CHAPITRE PREMIER
Qu'est-ce que la philosophie scolastique? Nous devons d'abord nous adresser cette question et y répondre. L'esprit de recherche a déjà mené fort loin ses explorations dans les archives littéraires du moyen-âge -, mais la persévérance a fait défaut aux esprits curieux qui ont osé les premiers interroger les archives philosophiques de cette époque, et, malgré toute l'estime que l'on professe pour leurs excellents travaux , on est forcé de reconnaître qu'ils n'ont pas assez pénétré dans la philosophie scolastique pour bien savoir ce qu'elle est, et surtout ce qu'elle n'est pas.
Il y a contre cette philosophie beaucoup de préjugés. Ils viennent , pour la plupart , de ce qu'on l'a mal définie.
Quelques-uns supposent que c'est une doctrine élémentaire, au moyen de laquelle on a pu bien ou mal résoudre , dans une époque barbare , les difficultés que présentait au premier abord l'étude des autres sciences. Cette opinion est très mal fondée. Comme toute chose en ce monde, la philosophie scolastique a eu ses commencements, et s'il est vrai qu'au neuvième siècle elle ait commencé par expliquer des mots , ouvrant ainsi l'avenue de toutes les sciences sans être ellemême une science à part , une science proprement dite , elle i. 1
ne s'est pas résignée longtemps à remplir ce rôle subalterne , et assurément on pourrait à meilleur droit lui reprocher, au treizième, sa témérité que sa modestie. C'est, d'ailleurs, bien mal la connaître que de la prendre pour une doctrine. Toutes les doctrines , même les plus opposées , eurent , durant la période scolastique, des partisans déclarés. Quelquesuns allèrent jusqu'aux limites extrêmes du dogmatisme , d'autres jusqu'à celles du scepticisme, et, à toutes les stations connues de l'espace intermédiaire , il se trouva quelqu'un pour représenter tel ou tel des systèmes qui ont un nom dans l'histoire de la philosophie ancienne ou de la philosophie moderne. C'est ce qu'on peut déjà soupçonner en lisant le Manuel de Tennemann.
Mais n'est-il pas vrai que ces doctrines, si diverses qu'elles soient, ont toutes un seul objet, et que cet objet n'est pas la recherche delà vérité pour elle-même? On fait remarquer que la plupart , sinon tous nos philosophes scolastiques , étaient des clercs, c'est-à-dire des théologiens, et de cette remarque , d'ailleurs exacte , on prétend conclure que Tunique but de leur philosophie fut d'approfondir et d'exposer avec méthode les mystères de la foi. C'est ce qu'on exprime en disant qu'au moyen-âge la philosophie n'était qu'une des formes de la théologie , la forme contentieuse opposée à la forme dogmatique ou mystique. Nous ne pouvons accepter cette conclusion. Au dire de Baltus l, les Pères des premiers siècles , les théologiens constituants de l'Eglise romaine , se sont prudemment et constamment abstenus de tout commerce avec les philosophes, et leurs écrits, purs de tout mélange profane, ne respirent que l'Evangile. Telle est la thèse de Baltus : Mais écoutons George Rosenmuller : il nous dénonce là perversion du dogme par la philosophie comme un fait accompli dès le deuxième siècle de l'ère chrétienne, sous
1 Défense des Saints Pères accusés de Platonisme.
les auspices de Pantène , de Justin , d'Athenagoras , de Clément d'Alexandrie, et les preuves qu'il fournit à l'appui de cette dénonciation sont , à les bien considérer , décisives , irréfragables i. En effet, est-il possible de nier la philosophie des Pères , et même (car G. Rosenmùller n'a pas dit toute la vérité) la philosophie de saint Paul , de saint Jacques, de saint Jean? Reconnaissons donc que nos docteurs du moyen âge furent à la fois théologiens et philosophes-, accordons même qu'ils osèrent demander à leur métaphysique la solution des problèmes les plus redoutables, et disserter avec elle sur l'essence même de Dieu ; mais ajoutons aussitôt que les Pères les mieux famés avaient eu cette audace. Qu'on y songe, d'ailleurs, si les théologiens les moins suspects d'hétérodoxie n'ont pas dédaigné d'être de fort habiles philosophes, combien de philosophes ont , d'autre part, abordé résolument les questions fondamentales de la théologie pour les traiter avec l'indépendance qui est le propre de la raison î Descartes avait bien à ce sujet quelques scrupules; cependant ses Méditations pourraient être introduites sans de notables changements dans la première partie de la Somme de saint Thomas. Et ne suffît-il pas de rappeler les grands noms de Malebranche , de Gassendi et de Leibnitz , pour rappeler en même temps que si les frontières de la philosophie n'ont pas été souvent respectées par les théologiens , celles de la théologie ne l'ont pas été davantage par les philosophes ? Parlons avec une entière franchise : quelqu'un a-t-il jamais vu les retranchements élevés par la nature sur l'une et l'autre de ces frontières , et peut-il affirmer qu'ils existent ? On va bientôt entendre le premier-né des docteurs scolastiques , Jean Scot Origène, affirmer que la théologie et la philosophie sont une seule , une même science. Déclarons dès à présent que, sur cela, nous n'essaierons pas de le contredire. Nous
1 G. Rosenmïiller, De Christ, theol. origine liber., cap. 12.
4 — expliquerons tout à l'heure à quel point de vue il n'y a pas entre les sciences qui portent ces noms divers une similitude absolue-, cependant nous ne voudrons pas défendre, même contre une proposition un peu téméraire, les fictions transparentes au moyen desquelles on a voulu , d'une part , condamner les théologiens à déraisonner, et d'autre part , interdire aux philosophes toute enquête métaphysique.
Il nous reste à faire quelques réserves, c'est-à-dire quelques distinctions. La philosophie et la théologie ont l'une et l'autre pour objet principal la recherche de la cause qui détermine tous les phénomènes, de la loi qui préside à leurs mouvements et des devoirs qui sont imposés aux natures intelligentes et libres. Cependant il faut remarquer que la plupart des théologiens procèdent dans cette recherche tout autrement que les philosophes. Ceux-ci marchent sous la conduite de la raison et n'admettent, au premier degré de la connaissance, que les vérités évidentes par elles-mêmes, recueillies par l'expérience, contrôlées et vérifiées par le jugement. Quant aux mystiques, ils n'ont pas plus affaire de l'expérience que du jugement : ils trouvent les vérités premières dans les livres consacrés, et ne s'informent que de ce qui est écrit. De là deux méthodes bien différentes. Peut-on reprocher à nos docteurs scolastiques de les avoir confondues? Cette confusion est impossible. Dire qu'ils ont interrogé la raison sur la nature du suprême moteur, c'est dire simplement qu'il y a lieu de les ranger dans la catégorie des philosophes. Une autre distinction doit être faite. Parmi les questions philosophiques , il en est que la théologie ne prend pas à sa charge de résoudre , comme par exemple celles qui concernent les facultés et les opérations de l'intelligence humaine- et parmi les questions théologiques , il en est dont la philosophie ne s'occupe jamais, sans offrir aussitôt un prétexte à l'accusation de blasphème : ce sont celles qui touchent aux mystères.
