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DES SENS EN GENERAL ET DE LEURS OBJETS

La sensation et son objet sont dans une relation réciproque (1). L'objet sensible n'est ainsi nommé que parce qu'il est perçu par la faculté de sentir (g). Mais la sensation et les sens présupposent l'objet sensible (3) , et pour comprendre ce que c'est que sentir, il importe de connaître auparavant les objets auxquels s'applique la sensation (4) , et d'après lesquels on la divise en espèces (5).

Il y a trois sortes d'objets sensibles. Il en est qui sont propres à un certain sens , et qui ne sauraient être connus directement par aucun autre ; il en est ensuite qui , tout en étant connus en eux-mêmes , sont communs à tous les sens ; enfin d'autres sont perçus par accident et non plus en eux-mêmes (6). Mais les objets propres des sens doivent être par excellence appelés sensibles , puisque c'est à eux que s'applique naturellement chaque sens (7).

Les accidents ou qualités des corps , tels que la couleur, la saveur, le son et l'odeur, la pesanteur,

(1) Catég.v VII, § 9-, X, § 4 ; Métaph., IV, 5 ; V, 5, 15.— (2) De la sensat., VI, § 1 ; Métaph. , 1 , 7 fin. — (3) Mor. à Nie. , X , 4 med.; Métaph., V, 15 fin. — (4) De l'âme , II , 4 , § 1. - (5) Ibid. , III , 8 , § 1. — (6) Ibid., II, G, § 1 suiv.jIII, 3,§ 12. - (7) Ibid., II, 6, §4.

le froid et le chaud , le dur et le mou , le sec et l'humide , produisent des sensations (1). On peut les ramener à cinq sortes d'objets perceptibles par des sens particuliers , savoir : la couleur, le son , l'odeur, la saveur et le contact , ou ce qui est senti par contact (2). A chacun de ces genres de qualités se rapporte un sens spécial (3) ; car la nature a donné des sens différents pour des objets différents (4). Il y a donc cinq sens , qui sont la vue , l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher (5). La vue connaît la couleur, l'ouïe le son , et l'odorat l'odeur ; le goût s'applique aux saveurs et le toucher à tout ce qui est perçu par contact , c'est-à-dire aux qualités distinctives des corps en tant que corps (6). Chaque genre d'objets sensibles comporte une opposition première , à laquelle se ramènent toutes les nuances ou différences secondaires : telle est dans les couleurs l'opposition du blanc et du noir, celle du grave et de l'aigu dans les sons , le doux et l'amer dans les saveurs et les odeurs , et enfin parmi les objets tangibles , les diverses oppositions du froid et du chaud , du dur et du mou , du rude et du poli , du sec et de l'humide (7). Tout sens est apte à juger des différences de ses objets propres (8) , et l'on peut dire que le plus parfait est celui qui saisit le mieux les nuances les plus

(1) De la sensat., VI, § 1 ; Météorol., IV, 8 pass.— (2) De la sensat., III, § l. Il faut remarquer cet emploi du mot &pvi dans le sens d'objet du toucher. Cf. Météorol., IV, 10. —(3) Métaph., IV, 2, p. 1003, b; Topiq., I, 15, §4; De la sensat. , VII, §3. — (4) Gr. Mor., I, 35. — (5) De l'àme, III, 1, § 1. — (6)Gr. Mor,I, 35; Del'àme, II, 6, § 2; ch. il, § 10? III, 12, § 6; Hist. des anim., I, 11. — (1) De l'àme, II, li, § 2 ; De la sensat., IV, § 13; VI, § 5.— (8) De l'àme, III, 2, §10.

délicates (1 ) . Un même sens porte donc sur les contraires , bien que peut-être il ne les connaisse point de la même manière (2).

Les objets communs des sens sont l'étendue, la figure, le mouvement et le repos, le nombre et l'unité (3). Ces qualités ne sont point l'objet propre d'un sens , mais elles sont communes , sinon à tous les sens , du moins au tact et à la vue. Il n'y a donc point pour elles de sens propre , et elles nous sont données par une sensation commune (4). Ces qualités diffèrent encore des objets propres , en ce que pour ceux-ci il y a des contraires comme le blanc et le noir, le doux et l'amer, tandis qu'une figure par exemple ne paraît pas être contraire à une autre figure (5).

