DE LA PUISSANCE NUTRITIVE OU VÉGÉTATIVE
La vie, pour tout être vivant, se confond avec l'existence : vivre, pour lui, c'est être (2).
Tout être vivant est animé , car c'est l'âme qui est la cause du corps vivant (3); c'est elle qui lui donne l'être (4) ; c'est par elle que nous vivons premièrement (5) ; elle a en elle-même la vie, et tout acte de l'âme est une sorte de vie (6). Pour attribuer la vie à un être , il nous suffit donc de savoir qu'il possède une seule des puissances de l'âme , et nous disons qu'il est vivant s'il a, par exemple, l'entendement, la sensation ou le mouvement local; il y a aussi de la vie là où se produisent les mouvements de nutrition , de croissance et de dépérissement. Ne voyons-nous pas, en effet, que les pierres sont incapables de se nourrir ? Une telle fonction est donc propre aux êtres animés (7), et c'est pour cela que tous les végétaux semblent doués de vie , car ils paraissent avoir en eux une puissance de nutrition. Cette puissance, qui est la condition de toutes les autres dans les êtres mortels , existe à part dans les plantes , puisqu'elles n'ont
(i) b 2rpe7CTOOi 4/uXYî> ^ cPUTï*)V ^Wx.7^ x^ SrpeitTixdv, T° cputixo'v. — (2) De l'âme, II, 4, § 4. — (3) Ibid., 11, 4, § 3 et suiv. — (.) Ibid., II, 4, § 4. — (6) Ibid., H, 2, § 12 ; Gr. Mor., I, 4. — (6) Métaph., IX, 8, p. 1050, b, 1. I. — (7) Gr. Mor., 1, 4.
en elles aucune autre faculté de l'âme. C'est donc par ce principe que vivent tous les êtres vivants , puisqu'il paraît bien être une sorte d'âme, qu'il précède toutes les autres formes de la vie , et qu'enfin il est commun aux animaux et aux plantes (1).
Nous appelons nutritive cette partie de l'âme dont participent les plantes elles-mêmes , et en vertu de laquelle tout ce qui a la vie prend nourriture , croît et décline (2). Pour comprendre la nature de cette faculté , il faut savoir ce que c'est que se nourrir, croître et déchoir , et pour cela il faut déterminer ce qu'est l'aliment ou la nourriture, objet de ces opérations (3).
Dans les corps simples , comme sont ceux des plantes (4), il faut distinguer deux choses : l'aliment et le corps qui en est nourri. L'aliment (5) paraît être un contraire agissant sur son contraire ; mais ce n'est pas au hasard un contraire quelconque , car le feu , par exemple, n'est pas un aliment pour l'eau ; c'est un contraire qui non-seulement engendre son contraire , mais encore le peut accroître (6). Pourtant il y a là quelque difficulté; car tandis que nous soutenons que c'est le contraire qui nourrit son contraire , nous fondant sur ce qu'un changement se fait toujours soit en l'opposé, soit en l'intermédiaire, il est des philosophes qui pensent que c'est le semblable qui
(I) De l'âme, 1,5, §27; II, 2, §§ 2, 3, 4 ; ch. 3, §§ 2, 6, 7 ; 111,9, §§2, 4; Du somm., I, § 6; De la jeun., I, §3; Génér. des anim. ,1, 23 fin. — (2) Del'àme, II, 1, §3; 11,2, §5; Gr. Mot., 1,4. — (3) De l'âme, II, 4, $1, §'9. — (0 It>id., III, 13, § 1. Cf. ch. 12, §$ 2, 5, etc. — (h) Aristote avait fait un traité spécial itzpl xpo^ç, auquel il renvoie dans le livre du sommeil et de la veille.— (t>) De l'âme, II, 4, § 9.
nourrit et accroît son semblable (4). Ces deux explications sont peut-être vraies en partie et en partie fausses. Il importe en effet de savoir si Ton entend par nourriture le dernier état où elle arrive , ou bien son état primitif. La nourriture subit une action de la part du corps qu'elle nourrit; elle se transforme par la digestion. S'il s'agit de la nourriture non encore digérée , c'est bien le contraire qui nourrit son contraire ; mais si Ton veut parler de la nourriture digérée, c'est le semblable qui nourrit le semblable (2), car alors l'aliment est assimilé au corps nourri , il est devenu en quelque sorte le corps nourri lui-même , puisqu'il en a pris la forme particulière (3).
