nisi a seipsa, id est de profunditate memoriæ, et ad aullum aljud redit, nisi ad eamdem ejusdem memoriæ profunditatem, Accidens enim in una forms, id est in una specie, ut rhetorica, non nisi hormini accidit. Homo una species. Philosophi dicunt omnibus hominibus accidere disciplinas. Quod sit ita : ergo omnis homo rhetor, dialecticus. Videmus tamen complures expertes esse rhetoricæ et aliarum disciplinarum. Non ergo verum quod omni-homini rbetorica accidat. Sed aliud quod accidit secundum naturam, aliud quod secundum exercitium et experientiam. Ergo secundum naturam omni homini accidit disciplina ; solis vero philosophis, secundum exercitium et experientiam. »
—* Qu'on ne s'étonne pas de nous voir publier comme inédits divers fragments qui ont récemment vu le jour. Nous rédigions cette partie de notre Mémoire en 1848 et nous le déposions entre le: mains de no: juges au mois de sptembre de l'année 1847. Que cette explication suffise.
nomme l’auteur ! : mais ce qu’ajoute à cette théorie le commentateur de Martianus Capella est assurément fort ingénieux, sinon soutenable.
Une autre remarque sur le fragment que nous venons d’analyser avec quelque étendue. Entre les accidents de l'être, il y en a qui sont tellement unis à la substance qu’elle ne peut les perdre sans cesser d’être. Ce sont ces formes que Remi considère comme des essences antérieures en nature à la substance même; à l’atôme aristotélique. Il y en a d’autres, en l’absence desquels la substance est tout ce qu'elle est comme substance, et qui sont à cause de cela des accidents proprement dits, comme la blancheur d'un corps déterminé, la sagesse de Socrate, l’éloquence de Cicéron. Or, il s’est rencontré plus ‘d’un réaliste qui; après avoir attribué l'essence, l’esse-secundum se, aux formes qui donnent l'acte de l'être, en est venu jusqu’à classer parmi les entités réelles les plus subalternes des accidents. Jean Scot nous a paru justifier cette confusion, qui, nous le verrons, sera sans hésitation acceptée par saint Anselme. Or, bien que Remi d'Auxerre ait pris rang parmi les' docteurs réalistes, notons bien qu’en distinguant les formes des accidents, il n’a pas ajouté beaucoup au nombre des entités vraies. Si, comme nous espérons le faire comprendre, il s'est trompé, il s’est éloigné de la notion scientifique de l'être, c’est que, dans l’ordre de génération, il a placé la substance après l'essence ; c’est que, pour parler un instant le langage du treizième siècle, il a considéré l'individu comme l'acte dernier, l’acte final, et non comme l'acte premier et parfait de la création. Mais nous nous réservons d'indiquer avec plus de précision les nuances diverses du réalisme : tout ce qu’il nous importe de dire
* De Quantitate anime, lb, 1, c. xx. De Trinitate, lib. XI, €. xv, Editionis Lovaniensis.
ici, c’est que, .dass sa glose sur . Martianus Capella, Remi d'Auxerre n’a. fait aucune mention ds. l'yniversel gne.rem, et que chez les Grecs, on l’eut compté, non parmi les djsçiples:de Pythagore ou de Platan, mais parmi ceux de Parmenide ou de Melissus, . :
Tels sont les renseignements que nous fournissent. 108 manuscrits sur la doctrine de Remi d'Auxerre. Lis sont, nous avons dit, incomplets ; nous voudrions mieux connaître un professeur aussi renommé que le fut le disciple d’Hejric, le maître d'Odon de Cluny ; mais quelle que soit l'insuffisance de ces renseignements, ils, nous semblent curieux en ce qu’ils nous.montrent, vers la fin du neuvième siècle, un adepte éminent de l’école péripatéticienne, désayouant le principe fondamental de l’Organon, pour définir l'essence l’unique. suppôt de toutes les natures, ce qui les contient et les. absorbe toutes deux dans sa mystérieuse unité. Or, Remi nous étant désigné comme le premier docteur qui ait professé la dialectique dans les écoles publiques de Paris, c’est donc le réalisme qui fut le premier enseignement distribué dans ces écoles, et, parmi les variétés du réalisme, celle que Bayle appelle à bon droit le spinosisme non développé. Nous. nous arrètons ici : le neuvième siècle finit, le dixième commence, et le débat scolastique va, pendant quelque temps, se porter sur des questions nouvelles.
Nous n’avons pas à joindre au chapitre qu’on, vient de lire un long épilogue : on a sans doute déjà remarqué que Tennemann, imposant.un nom à la première période de l’enseignement scolastique, l’a mal définie l’âge de l’aveugle réalisme (blinder realimus): Des philosophes de cet âge, Tennemann ne connaissait que. Jean Scot, Hildebert et saint Anselme : aux noms de ces promoteurs fervents du réalisme, nous avons ajouté celui de Remi d'Auxerre, et nous en ajouterons d’autres ; mais, en même temps, nous avons prouvé que les
réalistes étaient loin d'exercer, mème au neuvième siècle, cet empire absolu que Tennemann leur attribue ; et, avant d’introduire en scène l’audapieux chanoine de Compiègne, nous signalerons encore, au sein de l’école, plus d’un nominaliste déclaré.
152 — “CHAPITRE VIL Gerhert et Bérenger.
