CHAPITRE VII
DU TOUCHER (à'fr), àlïTlxdv).
La théorie du toucher présente une double difficulté , relativement à ses objets et à son organe.
Il v a lieu d'abord de se demander si le toucher est un ou plusieurs sens (1). En effet, on remarque dans les objets tangibles plus de diversité que dans les objets des autres sens (2) . Chacun de ceux-ci semble n'avoir qu'une sorte de contrariété entre ses objets : la vue n'a que celle du blanc et du noir, l'ouïe celle du grave et de l'aigu , le goût celle du doux et de l'amer. Mais pour le toucher il y a plusieurs de ces oppositions : ainsi le chaud et le froid , le sec et l'humide , le dur et le mou et toutes les autres qualités de ce genre. On peut bien dire, il est vrai, qu'il y a aussi de nombreuses nuances entre les données de chacun des autres sens , par exemple , entre les couleurs , objet propre de la vue , ou bien entre les sons, objet propre de l'ouïe. Mais encore faut-il avouer que, malgré cette diversité , chacun de ces sens a un objet unique , facile à reconnaître et à définir , tandis qu'on ne saurait dire clairement quel est l'objet unique du toucher , comme on dit que le son est l'objet de
(i) De l'âme* II r 1 1 , § 1 . — (2) Ibid., II, 6, § 2.
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l'ouïe (1). Quoi qu'il en soit, on peut remarquer que le toucher s'applique proprement aux caractères distinctifs des corps en tant que corps : je veux parler des caractères par lesquels se définissent les éléments , savoir le chaud et le froid, le sec et l'humide {%). Le toucher perçoit aussi tout ce qui a du poids et de la légèreté (3); il juge des angles (4); il connaît, en commun avec la vue , l'étendue et la figure, le rude et le poli , l'aigu et l'obtus , qualités qui se rencontrent toutes dans les angles (5) . Les objets communs , par exemple certains mouvements, doivent être aussi rangés parmi les données du toucher (6). Enfin ce sens donne à la fois la connaissance du tangible et de ce qui ne l'est pas. Par objets non tangibles , on entend d'un côté ceux qui n'ont qu'en une faible mesure les qualités tangibles, par exemple l'air, et d'un autre côté les excès de ces mêmes qualités , qui détruisent la sensation par leur violence même (7) .
Tout corps est tangible (8) , et l'objet tangible paraît presque se confondre avec l'objet sensible (9) ; au moins semble-t-il qu'on doive rapporter au toucher la définition du vide et du plein , le vide étant l'absence de tout corps tangible (10).
Proprement , le tangible est ce dont on a la perception par contact (11). La définition du contact se tire des choses qui ont une position (12). Il ne faut con-
(i)De l'âme, II, 11, §2. Cf. Gén. etcorr., II, 2, p. 329, b.— (2) De l'âme, 11, 11, § 10; II, 3, § 3; II, 10, § 1, § 4 ; Part, des anim., II, 1. Voyez surtout Météorol., IV, 8 et 10.— (3) Physique, IV, 9. — (4) Topiq., 1 , 15, §4.— (5) De la sensat., IV, § 15.— (6) De l'âme, II, 6, §3.— (7) Ibid.. II, il, §12; II, 12, §3. - (8) lbid., II, 12, § 6. — (9) Génér. et conupt, Il, 2.— (10) Physique, IV, 9.— (11) De l'âme, II! , 12, §6; De la sensat., îll -, § 1 ; Gén. et corr., II, 2. — (J2) Génér. et conupt., 1, 6.
fondre le contact ni avec la limite , ni avec la continuité , ni avec une étendue homogène. En effet , toucher et être limité sont deux choses bien distinctes (1 ) ; une étendue homogène implique le contact des parties dont elle se compose , mais le contact ne sup* pose pas nécessairement l'homogénéité. D'un autre côté , tout contact a lieu entre choses continues (2) ; mais deux choses continues ne sont pas toujours en contact, par exemple deux nombres qui se suivent. Il suffit pour la continuité, qu'il n'y ait aucune interposition de parties semblables ; mais deux objets sont dits en contact quand leurs extrémités sont ensemble ; ils sont de plus homogènes , quand leurs extrémités sont une seule et même chose (3).
Il ne saurait y avoir d'action ni de passion entre choses qui ne se touchent point ; et l'objet mu n'est pas seulement touché , il touche à son tour ce qui le meut (4). Cependant nous frissonnons plutôt lorsqu'un objet nous touche , que lorsque nous le touchons (5) , et nous ne disons pas d'un objet désagréable que nous le touchons , mais nous disons de préférence qu'il nous touche (6) .