De même que la direction d'un vaisseau doit être attribuée non-seulement au gouvernail, mais encore à la main qui meut le gouvernail , de même il faut distinguer deux choses dans la nutrition , à savoir la nourriture qui est digérée et la chaleur qui produit la digestion ; et en effet , tout corps animé a de la chaleur (4). C'est là peut-être ce qui a fait penser à quelques philosophes que le feu est la cause absolue de la nutrition et de la croissance. Mais la vraie cause est bien plutôt l'âme : c'est elle qui unit et qui ordonne des éléments divers. Le feu par lui-même s'accroîtrait indéfiniment, sans autre limite que celle du combustible ; mais dans tous les corps formés par la nature , l'accroissement est soumis à une règle et à une mesure ; or un tel caractère convient à l'âme plutôt qu'au feu, à l'essence plutôt qu'à la ma-
(i) De l'âme, II, 4, § 10.— (2) Ibid., II, 4, §§ 10, 11, 16 ; Générât, et corrupt., I, 7, pass. — (3) De l'âme, II, 4, § 13. — (4) Ibid., § 16.
tière (1). Il est certain d'ailleurs que nul être ne se nourrit qui ne participe à la vie (2), qui par conséquent n'ait une âme, et l'on pourrait définir le corps animé celui qui se nourrit en tant qu'animé : la nourriture est donc en elle-même quelque chose de relatif au corps animé, et suppose essentiellement une âme (3).
Au reste, qui dit nourriture ne dit pas croissance. L'aliment peut ne pas contribuer à l'accroissement : il peut n'être que nutritif, et alors il assure simplement la conservation du corps vivant (4).
L'âme emploie les aliments et les met en œuvre à l'aide de certaines parties du corps qu'elle anime ; car tous les corps naturels sont les instruments de l'âme , aussi bien ceux des plantes que ceux des animaux (5). Dans les animaux , c'est la bouche qui est l'organe propre de la nutrition ; dans les plantes , ce sont les racines (6). Les animaux parfaits ont, sous le rapport de la nutrition , trois parties distinctes , l'une supérieure , par laquelle l'aliment est reçu et introduit ; une autre inférieure, par laquelle est rejeté l'excrément , et une troisième qui est intermédiaire , et qui est la poitrine dans les animaux les plus grands : c'est là évidemment que se fait le travail de la nutrition (7) .
Dans les animaux , la faculté nutritive s'exerce surtout pendant le sommeil (8); elle trouve aussi dans les sens de puissants auxiliaires , et elle est surtout servie par le sens du goût (9).
(1) De l'âme , II, 4, § 7, § 8. — (2) Ibid., §§ 6, 7, 12. — (3) Ibid., § 13 ; Généï., des anim., II, 6. — (4) Ibid.; De l'âme, II, 4,§ 13. — (5) De l'âme, II , 4 , § 5. — (6) Ibid-, II , 1 , § 6 ; II , 4 , § 7 ; De la respirât., XI , § l . — (7) Delà jeun, et de la vieill., II , §1. — (8) Mor. à Nie, 1, 13, p. 1102, b; Du somm., I, § 11. — (9) De la sensat., I, pass.; IV, § 1 1 suiv.; V, pass. ; De l'âme, III, 12, $3, §7, etc.
En résumé, il y a trois choses à considérer dans la nutrition : le corps vivant qui est nourri , ce par quoi il est nourri et ce qui le nourrit. Ce qui le nourrit , c'est la première âme , et ce par quoi il est nourri , c'est l'aliment (1).