Le cardinal César Baronius commence par cette exclamation l’histoire ecclésiastique du dixième siècle : « Novum inchoa- « tur sæculum, quod sui asperitate ac boni sterilitate fer- « reum, malique exundantis difformitate plombeum, atque « inopia scriptorum appellari consuevit obscurum t. » Tel est le fâcheux renom du dixième siècle. Les causes de cette subite décadence sont diverses, et ce serait un long récit que : cêlui des tristes événements dont l’exclamation de Baronius réveille en nous le souvenir. Rappelons seulement que si les troubles civils entratnèrent la jeunesse hors des écoles, il ÿ eut, en outre, dans beaucoup d’esprits, une réaction de la foi contre la raison. Les premiers mots prononcés par les philosophes avaient causé du trouble dans la conscience des fidèles, et déjà les tuteurs officiels de la tradition, commençant à s’effrayer des progrès de la dialectique, recommandaient à leurs clercs de préférer les livres saints aux archives de la science profane. Bien que ce conseil n’ait pas été suivi ponctuellement, puisque l'étude de la dialectique ne fut jamais abandonnée dans les grandes écoles, il y a cependant lieu de croire que cette science fut alors considérée comme suspecte par ceux mêmes qui la cultivèrent avec le plus de zèle.
De ce nombre furent Reinhard, scolastique du monastère de Saint-Burchard, qui commenta, dit-on, les Catégories d’Aristote, et Poppo, de Fulde, qui joignit quelques scholies
!Baronli Ann. Eccles, ad ann. 900.
— 1458 — aux gloses de Boëce !. Mais si ces docteurs ont écrit quelque chose, leurs ouvrages sont perdus. On a plus de renseignements sur le moine Abbon, abbé de Fleuri, habile dans. la grammaire, l’arithmétique et.la dialectique. Les témoignages roeueillis sur. « cet abbé d’une haute philosophie * » par Brusker et par dom Rivet *, nous le font connaître comme le plus célèbre des maîtres -de son temps; cependant, ce qui a été conservé de:ses écrits n'a pour nous aucun intérêt. On compte. encore au nombre des érudits qui cultivèrent avec sucoès la. dialectique, pendant les, premières années . du dixième sièole, Bruno, de Cologne, Rathod, évêque de Trèves, et Ratgaire, évêque de Vérone, sur lesquels il faut consulter Trithéme et Mabillon ; mais il reste encore à découvrir quelque traité philosophique qui puisse Jeur être légitimement attribué “, Nous ne pouvons passer aussi rapidement sur Gerbert, d'Aurillac , l'illustre modérateur. des. écoles de Tours, de Fleury, de Sens, de. Beims,.et, dit-on, de Paris‘, qui, dans les dernières années de sa vie, porta la tiare sous le nom de Sylvestre I. … …
Gerbert est, avant Albert-le-Grand, un docteur. universel. Lsest occupé de, tautes. les sciences : il a surtout excellé dans la mécanique et dans la science des nombres, et s'est acquis par ses inventions , par ses déqouvertes, par s00-ér0dition profonde et variée, une renommée qui a. servi .de.matière à bien des fables. Qui donc,.se .demandèrent .ses: nan temporains.,. émerveillés de son prodigieux savoir, qui donc a
! Jourdain, Recherches orit., p. 30. — ? Brucker, Hit. rit, t. Hp. ON. —? Hist. Litt., À VIT, p. 160 et suiv. — ‘ Brucker, Misc. crit., t. 11h, p.643 etsuiv. — + Bullæus, ”'Hist. univ. Par.,t.1, p. Fu M. Rousselot, Etudes 4ur la Philosophie dans le moyen dge, L1,p. 98.
‘e Ipse Gerberius fecit arte mechanica horologiuun et organs ydraalles, ubi, mirum in modum, per aquæ calefactæ violentiam implet ventus emer- Sens concavitatego barbati, et per multiforatiles tractus æreæ fstulæ modula- ‘0 clamores emittunt. » Vincent. Bellov. Spec. Æise., lib. XXEV, c, xOvuL
révété tañt de secrets à ce pauvre müïne'd'Aueilhie ? Paf quels ntystérienx chemins a:til été conduit de l'humble caie.desés pères ur ie Wégé trois -foir saint dé Pierrè-et dé ‘Grégoire? A ees quéstions or rédondit qu'ayant: Fait uir long séjour:en Papagrie, pays deë nécrunians, Gerbeit y avait aimé la file dan de ces docteurs maudits, et lui avait ensuite Krobé sé Kÿres } que lé néuroman, averti.par les consteHations détestes, 8’était mis à la peursuité du.voleur ; mais que cebai-ci, pi ftant des avis que lui communiquaient les mêmes dstres, avait pu se sotrstraire à touté recherche en se eaühant, durant une nuit, soû la vote d’un pont battu par les vagues mugifsakites ; puis, que le démon l'était venu trouver dans ce liéu et Pavait.transporté Sur ses atles au-dessus de la mer, afin d’établ un jour par ane horrible fraude un de s6s suppôts abhérrés émis la-chaire du priree des apôtres. Telle.est là Hégende qui nous est racontée par Vincent de Beauvais !. La vérité est que Gerbert avait fait.un voyage en Espagne, et qu'il avait reçu des Maures de ce pays des.connaissances fort étendues en arithmétique, en algèbre, en mécanique et en philosophie. .
