ES PARTIES OU PUISSANCES DE L'AME
L'être animé se distingue de l'être inanimé en ce qu'il a la vie, par la vertu de l'âme. Mais vivre se prend en plusieurs sens (1). Peut-on se borner à une seule définition , qui ne s'appliquerait qu'à l'animal en soi? Ne doit-on pas plutôt donner une définition différente pour chacun des êtres animés, pour le cheval et le chien, par exemple, pour l'homme et pour Dieu? L'animal en général, comme tout autre terme commun, ou n'est rien, ou n'a qu'une existence ultérieure par rapport aux individus {%). D'ailleurs on n'a même pas dit le genre de l'animal , quand on a dit que le propre de l'animal est d'avoir une âme (3) .
L'âme peut être comparée aux figures géométriques. Essayez de donner une définition commune de toutes ces figures : elle leur conviendra à toutes, mais ne sera propre à aucune. Il en est de même des différentes âmes : il est ridicule , ici comme ailleurs , de chercher une commune définition , qui ne représente en particulier aucun objet réel , tandis qu'on néglige l'essence propre et indivisible des êtres qu'on prétend définir (4) . De plus , la série des âmes de divers ordres a quelque ressemblance avec la série des figures géo
(l)De l'âme, 11,2, §2. — (2jlbid.,l, l,§6. — (3) Topiq., V, (4) De l'âme, II, 3, §5.
métriques ; car de même que les figures qui suivent le triangle le contiennent au moins en puissance, et qu'ainsi le triangle est contenu dans le quadrilatère, de même dans la suite des formes ou fonctions de la vie, le terme supérieur implique le terme inférieur, et la sensibilité, par exemple, ne va point sans la puissance de nutrition ; il résulte de là qu'il faut chercher pour chaque être quelle est précisément l'âme dont il est doué , et ainsi quelle est l'âme de l'homme ou celle de la bête(1). En effet, il ne suffit pas de savoir de l'homme que c'est un être animé : il faut dire ce qu'est cet être animé, s'il est sensible ou non, raisonnable ou privé de raison (2) .
Deux choses surtout , le mouvement et le sentiment, semblent faire toute la différence de ce qui est animé à ce qui ne l'est pas. Du moins ce sont là à peu près les seuls caractères que les anciens philosophes aient attribués à l'âme (3). L'âme semble donc être à la fois quelque chose qui meut et quelque chose qui connaît (4). Cependant ceux qui l'identifient avec la puissance de connaître et de sentir, ne parlent point de toute âme, non plus que ceux qui la définissent par la locomotion. En effet, les êtres mêmes qui sentent n'ont pas tous la puissance de se mouvoir d'un lieu à un autre. D'un autre côté , beaucoup d'animaux n'ont point la raison , et les plantes qui n'ont ni sentiment ni mouvement local ne laissent pas d'avoir une âme et de vivre (5). Pour affirmer d'un être qu'il
(1) De l'âme, II, 3, g G. — (2) Dern. Anal., II, 8, § 6. — (3) De l'âme, 1,2, §2etpass.; I, 2, §20; 1,5, § 4 ; III, 3, § 1. — (4) lbid., I, 2, §8; III, 9, §1. - (5) lbid., 1,5, § 12.
DES PARUES DE l'ajVIE. 25
Vit , il suffit qu'on lui reconnaisse un seul des attributs suivants : l'entendement , la sensibilité , le rnou^ vement dans l'espace, ou cet autre mouvement qui se rapporte à la nutrition , à l'accroissement et au dépérissement ; et c'est pour cela que nous accordons la vie même aux végétaux (4 ) .