Mais la nutrition n'est ni la seule ni la plus importante fonction de la vie végétative ; elle est subordonnée à un acte supérieur, qui consiste pour chaque être à engendrer un être pareil à soi (2) . En effet , l'acte le plus naturel aux êtres vivants qui ne sont ni avortés ni produits par génération spontanée, c'est d'engendrer un autre être pareil à eux , l'animal un animal , la plante une plante , afin de participer de l'éternel et du divin autant qu'ils le peuvent. Tous les êtres, en effet, aspirent à l'immortalité, et leurs actes se rapportent naturellement à ce but suprême. Il est vrai qu'ils n'y sauraient atteindre par leur propre continuité, puisque aucun d'eux ne demeure identique et absolument le même; chacun d'eux pourtant participe plus ou moins de cette perfection suivant sa nature ; s'il ne demeure lui-même , il laisse du moins un être à son image ; s'il n'est un en nombre , il est un en espèce (3) C'est ainsi que la nature tend à reproduire les êtres tels qu'ils sont (4); aussi les plantes ont-elles , comme les animaux , la puissance de se reproduire. C'est leur acte essentiel, leur fin et leur bien propre (5). Cette puissance de génération réside dans la semence (6), et les plantes n'ont pas d'autre fonction
(i) De l'âme, II, 4, § 14. — (2) Ibid., § 15. — (3) Ibid., § 2. — (4) Gr. Mor., 1, 10. — (5) Ibid.; Hist. des anim., VIII, 1 ; Générât. desanim.,II, t. — (6) Gén. des anim., 11,3.
que la production d'une semence. Cet acte résultant du rapprochement des deux sexes , la nature les a réunis et n'a donné aux plantes qu'un seul sexe, mâle et femelle à la fois sans distinction (1). Les animaux , quelque supérieurs qu'ils soient aux plantes, ont aussi la vie , et quand il en faut remplir les fonctions, ils s'unissent et confondent leur être , devenant semblables à des plantes (2). Chez l'homme , comme chez les animaux , il se fait un rapprochement nécessaire des deux sexes pour la conservation de l'espèce ; il n'y a là ni choix ni réflexion : c'est la nature seule qui pousse chacun à la production d'un être fait à son image (3).
La nutrition et la génération , tels sont donc les deux actes essentiels de la puissance nutritive (4); et comme il convient de définir chaque chose par sa fin , on peut dire que cette puissance , dans tout être naturel arrivé à sa perfection , consiste à produire un être pareil à soi (5).
Telle est la faculté nutritive , qui paraît être une sorte d'âme (6), et qui est du moins une des quatre parties essentielles de l'âme (7), la première de toutes dans l'ordre chronologique (8), la quatrième et la dernière au point de vue de la perfection (9). En effet, son action est faible et paraît être unique (10); elle ne possède pas même en puissance le mouvement local (11). Elle agit fatalement, sans éprouver ni
(1) Générât, des anirn., I, 23, p. 731, a.- (2) ibid., I, 23 fin.— (3) Polit.T 1, 1, § 4. — (4) De l'âme, II, 4, §§2,9; III, 9, § 4. — (5) Ibid., II, 4, § 1 5 ; Générât, des anim., II, 1 , p. 732, a.— (6) De l'âme , I, 5, § 27.— (7) Ibid., II, 2, §6; II, 3,§ 1.— (8) Ibid., II, lx, §14, § 15.- (9) Mor. à Nie, I, 13, — (10) Du ciel, II, 12.— (11) De l'âme, 111, 9, §5.
plaisir ni peine, sans être capable par conséquent d'aucune vertu (1). Le sommeil et la veille ne dépendent même pas d'elle (2) . Enfin , il est facile de voir qu'il y a plus de différence entre cette faculté et toutes les autres qu'entre la partie raisonnable et la partie irraisonnable de l'âme (3).
La puissance nutrive fait à elle seule toute la vie des plantes (4) ; mais elle est commune à tous les êtres animés , depuis les germes des corps vivants jusqu'aux êtres mêmes qui sont parvenus à leur entier développement (5).
La vie ne se réduit pas , comme le prétend Denys , au mouvement naturel et continu d'un genre capable de nutrition ; elle est autre pour les animaux que pour les plantes (6), mais elle a pour premier degré, pour point de départ et pour commencement la nutrition.
(l)Mor. àNic, VI, 13, p. 1144, a ; Du somm., I , §6. — (2) Du somm., ibid. — (3) De l'âme, III, 9, § 2.— (4) Ibid., II, 3, § 2; Mor. à Nie, 1,13, p. 1102, a. — (5) Mor. à Nie, I, 6, 13, pass.; De l'âme, III, 9, §§2, 4; ch. 12, § 1 et pass.j Métaph., V, 5. — (6) Topiq., VI, 10, § 4.