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CHAPITRE Vi

Roscelih et saint Anselme.

Nous arrivons à la seconde moitié du ongième sièele, L'Eglise, qui vient d’être tourmentée par une si violente tempête, se calme lentement, Mais voici. que les signes précurseurs d’une agitation nouvelle apparaissent à l'horizon voici que des voix s’élévent dénonçant les formules d’une autre hérésie, plus téméraire, plus scandaleuse encora que celle de Bérenger, et rappelant autour de l'arche sainte tous les athlètes de la foi. Il s’agit d’un chanoine de Compiègne qui, suivant l’exemple périlleux de saint Jean de Vendière, a tenté d'interpréter, à l’aide des distinctions péripatéticiennes , l’ineffable mystère de la Trinité. C’est un grand nom, dans les annales de la scolastique, que celui de Rosce- ‘lin; c’est un grand fait que son hérésie : nous ne saurions négliger aucun des détails qui peuyent contribuer à réhabiliter la mémoire de cet autre martyr du rationalisme, À l’égard duquel les philosophes n’ont pas été plus indulgents que l'Eglise ne devait l’être.

Le P. Caramuel Lobkowitz, dans son écrit qui a pour titre : Bernardus Triumphans, s'exprime en ces termes au sujet de Roscelin : « Nominalium sectæ non autor, sed auctor, » Ce jeu d'esprit contient une observation vraie. Plus d’une assertion nominaliste avait, en effet, été produite et développée, dans l’école, avant le jour natal de Roscelin, et l’on ne sait pas même bien exactement ce que le chanoine de Compiègne ajouta de son propre fonds à ce que ses maîtres lui avaient enseigné. Mais quels furent ces maitres ? Dans une chro-

nique anonyme citée par du Boulay, on lit cette phrase fort obscure : « In dialectica hi potentes extitere sophistæ : « Joannes, qui eamdem artem sophisticam vocalem esse dis- « seruit, Robertus Parisiensis, Roscelinus Compendiensis , « Arnulphus Laudunensis. Hi Joannis fuerunt sectatores !. » Du Boulay soupçonne que le premier des docteurs ici désignés pourrait être un certain Jean-le-Sourd, né à Chartres, médecin de Henri I*°*, Mais rien n’est moins motivé que ce soupçon auquel on s’est arrêté, sans autre: examen. Faisons d’abord observer que le mot sectatores ne signifie pas nécessairement que Roscelin, Arnulfe et Robert aient suivi lecours d’un docteur nommé Jean : Sectatores, sequaces, sont des termes que l’on emploie fréquemment au moyen-âge, pour désigner même les derniers disciples de la plus ancienne école; et le chroniqueur anonyme a simplement voulu dire, il nous semble, que Robert, Arnulfe et Roscelin ont été sophistes comme Jean, mais après lui. On interpréterait d’ailleurs fort mal cet autre terme sophistæ, si l’on supposait qu’il doit nécessairement s'entendre des adhérents de la secte nominaliste : ôn appelait sophiste, même au douzième siècle, quiconque faisait profession d’être philosophe, et ce qualificatif, ainsi que l’a fait remarquer un historien moderne ?, n’emportait alors rien que d’honorable. La plus grande difficulté que présente la phrase du chroniqueur anonyme, c’est qu’on ne possède aucun autre renseignement sur ce Jean-Ilc- Sourd, médecin de Henri I‘, qui dans l'hypothèse énoncée par du Boulay, aurait été l’un des sophistes les plus éminents du onzième siècle. Anselme, Abélard, Jean de Salisbury, Othon de Freisingen, Vincent de Beauvais, auraient

‘His. univ. paris., t.1, p.443. :

? « Quis fuerit ille Joannes, aut undeP... Eum esse suspicor Johannem illum qui fuit Henrici 1 archlatrus et medicorum omnium suo tempore peritissimus.