Nôtts në'nôus oceapons ici-que de son traité de Rationak et Rafofre Wu, pubtié par-Bernakd Per, dens le tome 1 de son Thesrus Novibrinu Anecdotorum *. Les auteurs de l’Histoire Dindraire ont considéré cet opuscule de Gerbert comrie étant d'une importance médiocré # : cette opinion a été par: tagée par M. ‘Csnsin ‘. Il nous semble mériter quelque attention. Voici ce dont il s’agit. Au début de ses Catégories, Aristote établit que la sabstance première est l'individu, et dûé l'ebpécè &t 1e Benïe Sünt des subâtances secondes; qüi oft
* Vine. Bell., Spec. Hist., lb. xxrv, c. xevinr, p. SA. — ? Tome L, pars. 11, 2. 149. — C'est in doute par inatvertanee que M. Rousselot regarée-comme deex ouvrages différents la lettre de Gerbert à l'empereur Othon et le traité
Publié par 8. Per, = 2 Aist dit, t. Vi, 1p: 084. — ‘ Jnérod. aus ouvr. inéd. PME, p. 88, * : :
— 6 — leur fondement dans ce qu’est l'individu. Mais on lit, d’entre patt, dans l’Isagoge de Porphyre, que toute différence ayant son prédicht dans la différence la plus prochaine, faire usage de la raison a pour fondement la déférence rationnelle, 2qyapas es vlient +8 opté rernyemüre di dnposke © 670 yptébti : CO QUI semble centtaire à l’opimion d'Aristote, la différesce rutiônnee paraïkégnt Btre plus générale; et, partant, moins voisine de la substance première, que fadre usagé ds la raton. Gette difficuité, qui avait, au rapport de Gerbert, fort embagrassé les docteurs admis dans la fatniliarité de l’empereur Othon Hi; doit‘être, en effet, regartiée comihe püérié et vairts. Pour mettre d'accord: le principe posé dans les'Cutbertes et la formule énoncée par l’auteur: de YIsagoÿe; il suffit de rappeler que.Porphyre, au chapitre de la Différence, l’a définie ce qui constitue l’espète ados, l’espbce esseñtiellement inhérente à toute substance, et que ces termes Xéy6 #pñoûe; ratione wii, ne peuvent s’ermployer que pour désigner üne différence accidentelle. Or, Paccident, suivant la doctrine d’Aristote.et de Porphyre, est adhérent au Sujet; se dit da sujet, inais n’est jamais pris comme sujet. C’est donc à bon droit que Porphyre se sert de ces termes : « La qualité de « raisonnable étant la différencb, se servir de ln raison est « son attribut en tant que différente ‘. » Ainsi, ndus l’ac> cordons volontiers à M. Cousin, la question ici posée est bien simple. Ce qui l’est moins, c’est le traité spécial que Gerbert æcoinposé pour la résoudre. Ajoutons-que Bernard Péz; ayant sans doute fort mal compris les distinctions subtiles de l’au+ teur, nous les a rendues presque inintelligibles en publiant un texte plein d’incorrections. Essayons, toutefois, d’analÿser cé petit livre vraimént philosophique. * ‘
Voici comment argumentent, suivant Gerbert, les philo
1 Page M de la trad. de M. Barth. Saint-Hilaire.
sophes auxquels il ne convient pas que faire usage de la raison soit pris comme attribut de la qualité de raisonnable : « Ces termes rafione uti signifient le concours de l’acte et de « la puissance, et celui-ci #ationale représente seulement la « puissance. Donc, bien que la puissance soit antérieure à « l'acte, on ne peut dire que faire usage de la raison ait « pour prédicat, en puissance et en acte, la différence ra- « tionnelle. » En d’autres termes, si nous comprenons bien ost obecur syllogisme, la raison, oumme puissance, précède l'acte qui consiste à se servir de la raison, mais elle ne le contient pas ; elle n’est donc pas le prédicat de ce qui est l'acte uni à la paissanee !. Mais Gerbert va répondre aux contradicteurs de Porphyre. 1 faut, leur dit-il, avec Aristote, distinguer ce qui est nécessaire de ce qui est simplement possible. Ce qui est nécessaire: est toujours en acte ; ce qui est possible ne se manifeste en acte qu'après avoir été en puissance. Les actes non nécessaires sont eux-mêmes de deux sortes. Il yen a qui procèdent oceasionnellement de la puissance : quand Cicéron s’asseoit, il exerce un acte, et cet acte vient de la puissance que Gicéron a de s’asseoir. Il y a d’autres actes qui ne sont pas accidentellement, mais:essentiellement dans le sujet : l'acte de brûler, par exemple, est inséparable de la substance qui est le feu : « C’est là ce que cette subs- « tance a de commun avec les substances d’en haut, les « substances célestes. » Elle s’en distingue, toutefois, en ce que celles-ci sont éternellement nécessairès, inaltérables, tandis que si l’acte de brûler est uni nécessairement à cette flamme qui m'éclaire, cette flamme peut et doit bientôt ces-
! Voici le texte : « Quod si ratione méi actus cum potestate est, retionale autem sola potestas, sublata sola potestate, que natura prior est, actus cum potestate esse non potest. Non igitur quod natura posterius est de eo prædicabitur quod natura prius est. Est autem natura prius potestas, posierius actus : non igitur secundum potestatem et actum prædicabitur racéone ti de rationali, » . n :
8 — ser d’être !. Arrivant enfin, après de longs cirouits, à la question proposée, Gerbert énonce sa conclusion : « La différence « rationnelle est, dit-il, au nombre de ces éternels, de ces « nécessaires, qui ne perdent jamais leur substance. Les différences substantielles elles-mêmes, ainsi que les espèces et les genres, sont douées d’une essence permanente. De .8s: éternels, les uns sont les £ormes des choses, ou pour ainsi parler, les formes des formes; les autres sont les actes ; les autres sont certaines puissances... Quant à ce qui regarde la raison, on peut la considérer soit duns l’idée éternelle de l’homme, c’est-à-dire dans les intellectibles ou intelligibles, soit dans l’homme terrestre. Là-haut, les formes, les actes sont éternels; ici, l'acte ne se produit que par une détermination éventuelle de la puissance. Cicéron étant un homme et l’homme étant raisonnable, on dit que Cicéron est raisonnable parce qu’il peut faire et ne pas faire usage de sa raison. Donc la différence rationnelle étant inhérente à la substance chez Cicéron, ou chez l’homme, mais faire usage de la raison étant accidentel, ratione uii est l’attribut de rationale, comme l’aecident est l'attribut de son sujet *. »