Il ne faut pas non plus exagérer cette idée du contact dans l'exercice du toucher. Il est bien vrai que ce sens perçoit les objets directement, et c'est même pour ce motif qu'il a reçu le nom de toucher , parce que seul il paraît sentir immédiatement par lui-même (7). Mais il ne faut point s'y tromper, ni croire que la chair
(i) Phys., III, 13. — (2)Ibid., V, 5.- (3) Ibid., VI , I ; Du ciel, I, !. - (4) Génér. et coït., I, 6 pass. — (5) Probl., XXXV, 1. — (6) Gêner. etcorr,f I, 6 fin. — (7) De l'àme, III, 13, §1.
soit l'organe du toucher : elle en est plutôt l'intermédiaire (I ). Sans doute la chair et les parties qui y correspondent dans les animaux qui n'ont point de chair sont capables de sensation (2). Mais comment comprendre qu'un organe perçoive un objet qui le toucherait directement (3)? Il doit y avoir quelque milieu entre le toucher et son objet , de même que pour tous les sens, quoique cela soit ici un peu moins évident (4). La chair est placée précisément de manière à empêcher un contact immédiat ; elle sert donc de milieu entre l'objet tangible et l'organe primitif du toucher, qui est à l'intérieur (5) .
On objectera peut-être que dès que la chair entre en contact avec un objet , une sensation se produit aussitôt ; et il faut avouer qu'il y a quelque différence sous ce rapport entre le toucher et les autres sens. Ici en effet ce n'est pas le milieu qui nous modifie : nous sommes modifiés en même temps que lui. Mais il ne s'ensuit pas de là que la chair soit l'organe même du toucher. En effet , supposons qu'on recouvre la chair d'une membrane, la sensation se produira encore instantanément ; cependant il est bien clair que cette membrane n'est point l'organe du sens : ajoutons que si cet intermédiaire était de même nature que la peau, la sensation le traverserait encore plus vite. Il en est ici comme d'un homme frappé à travers son bouclier : ce n'est pas le bouclier qui , étant frappé , a porté le coup, mais l'homme et le bouclier ont été tous les deux frappés en même temps (6). D'ailleurs ,
(l)De l'âme, II, 11, § l, § 9. — (2) Part, des anim.,II, 5, 8.— (3) De Tame, H, 1 1, § 9.— (4) Ibid., II, 7, § 8. -(5) Ibid., II, 1 1 , § 1, § 9.— (fi) !bid.,
Il, 11, ^3, 7, 8.
de même que l'air est un milieu commun pour l'odorat , pour l'ouïe et pour la vue, certaines parties de la chair servent à la fois d'intermédiaire pour le toucher et pour le goût (1). Quant à l'organe intérieur et premier du toucher, on ne lui a point donné de nom, parce que ce sens étant commun à tous les animaux , il n'y avait pas lieu de les distinguer par là , et parce qu'il était difficile de découvrir l'organe du toucher , comme étant plus intérieur que ceux des autres sens (2). Cependant il est certain que le toucher a son principedans le voisinage du cœur(3) ; car il tend évidemment vers ce siège commun de tous les sens (4). Au reste, l'organe du toucher est relatif aux qualités tangibles , c'est-à-dire au chaud et au froid, au sec et à l'humide , et la partie où réside ce sens est en puissance ce que les tangibles sont en acte. En effet sentir c'est éprouver un certain changement ; or ce qui rend une chose semblable à soi , ne le fait que parce que cette chose est déjà telle en puissance. Yoilà pourquoi nous ne sentons pas ce qui est chaud ou froid , dur ou mou au même degré que nos organes ; nous ne sentons que l'excès de ces qualités , comme si le sens était une sorte de moyenne entre les qualités contraires des objets qui agissent sur lui, et que ce fût là précisément ce qui le rend capable d'en faire le discernement. En effet, c'est surtout le moyen ternie qui est propre à juger de chacun des extrêmes, parce qu'il peut devenir l'un ou l'autre. Aussi l'organe du
(l) De l'âme, II, il, §> 4, 5.— (2) Hist. des anim., I, 3; Part, des anim,, II, 10, p. 656, h, 1.34.— (3) Part, des anim. , II, 10, p. 656, a, 1. 30 ; De la scmsat., II, § 13. — (4) Delà jeunesse, etc., III, §6.
toucher ne doit-il être ni chaud ni froid pour être en état de percevoir ces deux qualités (1). Un juste tempérament des qualités sensibles nous est d'ailleurs plus agréable que leur excès. La sensation étant comme un rapport et une mesure , tout excès la rend pénible ou même impossible (2).
S'il est vrai que le toucher s'applique à ses objets comme une sorte de moyen terme , et que son organe reçoive toutes les qualités distinctives de la terre , le chaud, le froid et toutes les qualités tangibles , il est impossible que cet organe se puisse résoudre en un seul élément , et qu'il ne soit composé que de feu , d'air ou terre (3) , quoiqu'il se rapporte plus particulièrement à la terre (4) .