Is erat patria Carnotensis. » Bullæus, t. I, p. 443. 3 Crevier, Hist. de PUniv. de Paris, liv. 1.

donc ignoré mème le nom d’un personnage aussi considérable, d’un chef d'école aussi fameux! On ne peut le supposer; aussi Meiners a-t-il cru devoir rejeter parmi les fables ce que l’anonyme et du Boulay racontent au sujet de Jean le sophiste, ou de Jean-le-Sourd !. Autre est l'opinion de Casimir Oudin. 11 croit que le Jean désigné dans la chronique comme le premier, comme le prince des nouveaux philosophes, est Jean Scot Erigène , et il fournit diverses preuves assez concordantes à l’appui de cette opinion. Elle semble confirmée par plusieurs passages de la vie de Jean Scot, insérée par Gale en tête du traité de la Division des natures, et notamment par l’épitaphe de ce docteur qui est ainsi rapportée : ©

Conditur hac tumulo sanctus sophista * Johannes,

Qui ditatus erat vivens jam dogmate miro :

Martyrio tandem meruit conscendere culum,

Quo semper cuneti regnant per sæcula sancti.

Mais quelle vraisemblance y a-t-il qu’on ait admis au nombre des saints, après sa mort, cet homme qui, de son vivant, fut dénoncé par tant de voix comme un ennemi de l'Eglise, qu’un pape voulut faire chasser des Gaules à cause de ses doctrines impies, et dont un prélat contemporain nous a laissé ce portrait :

Stet Scotellus ibi, res fine lege furens, Resdira, hostis atrox, hebes horror, pestis acerba, Litigiosa lues, res fera, grande nefas, Res fera, res turpis, res segnis, resque nefanda, Res infesta piis, res inimica bonis *,

Les auteurs de l'Histoire littéraire de France ont fait à ce

sujet une conjecture qui ne manque pas de fondement. L'épi-

1 De Nomin. et Real. initiis..In Comm. Societ. Goett., t. XII. — ? Volci 1e mot sophista pris assurément en très-bonne part, et ce n'est pas, on le sait, un nominaliste qu'il désigne. —* Theodulphi Episc. Carmina, lib. 111, 2. Upud. Jac. Sirmundum, Opera Paria, 1. 11, p. 1067.)

taphe composée en l'honneur d’un saint homme et recueillie sur une tombe de l’église de Malmesbury, ne peut être, fontils observer, celle de lhérétique Jean Scot, mort dans les Gaules vers l’année 877; mais il est à croire que le sophiste Jean, désigné dans cette épitaphe, est Jean-le-Saxon, appelé de France en Angleterre par le roi Elfred, vers l'année 884, et qui mourut abbé d’Althenay !. On ne saurait donc faire aucun usage de cette épitaphe, pour établir l'identité de Jean Scot et du sophiste Jeat, compté par le chroniqueur anonyme au nombre des maîtres de Roscelin. Cependant nous croyons fermement à cette identité, et nous espérons faire partager notre conviction à quiconque voudra comparer avec nous l'opinion que Jean Scot eut de la dialectique et celle que l’anonyme prête à Jean Le sophiste.

Celui-ci professa, dit-on, que la dialectique est un art, une science qui a des mots pour objet : « Artem sophisticam vo- « calem esse disseruit. » Cela peut signifier sans doute, comme l’a supposé M. Cousin ?, que les universaux ayant été déjà réduits par la critique à de simples conceptions de l’esprit, il vint un nominaliste outré, nommé Jean, lequel prétendit que ces conceptions, dépourvues de fondement réel, devaient être ramenées à de purs vocables. Mais les termes de la chronique ont encore cet autre sens : Jean fut un réaliste obstiné, partisan déclaré de la méthode ontologique, qui n’estima guère la dialectique, parce que le conceptualisme péripatéticien tendait à faire de cette science une science de mots. Or, reproduisons ici textuellement une phrase du traité de la Division des natures dont nous avons déjà fait remarquer Ha singulière énergie. Il s’agit de la classification des sciences, et le maître ayant négligé de compter au nombre des sciences la rhétorique et la dialectique, le disciple Fin-

! ist. Litt.,t. V,p. 4t8. — ? {ntrod, auæ ouvr. inédites, p. 87.