La différence n'est pas toujours tranchée, d'une part entre les êtres inanimés et les êtres animés , d'autre part entre les êtres vivants eux-mêmes. La nature ne passe que peu à peu d'une espèce à une autre , et souvent dans cette série continue on ne sait à quel genre rapporter les intermédiaires. Comparé à tant de corps privés de la vie , le genre tout entier des plantes semble presque composé d'animaux ; comparé à ces derniers, il semble inanimé (2). C'est par un insensible progrès que certains êtres s'élèvent , par-dessus d'autres , jusques à la vie et au mouvement. Il en est de même des fonctions et des actes de la vie. Les plantes paraissent n'avoir d'autre fonction que de reproduire leur semblable. Il est des animaux chez qui l'on ne découvre au premier abord aucune autre puissance ; mais la sensibilité intervenant , la vie de ces animaux est tout à fait changée par les plaisirs qui résultent pour eux de l'union des sexes , puis par l'enfantement et l'éducation de leurs petits (3). Ainsi, tandis que les plantes vivent , les animaux ont avec la vie le sentiment; et parmi eux quelques-uns, par leur nature , participent non-seulement de la vie * mais du bien vivre : telle est l'espèce humaine (4).
(i) De l'âme, II, 2, § 2, § 3. — (2) Hist. des anim., VIII, 1 , p. 588, b. — - (3) Ibid., 1. 11 suiv.; 1, 23 suiv. - (4) Part, des anim., II* 10 init,
Tout corps naturel a un principe de mouvement (1 ) ! on pourrait donc croire que tout animal , que tout être animé a la faculté de se mouvoir soi-même d'un lieu à un autre (2). Mais il est des êtres vivants absolument dépourvus du mouvement local et qui n'en ont point les organes , par exemple les plantes et plusieurs espèces d'animaux (3).
Quant à la raison , bien que plusieurs animaux aient comme des traces de cette faculté, ainsi que des dispositions ou habitudes qui s'y rapportent (4) , on peut dire qu'elle est proprement le partage de l'homme (5) , dont elle constitue véritablement l'essence (6).
Le bonheur est aussi une sorte de vie propre à l'espèce humaine , et parmi les hommes à ceux-là seulement qui possèdent et pratiquent la vertu (7).
Tous ces actes , toutes ces formes de la vie se rapportent à l'âme et en dépendent. Connaître -, sentir et croire sont des actes qui appartiennent à l'âme , tout comme l'appétit , le désir et la volonté ; c'est bien par l'âme que les animaux sont mus d'un lieu à un autre; c'est elle encore qui les fait croître et déchoir et qui les entretient en leur vigueur. Chacune de ces fonctions est-elle donc dans l'âme tout entière ? Est-ce par toute notre âme que nous pensons, que nous sentons, que nous agissons en toute circonstance , ou bien chacun de nos actes
(1 ) Du ciel, III, 5. (2) Physique, VIII, 14 ; VIII, 8 ; Topiq., IV, 2, § 1 3.
— (3) Phys., VIII, 10 ; De l'âme, II, 3, § 7. — (l\) Hist. des anim., VIII, 1 .
— (5) Polit., IV, 12, §7; Mor. à Nie., IX, 9, p. 1170, a; V, 15, p. 1138, b; Topiq., II, 5, § 2 ; V, 1 , § 4 ; V, 3, § 7 ; V, 4, § G. — (6) Mor. à Nie. IX, 4, p. 1166, a; IX, 8, etc.— (7) Métaph., IX, 8, p. 1050, b; Polit,, IV, 12, § 2.