RARRRRRRRRRERRRR Re 2
*« Ut quando ignis calet, antequam ipse igais esset nulla calendi necessitas præcessit; sed quod ejus substantia fuit calere non destitit, id est actum calendi non deseruit, quod sibi cum supernis et cœlestibus substantiis commune est. Distat vero quod illa superna in necessaria specie sunt, eorumque substaotia cum sit incorruptibilis, non solum actum nunquam deseruerunt, sed etiam ipsa non perimuntur. Ignis vero, cum sit in specie non necessaria, ac tum quidem, quousque subsistit, non deserit.…, sed actim simal eu subtantia perdit. »
? « Video rationalem differentiam in sempiternis n Becessariis eue, ct quorun substantia numquam desinat. Substantiales quoque differentiæ, emque species et genera, semper sunt. Alia sunt, quidem, rérum formæ, vel, ut ita dixerim, formæ formarum; alis sunt actus; alla sunt quædam potestates.:. Rationale ergo aliter in sempiterna specie homiais consideratur, sive in intellectibilibus, sive intelligibilibus, aliter in naturalibus. Ibi formæ, vel actus, sempilermi sunt ; hic-potestas, quæ ad actum provenire possit, ut quoniem Cicero homo est, homo vere rativualls, dicitur Clcero ratioualis, quod ratione uti et non ti potest. Ergo quia rationalis differentia suhstantialiter ‘inest
No juge-t-on pas maintenant, comme nous, que le ‘bref traité de Gerbert; publié par B. Pez, était digne d’être connu. L'auteur de ce traité cite plusieurs fois les Catégories d’Aristote, dont il avait sous les yeux, soit une traduction, soit le texte grec *, et il se donne pour disciple soumis de ce philosophe ; cépendant, si son argumentation est diffuse, s'il développe longuement, surabondammient, ce qu’il pouvait dire en quelques mots; c’est pour essayér de mettre d'accord les Catégories et le imde, quand il ne veut paraître jaloux que de concilier Aristote et Porphyre. Cet essai d’éclectisme nous semble curieux. Nous n’avons pu sans doute exposer-avec toute la clarté désirable ce qui est fort obscur dans le traité de Gerbert, et ce qui ne l'était pas moins, vraisemblablement, dans son esprit; nous croyons toutefois qué cette rapide ana: Iyse d’un opuscule, auquel les- historiens de la philosophie n'ont jamais accordé qu’une mention dédaigneuse, ne serd pas jugée dépourvue d’initérèt. 1] fallait bien que quelqu'un int alors manifester cette tendance éclectique, puisque lopposition du platonisme et du péripatétisme avait été signalée, et puisque l’une et l’autre doctrine avait déjà rencontré des sectateurs plus ou moins éclairés. Ce fut Gertert qui prétèudit, au dixième siècle, opérer ce rapprochement entre les deux écoles à jamais rivales. Quel fut le résultat de cette pacifique intervention ? L'histoire ne rious apprend rien à ce sujet, et l’on ue verra recommencer cette tentative que vers le milieu du douzième siècle. Faisons, d’ailleurs, remarquer que Gerbert ayant une connaissance non moins imparfaite de
+ ‘ Giceroai, vel homini, fatione autem uti:accidentaliter, merito rarione uti prædicaur de rafignafi, tanquam açcidens de gubjecto, » .
‘ Gerbert avait gouverné l’abbaye de Bobbio, sur la Trebbia, danses Etats sardes, el dans le catalogue des manuscrits de ce monastère, publié par Moratori (4ntig. ta., t. 1II, ol. 818), on en trouve-un du dixième siècle qui contient lé texte grec des Catégories. M. Jourdain, Load crè tiques, p. 315.
159 — Platon que d’Aristote, ne pouvait être vraiment éclectique : alors qu’il croyait prendre une voie moyenne entec l’un et Pautre maître, il ne faisait que-suivre les vestiges des platoniciens les plus enthousiastes. En eflet, on trauve résolument énoncée, dans les phrases de son écrit que nous avons reprodu'tes, l'hypothèse des universaux anis rem séparés de l'in; telhgence divine ; il. croit aux. intelligibles éternellement substantiels, aux formes des formes, actes permanents, ayant pour lieu l’espace que traverse la raison de l'homme lors qu’elle prétend s’éiever vers Dieu. Nous devons donc, en définitivé, compter cet étrange interprète des Catégories au nombre des réalistes déclarés.
‘Mais le débat scolastique va se porter sur d'autres questions qui n'ont pas encore été prudemment réservées. On connaît ce-mot de Tertuilien : « Les philosophes sont les pa- «triarches des hérétiques. » Quand finira le onzième siècle,
ce:mot sers dans toutes les bouches ; de l’une à l’autre fron-.
tière de la Gaule chrétiénne retentira ce cri de désespoir : les hérétiques sent venus, ét ils ont profané le sanctuaire. 1ls sont venus, ils ont combattu, et ils ont ébranlé La foi des simples avec: les subtilités d’une science impie ! Que les ouvriers du Christ se hâtent:de plonger la hache dans les flancs de l'arbre qui a produit. ces fruits amers ! Quelle aura êté l'origine de ce tumulte? Qui aura causé de telles alarmes ? Un événement grave que nous allons raconter.
1 s’agit de l'hérésie du scolastique Bérenger. Nous devons demeurer dans les limites du programme qui nous a été tracé
r l’Académie ; nous n’exprimerons donc pes ici notre senpal ;
timent personnel sur le problème théologique résolu contre Bérenger par Péglise du onzième siècle. Ce qui seulement nous importe beaucoup, c’est d'établir que l'opinion condamnée sous le nom de ce fameux sectaire n'est pas simplement une assertion paradoxale énoncée par un théologien, mais
une conclusion philosophique rigoureusement déduite des prémisses nominalistes.