5 — Aussi, n'y a-t-il pas de formule plus accréditée dans l'école et dans l'Eglise que celle-ci : l'ordre de foi n'est pas l'ordre de raison. Mais il ne suffît pas d'écrire cette formule, il faut encore l'entendre. Or, ou elle n'a pas de sens , ou elle signifie qu'il y a des articles de foi dictés par un pouvoir supérieur dont la raison ne discute pas les droits. Ces articles étant donnés comme nécessaires , incontestables , seront acceptés à ce titre par les croyants, par les fidèles, et, en ce sens , ce qu'on appelle l'ordre de foi sera pour eux quelque domaine réservé, dont ils ne pourront franchir les limites , ni comme théologiens, ni comme philosophes. Mais ce n'est pas à de récents docteurs que doit être attribuée cette distinction des articles divins en quelque sorte, et des objets de la science humaine : jamais elle ne fut plus recommandée qu'au moyen-âge. Il n'y a pas un philosophe du treizième siècle qui ne commence par établir, en paraissant en chaire, qu'il laissera les mystères en dehors de sa controverse , et qu'il traitera seulement les questions dont l'autorité n'interdit pas l'examen. Guillaume d'Ockam s'exprime à ce sujet dans les mêmes termes que saint Thomas.
Disons donc , pour conclure, que si l'on donne le nom de théologie à la science qui a pour objet la recherche ou l'étude des choses éternelles , cette science, qui se confond avec la métaphysique, fut, en effet, cultivée durant le moyen-âge par un grand nombre de philosophes, comme elle l'avait été par tous les philosophes anciens, comme elle l'est encore par la plupart des philosophes modernes. Ajoutons que si l'on circonscrit la théologie dans le domaine des mystères, pour réserver le nom de théologiens à ces esprits enthousiastes ou affligés, qui se complaisent et s'abîment dans les pieuses rêveries, en contestant les droits de la raison, les théologiens de cette espèce ne manquèrent pas, assurément, au moyenâge, mais ne doivent pas être comptés parmi les philosophes
Quel est donc, encore une fois, le caractère particulier de la philosophie scolastique? Elle porte d'abord le cachet de l'époque au sein de laquelle elle s'est produite. Qu'on appelle nos docteurs théologiens ou philosophes, Aristote est leur maître, et ils viennent se placer, parmi les interprètes des monuments péripatéticiens, à la suite des Alexandrins, de Boëce et des Arabes. Cependant il faut de suite constater que leur manière d'argumenter sur le texte n'est pas dépourvue d'originalité. Un des plus véhéments détracteurs de la scolastique, Jordano Bruno, dit que le philosophe de Stagire a plus reçu de l'Université de Paris qu'il ne lui a donné l. Cette critique est trop passionnée pour être rigoureusement exacte. Cependant il faut reconnaître qu'il a été fait, durant le moyen-âge, tant d'additions, tant de corrections à l'œuvre du Maître, qu'interprété par ses fervents disciples, il exprime souvent, comme chez Duns Scot, le contraire de sa pensée. Si le péripatétisme d'Averrhoës ne se distingue pas moins de l'antique doctrine Lycée que l'Alhambra ne diffère du Parthénon, de même le péripatétisme d'Albert-le-Grand, de saint Thomas, de Duns Scot, est un monument construit dans le goût fier et bizarre du treizième siècle, un monument gothique. Ainsi que le temple, il grandira d'étages en étages dans l'espace, aussi haut que pourra s'élever le regard de l'intelligence; mais cette masse prodigieuse n'aura pas la majesté simple, imposante, que communiquait à toutes ses créations l'austère génie de l'ancienne Grèce : ainsi que le temple, il sera surchargé d'ornements capricieux, travaillés avec art , mais présentant presque toujours un profil irrégulier et troublant ainsi l'harmonie de l'ensemble. C'est là le caractère commun de toutes les œuvres du même temps. Il y a donc, sans aucune acception de systèmes, de doc-
1 « Plus Aristolelem Universitati, quam Uuivcrsitatem Aristoteli debere... » M. Ch. Bartholmès, Jordano Bruno, t. I, p. 90.
trines, de méthodes, une philosophie du moyen-âge, ayant ses propres allures, son génie particulier. Mais ce n'est pas tout : on l'appelle la scolastique, la philosophie des écoles, et ce nom ne rappelle pas seulement une époque, mais encore une destination spéciale. Nous devons l'expliquer. Au témoignage d'un érudit du dix-septième siècle *, Pétrone est le premier des Latins qui ait fait usage du mot scolasticus,- Quintilien l'a plus tard employé pour distinguer les rhéteurs de son temps 2, et on lit, dans saint Jérôme, que Sérapion, s'étant acquis une grande renommée, reçut comme un titre d'honneur le surnom de scolastique. Dès l'ouverture des écoles du moyen-âge, ce titre fut donné à tous les professeurs chargés d'instruire la jeunesse. Employé adjectivement, il servit à qualifier les diverses branches de leur enseignement, et l'on dit : la théologie scolastique, l'histoire scolastique, la philosophie scolastique. En ce sens, la philosophie scolastique est la philosophie professée dans les écoles du moyen-âge, depuis l'établissement de ces écoles jusqu'au jour où la philosophie du dehors, c'est-à-dire l'esprit de nouveauté dégagé des liens de la tradition, vint lui disputer et lui enlever la conduite des intelligences, l'initiative de l'enseignement. Telle est la définition que nous avons recherchée. Elle est trèssimple, et si nous avons pris bien des détours avant d'y arriver, c'est que nous avions à discuter d'autres définitions plus subtiles et moins exactes.
Ce qui nous est demandé par l'Académie, c'est donc l'histoire de ces luttes orageuses qui commencent avec le neuvième siècle et finissent en quelque sorte avec le quatorzième-, c'est l'histoire des systèmes qui se partagèrent les esprits durant cette période si tourmentée que vint ouvrir le dernier des Césars, Charlemagne, dont la vaste pensée portait et devait
1 Heumann, Prœfatio ad lïbr. Tribbechovii De Doctorib. scolast. Bruckerus Hist, crit. PhiL, t. III, p. 710. — 2 Ibid.
enfanter un monde nouveau, et que vint clore Louis XI, cet autre novateur, mais de l'espèce révolutionnaire, qui, travaillant à détruire tous les établissements du passé, préparait le sol sur lequel devait s'élever à son tour l'édifice de la société moderne. Le labeur qui nous est imposé n'est certes pas médiocre, et si nous hésitons un instant devant l'obscurité de la matière, devant l'immensité des recherches qui sont exigées de nous, nous ne mènerons qu'à mauvaise fin cette entreprise pleine d'embarras, pleine de périls.
Commençons par décrire le théâtre sur lequel se sont rencontrés nos hardis et glorieux athlètes ; racontons en peu de mots la fondation de ces écoles dont les chaires rivales furent occupées, durant l'espace de cinq siècles, par tant de docteurs éminents, où dix générations vinrent successivement chercher la science, et ne se passionnèrent pas moins pour le faux que pour le vrai. Voici ce que nous apprennent à ce sujet les anciennes annales de l'Université de Paris , cette mère-patrie des lettres , des sciences et des arts modernes.
Les Barbares n'avaient laissé debout, dans les provinces gauloises, aucun des établissements de la domination romaine ; les grandes et célèbres écoles de Marseille, de Paris, d'Autun, de Narbonne, de Toulouse, de Lyon et de Bordeaux, avaient été, pour ainsi parler, englouties sous répais limon que les torrents du Nord avaient apporté sur le sol de la Gaule, et il n'en restait plus même un débris, un vestige, un souvenir, quand, vers le huitième siècle, se manifesta le premier symptôme de la révolution morale qui devait s'accomplir sous les auspices de Charlemagnc.