DES PARTIES DE l'aME. 57
se rapporte - 1 - il à une puissance distincte (I)? Il est bien difficile de dire quelles sont les puissances de l'âme qui diffèrent naturellement entre elles (2) , quels noms il leur faut donner, et combien il y en a. Il semble qu'on n'en puisse déterminer le nombre , ni surtout le restreindre , comme font ceux qui divisent l'âme en trois facultés , le raisonnement , la passion et les désirs (3) , ou bien comme ceux qui ne distinguent que deux parties , l'une qui a la raison , l'autre qui en est dénuée (4). En effet, les différences sur lesquelles on établit ces distinctions sont loin d'être les plus saillantes. Comment faire rentrer dans ces divisions la nutrition , faculté commune aux plantes et aux animaux , puis la sensibilité , qu'il est bien difficile de rapporter tout entière ou à la partie raisonnable ou à la partie irraisonnable ? A laquelle de ces deux parties de l'âme rapportera-t-on l'imaginative ? Que faire de l'appétit , si différent de toute autre faculté par sa vertu et son essence ? Il serait absurde de le distribuer dans les diverses parties de l'âme : or cela est inévitable dans l'hypothèse dont il s'agit. En effet , l'appétit comprend la volonté , la passion et les désirs. La volonté suppose le raisonnement ; le désir et la passion se produisent dans la partie irraisonnable : l'appétit sera donc partout. Vient ensuite la locomotion , mouvement bien différent de celui que nous rapportons à la puissance nutritive. Je n'insiste pas sur les mouvements dont
(1) De l'âme, I, 5, § 23. — (2) lbid., I, 1, § 6. — (3) Xt^tonxdv, Srujxixdv, èra0ujj.TiTixdv. Voyez le Phèdre de Platon.— (4) Xdyov ë^ov, àXoYov. Voy. Gr. Mor.,I, l,p. 1182, a.
se compose la respiration , non plus que sur la veille et le sommeil , sujets qui offrent de grandes difficultés (1).
On voit donc le vice des divisions dont nous venons de parler. Si l'on divise l'âme d'après ses puissances en raisonnement, passion et désir, on rencontre un grand nombre de facultés , nutrition , sensibilité , intelligence , volonté , appétit , qui offrent entre elles bien plus de différences que le désir et la passion (2). Quant à la division de l'âme en deux parties, l'une raisonnable , l'autre privée de raison , ce qui a pu en faire naître l'idée , c'est qu'on a considéré une partie de l'âme comme maîtresse et l'autre comme esclave (3). Il est vrai d'ailleurs que l'âme contient des puissances non rationnelles et des puissances rationnelles, telles que les sciences (4). Mais bien que cette division paraisse suffisante et même excellente en morale et dans la théorie des vertus humaines (5), on ne saurait l'admettre dans la science de l'âme : car en elle-même elle est vague et exolérique (6) .
Il y a quatre puissances auxquelles toutes les autres se ramènent j et qui, réparties inégalement entre tous les êtres animés, expliquent par cela même leurs diverses natures (7). Ces puissances ou facultés naturelles qui embrassent toute manière de vivre et qui
(I) De l'âme, III, 9, §§ i,2, 3, 4. Cf. Topiq., V, 4, § 7; V, I, § 5;V, § 15;Métapb., IX, 2; Mor. à Nie, VI, 5, p. 1140, b ; Gr, Mor., 1,1. (2) De l'âme, III, |0, § 5. — (3) Mor. à Nie, V, 15, p. 1138, b; Polit., I. §5;Gr.Mor.,II, 10.— (4) Métaph., IX, 2.— (5) Gr. Mor., I, 1, p. 1182, î, 5; I, 35; Mor. à Nie, I, 13 pass.; II, 1, p. 1103, a; Mor. à Eud., II, Polit., 1,5, $5; IV, 1 pass., etc. — (6) Moi\ à Nie, 1 , 13, p. 1102, a. (7) De l'âme, il, 2, § 2, § 1 1 ; H, 3, § 1> § 2.
suffisent pour la définition de l'àme, sont la nutrition,
la sensibilité, la locomotion et la raison (1 ) .
Les plantes n'ont que la puissance nutritive. D'autres êtres ont en outre la sensibilité , et par conséquent l'appétit et les désirs. Quelques animaux ont la locomotion ; d'autres enfin , comme l'homme , ont de plus la raison et l'entendement, et toute autre faculté (s'il en est) qui serait analogue ou même supérieure à celles-là (2).
La puissance nutritive a deux fonctions distinctes, la nutrition proprement dite et la génération (3).
La sensibilité comprend d'une part cinq sens extérieurs, le toucher, le goût, l'odorat, l'ouïe et la vue; puis le sens commun auquel les sens particuliers se rapportent comme à leur point de départ et à leur centre; enfin la mémoire et la partie de l'imagination qui est étrangère à la raison. D'autre part, le plaisir et la peine , la passion et les désirs , les mœurs et les vertus morales , paraissent être des modifications ou des habitudes de la sensibilité. Il est en outre certains phénomènes , tels que le sommeil et la veille , qui dépendent plus spécialement de la puissance sensitive que de toute autre (4) .