Que l’on interroge les Pères avet bonne foi; on'apprendra d'eux qu'ils ont différé d’avis sur la valeur des espèces eucharistiques. Les controversistes protestants ont fait dé grands efforts pour anéantir les témoignages fournis en faveur de la présence réelle par les docteurs des premiers siècles ; mais tout le savoir d’Aubertin, tout esprit de Elaude, ont échoué dans cette entreprise. Les catholiques qu’ils ont eus pour interlocuteurs ent été, d'autre part, fort empôêchés de prouver que la doctrine du Concile de Trente sur la transformation des espèces avait été de tout temps reçue et confessée par les illustres interprètes de la lettre sacrée. Combien.ce fait est remarquable! Le premier de tous les Pères -qui s'exprime sur la présence réelle en des termes non suspects d'hétérodoxie, saint Justin, est aussi le premier des philosophes qui ait adopté la croyance chrétienne. Et dans quelle école a-t-il pris-ses grades ? Tous les historiens ecclésiastiques nous-disent qu’il sortait de l’école de Platon. Or, Platon avait dit : tout ce qui est-conçu par intelligence existe réellement hôrs d’elle-mème, et si les sens ne l’attestent pas, c’est que les sens sont imparfaits. Retenant cette maxime de son -commerce avec les platoniciens, saint. Justin vient enseigner à l’église que toute formule sacramentelle contient une vérité dogmatique, et: que toute vérité dogmatique correspond nécessairement à unc réalité présente, quel que soit le témoignage des sens ‘. Qui se récrie le premier contre ce réalisme intempérant ? C'est un disciple d'’Ammonius Saccas, un éclectique, saint Clément d’Alexandrie. Platon, dit-il, a distingué le monde intelligible du monde sensible ; prenons garde de les confondre : c’est aux lieux hauts que s’accom-
‘ Saint Justin, Scconde Apologie.
plit la mystérieuse alliance de l'idéal et du réel ; nous ne possédons ici-bas que des images, que des symboles de la vérité !, Mais c’est surtout Tertullien qu'il faut entendre protester avec énergie sur la doctrine de la présence réelle ‘. Quel est donc son avis sur l’origine des idées humaines ? Il pense, avec Aristote, que, de toutes les méthodes de connaître, la plus sûre est l'expérience, et que les sens sont des témoins qu'il ne faut jamais mépriser # ; il ajoute que l’école d’Alexandrie, infatuée de ses rêveries transcendantes , est l’école du mensonge, et Platon le plus grand des fourbes aux discours duquel la sottise humaine ait jamais applaudi.
Il est donc vrai que l’on peut, sans abuser de la liberté d'interprétation, retrouver, même dans les écrits des Pères, la raison philosophique des opinions diverses qu’ils ont professées sur le problème des espèces eucharistiques. Mais laissons de côté les Pères, pour apprécier si Tennemann n’a pas commis quelque erreur en inscrivant Bérenger au nombre des philosophes du onzième siècle.
Bérenger avait fait ses premières études à Tours, sa ville natale, au cloître de Saint-Martin, où Gauthier, son oncle, remplissait les fonctions de chantre. Après y avoir passé ses vremières années, « renatis dentibus et plenus sanguine, « prout jure postulat utraque philosophia #, » il quitta cette école pour aller étudier à Chartres, sous la discipline de Fulbert. 11 fut un de ses plus indociles écoliers. Dédaignant les autres arts libéraux, il ne voulait apprendre que la dialectique ©. Fulbert bläma plus d’une fois ce zèle indiscret pour une étude profane. Mais déjà le libre penseur avait appris de quel usage pouvait être la logique dans l'interprétation des
* Pédagogue, Liv. 1, p. 104 de l'édit, de 1629 et dans le livre Il, pasem. —? Adversus Marcionem, lib. IV, c. xL. — De anima, c. XVIL — ‘ Francisus de Roye, Pita, Hær. et Pænit Berengarit; 1668, in-4. — * Guitmundus, de Euch. Perie. (ln Max. Biblioth. Patrum, t. XL.)
mystères; déjà il s’exerçait à recueillir dans les écrits des philosophes des arguments contre la foi des simples. Cest ce qui lui fut rappelé plus tard par un de ses condisciples, devenu l’un de ses plus véhéments adversaires : « Quando « in scholis militavimus, » lui dit un jour Lanfranc, « sem- « per contra fidem catholicam auctoritates collegisti !. » On raconte qu’à son lit de mort, Fulbert déclara que le néveu du chantre Gauthier était un démon envoyé des sombres ablmes pour séduire et corrompre les peuples.
Chargé de cette malédiction, Bérenger revint à Tours ?. L'église de Saint-Martin l'ayant choisi pour écolâtre, il y professa la philosophie avec le plus grand éclat :
Tota latinorum facundia marcida floret, Dum Berangario Turoni viguere magistro ? :
Bientôt on vit toute la jeunesse accourir à ses leçons. On lécoutait, on l’admirait. Son austère sagesse plaisait à la foule. Jamais, dit-on, ses yeux ne rencontrèrent ceux d’une femme *. Guitmond nous le représente au milieu de son école, la tête enfouie sous un capuchon, feignant une méditation profonde, et laissant avec art attendre sa parole grave, cadencée, pleine de larmes ‘. Nous ne saurions dire si ce portrait est fidèle. Guitmond ajoute que Bérenger, interprétant les saintes Ecritures, attribuait aux mots des sens nouveaux : cette accusation doit être fondée. Cependant il ne
* Apud Henricum de Knygton, de Event. Angliæ, Wib. IL c. v. — ? De Boulay, dont le témoignage ne mérite pas toujours une entière confance, prétend que Bérenger vint professer à Paris après la mort de Fuülbert. His. univ. paris., t. 1, p. 404. — Baldrieus Burg., apud Alex. Natalem, Déssert. L in Hist. sæculi XI. Alberici Chronicon; ad ann. 1050. — * Guitmundus’ Libro eitato, lib. L.
# «ls cum juvenis adhuc in scholis ageret annos, ut aiunt qui tune noverant, elatus ingenii levitate, ipsius magistri sensum non adeo curabat, libros insuper artium eontemnebat ; sed cum per se attingere philosophiæ æftioris seereta non posset, meque enim homo ita acutus erat, sed ut fmmr tempotis Niberales artes intra Gallias pere aboleverant, novis saltem verborum interpretationibus, quibus etiam numc nimium gaudet, singularis scientiæ sibi londem
paraît pas que lécole de Tours l'ait entendu proposér ses doutes sur la nature des espèces eucharistiques. Appelé par Eusèbe Brano à remplir les fonctions d’archidiaète dans Péglise de Saint-Maurice d'Angers, c’est là, dit-on, qu'il #’exprima, pour la première fois, en des termes mal soriants sur lé mystère de l’Éucharistie.