Quant aux objets connus par accident , ce sont ceux qui sont connus par un sens autre que celui dont ils sont les objets propres. Ainsi quoique la saveur soit invisible , aussi bien que le son (6) , la vue peut par accident connaître les choses douces (7). Elle peut , tout en percevant directement la blancheur dans un corps , connaître par accident que cet objet est le fils de Diarès ou de Cléon , parce qu'en effet c'est un accident de la blancheur de se rencontrer en tel ou tel individu (8). Les qualités sensibles connues par accident se rapportent donc aux cinq sens énumérés, mais d'une manière indirecte et sans qu'ils en soient affectés (9).

Si les qualités des corps pouvaient être divisées à

(l)De lasensat., IV, § 16. — (2) Topiq., I, 10, § 4 ; VIII, 1, § 15, etc. — (3) De l'âme, II, 6, § 3; 111,1, § 5, § 8. — (4) De l'âme, III, 1, § 7. — (5) Delà sensat., IV, § 16. — (6) Mélaph., XI, 10. - (7) De l'âme, III, l,§5. -(8)Ibid., III, !,§§ 6,7. — (9).Ibid. , II , 6, § 4.

l'infini , iï faudrait admettre des sens en nombre infini (1). Si l'on suppose avec Platon des objets sensibles intermédiaires , il faut par la même raison supposer des sens intermédiaires pour les percevoir (2) . D'un autre côté , si tous les objets sensibles étaient tangibles , ainsi que le veulent la plupart des physiciens , il faudrait que tous les sens fussent des espèces du toucher (3). Mais à moins qu'il n'y ait d'autres corps possibles et d'autres qualités que celles qui appartiennent aux corps d'ici-bas , on peut affirmer qu'il y a cinq sens , et qu'il n'y en a que cinq (4).

Il faut faire une distinction importante entre l'acte et la puissance. En effet , ce qui a le son ne résonne pas toujours , et en général chaque objet des sens est de deux façons : en acte et en puissance (5) . Il en est nécessairement de même des sens (6). A l'objet en puissance répond le sens en puissance , et à l'objet en acte le sens en acte (7). Voilà pourquoi un même sens porte sur le sensible et le non-sensible dans chaque genre , la vue par exemple connaissant le visible et l'invisible, le toucher ce qui est tangible et ce qui ne l'est pas, et de même pour les autres sens (8). Cependant les excès des qualités sensibles échappent à la sensation ou en détruisent les organes (9).

Toute sensation se produit dans l'âme par le moyen du corps (1 0). Chaque sens a dans le corps un organe

(1) De la sensat. , VI, § 1. — (2) Métaph. , III, 2. — (3) De la sensat. , IV, § 14. — (4) De l'àme, III, 1, §§1, 4 ; Hist. des anim., IV, 8.— (5) De l'âme, III, 2,§ 4; Delà sensat., III, § 10.— (6) De l'àme, II, 5, § 2 et suiv. ; III, 2,§ 4suiv.,§8;III,7, § 1; Delà sensat , IV.— (7) De l'âme, III, 8, §§ I, 2. — (8) Ibid. , 11, 10, §3; ch. 11, §12. -(9) Ibid. , III, 2, § 9; ch. 13, §3. — (10) De la sensat. , I, § 6; Dusomra., I,§ 1; De l'àme. III, 4, § 5.

double : il y a deux yeux pour la vue , pour l'ouïe deux oreilles , pour l'odorat deux narines ; on peut même distinguer deux parties dans la langue, qui est l'organe du goût ; quant au toucher, là chose est plus difficile à constater, parce que son organe n'est point la chair, mais qu'il est placé à l'intérieur du corps (1). Quoique l'ouïe et l'oreille soient sur le côté? les organes des sens , comme les narines , les yeux , la langue , sont placés par-devant (2) , et c'est là ce qui a servi à distinguer dans les animaux une partie antérieure et une partie postérieure. En effet , comme ils ont tous la sensation , la partie où elle se produit d'abord et d'où elle est communiquée au reste du corps , a été appelée le devant de l'animal (3\ Quelques philosophes s'efforcent de rapporter ces organes aux éléments , et ne pouvant ramener les cinq sens aux quatre éléments , ils ne savent que faire du cinquième sens. On peut cependant assigner un élément à chacun des organes des sens : l'eau à la partie de l'œil qui voit , l'air à l'ouïe , à l'odorat le feu ; le toucher se rapporte à la terre , et le goût n'est , sous ce rapport , qu'une espèce du toucher (4).