La locomotion suppose toujours l'appétit et la sensibilité , souvent la raison et la volonté (5). Nous dirons plus tard les conditions , les organes et les effets de cette puissance de l'âme.
(1) 8peircixdv, ataOïjTixdv, xtvtjxixôv xaiâ tôv tottov, 8iavoï)Tixdv. De l'àme* II, 2, S 6; II, 3, § 1, etc. - (2)Ibid.,lI,3, §§2,3,4. — (3 Ibid., Il, 4, § 2. — (4) De la sensat., 1 , § 1 suiv. ; Du somm. et de la veille , pass. — (5) De 1 âme, III, 9, § 5 ; ch. 10, pass.
La puissance raisonnable ou entendement (1 ) comprend l'opinion (2) et la partie de l'imagination qui est accompagnée d'opinion et de raisonnement (3) , puis l'entendement pur (vouç) , bien précieux (4) , faculté suprême et essentielle de l'homme (5) ; la science qui résulte de la démonstration (6) , et suppose l'induction et la définition (7) ; la volonté ou appétit raisonnable (8) ; enfin les vertus intellectuelles dans lesquelles surtout consiste le bonheur auquel l'homme est appelé par sa nature (9) .
Il ne faut confondre les facultés ou puissances de l'âme (cWfjieiç) ni avec les passions (ndttn) ni avec les dispositions acquises ou habitudes ( sHst; ) . Ce sont là les trois ordres de faits qui se produisent dans l'âme (10). «J'appelle passions le désir, la colère, la crainte, l'audace, l'envie, la joie, l'amour et la haine, le regret , l'émulation , la pitié et en général tout ce qui est suivi de plaisir ou de peine. Par facultés, j'entends les pouvoirs en vertu desquels nous éprouvons ces divers sentiments , par exemple la capacité d'éprouver de la colère, de la tristesse ou de la pitié. Enfin j'appelle habitudes les dispositions bonnes ou mauvaises de l'âme à l'égard des passions : par exemple, à l'égard de la colère, si elle a en nous trop de violence ou si nous n'en sommes pas assez susceptibles, c'est une mauvaise disposition; si nous n'y sommes portés qu'avec la modération con-
(1) Tô SiavoTjTixdv.— (2) Moi. à Nie, VI, 5, p. 1140, a.— (3) De l'âme, III,
3, § 5; ch. Î0, § 9, etc. — (4) TijxLov. Gr. Mor., I, 2.— (5) Mor. à Nie, IX,
4, 8,9, pass.— (G) Gr.Mor., I, 35,p. 1 197, a. — 17; Métaph., XIII, 4, p. 1078, b. — (8)Gr. Mor., I, 13, etc. —(9) Mor. à Nie, X, 8, p. 1 178, b.— (10) Ibid., II, 4 ; Gr. Mor., I, 7; De la sensat., I, §6.
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venable , c'est une bonne manière d'être (1). » Les facultés sont en nous l'œuvre de la nature (2) : tels sont les sens ; mais les dispositions ou habitudes se contractent à la suite de certains efforts, ou elles sont le fruit de l'étude, par exemple les arts. Les puissances naturelles, au contraire, et celles qui sont sujettes aux passions , ne supposent aucun exercice antérieur (3). Elles n'exigent ni effort ni fatigue (4). Il peut y avoir puissance et faculté, lors même qu'il n'y a pas acte. L'essence de celui qui construit , c'est d'avoir le pouvoir de construire. S'il cesse d'agir, on ne doit pas dire qu'il a perdu son art : car il peut se remettre immédiatement à bâtir. Il se peut de même qu'un être qui a le pouvoir de marcher ne marche pas, ou bien qu'il marche ayant le pouvoir de ne pas marcher (5). Toutes les facultés que nous devons à la nature sont d'abord à l'état de puissances : elles passent ensuite à l'acte , comme cela se voit pour les sens. Mais pour les habitudes et les vertus , nous ne les acquérons qu'après en avoir produit les actes (6) : en effet, aucune vertu n'est innée (7), quoique les hommes apportent en naissant le germe de leurs dispositions morales (8).