Quels sont ces termes? Cherchons-les d’abord dans les écrits de ses advetsaires. Nots lisons dans une lettre de Pierre-le-Vénérable : « Voici ce que j'ai entendu dire à Bérenger, dissertant avec quelques personnes sur le sactement de l’autel : « Quand, leur dit-il, le corps du Christ aurait été aussi grand que cette tour, dont nous contemi+ plons la masse immense, tant de peuples en ont déjà mangé que, depuis bien des années, if n’en resterait plus rien. » Nous comprenons parfaitement ce que Bérengér voulait faire entendre à ses interlocuteurs par cette comparaison grossiéré. Avec les péripatéticiens de l’école, il disait : 11 n’ÿ a de réel que ce qui est substance, et la substance n'appartient, ict= bas du moins, qu’à ce qui peut être perçu par les sens. Et que perçoivent les sens,-dans la coupe consacrée ? Rien autre chose que le pain et le vi; donc le pain et le vin sont fes seules réalités que contient cette coupe. Mais qu'est-ce alors que le sacrement de l'autel? C’est, répond Bérenger, un sacrement, c’est-à-dire un divin embléme, et, comme l'a fort bien établi saint Augustin dans son épftre à saint Boniface, « Si sacramenta rerum quarum sacramerita sunt similitudémem no haberent, omnino sacramenta non essent !. » Dont,
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arrogare et cujusdam excellentiæ gloriam venari, qualitercumque poterat, affectabat. » Guitmundus, libro cit., lib. f. Du Boulay reproduit ce passage de Guitmond (Æisé. Univ. Paris., lib. 1, p. 405). On remarquera cette phrase, re- Yatfve au discrédit dans lequel était tombée l'étude des avis libéraux 1 « De ture temporis, fiberales artes intra Galliäs pené aboleverant »
‘IL dit de même dans son épitre contre Eunomtus : « Sacramenta ex sémé. litudine ipsarum rerum quarum sacramenta sunt eorum nomina plerumque accepere. » Nous lisons encore dans som traité eontre Maorñmin, Mn Il,
aux yeux de la foi, la chair et le sang du Christ sont présents sous les espèces eucharistiques, et c’est en cela que consiste le mystère; mais cette présence n’est pas substantielle, comme l’affirme un aveugle réalisme : elle n’est qu’idéale, conceptuelle. C’est précisément en ces termes que l’assertion nominaliste de Berenger est. reproduite et censurée par Hugues de Breteuil, évêque de Langres . « Dicis extense lo- « quens, in hujusmodi sacramento corpus Christi sic esse, ut « panis et viui natura et essentia non mutetur , corpusque, « quoddixeras crucifixum, infellectuale constituis!. » Le corps du Christ se dit du pain et du vin après la consécration ; c’est, en quelque façon , un prédicat mystique !. Mais, l’entend-on bien ? Ce qu’il y a de réel, de concret, sous les apparences, sous les espèces, ce n’est pas ce qu’y voient les yeux de la foi, c’est ce qu'y voient les yeux du corps, c’est-à-dire le pain et le vin.
Voilà ce que nous apprennent les adversaires de Bérenger sur l’esprit de sa doctrine. Mais nous avons entre les mains un autre document qu’il faut consulter. Un manuscrit de Bérenger a été publié, en 1834, à Berlin, par les soins de MM. Vischer, sous ce titre : Berengari Turonensis de Sacra Cœna adversus Lanfrancum liber Posterior, in-8°. Cet opuscule est curieux à divers titres Nous n’y rechercherons pas, pour notre part, l'opinion de Berenger sur la question dogmatique, dans le dessein de savoir si cette opinion peut être, à bon droit, considérée comme s’écartant moins de celle de Luther que de celle de Calvin; ce n’est pas là ce qui nous touche : c’est au point de vue tout spécial de la controverse scolastique que nous voulons avoir l'explication de ce mot
cb. xx : « Ce qu’il faut toujours considérer dans les sacrements, ce n’est pas l'acte qui est accompli, mais le sens de cet acte : car les sacrements nous représentent la réalité sous une forme mystérieuse, et autre chose est ce qu'ils sont, autre chose est ce qu'ils signifient. »
! Hugo Lingon. De corpore et sang. (Biblioth. Max. Patrum., t. XVILL.)
— 165 — stellectuale , qui répond si bien au sang spirituel, rvevparexèv aiga, de saint Clément d’Alexandrie !, et à la nourriture spirituelle de l’anachorète saint Macaire, dont le ministre Aubertin cite cette phrase, très-énergiquement hérétique : Co perekauGévovreg êx rod patvouéven dpt, mvrvparenüs Thv cpu 4 ré Kup éoSuovor. » Et d’abord, on reproche à Bérenger d’être philosophe. Il répond à ce chef d’accusation, en dénonçant un de ses contradicteurs comme coupable du délit d’offense à l'égard de Platon, « cette perle de la philosophie mondaine, < mundanæ illius philosophiæ gemmam ?. » Viennent ensuite les preuves contre la présence réelle. Toutes ces preuves sont nominalistes, et sont développées dans le langage de l’école. A chaque page on retrouve les mots : sujet, prédicat, Socrate, etc., etc. Parmi les arguments qu’il fait valoir contre la doctrine commune, nous citerons celui-ci : « Non parvi « stuporis in eruditione tua (il s'adresse à Lanfranc) esse po- « terit, quod sententiam ferre non dubitasti esse rem aliquam « quæerat, postquam immutata sit per subjecti corruptionem, « pro eo quod res alia, quæ modo esse primum incœæperit per « subjecti generationem, accidentia habeat accidentibusrei per « subjecti corruptionem assumptæ similia ©. » Cette phrase ne semble-t-elle pas empruntée à un commentaire de l’Isagoge? Bérenger veut démontrer que la consécration ne change pas la nature réelle du pain et du vin : « Eh quoi ! dit-il, on ose prétendre qu’un sujet est remplacé par un autre sujet, et que ce changement s’est accompli sans que les accidents du premier sujet l’aient suivi dans sa retraite! Quel égarement ! quel étrange mépris pour le sens commun et pour la science! » Voilà comment l’hérésiarque proteste contre les décrets des conciles, au nom d’Aristote et de Porphyre. Et non-seulement il ne se défend pas de substituer, sous les
* Pédagogue, liv. Il, p. 189 de l'édit. de 1629. — ? Page 61. — * Page 81.