Dans ses courses en Italie, Charlemagne avait fréquenté quelques lettrés qui lui avaient inspiré le goût de la science. Quand, de retour dans ses Etats, il voulut consolider par des institutions pacifiques le vaste empire qu'il avait conquis par
les armes, il appela près de lui, pour les admettre dans ses conseils, ces docteurs en renom dont il avait admiré l'éloquence ou le savoir. Pierre de Pise et Paul Warnefried parurent alors à la cour d'Aix-la-Chapelle, où leur présence ne causa pas sans doute un médiocre étonnement aux rudes commensaux du vainqueur des Saxons. Après eux, Alcuin, élève de l'école d'York, fut associé par Charlemagne à l'œuvre de restauration qu'il avait entreprise. Par les soins de ces docteurs, des écoles furent constituées dans les cloîtres, dans les cathédrales, dans les résidences impériales, et, pour donner un grand exemple, le chef de tant de peuples voulut être compté lui-même au nombre de leurs écoliers : tels sont, en effet, les termes d'un de ses diplômes : « Quia curae nobis est « ut nostrarum ecclesiarum ad meliora semper proficiat sta- « tus, oblitéra tam penèmajorumnostrorum desidiasatagimus « offîcinam , et ad pernoscenda artium liberalium studia « nostro etiam imitamus exemplo. » Qui n'eût pas ensuite fait montre de zèle pour la science? Qui n'eût pas considéré comme glorieux ce titre d'écolier, que Charlemagne prenait lui-même dans un acte public? On peut lire, dans une docte monographie du chanoine de Launoy * et dans le tome quatrième de V Histoire littéraire de la France * le détail des fondations académiques de Charlemagne. Nous ne pouvons ici que mentionner la célèbre école du palais, où Pierre de Pise et Alcuin avaient pour auditeurs les membres de la famille impériale et les grands dignitaires de l'empire -, les écoles épiscopales de Lyon, d'Orléans, de Saint-Denis, et les écoles claustrales de saint Martin de Tours, de Fulde, de Corbie, de Fontenelle et d'Aniane. De toutes les affaires de l'empire, l'établissement de nouvelles écoles était celle qui préoccupait davantage le grand réformateur. On le voit dans
1 De celebrioribus Scholis a Carolo Magno fundatis, in-8°. — 2 Etat des lettres dans les Gaules, p. t du t. IV.
les actes de son règne i. Vainement, afin de lui plaire et de mériter les faveurs impériales, tous les jeunes clercs rivalisaient de zèle pour l'étude-, il se plaignait du retard imposé par la nature des choses à l'accomplissement du premier de ses vœux, accusant les maîtres d'ignorance et les écoliers de paresse : « Ah! disait-il, si j'avais seulement autour de moi « douze clercs instruits dans toutes les sciences comme l'é- « taient Jérôme et Augustin ! » Ce n'était pas , comme Alcuin le lui fit observer , un désir modeste a. S'il ne fut pas exaucé, du moins Charlemagne put-il, en achevant sa longue
1 Nous n'avons pas besoin d'en citer d'autre preuve que ce fragment d'une lettre circulaire adressée aux évêques et aux abbés des monastères de la Gaule : « Karolus, gratia Dei rex Francorum et Langobardoruin, etc., etc. Notum igitur sit Deo placitœ devotioni vestrae quia nos, una cum fidelibus nostris, consideravimus utile esse ut Episcopia et monasteria nobis, Christo propitio, ad gubernandum commissa, praeter regularis vitœ ordinem, atque sanctœ religionis conversationem, etiam in litterarum meditationibus, eis qui, dooante Domino, discere possunt, secundum uniuscujusque capacitatem, docendi studium debeant impendere : qualiter, sicut regularis norma honestatem morum, ita quoque docendi et discendi instantia ordinet et omet seriem verborum, ut qui Dei placere appetunt recte vivendo, ei etiam placere non negligant recte loquendo... Quamvis enim melius sit benefacere quam uosse, prius tamen est nosse quam facere. Débet ergo quisque discere quod optât implere, ut tanto uberius quid agere debeat intelligat anima , quantô in omnipotentis Dei laudibus sine mendaciorum offendiculis cucurrerit lingua... Quamobrem hortamurvos litterarum studia nonsolnm non negligere, verum etiam humillima et Deo placita intentione ad hoc certatim discere, ut facilius et rectius divinarum scripturarum décréta valeatis penetrare. Cum autem in sacris paginis schemata, tropi et cœtera his similia inserta inveniantur, nulli dubium est quod ea unusquisque legens tanto citius spiritualiter intelligit quanto prius in litterarum magisterio plenius instructus fuerit. Taies vero ad hoc opus viri eligantur, qui et voluntatem et possibilitatem discendi et desiderium habeant alios instruendi... » Recueil des histor. de France, t. V, p. 621.
2 « Gloiissimus Carolus per totum regnum suum studia litterarum florere conspiciens, sed ad maturitatem patrum prœcedentium non pervenire condolens et plusquam mortale laborans, in banc tœdiatus vocem erupit : — « 0 utinam haberem dnodecim clericus ita doctos omnique sapientia sic perfete instructos, ut fuerint Hieronymus et Augnsliniis. » Ad quod doctissimus Albinus, ex ipsorum comparationem meritose indoctissimum judicans, il quantum nullus mortalium in conspectu terribilissimi Caroli audere praesumeret, maxima indignalione concepta, sed parumper ostensa, respondll : « Creator cœli et terrœ similes illis plures non habuit, et tu vis babere dnodecim? » Mon. Sangalleusis Chronicon, lib. I, dans le Recueil des hist.de France, t. I, p. tto.
carrière, constater que ses encouragements n'avaient pas été stériles, et que, dans toutes les régions de l'empire, les feux rayonnants du flambeau de la science commençaient à prévaloir sur les ténèbres de la barbarie.