Toutes les modifications passagères sont de simples affections et non des qualités (9). 11 en est pourtant qui sont communes à tous les hommes (10) , comme,
(l)Mor. à Nie, II, 4, p. 1105, b. Cf. Gr. Mor., I, 7; 1,8; Mor. à Eudème, II, 2. — (2) Mor. à Nie, II, 4. — (3) Métaph., IX, 5. Cf. Gr. Mor., I, t. — (4) Rhétor., I, 7, p. 1365. — (5) Métaph., IX, 3 pass. — (g) Mor. à Nie, II, 1. Cf. Mor. à Nie, II, 2, et surtout Mor. à Eud., II, 1. — (7) Mr. à Nie, If. l,p. 1103, a.— (8) Ib d., VI, 13, p. 1141, b. Polit., IV, 12 , § G, §7. — (9) Catég., VIII, §12» -r (10; Hermôn., I,§ 2 suiv.
par exemple , celles qui résultent de la musique (1). Mais en général le plaisir et la peine varient suivant les individus , et c'est même par là qu'on reconnaît la différence de nos penchants (2).
On le voit donc : l'âme est pour ainsi dire partagée entre certaines facultés naturelles , qui sont d'abord en puissance, mais qui tendent à l'acte et qui n'ont de prix que par l'usage que nous en faisons (3) : car c'est par l'acte seulement que nous existons (4). Ces facultés, dont quelques-unes sont sujettes aux passions , peuvent contracter certaines dispositions ou habitudes, par la répétition de certains actes (5). C'est donc par les puissances naturelles, ou par leurs modifications , ou par leurs habitudes, que s'explique tout ce qui se passe dans l'âme. Or chaque puissance est la cause immédiate de ses actes : l'âme elle-même en est aussi la cause en un autre sens. Ainsi on peut entendre de deux façons la cause de la vie et de la sensation, comme de la science. Nous savons en effet, ou par la science ou par l'âme, puisque nous attribuons à l'une et à l'autre l'acte de savoir. Mais de ces deux causes, l'une est la forme même et l'essence de ce qui est capable de savoir. L'autre principe, c'est-à-dire l'âme , est ce par quoi nous avons premièrement la vie, le sentiment et la raison (6).
C'est une grave question de savoir jusqu'à quel point chacune des puissances ou parties de l'âme est
(1) Polit., V, 7, §§5, 6, 7.— (2)Mor. à Nie, II, 2, p. 110i,b.— (3) Gr. Mor., I, 3 ; Métaph., IX, 8.— (4) Mor. à Nie, IX, 7, p. 1 I6S, a. — (5) Physique, VII, 4 fin; Gr. Mor., I, 1; Métaph., IX, 5, p. 1047, b, 1. 31 ; De la sensat., I, §G. — (6) De l'àme, II, 2, §^ 12, 13.
distincte de toutes les autres. N'y a-t-il entre elles qu'une distinction rationnelle , ou bien peuvent-elles être aussi séparées matériellement ? C'est ce qu'il est aisé de déterminer, du moins pour quelques-unes ; mais pour d'autres il y a de grandes difficultés (1 ) . En effet , pour les parties de l'âme autres que l'entendement , les faits prouvent bien qu'elles ne sont point séparables, ainsi qu'on le soutient quelquefois. Il est vrai qu'elles diffèrent en essence , et même que certains êtres animés n'en ont que quelques-unes, ou même une seule (2) ; mais aucune des puissances supérieures ne va sans les puissances inférieures (3). Ainsi , la nutrition se trouve dans les plantes sans la sensibilité ; mais celle-ci n'est jamais séparée de la nutrition. De même , sans le toucher aucun des autres sens n'existe , quoique le toucher puisse exister sans les autres. Tous les êtres doués de sensibilité ne possèdent pas la locomotion , mais eux seuls la possèdent. Enfin très- peu d'animaux ont le raisonnement et la raison ; mais ceux qui , parmi les êtres périssables , ont le raisonnement , ont aussi toutes les autres facultés ; il n'en est aucun qui possède le raisonnement comme faculté unique (4). Il n'en est pas de même de l'entendement pur et de la puissance spéculative ; car l'entendement , chose divine (5) , semble être un genre d'âme à part , et le seul qui puisse être isolé du reste , comme l'éternel du périssable (6) .