espèces consacrées, un corps intellectuel au corps réel du Christ, suivant les termes du réquisitoire dogmatique formulé par Hugues de Breteuil; mais, à chaque page de son epologie, il répète een mots ; corp intelligibile, aorpus iimbile, qui ont été notés comme un blasphème et qui ont causé tant de soandsle. C’est donc à bon droit que M. de Rémusat a défini la doctrine de Bérenger sur l'Eucharistie « un nominaliste spécial on restrpint À une seule question !, » et qua Vauteur d'un artiele déjà cité à dit à ce sujet : « L’hypathôse du réalisme est que toutes les idées correspondent à des substances, et, à défaut d’un objectif phénoménal, le réslisme srée un objectif supersensible, C’est contre cette création erbitraire, impossible, que s'élève Béranger, et son argumentation, purement nominaliste, est fondée sur les prémices d'un conceptualisme non développé ?. »
Bérenger ayant été condamné par l'Eglise, dans plusieurs assemblées solennelles, quelle doit être la conséquence la plus proghaine de cetta condamnation? Nous l'avons indiqué déjà. Tandis que les pasteurs de la famille chrétienne vont s’écriant qu’il faut s'abstenir de tout commerce ayer les philosophes, car « leurs langues sont devenues des torches de guerre, » lea maîtres sn théologie déterminent le domaine de la foi, en décrivent les frontières, et y placent des bornes pour ensei-
* Abélard, t. I, p. 358. .
* Encyclopédie nouvelle, art. Scolastique. Du Boulay considère le débat pravoaué par l'hérésie de Bérenger comme ayant causé la soission des philo gophes et des théologiens et partagé l’école en deux sections ennemies : « Oecasione harum disputationum et altercationum Berengariänarum ortæ #unt, in Academia Parisiensi, duæ sectæ philosophorum atque etiam theolo gorum. Nam cum in tanto monachorum cum Berengario dissidio, non pos sint de quæstionibus illis controversis omnino silere professores, varii varias explicandæ et conciliandæ utriusque opinionis artes viasque quærere cœperunt, et non nulli quoque, qui amatores novitatis initio Berengario adbæserant, ul eum-sæpe damnatum viderunt semperque contumacem remanere, ne doctrinam omnino ejurarent quam initio arripuerant, varia effugia et sublites disputandi methodos excogitaverunt. » Æüst. Univ. Paris., t. 1, ad ann, 1067.
— 167 — gner aux philosophes où ils doivent s’arrêter. 11 est curieux d'assister À ce travail. « Efforçons-nous de prouver, » dit Adelmann, condisciple de Bérenger à l’école de Tours, qui doit un jour occuper le siége épiscopal de Brescia, « effore « çons-nous ds prouver, avec l’aide de la grâce divine, que « toutes les facultés humaines sont incapables, si loin qu'elles « s'étendent, d’embrasser la sublime grandeur des sacre- « ments !. » Hugues de Breteuil n’est pas moins véhément dans ses déclamations contre le rationalisme : « Si tu savais, « dit-il à Bérenger, que la grandeur de la puissance divine « s'étend bien au-delà de la sphère des sens; que les sens « ne peuvent atteindre celui qui les a faits ce qu'ils sont, ah ! « sans doute tu fermerais cette bouche que tu as eu l’impru- « dence de trop ouvrir ?. » — Mais, répond le téméraire, je veux, du moins, mettre ma raison d'accord avec ma foi; je cherche la vérité qui se cache derrière les formules énigmatiques du texte sacré. — « Damnable enquête! » réplique l'avocat des conciles : « que ta philosophie s’en tienne à ce « qui est écrit ®. » Durand, abbé de Troarn, « divini dogma- « tis doctor peritissimus “, » appelle toute l’armée des fidèles au secours de la foi, menacée par le vieil ennemi du genre humain, le cruel homicide, le lion rugissant qui rôde autour
* Adelmanus, de Veritate corporis et sanguinis Domini, (In Biblioth. Mas. Patrum, t. XVIIL.)
* « Perinde si perpendens quod amplitudo divinæ potentiæ sensuum excedit circos, nec possit sensualiter ambiri quod in nos informet sensus, 08 nimis extensum contraheres. » In lib. cit.
4 Du Boulay (t. 1, p. 411) et Tennemann (Geschichte der Phil, t. VIII, P. 103) ont cité ce passage de Hugues de Breteuil : « Sicut non capis quomodo verbum factum sit, sic non potes capere quomodo panis iste mutetur in carnem, et vioum in sanguinem transformetur, nisi te docuerit omnipotentiæ Bdhs, Alioquin luctaris cum Deo, sed non in brachiis Patriarchæ, sed non cum aurora. Jmmo etiam tota ua hæc luctatio nocturna est, magisque videtur insidiose luctantis quam amabiliter amplexantis. Quæ nimirum luctatio, non solum non meretur, sed perdit, Propter quod philosophiæ tuæ suadeo tenere quod seriptum est. à
“ Orderic Vital, Æist. eccl., lib. VIL.
du bercail. Ce ne sont pas des arguments qu’il oppose aux imaginations folles, aux fantaisies de l’hérétique, « falsita- « tis fantasias, » mais les textes saints, les Pères, l'Eglise, les miracles. Bérenger dispute sur la lettre ; on lui représente la lettre dans sa simplicité mystérieuse, et on lui défend de la commenter ‘.