Tous les êtres animés dont le corps est simple sont donc privés du toucher, et tout animal a un corps composé , car il ne peut y avoir d'animal sans le toucher (5). Il est des animaux imparfaits qui n'ont pas d'autre sens (6); mais il n'en est point qui soient privés de celui-là , parce qu'il est la condition de tous les autres (7) . Il est le plus commun de tous ; il est aussi le plus nécessaire (8). Les autres sens servent au bien-être de l'animal : le toucher seul lui est indispensable. Sans lui , l'animal serait incapable de s'attacher à certains objets ou de les éviter, et par conséquent de se conserver lui-même (9). Il est évident
(1) De l'âme, II, 11, § 10, § 11. — (2) Ibid., III, 2, § 9. — (3) Ibid., III, 13, § l pass. — (4) De la sensat. , II, § 13 — (5) De l'ame, III, 12, §§2,5,7; III, 13, § 1. — (6) Ibid., III, ll.,|l. - (7) Ibid., II, 3, §7; III, 13, § 1.— (s) Ibid., II, 2, § 1 1 ; Mor. à Nie. , III, 13, p. 1118, a; De la sensat., I , § 8 ; Hist. des anim., I, 3; IV, 8 init. ; VIII , 12 init. — (9) De l'âme, III, 12, §§ fi, 7, 8.
que ce sens est le seul dont la perte entraîne la mort. Les objets des autres sens , les couleurs , les sons , les odeurs ne sauraient tuer l'animal lui-même, si ce n'est par accident , lorsque , par exemple , un coup violent accompagne le son ou que les sensations de la vue et de l'odorat mettent en mouvement d'autres parties, de manière à détruire l'animal par le toucher. De même , si les saveurs le peuvent tuer, c'est que l'organe du goût est en même temps tactile. Au contraire, la violence et l'excès des qualités tangibles, comme le chaud, le froid ou la dureté, peuvent causer la mort, parce que l'excès de toute qualité sensible détruit l'organe qui sert à la percevoir, et que le toucher est ce qui constitue essentiellement l'animal (1). C'est le premier de tous les sens ; tout dans le corps , les os , les nerfs, la peau, les veines, tout est disposé en vue de ce sens (2).
Le toucher est proprement le sens de l'alimentation. Tous les animaux, en effet, se nourrissent de choses sèches ou liquides , chaudes ou froides , et ce sont là les objets propres du toucher. S'il s'applique aux autres qualités des corps , c'est indirectement. Ni le son , ni la couleur, ni l'odeur ne contribuent en rien à la nourriture de l'animal , mais seulement la saveur, qui est en quelque façon une chose tangible (3).
C'est parce que tous les animaux ont la faculté innée de sentir les changements qui se font du chaud au
(1) De l'àme, III, 13, § 2,§ 3.— (2) Part, des anim .,. II, 8.— (3) De l'âme, II, 3, § 3; II, 10, § 1, §4.
froid et du froid au chaud, qu'ils se choisissent des demeures (1).
Du moment qu'un animal a le toucher, il est capable de plaisir et de peine , et par conséquent de désir et même de fantaisie jusqu'à un certain point (2) .
Bien que le toucher ne représente point la partie morale de l'âme (3), c'est cependant par rapport aux plaisirs du toucher et du goût qu'un homme est dit tempérant ou intempérant (4) .
Le toucher est très-parfait chez l'homme. Pour les autres sens , l'homme est au-dessous de bien des animaux ; mais pour le toucher, il leur est supérieur à tous (5). C'est pour cela que sa chair est de toutes la plus molle (6) . C'est aussi pour cela qu'il est le plus intelligent des animaux. Même dans l'espèce humaine, c'est d'après l'organe du toucher que l'on peut reconnaître ceux qui sont bien ou mal doués par la nature. En effet , ceux qui ont la chair dure sont mal partagés pour l'esprit, ceux qui ont la chair molle sont au contraire bien doués (7).
Telle est l'importance de ce premier sens, le seul qui soit commun à tous les animaux. Où manque le toucher, tous les autres sens manquent également. Mais , de même que la faculté de nutrition peut s'isoler de toutes les autres facultés de l'àme et même de la sensibilité , de même le toucher se rencontre seul chez certains animaux (8).
(i)Hist. desanim., VIII , 12. — (2) De l'àme, III, 11, § 1.— (3) Polit., V, 5, § T. - (4) Mor. à Nie., III, 10 ; Gr. Mor. , 1 , 22 ; Probl. , XXVIII , 7. —
(5) De l'àme ; II , 9, §2 ; De la sensat., IV, §2; Hist. des anim., I, 15. —
(6) Part, des anim., II, 16 fin. — (7) De l'âme, II, 9, § 2. — (8) Ibid., II, 2, § 4, §11; III, 13, § 1.