vite à réparer cette omission. Je Pai, dit alors le maître, commise de propos délibéré, je ne place, en effet, ni la rhétorique, ni la dialectique parmi les sciences, Et pourquoi ? « Quia non de rerum natura tractare videntur, sed vel de « regulis humanæ vocis , quam non secundum naturam, sod « secundum consuetudinum loquentium, sabsistere Aristo= « teles, cum suis sectatoribus ', approbat ?. » Que l’on rapproche de ces termes ceux dont l’anonyme cité par du Boulay fait usage, pour définir l'opinion que Jean lesophiste professait à l'égard de la dialectique, on verra qu’ils différent peu, s'ils différent. Et cependant il est à remarquer que les renseignements fournis par les anciens chroniqueurs sur les origines de la philosophie scolastique sont rarement précis, quand ils ne sont pas inexacts. Ici nous rencontrons, par bonne fortune, l’exactitude et la précision. Il nous semble donc qu'il faut rejeter, avec Oudin, avec Meiners, l'hypothèse suivant laquelle Roscelin aurait été l'auditeur d’un médecin de Chartres nommé Jean-le-Sourd, illustre philosophe, potens sophista, dont personne n'avait connu le nom avant qu’il ejt été prononcé par le paradoxal historien de l'Université de Paris. Mais il faut-reconnaître, avec le chroniqueur anonyme, que Roscelin ne fut pas le premier philosophe, ou sophiste, qu'aient possédé les écoles des Gaules, et que Jean Scot Erigène occupe, en effet, la place d'honneur parmi ses prédécesseurs, parmi ses patrons.

On ne connaît guère les opinions qui furent professées par Arnulfe de Laon et par Robert de Paris. Roscelin, ou Rous= selin, clerc de la cathédrale de Chartres, et chanoine de léglise de Compiègne, fut nominaliste. Mais comment et jusqu’où le fût-il? c’est ce qu’il importe de rechercher. Puisqu’il weut pas, comme nous le savons, la gloire de protester le

1 Yoicl, qu'on le remarque en passant, le mot sectatoribus employé pour désigner de très-lointains disciples. — ? De Divis. nat., lib: V,c. tv.

premier contre les thèses enthousiastes de l’école réaliste, à quel titre se rendit-il fameux dans l’école opposée? nous sommes curieux de l’apprendre.

Si nous interrogeons à ce sujet Othon de Freissingen, il nous désigne ainsi Roscelin : « Roscellinum quemdam, qui « primus nostris temporibus sententiam vocum instituit in « logica!. » Cela signifie-t-il simplement que, suivant le chanoine de Compiègne, la logique a pour objet non des choses, mais des mots? Tel avait été, nous venons de le rappeler, le sentiment de Jean Scot Erigène. Roscelin était-il donc du parti de ce philosophe, et, disait-il, en s’adressant aux sectateurs d’Aristote et de Boëce? — Vous ne voulez pas accorder aux universaux une essence vraie; vous ne voulez pas les considérer comme le fondement, le suppôt de tout ce qui se manifeste sous la forme du particulier ; mais quelle est alors la vérité, la sincérité des idées universelles recueillies, dites-vous, par l’intellect? Si la réalité n’est pas conforme aux idées conçues par l'esprit, ces idées sont de pures fictions, qui ne se déterminent, ne se réalisent que par un son de voix , d’où il suit que la logique n’est pas même une science d’idées, mais une science de mots, une science vaine. — C'est ainsi que l’on pouvait argumenter, dans l'intérêt de la doctrine réaliste, contre le conceptualisme péripatéticien de Raban, d’Heiric et de Berenger. Mais, au témoignage de saint Anselme, Roscelin s’est proposé tout autre chose : s’il a mis en honneur la thèse des mots, sententiam vocum, c’est pour critiquer le système de l’universel considéré comme le premier degré de l’être, comme la matière commune de toutes les formes individuelles ; loin de venir au secours des réalistes, par une voie détournée, en réduisant à l’absurde l'opinion de leurs adversaires, il a témérairement adopté,

* Otho Fresing. De Gestis Frederici |, lib. 1.

proclamé la plus absolue de toutes les négations, pour avoir le droit de se prononcer ensuite avec plus d'énergie contre la réalité de l’universel. Voilà ce que nous apprenons de saint Anselme 1. Roscelin fut donc un nominaliste de bonne foi.