Il importe encore de savoir si l'on doit étudier les
(1) De l'âme, II, 2, § 7. — (2)lbid.,§§ 10, 11.— (3) Ibid., II, 3, §fi. — (4) Ibid., II, 3,§ 7. Cf. Il, 2, §§4, 5, 11.— (5) Mor. à Nic.,X, 7, p. 1177, a. — {0) De l'âme, II, 2,§9; 1I,3,§ 7 ; Métaph.,XlI, 3, p. 1070, a,
parties de l'âme avant leurs actes 9 ou bien s'il faut connaître la pensée avant l'entendement , et la sensation avant la sensibilité. Certainement il paraît utile de connaître l'essence d'une chose pour se rendre compte de ses accidents ; et ainsi dans les mathématiques , il faut savoir ce que c'est que droit et non droit , ligne et surface , pour voir à combien d'angles droits sont égaux les angles du triangle ; mais , d'un autre côté , la connaissance des propriétés accidentelles est aussi pour beaucoup dans la connaissance de l'essence. Quand nous pouvons expliquer d'après l'expérience tous les accidents d'une chose ou du moins la plupart, alors et seulement alors, nous pouvons définir exactement l'essence , principe de toute démonstration. Si au contraire on définit une chose sans en connaître les manières d'être , sans pouvoir même s'en faire une idée par conjecture , toute définition ainsi donnée est de pure dialectique et tout à fait vide (I). On peut se demander encore s'il faut étudier les facultés avant ou après leurs objets : par exemple , faut-il étudier l'objet senti avant ce qui sent , l'objet pensé avant l'entendement qui le pense (2)?
Telles sont les questions que soulève l'étude de nos facultés.
S'il est nécessaire de savoir ce qu'est en particulier chacune des parties de l'âme , il est tout aussi nécessaire de connaître leurs opérations , avant que de les étudier elles-mêmes. Ainsi , pour comprendre ce que c'est que la raison, la nutrition ou la sensibilité, il faut de nécessité savoir ce que c'est que raisonner,
(1)Del'àm<?,I, 1,§§6,8.— (2) Ibid., § 7.
sentir ou se nourrir; car les actes et les opérations de nos facultés sont antérieurs aux facultés ellesmêmes en essence (1). De plus , comme ces opérations à leur tour présupposent les objets auxquels elles se rapportent, c'est par ces objets qu'il faudra commencer, et dans l'étude de la nutrition . de la sensibilité ou de l'entendement , nous devrons déterminer avant tout ce que c'est que l'aliment, ce que c'est que l'objet sensible ou l'objet intelligible (2). En effet , nos diverses modifications ne paraissent être que la représentation immédiate des objets qui nous entourent (3) , et chaque faculté nous est donnée pour embrasser certains objets auxquels elle est appropriée par sa nature (4) . C'est ainsi que nous avons des sens distincts pour des objets distincts ; et en général c'est la différence des objets qui détermine la différence des facultés ou parties de Fàme par lesquelles nous les connaissons (5) .
(1) De l'âme, II, 4, § 1 ; Gr. Mor., I, 3. — (2) De l'âme,, II, 4, § 2. Cf, 111, 8, § 2 ;De la mémoire, I, §2. - (3)Hermén., 1, § 2.— (4) Mor. à Nic.9 VI, 1. — (5) Gr. Mor., 1, 35; Mor à Nie., VI, 2, p. 1139, a.