A sa mort, les dissensions civiles qui eurent pour conséquence le démembrement de l'Empire vinrent détourner quelques esprits des lettres et des arts libéraux. Les invasions des Arabes et des Normands ne causèrent pas moins d'agitation, moins de désordres et ne firent pas moins de ruines. Cependant la plupart des écoles restèrent ouvertes, et si les laïcs, occupés d'autres soins, négligèrent de les fréquenter, on y vit accourir de toutes parts de jeunes clercs pleins de zèle pour l'étude. Sous Louis-le-Débonnaire et sous Charlesle-Chauve, l'école du palais acquit dans toutes les provinces de l'Empire une grande renommée, qu'elle dut au savoir incomparable (nous ne faisons qu'un juste emploi de ce terme) de ses illustres régents, Alcuin, Claude, Clément FHibernien, Scot Erigène et Mannon ; les gymnases ecclésiastiques de Lyon, de Mayence, de Metz, du Mans, de Corbie, de Corwey, de Reichenau furent aussi très florissants : dans les assemblées diocésaines, dans les conciles nationaux, l'établissement de nouvelles écoles était une des questions que l'on mettait le plus souvent à l'ordre du jour -, toutes les villes sollicitaient une école, et celles dont la requête n'avait j as été favorablement accueillie allaient porter leurs plaintes devant l'évêque de Rome. Nous avons un décret d'Eugène II, qui contient une réponse à de telles remontrances. -En voici les termes : « Dequibusdam locis ad nos refertur neque magis- « tros , neque curam inveniri pro studio litterarum : idcirco « in universis episcopiis subjectisque plebibus et aliis locis, « in quibus nécessitas occurrerit , ommino cura et diligence tia adhibeatur ut magistri et doctores constituantur, qui « studia litterarum liberaliumque artium dogmata assidue
« doceant , quia in his maxime dimna manifestantur atque « declarantur mandata. » Il n'y avait donc pas assez de maîtres pour instruire cette nombreuse jeunesse qui se sentait entraînée vers l'étude par un irrésistible penchant. Et combien sont mystérieux les desseins de la Providence ! Un ordre d'Eugène II va contribuer efficacement à répandre dans les villes, et même dans les bourgades, cette lumière dont l'éclat doit bientôt faire pâlir la lampe sacrée du Vatican! C'est un pape qui montre et prépare la voie où la jeunesse des Gaules va courir après la nouveauté, sous la conduite des Patriarches des hérétiques ! Il est curieux de rapprocher le décret d'Eugène II que nous venons de citer de cet étrange passage d'une lettre de saint Grégoire-le-Grand : « Mon « frère, j'ai appris, ce que je ne puis rappeler sans douleur et « sans honte, que vous avez cru devoir enseigner la gram- « maire à quelques personnes; apprenez donc combien il est « grave, combien il est affreux (quam grave nefandumque), « qu'un évêque traite de ces choses que doit ignorer même « un laïc ! S'il m'est bien démontré qu'une fausse nouvelle « m'a été transmise et que vous ne vous êtes pas occupé de « ces frivolités, de ces lettres séculières, j'en rendrai grâces « à Dieu, qui n'aura pas laissé souiller votre cœur par les fé- « licitations impures des pervers *. » Quand on entend ainsi parler, au sixième siècle, un grand pape, un grand saint, on se persuade que les Barbares ont eu d'illustres complices. Mais comme tout change dans le temps ! L'Eglise, qui avait proscrit des lettres humaines par l'organe de saint Grégoire, fait avec Eugène II de grands efforts pour les remettre en honneur. Et quand elles auront été restaurées, quand l'Europe moderne aura passé de l'étude de la grammaire à celle de dialectique, l'Eglise, maudissant l'œuvre de ses mains, voudra ruiner les écoles fondées par elle. On a beaucoup écrit
1 Apud Bruckerum, Hist. crit. philos., t. III. p. 661.
sur l'histoire de l'Eglise 5 cependant on n'a pas tout dit, puisqu'on n'a pas encore rendu compte de ces variations d'une manière satisfaisante. Mais ce n'est pas le sujet que nous avons à traiter ici.
Il nous importe beaucoup de savoir quel était l'enseignement distribué dans les gymnases du huitième siècle. On nous désigne un assez grand nombre de lettrés de ce temps qui professèrent, dans diverses écoles, la grammaire, l'arithmétique, la chronologie, le chant, l'écriture sainte; mais, comme les notions acquises dans ces différentes branches de la science n'étaient pas alors fort étendues, le même professeur faisait souvent tous ces cours dans la même chaire. Au reste , rien ne prouve qu'à cette époque la dialectique ait été l'objet d'un enseignement particulier dans quelqu'une des écoles épiscopales ou claustrales. Les plus habiles d'entre les docteurs de ce temps, ceux qui avaient acquis les connaissances les plus profondes, ou les plus variées, communiquaient vraisemblablement à leurs auditeurs tout ce qu'ils savaient, sans faire aucune réserve ; cependant on ne voit pas que , parmi les sciences profanes déjà cultivées à cette époque , la dialectique ait obtenu , dans les établissements fondés par l'Eglise, le même succès que la grammaire, la poésie ou l'arithmétique. Les savants auteurs de l'Histoire littéraire nous disent, il est vrai, que, dès le huitième siècle, la dialectique était déjà professée dans la plupart des écoles des Gaules 1 -, mais ils détruisent eux-mêmes cette assertion, lorsqu'ils nous témoignent qu'au neuvième siècle on n'avait pas encore retiré beaucoup de fruit de cette étude2.
Or, la même méthode n'était pas pratiquée dans les écoles ecclésiastiques et dans l'école séculière du palais. L'école du palais avait eu, comme nous l'avons dit, pour modérateurs principaux Alcuin, Clément-l'Hibernien et Jean Scot, théo-
1 Hist. Litt., t. IV, p. 27. - » Ibid., p. 275.
logiens d'une orthodoxie assurément très-équivoque, mais , on ne peut leur refuser ce titre, dialecticiens éminents. Où s'étaient formés ces maîtres habiles ? Le moine de Saint-Gall, et, d'après lui, Vincent de Beauvais et Robert Gaguin, nous les représentent quittant sur un navire la rive écossaise , ou plutôt hibernienne , delati nave ex Scotia, venant à la cour barbare de Charlemagne annoncer qu'ils sont marchands de science, obtenant de ce prince la faculté de faire des cours publics, et transportant ainsi dans les Gaules les notions scientifiques dont le vénérable Bède leur avait légué le dépôt. Ce récit n'est pas tout à fait exact : on sait en effet qu'Alcuin remplissait une mission en Italie auprès du pape, lorsqu'il fut rencontré par Charlemagne; que le grammairien Clément1 avait fait quelque séjour à Reichenau avant d'être appelé par le chef de l'empire à Técole du Palais ; que ni l'un ni l'autre n'avaient pu fréquenter le vénérable Bède, et que Jean Scot vint en France après la mort de Charlemagne : cependant il est incontestable que dans la docte Hibernie, comme l'appelle Alcuin % les études n'avaient jamais été interrompues, et qu'au moment où toute la tradition littéraire semblait perdue dans les Gaules, il y avait sur plusieurs points du territoire occupé par les Scots et par les Bretons, des écoles très-fréquentées dans lesquelles on enseignait, outre la théologie doctrinale, les langues grecque et latine, les lettres profanes et la dialectique. C'est ce que prouvent divers passages des écrits de Bède, recueillis par Hermann Conringius3, et ces vers de la vie de Sulger , rapportés par Campden :
Perlustrat scholas, studio florente, Britannas, Ac crescente simul ardore et tempore raulto,
1 Les auteurs de YHist. Litt. n'attribuent à ce Clément qu'un Recueil d'extraits des anciens grammairiens et des vers sur l'Alphabet. Isaac Vossius possédait ce lecueil et ces vers, (ffist. Litt., t. VI , p. tl de V Avertissement.) — 2 De cita sancti Willibrodi, in Operibus Alcuini, et in tomo H, Antiq. Lection. Canisii. — 3 Antiquit. Académie. Supplementum 31, p. 230.
Exemplo patrum commotus amore legendi Ivitad Hibernos sophia mirabile claros '.
Si l'on ignore en quelle contrée de l'Irlande étaient ces grandes écoles, on possède des détails fort intéressants sur celle de la ville d'Yorck, dans laquelle Alcuin fut successivement élève et maître 2. Ce qu'il faut donc retenir de la légende racontée par le moine de Saint-Gall et par R. Gaguin, c'est qu'en effet les éléments de toutes les sciences connues furent enseignées à la jeunesse des Gaules, au huitième siècle, par des maîtres étrangers, et que les plus instruits de ces maîtres furent des Irlandais ou des Bretons 3.