Mais ce n’est pas là tout ce qu’il nous importe de savoir : puisqu'’ileut, dit-on, une doctrine, et une doctrine qui passe pour avoir contenu certaines nouveautés, en quels termes V'a-t-il exposée? C'est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre. Si Roscelin a rédigé quelque traité philosophique, il n’en est rien parvenu jusqu’à nous. Mais il n’est pas même vraisemblable qu'il ait écrit; ses adversaires, Anselme, Jean, Théobald d’Etampes, Abélard, ne lui attribuent aucun livre, et les pères du concile de Soissons, en condamnant les assertions hétérodoxes de Roscelin, n’eussent pas sans doute oublié de vouer aux flammes ses coupables cahiers, s’il en eut communiqué quelques fragments à ses auditeurs ?. Nous ne pouvons donc connaître la doctrine de Roscelin que sur le rapport, sinon infidèle, du moins suspect, des philosophes qui Pont combattu, des théologiens qui l'ont persécuté.

Saint Anselme le compte parmi les dialecticiens de son temps qui ne veulent pas que la couleur soit autre chose que le corps coloré, et la sagesse d’un homme autre chose

* Il faut citer Ici, avec M. Degérando (Æist. comp. des systèmes, 1. Il, -p- M6), ces vers, extraits des Annales d’Aventin :

Quas, Ruceline, doces, non vult dialectica voces : Jamque dolens de se, non vult in vocibus esse. Res amat, in rebus cunctis vult esse diebus.

Voce retractetur : res sit quod voce docetur. Plorat Aristoteles nugas docere seniles,

Res sibi substractas per voces intitulatas ; Porphyriusque gemit, quia res sibi lector ademit. Qui res abrodit, Ruceline, Boethius odit;

Non argumentis multoque sophismate sentis

Res existentes in vocibus esse manentes.

2 M. Rousselot, Etudes, t. 1, p. 12.

que son âme même. « Leur raison, dit-il, est tellement en- « veloppée dans les imaginations corporelles, qu’elle ne peut « s'en débarrasser pour distinguer les choses qu’elle doit « considérer seules et pures. » Ces choses sont les genres, les espèces, les qualités, les quantités, que Roscelin refuse d'admettre au nombre des substances proprement dites. Voici le texte de saint Anselme : « Illi utique nostri temporis « dialectici, imo dialecticè hæretici, qui non nisi flatum vocis « putant esse universales substantias... Qui colorem nihil . « aliud queunt intelligere quam corpus !, nec sapientiam hominis aliud quam animam.… In eorum quippe animabus ratio, quæ et princeps et judex omnium debet esse quæ sunt in homine, sic est in imaginationibus corporalibus obvoluta , ut ex eis se non possit evolvere, nec ab ipsis ea, quæ ipsa sola et pura contemplari debet, valeat discer- » nere ?. » Rien ne saurait être plus clair : nous avons là, en peu de mots, l'exposition complète de deux systèmes diamétralement opposés, celui de Roscélin et celui de saintAnselme. M. Cousin interprète ainsi la dernière des phrases que nous venons de citer : « Leur raison est tellement envelop- « pée dans des imaginations corporelles qu’elle n’en peut « sortir et distinguer les objets qu’elle seule peut aperce- « voir,» Il nous semble qu’opposant les objets corporels et sensibles aux substances universelles, que la raison doit considérer hors des corps, dégagées, séparées des corps ». saint Anselme, réaliste passionné, a voulu désigner ces substances, et non pas la raison elle-même par ces mots ipsa sola et pura. 11 n'est pas indifférent d'attribuer à ces mots tel ou tel sens, celui que M. Cousin préfère, ou celui que nous proposons : cependant la traduction de M. Cousin étant acceptée, il n’est pas moins évident que si Roscelin a rejeté

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