Au delà de ces organes il est pour chaque sens un organe premier où il a son principe et son siège ; pour le goût et le toucher, cet organe est dans le voisinage du cœur, pour les autres sens il est au cerveau (5); aussi la tête est surtout faite en vue du cerveau : la nature y a placé plusieurs sens , parce

(1) Part, des anim , II , 10. — (2) Hist. des anim,, I, 15. — (3) De la marche des anim., IV, p. 705, b.— (4) De !a sensat., II, pass. Cf. De l'âme , III, 1 , § 3 - (5) De la sensat., II , § 13; Part, des anim. , II , 10.

que le sang y étant d'une chaleur tempérée , est propre d'une part à échauffer modérément le cerveau , et d'autre part à assurer la tranquillité et l'exactitude des perceptions sensibles (1). Mais le cœur est le centre où aboutissent tous les organes : il est l'or gane de la sensibilité même ; il est par conséquent le siège dernier et commun de tous les sens particuliers (2).

L'objet sensible ne meut pas directement le premier organe du sens auquel il se rapporte. En effet , si on venait à le placer immédiatement sur cet organe, il n'y causerait aucune sensation (3). Il y a donc entre chaque sens et son objet un intermédiaire qui est mu par l'objet et qui meut à son tour l'organe du sens (4). Cet intermédiaire est la chair ellemême pour le toucher et le goût ; c'est l'air pour les trois autres sens (5) . Ainsi le goût et le toucher ne s'exercent point à l'aide d'un corps étranger, tandis que le milieu commun de l'ouïe , de la vue et de l'odorat est bien distinct de notre corps (6).

Il en est des sens à peu près comme des puissances générales de l'âme. Il y a des animaux qui ont tous les sens ; d'autres n'en ont que quelques-uns ; d'autres enfin n'en ont qu'un seul , le plus nécessaire de tous , à savoir le toucher (7). Sans le toucher en effet nul autre sens n'existe , mais il peut exister sans les autres : ainsi beaucoup d'animaux n'ont ni la vue

(1) Part, desanim., II, 10. — (2) Mouv. cc-mm. des anim., XI, § 5 ; De la jeunesse, III, §6; Du somm., II; Del'àme, II, 12, §2; I, 4, § 13. -(3) Del'àme, I!, 7, §8; II, 9, § 6. — (4) Ibid. , III, 12, §8. — (5) Ibid., Il, 11, §4, §5.- ((>) Ibid., II , 10, § 1 ; III, 12, § 0; De te sensat., I, § 6. — (7) De l'àmc, 11,2, § : l .

ni l'ouïe , et sont totalement privés du sens de l'odorat, tandis que tous participent du toucher (1). C'est que la perte du toucher entraîne la mort de l'animal ; les autres sens au contraire lui sont donnés non pour être simplement , mais pour être bien (2). Le goût paraît cependant lui être indispensable pour la nourriture , où il distingue l'agréable et le désagréable. Les trois autres sens , qui s'exercent à l'aide de milieux extérieurs , ont été donnés aux animaux doués de locomotion , afin que percevant à distance , ils puissent découvrir de loin leur nourriture et éviter ce qui leur serait nuisible ou dangereux. Ces mêmes sens dans les êtres doués de réflexion , ne sont point inutiles soit pour la connaissance, soit pour l'action (3).

Tous les animaux parfaits ont les cinq sens (4). L'homme par conséquent les possède (5). C'est lui d'ailleurs qui a dans la plus grande perfection le sens du toucher (6) et qui est le mieux doué en général pour la sensibilité (7) .

(l)De l'âme, II, 2, §§ 4, 5; ch. 3, § 7 ; III, 12, §§ 2,7; ch. 13, § 1.— (2) Ibid. , III , 1 2 , § 8 ; III , 1 3, § 3. — (3) De la sensat., I, §§ 8 , 10. — (4) De l'âme, III , 1 , § 4. — (6) Hist. des anim., IV, 8. —(6) De la sensat., IV, § 1; Hist. des anim., I, 15. — (7) Eùaw87)TdTaxoç. Part, des anim., II, 17.

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