Nous parlerons encore plus d'une fois dans la suite de notre mémoire de ces hôtes illustres, de leurs travaux, de leurs doctrines. Ce que nous devons faire remarquer ici, c'est que parmi les régents connus de l'école du Palais, les émigrés de l'Irlande et de la Bretagne insulaire furent seuls appelés philosophes, Pierre de Pise nous est recommandé comme un rhéteur habile -, Paul Warnefried, diacre d'Aquilée, avait la réputation d'un habile hagiographe ; l'espagnol Claude interprétait l'Ecriture sainte ; Amaîaire, né sur les rives de la Moselle, était surtout versé dans la liturgie. Mais entendons Heiric d'Auxerre nous raconter le détail de ce qu'il a vu dans cette école du Palais, si fameuse dans toutes les Gaules : « Quid Hiberniam memorem, » s'écrie-t-il dans son enthousiasme hyperbolique, « contempto pelagi discrimine, pêne to- « tam cum grege philosophorum ad littora nostra migran- « tem ! Quorum quisquis peritior est ultro sibi indicit exi- « lium, ut Salomoni sapientissimo famuletur ad votum 4 ! » Alcuin et Jean Scot, qui nous ont laissé l'un et l'autre de»
1 Apud Bruckerum, Hist. crit. phil., t. III , p. 574. — 2 De Episc. Eborac. poema Alcuini , in Operibus. — 3 Brucker, Hist. crit. phil., t. III, p. 586, — ' Dans la dédicace de son poème sur la vie de saint Germain. ( Bollandus 21 juillet.)
ouvrages philosophiques, étaient donc chargés d'enseigner la philosophie dans l'école du Palais, et là fut établie la première chaire consacrée d'une manière toute spéciale à l'enseignement de la dialectique. Après eux, cette chaire fut occupée par un de leurs plus intelligents auditeurs, Mannon, prévôt de Condat, originaire de la Frise ou de la Bourgogne, auquel on attribue, mais sans preuves suffisantes, la traduction de quelques livres de Platon et d'Aristote 1. Elle fut si renommée qu'un auteur du dixième siècle, Gerbert, put appeler la philosophie la science impériale, imperialis philosophi a*.
11 n'est pas indifférent de savoir si l'école du Palais était publique. On ne croit pas que les empereurs aient admis aux cours qu'ils suivaient eux-mêmes d'autres personnes que les membres de leur famille, les principaux officiers de leur maison et quelques notables représentants de l'Église des Gaules. On se demande, en outre, quel était le siège de cette école du Palais. A cette question les historiens répondent diversement. Les uns veulent que, dès le règne de Charlemagne, elle ait été constituée dans la ville qui devait être plus tard la métropole de l'enseignement philosophique, à Paris -, suivant d'autres, cet honneur appartient à la grande cité du huitième siècle, Aix-la-Chapelle. L'avis du plus grand nombre est que l'école du Palais n'eut pas, dans l'origine, de siège fixe, et que les professeurs de cette école, appartenant à la maison de l'Empereur, l'accompagnaient dans toutes les villes où l'appelaient les affaires de l'Etat. Cependant, il nous est prouvé que, dès le neuvième siècle, Paris était le siège principal de cette école privilégiée. Nous trouvons ce renseignement dans la lettre écrite par le pape Nicolas Ier à Charlesle-Chauve, au sujet des erreurs de JeanScot. On lit, en effet,
1 Hist. Littér., t. V, p. 658. — 2 De ratioîiali et ratione uti% apud Bernai d. Pez, 1. 1, pars, n, p. M9.
•- 17 dans cette lettre : « Dilectioni vestrae vehementer rogantes « mandamus quatenus apostolatui nostro Johannem prsedic- « tum reprœsentari faciatis , aut certe Parisiis in studio , « cui olim capitalis fuisse perhibetur, morari nonsinatis... » Si donc il n'est pas permis de répéter, d'après du Boulay, que l'Université de Paris fut fondée le jour où Charlemagne institua l'école du Palais, du moins faut-il admettre que cette école fut considérée, dès le temps de Charles-le-Chauve, comme étant la grande école de Paris.
Or, il s'éleva bientôt dans la même ville une chaire rivale de celle de Jean Scot et de Mannon. Le moine Jean, auteur de la vie de saint Odon, publiée par Surius et par Mabillon, nous apprend que ce célèbre abbé de Cluny vint jeune encore étudier aux écoles de Paris, et qu'il y eut pour maître saint Rémi d'Auxerre, qui professait avec éclat la dialectique et la musique. On sait qu'Odon naquit vers l'an 879, et qu'il vint à Paris dans les dernières années du neuvième siècle. Le renseignement fourni par le moine Jean est donc pour nous d'un grand intérêt. Remy avait étudié sous Heiric, moine d'Auxerre1 -, Heiric s'était formé sous la discipline d'Haimon, évêque d'Halberstadt, qui nous est désigné parmi les élèves d'Alcuin 2, 11 y a donc lieu de croire que saint Remy n'enseignait pas sur d'autres cahiers que ceux de l'école hibernienne. Il était surtout connu comme grammairien. D'anciens titres établissent qu'il y avait alors à Paris trois écoles très- fréquentées : celle de la Cathédrale, celle de Sainte-Geneviève 3, et celle de Saint-Germain-des-Prés 4. Il est vraisemblable que le cours public de Remy se tenait à Saint-Germain ou à Sainte-Geneviève ; mais cette question de lieu n'est pas facile à résoudre, et n'a pas, il nous semble, beau-
1 Hist. Littér., t. IV, p. 247. — 2 Ibid , p. 300. — 3 ffist. de sainte Genev. et de son église, Ms. de la bibliolh. Sainte-Geneviève, p. 575. — * Hist. Littér., t. VI, p. 33.
coup d'importance. Ce qui nous intéresse davantage, c'est que des auteurs accrédités, rejetant le dire de du Boulay, donnent pour origine à l'Université de Paris cette école où Remy passe pour avoir introduit l'étude de la grammaire, de la dialectique et de la musique *. Cela sans doute n'est pas encore clairement démontré , et le champ reste ouvert aux conjectures. Il y a lieu, toutefois, de constater que, dès le dixième siècle, les écoles de Paris avaient la réputation de posséder les meilleurs dialecticiens, et que ces docteurs renommés avaient été comptés par les auditeurs de Remy d'Auxerre \
Pouvons-nous maintenant répondre à cette question : Quel était l'enseignement de saint Remy ? Comme il est vraisemblable que les leçons publiques de ce professeur furent peu différentes des écrits qu'il nous a laissés, nous répondrons qu'il enseignait à la fois les arts et les sciences. Le biographe de saint Odon ne nous indique, il est vrai, que la dialectique et la musique ; mais, suivant la classification dès-lors adoptée, la dialectique était un des arts, et la musique une des sciences ; en outre, le plus estimé de tous les arts était la dialectique , et la musique était de toutes les sciences la plus cultivée 3. On peut donc comprendre qu'au rapport du moine Jean, Remy n'était pas moins habile dans le trivium que dans le quadrivium 5 ce qui sera confirmé par ce que nous dirons des ouvrages perdus ou conservés de ce docteur. Nous sommes donc sur ce point de l'avis de Brucker ? Oui, cela est vrai, cela est prouvé par des textes irrécusables, on ensei-
1 Hist. litt.,t VI, p. 33. — 2 Ibid.— 3 Cette assertion paraîtra singulière. Cependant que l'on veuille simplement consulter le catalogue dressé par Trithème ; à peine y trouvera-t-on un ou deux traités sur l'Arithmétique, la Géométrie ou l'Astronomie, attribués à des contemporains de Remy, tandis que les écrits de ce temps sur la Musique sont très-nombreux. Trithème nous désigne ceux d'Aurélien, clerc de Reims; de Bernon; d'Osbeit, moine de Cantorbéiy ; de Guy, abbé de Saint-Leufroi ; d'Hermann-Contraet; d'Helpeiïe; de saint Gall, etc., etc.