Tous ces détracteurs de la raison sont restés fort obscurs. Mais nous avons nommé, parmi les adversaires de Bérenger, Lanfranc, abbé du Bec, futur archevèque de Cantorhéry. Celui-ci n’est pas un déclamateur vulgaire, c’est un érudit; c'est même, dit-on, un philosophe. Né à Pavie, vers l’année 1005, Lanfranc appartenait à une des familles les plus distinguées de la Lombardie. Elève de l’école de Bologne, déjà florissante, il avait, dès sa jeunesse, manifesté le goût le plus enthousiaste pour la vie aventureuse des apôtres, et avait formé le projet d’aller au loin, sur quelque plage encore barbare, porter les arts et les croyances de la société chrétienne. Voyageant dans les Gaules, il parcourut d’abord la Bourgogne, la France, et s'arrêta quelque temps en Normandie, au milieu des farouches compagnons de Robert Guiscard. C’est là que, renonçant à ses vastes desseins, il vint un jour frapper au seuil de l’abbaye du Bec, pour y prendre l’habit de saint Benoît. On connaissait à peine le nom de cette humble abbaye : Lanfranc la rendit bientôt célèbre dans toutes les Gaules par le succès de ses leçons publiques. Quelque temps après, il alla continuer cet enseignement à l’abbaye de Caen, et la foule l'y suivit. « Fama illius peritiæ, » ce sont les termes d'Orderic Vital, « in tota ubertim innotuit Europa. « Unde ad magisterium ejus multi convenerunt de Francia, « de Vasconia, de Britannia, nec non de Flandria... Athenæ, « quando incolumes florebant et excellentissimæ ad perci-
1 Durandi, abb. Troarn, De corpore et sanguin. Dom. (In Max. Biblioth. Patrum, t. XVIIL.)
— 169 — « piendum sedebant, Lanfranco in omni genere eloquentiæ « ac disciplinarum assurgerent, et præceptis ab eo commodis « allegationibus instrui cuperent !. » On ne peut rien dire au-delà : il est donc inutile de reproduire, après un tel éloge des mérites de Lanfranc, les phrases de Guillaume de Malmesbury déjà citées par Brucker *, ou l'exorde pompeux que le chanoine de Launoy a mis en tête de sa dissertation sur l’école du Bec . Mais il ne nous est pas permis d’apprécier à quels titres Lanfranc a joui d’une si grande renommée, Quelques historiens, pleins de vénération pour sa mémoire, ont été jusqu’à le désigner comme l'inventeur de la méthode scolastique # : nous ne savons en quoi ils ont fait consister cette invention. Tennemann , se servant de termes plus précis, lui attribue, du moins, l'honneur d'avoir « perfectionné l'étude et l’usage de la dialectique appliquée à la théologie °. » Cela même ne nous est pas bien prouvé, car nous le voyons, dans son écrit contre Bérenger, s'élever avec une grande vigueur contre l’impiété de ces dialecticiens qui osent toucher aux choses de la foi. La dialectique est un art : Lanfranc place cet ärt au-dessous de là science vraiment divine, qu’il faut aller chercher dans les livres saints, et pas ailleurs; il veut, dit-il, parvenir à la vérité par une voie plus directe que celle où l’on fait la rencontre d’une foule de querelleurs, appelés philosophes, avec lesquels on a toujours de fâcheuses affaires. Bérenger ayant interprété les textes sacrés en prenant le sens commun pour arbitre, Lanfranc repousse bien loin cet arbitrage : « Quonam modo panis « efficiatur caro, vinumque convertatur in sanguinem, utrius- « que essentialiter natura mutata, justus qui ex fide videt,
* Ord. Vital, ad ann. 1069. — ? Hist. crit., t. III, p. 663. — * De Celedrioribus scholis, c. xL. — Christ. Heumann, Præfat. ad Tribbechovium de doctor. scolast., p. 13. — * Manuel, t. 1, p. 343 de la traduction de M. V. Cousin.
« scrutari argumentis et concipere ratione non quærit. » Ajoutons que, dans le recueil des œuvres de Lanfranc, publié 8n 1646, par les soins de dom Luc d’Achery, il ne se trouve aucun éerit qui nous le recommande comme philosophe. Il somble toutefois constent qu'il n'ignorait aucune des sciences, aucun des arts.
Nous ne saurions nous étendre davantage-sur les débats provoqués per la thèse hérétique de Bérenger, Ce que nous en avons dit sera jugé suflisant, puisque nous ayons fait voir l'Eglise soulevés contre la raison, dont elle a coipris enfin les tendances, et déclarant aux dialecticiens upe guerre sans trève. Une sorte de révolution s’est donc opérée dans les esprits depuis l'ouverture des écoles. Dans un libelle théologique, composé contre Gotschalc à la sollicitation d’Hincmer et des principaux évêques de la Gaule septentrionale, Jean 8cot disait, avant d'entrer en matière, que toute question, même dogmatique, doit être résolue suivant les quatre règles de la- dialectique : la division, la définition, la démonstration et l'analyse, et l'Eglise accueillait avec enthousiasme, dans ses écoles, les doctes étrangers qui faisaient profession d’erseigner ces quatre règles, dont les noms grecs n’avaient encore pour elle que le charme du mystère. À quelque temps de là, saint Jean de Vendière, ne réussissant pas à comprendre,
“dans le traité de la Trinité, de saint Augustin, les relations des trois personnes divines, interrogeait sur ce problème, avec la naïveté la plus confiante, Boëce et Porphyre !. Mais comment, aujourd’hui, l'Eglise traite-t-elle les disciples, les interprètes de ces philosophes? On vient de l’apprendre. Tel est donc le caractère particulier de cette époque : une réaction contre la raison.
* Mabilon Acta, {. VIL, p. 589.