gnait dans les écoles de Paris, dès le neuvième siècle, les sept arts libéraux. Les commentaires de Remy sur Donat et sur Martianus Capella ne nous inspirent pas sans doute une trèshaute opinion de son savoir ; mais du moins y trouvonsnous une détermination plus ou moins exacte, une classification plus ou moins ingénieuse des problèmes les plus généraux que se pose l'intelligence humaine. On essaiera plus tard de résoudre ces problèmes ; ils seront la matière de vifs débats, à la suite desquels la philosophie aura reconquis , outre sa liberté, quelques parties de son ancien domaine ; mais cela s'accomplira dans le temps. S'il ne faut pas attribuer au neuvième siècle l'œuvre des siècles suivants, il ne faut pas lui refuser ce qui lui appartient : et ce qui lui appartient, ce qui lui est propre, c'est d'avoir énoncé les questions premières qui sont l'objet de tout examen scientifique, et, comme nous le verrons, d'en avoir compris du moins quelques-unes.
Nous venons de prononcer deux mots dont le sens veut être immédiatement éclairci par quelques explications.
Au temps de Remy d'Auxerre, avons-nous dit, l'école connaissait la division de l'enseignement libéral en deux grandes sections, les arts, les sciences ; les arts appartenant au trixiium, les sciences au quadrivium l. De qui nos premiers scolastiques tenaient-ils cette classification ? Il n'est pas inutile de le savoir. Malheureusement ni du Roulay, ni Crévier, ne nous fournissent à ce sujet les renseignements que nous attendions d'eux. Allons donc les chercher aux sources.
Dans le chapitre premier de ses Etymologies, Isidore de
Séville rapporte que Platon et Aristote, ayant l'un et l'autre
distingué les arts des sciences, avaient donné le nom d'art
aux parties de renseignement qui ont pour objet en qui est
1 Voici cette division :
Gramm loquitur, Dia verba docet, Rhet verba colorât, Mus canit, Ar numerat, Geo pondérât, Ast colit astra.
problématique, contestable, et le nom de sciences ou de disciplines à celles qui ont pour objet le certain, le réel. Il est vrai que Platon et Aristote avaient l'un et l'autre pris soin d'établir divers ordres, divers degrés d'arts ou de sciences. Ce qui ne l'est pas, c'est qu'ils aient séparé les arts et les sciences pour les distribuer en deux classes, en deux catégories. Cette distribution peut être attribuée à Philon-le-Juif. Il expose, en effet, dans un de ses traités, que la science est plus noble que l'art , l'art s'exerçant sur des hypothèses, sur des conjectures, sur le vraisemblable, et la science ayant pour matière ce qui est positivement démontré, ce qui est reconnu vrai par la raison. Mais si l'on demande à Philon ce qu'il appelle art et ce qu'il appelle science, il répond que les arts sont la musique, la grammaire, la géométrie, et earum cognatœ artes, c'est-à-dire tout ce qu'on enseigne en invoquant le témoignage des sens : et tous ces arts, dit-il, procèdent d'une science qui leur est supérieure en ordre, en degré : cette science s'appelle la philosophie , et se divise en trois parties : la physique, la dialectique et la morale l. Ainsi, le platonicien Philon distingue les arts des sciences, et il motive cette distinction en des termes qu'Isidore de Séville semble avoir eu l'intention de reproduire, en les attribuant à Platon Mais la classification qu'il propose diffère beaucoup de celle qui fut adoptée dans les écoles du moyen -âge.
Au témoignage de Brucker % saint Augustin aurait donné l'exacte définition du trivium et du quadrivium. Nous ne la trouvons pas au chapitre du traité de V Ordre que Brucker nous indique. Nous y voyons bien, il est vrai, que, parmi les arts libéraux, on étudie les uns pour l'usage de la vie, ad usum vitCB; les autres, pour connaître la nature des choses et s'éle-
Philo Judaeus, De Congressu quœrendœ erudit., p. 386 de la trad. de S. Gelenius, 1554, in-8°. Ejusdem De Jgricnltiira,\\. 167. - - Hist. crit. phil.it. III, p. 957.
ver ensuite vers Dieu par la contemplation, ad cognilionem rerum contemplationemque 1 : mais cette distinction n'est pas celle qui fut admise par les docteurs scolastiques. Suivant M. Barthélemy-Saint-Hilaire, c'est dans la Dialectique attribuée à saint Augustin qu'il faut chercher « la division des sept arts libéraux qui composèrent un peu plus tard le trivium et le quadrivium 2. » Nous avons fait cette recherche, mais vainement. Nous nous rappelons, il est vrai, que, dans le premier livre de ses Rétractations , au chapitre VI, saint Augustin parle des ouvrages qu'il a composés dans sa jeunesse, soit à Milan, soit en Afrique, désirant, dit-il, s'élever de l'étude des choses terrestres à celle des choses incorporelles : mais voici dans quel ordre il désigne ces ouvrages : « De Gramma- « tica librum absolvere potui... De Musica sex volumina... « De Dialectica, de Rhetorica, de Geometria, de Arithmetica, « de Philosophia, sola principia remanserunt, qua? tamen ipsa
« perdidimus » Cet ordre n'est pas méthodique ; et,
d'ailleurs, la définition que saint Augustin donne ici des sciences humaines prouve qu'il ignorait ou n'admettait pas que les unes eussent pour objet les choses, les autres les discours et les idées.
Martianus Capella nous paraît être le véritable inventeur de cette célèbre classification des arts et des sciences 3. Elle fut reproduite par Cassiodore, par Isidore de Séville, et transmise ensuite par eux aux fondateurs de nos écoles. Les diverses sections de l'étude libérale sont, suivant Martianus Capella, la Grammaire, la Dialectique et la Rhétorique, la Géométrie, l'Arithmétique, l'Astrologie et la Musique. Cassiodore et Isidore de Séville les classent dans un ordre un peu
1 De Ordine, lib. II, 0. xvi. — 2 De la logique d'Arist., t. II, p. 169. — 3 Ce sont les divisions mêmes de son livre, qui a pour titre singulier : Satyricon, sive de Nuptiis inter Philologiam et DIcrcurlum et de septem artibus liberalibus.
différent ; mais s'ils placent la Dialectique après la Rhétorique, et la Musique avant l'Arithmétique, ce sont là de simples modifications qu'ils proposent dans la série des arts ou dans la série des sciences ; ce qu'ils maintiennent rigoureusement les uns et les autres, c'est que le domaine des trois arts diffère du domaine des quatre sciences. Le domaine des arts fut le trivium des scolastiques ; celui des sciences, leur quadrivium. Nous devions faire connaître l'origine obscure et la valeur de ces deux mots, trivium, quadrivium, fréquemment employés par les premiers philosophes et par les historiens du moyen-âge.
A peine fondées, les écoles de Paris prirent un rapide accroissement. Au sommet de la montagne Sainte-Geneviève, qu'on appelait déjà locutitius mons, le quartier des rhéteurs, des sophistes, il y avait l'école du monastère, où les religieux seuls étaient admis ; et, en outre, diverses écoles publiques où étaient reçus tous ceux qui se présentaient 1 . Auprès de la cathédrale, était l'école du cloître, qui, placée sous la juridiction de l'évêque de Paris, était ouverte à tous, avant d'être destinée spécialement aux clercs séculiers2. Bientôt on vit les jeunes docteurs formés dans ces écoles élever eux-mêmes des chaires rivales, à Saint-Germain, puis à Saint-Victor, puis en vingt autres lieux. De Sainte-Geneviève à Notre-Dame, dans toutes les rues dès-lors fréquentées, sur les deux rives du fleuve et sur les ponts 3, des professeurs plus ou moins
1 Ms. de Ste-Genev. déjà cité, p. 574, 610. - a Crévier, ffist. de l'Univ. de Paris, t. 1, p. 273. — 3 On ne lira pas sans intérêt les rimes suivantes du chanoine Godefroid de St-Victor, déjà citées par l'abbé Lebeuf et par les auteurs de Y Histoire littéraire :
Haerent saxi vertice turbœ Robertinn?, Saxeœduritie vel adamatinae, Quos nec rigat pluvia, neque ros doctrinœ. Vêtant amnis aditum scnpulorum minœ.
lsti falsum litigant nihil loqul vere; Quos tamen ipsimet post hosabierc
renommés ouvrirent des écoles libres et convièrent les clercs et les laïcs à les venir entendre ; non, toutefois, sans exiger d'eux quelque rétribution l.
A peu de temps de là, bien qu'on vît chaque jour s'élever de nouvelles chaires sur les deux rives du fleuve, le nombre des maîtres ne se trouva plus suffisant ; les écoles se trouvèrent trop étroites pour contenir la multitude qui accourait de tous les coins de l'Europe, venant chercher la source de la science. « Ici les moissons viennent mieux, dit le poète, ici les vignes : dans les forêts, sont les arbres qui portent le bois ; dans les jardins, les arbres qui portent les fruits ; dans les tavernes, sont les vins écumants : à Paris, sont les meilleurs des maîtres 2. » Pour avoir acquis le droit d'enseigner aux autres, il fallait avoir fait quelque séjour dans les écoles
Qui de solo nomine fingunt mille fere.
Igitur pro nihilo licet hos censere.
Quidam pontem manibus suis extruxerunt Et per aquas facilem transitum fecerunt, In quo sibi singuli domos statuerunt; Unde pontis incolœ nomen acceperunt.
Decens est materia, decensest figura ; Cubicorum lapidum subest quadratura ; Stat columnis senaeis solida structura , Nullis motionibus unquam ruitura.
Pavimentis desuper opusestpolitum, Aurseis, argentseis signis insignitum, Editis lateribus undique munitum , Ne ruinam timeat vulgus imperitum.
Sex babet cathedras per quas speculantur Et latentem fluminis fundum perscrutantur. Alii natatibus quoque delectantur, Et aestivis solibus usti recreantur.
Venerandus sedet hic ordo seniorum Et doctrinœ gratia prœeminens et morum...
Ces rimes se lisent dans un manuscrit bien connu de Godefroid de St-Victor (Bibl. Nation.) qui a pour titre : Fons philosophiez.
1 C'est à cet usage qu'Alain de Lille fait sans doute allusion dans le passage suivant : « Clerici noslri temporis potius sequuntur scholas Antichristi quam Christi, potius dediti guise q^am glossae, potius colligunt libras quam léguât /^rojjlibentius intuentur Martham quam Marcura... » Alanus de Insulis, de Arte Prœdic, c. xxxvi. - 2 Rich. Gibbon, Vita Goswini.
de Paris : quiconque n'avait pas été entendre les illustres régents de la grande école, passait pour ignorer même les éléments de la science. Quand, aux derniers confins de la Bretagne insulaire, aux plus lointaines retraites de la Calabre, de l'Espagne, de la Germanie, de la Pologne, un jeune clerc manifestait quelque inclination pour les hautes études et semblait à ses supérieurs promettre un logicien, aussitôt on l'envoyait à Paris. Il partait seul, à pied, traversant les fleuves, les montagnes, les mers, sous la protection des gens de guerre, ou même des gens de rapine qu'il rencontrait sur sa route. C'était une vie d'aventures et de périls qui le disciplinait d'avance aux agitations et aux rudes épreuves de l'école. Chaque soir, il trouvait un asile dans le plus prochain monastère : si la nuit le surprenait loin d'une bourgade, il allait frapper au seuil de quelque maison isolée ; et pour obtenir le plus cordial accueil, il lui suffisait de déclarer son titre d'écolier : ici, l'hospitalité lui était libéralement accordée; ailleurs, elle lui était due, et la loi municipale punissait comme un délit toute infraction à cet article de la coutume : les écoliers ont partout le droit d'asile *.
Protégés par les lois, encouragés par l'espoir de conquérir une position élevée dans l'Etat ou dans l'Eglise, les jeunes clercs qui se consacraient à l'étude étaient encore, disait-on, agréables au Seigneur. Le ciel l'avait témoigné par des prodiges. « Il y avait dans la ville de Bonn une recluse assez « dévote. Une nuit, elle aperçut une lumière qui pénétrait « par les crevasses de sa cellule. Pensant que c'était le jour « et très-effrayée de ne pas encore avoir lu ses Heures, elle « se leva et courut ouvrir sa fenêtre qui regardait le eime- « tière. Et voilà que, sur le tombeau d'un jeune écolier ré- « cemment enseveli, elle vit debout une femme d'une merci veilleuse beauté. Son corps était une flamme éclatante ; sur
1 J. B. Pacichcllii, de Jure hospit., lib. II, c. vi.
« le sépulcre était une colombe blanche qu'elle prit et cacha « dans son sein. La recluse, qui devinait déjà quelle était « cette femme, l'interrogea cependant avec révérence à ce « sujet. — Je suis, dit-elle, la mère du Christ, et je suis venue a chercher l'âme de cet écolier qui fut un vrai martyr. — En « effet, ajoute le chroniqueur, les écoliers sont de vrais mar- « tyrs quand ils vivent dans l'innocence et travaillent avec « courage l. » Mais ils ne vivaient pas tous dans l'innocence. Quelques-uns, comme nous le raconte Alain de Lille, avaient moins de goût pour l'étude que pour les passe-temps frivoles, ou coupables. Envoyés dans la grande ville pour y suivre les cours des maîtres en théologie, de futurs interprètes de la parole de Dieu songeaient plus à Marthe qu'à Marc 2 : quant aux laïcs, ils portaient Tépée, et bon nombre d'entre eux, faisant le vilain métier de coureurs de nuit, nocturni grassatores, cherchaient volontiers querelle aux passants et au guet du. roi, « manus conserere gestientes 3. » De là de graves désordres, des rixes fréquentes, des délits et quelquefois des crimes. Quand il s'agit de les poursuivre, l'Université réclama. Des écoliers, disait-elle, ne pouvaient être assignés devant les mêmes juges que le dernier manant de Paris -, et puisque l'église et la noblesse avaient leurs tribunaux particuliers, l'Université devait avoir les siens. C'est une prétention qui fut consacrée par le bon vouloir des rois : les membres de l'Université, ses suppôts, ses écoliers, tout son personnel enseignant ou étudiant fut soustrait à la juridiction du juge commun. A cet énorme privilège les rois en ajoutèrent bientôt quelques autres, comme, par exemple, l'exemption de participer aux charges publiques 5 et, après l'Eglise et la noblesse, l'Université fut la première corporation de
1 lllustr. mirac. lib. XII, a Cœsario Heisterbacbensi. De Pœnit. et gloria inundi, c. xLvietxLVii. — 2 De arte prœdic, c. xxxvi, passage déjà cité. — 3 J. Major In Prim. Sent, ia Prologo.
l'Etat. Mais nous ne voulons pas répéter ici ce qu'on peut lire ailleurs. Qu'on ouvre les annales de cette illustre corporation : on y verra comment elle conquit cette dictature de l'enseignement, à laquelle les papes eux-mêmes n'ont pu se défendre de rendre un éclatant hommage *, et par quels services elle mérita la protection des rois et la vénération des peuples. Services oubliés aujourd'hui, titres méconnus! Ils datent de si loin, et notre génération, occupée d'autres soins, prise si peu les études libérales et les lettres savantes !
La philosophie scolastique, qui naît avec les écoles , se développe et grandit avec elles, pour déchoir aussitôt que la période de déchéance a commencé pour elles. Comme il ne faut pas attribuer l'origine de la scolastique à la découverte d'une méthode nouvelle, ainsi ne convient-il pas davantage de voir la cause première de sa décadence dans le discrédit d'un système. Du dixième au quatorzième siècles, bien des systèmes se sont produits et ont dominé tour à tour, sans compromettre l'existence de la philosophie scolastique, et la révolution qui l'emporta aurait pu s'accomplir à son profit, si d'autres événements n'étaient pas venus précipiter sa ruine. La prise de Constantinople par les Turcs et l'invention de l'imprimerie sont deux faits d'un ordre bien différent, qui exercèrent une influence à peu près égale sur les destinées de la scolastique. Chassés de leurs villes dévastées, les Grecs arrivèrent en Italie, apportant avec eux les plus précieux monuments de la sagesse antique, les œuvres grecques de Platon, d'Aristote et des Alexandrins. Aussitôt que la jeunesse eut entre les mains les livres de Platon, elle ne forma plus qu'un vœu, celui de les comprendre ; aussitôt qu'ils lui furent
1 On lit dans une bulle d'Alexandre IV cet éloge de Paris : « Ha?c est eftreftia Ijtterarum mitas, artium urbs famosa, eruditionis schola prwcipoa.summae sapientiee offlcina, et potissimum gymnasimn studiorum. » Du Boulajr, Hist. Univ, Paris.
expliqués, elle déclara qu'elle ne voulait plus en connaître d'autres. Depuis cinq ou six siècles, Aristote exerçait une souveraine dictature dans toutes les écoles : n'était-il pas temps enfin de changer de maître? La jeunesse est naturellement amie de la nouveauté : il ne fallut que lui montrer la voie nouvelle pour l'y entraîner. Aristote fut donc couvert d'outrages et Platon mis au nombre des dieux. Mais ce n'était pas en France que le vent de la proscription avait jeté les Grecs fugitifs, et l'initiative de la propagande platonicienne avait été déjà prise par les écoles d'Italie, quand les maîtres de Paris délibéraient encore sur la conduite qu'ils devaient tenir en ces graves circonstances. Cette délibération fut longue, et elle n'était pas achevée au moment où des maîtres étrangers traversaient les Alpes, appelés par la jeunesse française, et venaient attaquer Aristote dans la métropole de son empire. La déchéance de l'école de Paris pouvait être désormais considérée comme un fait presque accompli : l'art inventé par Guttemberg lui porta le dernier coup. Les manuscrits étaient des objets de haute valeur qui se rencontraient rarement entre les mains de pauvres écoliers : il était donc bien difficile, avant la découverte de l'imprimerie, de faire quelques études ailleurs qu'aux écoles publiques. Dès que la presse eut multiplié les exemplaires des anciens textes et même des gloses modernes, on put, sans fréquenter les écoles, conduire ses études jusqu'aux limites de la science. Autrefois, on accourait à Paris de tous les points de l'Europe pour venir entendre les maîtres renommés : désormais abandonnées par les écoliers, les chaires publiques le furent bientôt par les professeurs eux-mêmes, et, de jour en jour, on en vit décroître le nombre. Ainsi finit l'enseignement oral ou scolastique. La philosophie ne sera plus professée que dans les couvents et dans les collèges, et elle n'obtiendra la faveur d'un asile, dans ces maisons despotiquement administrées
par l'église, qu'après avoir abdiqué toute liberté. Comment, réduite à l'état de servitude, oserait-elle encore prétendre au gouvernement des intelligences? Elle n'aura pas cette audace, et tandis que des Sorbonistes au grave sourcil continueront de disserter devant des enfants, dans quelques lieux obscurs et mornes, sur les dix catégories et sur les formes du syllogisme , les véritables successeurs d'Albert, de saint Thomas, de Duns Scot et Guillaume d'Ockam , c'est-à-dire les vrais philosophes auxquels appartiendra désormais la conduite des esprits, seront ces libres docteurs très-mal famés en Sorbonne, Bacon, Descartes, Hobbes, Spinosa.
Encore une addition à ces préliminaires. Si la philosophie scolastique est une période dans l'histoire de la philosophie, cette période se partage elle-même en plusieurs phases. Ordinairement on compte trois de ces phases. Cette division ayant été proposée par Lambert Danes, dans l'introduction de sa glose sur le premier livre des Sentences, elle a été depuis acceptée par Alstedius l, par Hornius 2 et par Brucker 3. Retranchant quelque chose à chacune des trois époques de Lambert Danes, ïennemann en a fait quatre 4, et il a été approuvé par M. Rousselot 5. Mais, il faut bien le reconnaître, il y a, dans ces distributions, beaucoup d'arbitraire. Si Ton prétend subdiviser l'histoire de la scolastique en autant de sections que le réalisme a remporté de victoires ou subi de revers, il ne faut s'arrêter ni à trois ni à quatre, ni même à cinq 6 phases, il y a lieu d'en compter bien davantage. Mais on s'abuse si l'on entend que chacune des quatre phases cidessus désignées se distingue des autres par un caractère particulier qui ne permet de faire entre elles aucune confu-
1 Alstedii (Henrici), Encyclopedia, 8. — i G. Hornii, Hist. philos, libri VI, — 3 Brucker, Hist. crit. phi/., t. III, p. 731. — * Manuel de la phil., t. 1., p. 335 de l'édit. de M. Cousin. — i Etudes sur la phil. dans le moj en-dge , t. I, p. 13 et suiv. — ,; Encyclopédie nouvelle, au mot Scolastique.
sion. A ce compte, il n'y aurait que deux époques distinctes dans la philosophie scolastique : la première commençant avec Alcuin et finissant avec le douzième siècle ; la seconde commençant avec le treizième siècle et finissant en quelque sorte avec Gerson. Entre Tune et fautre de ces deux époques il y a, en effet, de notables dissemblances. C'est toujours le même problème qui se maintient à l'ordre du jour,, le problème de la nature des universaux, et, dans la seconde époque, il ne reçoit guère d'autres solutions que dans la première; mais quel changement s'introduit tout-à-coup, avec le treizième siècle,, dans la manière de le traiter ! Nous apprécierons en détail et les causes et les effets de cette métamorphose : disons simplement ici que la division de la scolastique en deux époques nous paraît suffisante et que nous l'adoptons.
Expliquons maintenant quel est ce problème à l'occasion duquel se sont élevées des controverses si passionnées, si tumultueuses.